D’un côté, il y a le croyant léger, homme du monde indulgent pour les passions humaines, et de l’autre, la fanatique mystique qui met plus d’amour dans les reliques que dans la réalité charnelle de l’existence. Pourtant les deux sont catholiques.
– Qui donc a pu vous amener à désirer ma mort, à me fuir, demanda la comtesse d’une voix faible en contemplant son mari avec autant d’indignation que de douleur. N’étais-je pas jeune, vous m’avez trouvée belle, qu’avez-vous à me reprocher ? Vous ai-je trompé, n’ai-je pas été une épouse vertueuse et sage ? Mon coeur n’a conservé que votre image, mes oreilles n’ont entendu que votre voix. A quel devoir ai-je manqué, que vous ai-je refusé ?
– Le bonheur, répondit le comte d’une voix ferme. Vous le savez, madame, il est deux manières de servir Dieu. Certains chrétiens s’imaginent qu’en entrant à des heures fixes dans une église pour y dire des Pater noster, en y entendant régulièrement la messe et s’abstenant de tout péché, ils gagneront le ciel ; ceux-là, madame, vont en enfer, ils n’ont point aimé Dieu pour lui-même, ils ne l’ont point adoré comme il veut l’être, ils ne lui ont fait aucun sacrifice. Quoique doux en apparence, ils sont durs à leur prochain ; ils voient la règle, la lettre, et non l’esprit. Voilà comme vous en avez agi avec votre époux terrestre. Vous avez sacrifié mon bonheur à votre salut, vous étiez en prières quand j’arrivais à vous le coeur joyeux, vous pleuriez quand vous deviez égayer mes travaux, vous n’avez su satisfaire à aucune exigence de mes plaisirs.
– Et s’ils étaient criminels, s’écria la comtesse avec feu, fallait-il donc perdre mon âme pour vous plaire ?
– C’eût été un sacrifice qu’une autre plus aimante a eu le courage de me faire, dit froidement Granville.
– Ô mon Dieu, s’écria-t-elle en pleurant, tu l’entends ! Etait-il digne des prières et des austérités au milieu desquelles je me suis consumée pour racheter ses fautes et les miennes ? À quoi sert la vertu ?
– À gagner le ciel, ma chère. On ne peut être à la fois l’épouse d’un homme et celle de Jésus-Christ, il y aurait bigamie : il faut savoir opter entre un mari et un couvent. Vous avez dépouillé votre âme au profit de l’avenir, de tout l’amour, de tout le dévouement que Dieu vous ordonnait d’avoir pour moi, et vous n’avez gardé au monde que des sentiments de haine…
– Ne vous ai-je donc point aimé, demanda-t-elle.
– Non, madame.
– Qu’est-ce donc que l’amour, demanda involontairement la comtesse.
– L’amour, ma chère, répondit Granville avec une sorte de surprise ironique, vous n’êtes pas en état de le comprendre. Le ciel froid de la Normandie ne peut pas être celui de l’Espagne. Sans doute la question des climats est le secret de notre malheur. Se plier à nos caprices, les deviner, trouver des plaisirs dans une douleur, nous sacrifier l’opinion du monde, l’amour-propre, la religion même, et ne regarder ces offrandes que comme des grains d’encens brûlés en l’honneur de l’idole, voilà l’amour…
– L’amour des filles de l’opéra, dit la comtesse avec horreur. De tels feux doivent être peu durables, et ne vous laisser bientôt que des cendres ou des charbons, des regrets ou du désespoir. Une épouse, monsieur, doit vous offrir, à mon sens, une amitié vraie, une chaleur égale, et…
– Vous parlez de chaleur comme les nègres parlent de la glace, répondit le comte avec un sourire sardonique. Songez que la plus humble de toutes les pâquerettes est plus séduisante que la plus orgueilleuse et la plus brillante des épines-roses qui nous attirent au printemps par leurs pénétrants parfums et leurs vives couleurs. D’ailleurs, ajouta-t-il, je vous rends justice. Vous vous êtes si bien tenue dans la ligne du devoir apparent prescrit par la loi, que, pour vous démontrer en quoi vous avez failli à mon égard, il faudrait entrer dans certains détails que votre dignité ne saurait supporter, et vous instruire de choses qui vous sembleraient le renversement de toute morale.
– Vous osez parler de morale en sortant de la maison où vous allez dissipé la fortune de vos enfants, dans un lieu de débauche, s’écria la comtesse que les réticences de son mari rendirent furieuse.
– Madame, je vous arrête là, dit le comte avec sang-froid en interrompant sa femme. Si mademoiselle de Bellefeuille est riche, elle ne l’est aux dépens de personne. Mon oncle était maître de sa fortune, il avait plusieurs héritiers ; de son vivant et par pure amitié pour celle qu’il considérait comme une nièce, il lui a donné sa terre de Bellefeuille. Quant au reste, je le tiens de ses libéralités…
– Cette conduite est digne d’un jacobin, s’écria la pieuse Angélique.
– Madame, vous oubliez que votre père fut un de ces jacobins que vous, femme, condamnez avec si peu de charité, dit sévèrement le comte. Le citoyen Bontems a signé des arrêts de mort dans le temps où mon oncle n’a rendu que des services à la France.
Madame de Granville se tut. Mais, après un moment de silence, le souvenir de ce qu’elle venait de voir réveillant dans son âme une jalousie que rien ne saurait éteindre dans le coeur d’une femme, elle dit à voix basse et comme si elle se parlait à elle-même : — Peut-on perdre ainsi son âme et celle des autres !
– Eh ! madame, reprit le comte fatigué de cette conversation, peut-être est-ce vous qui répondrez un jour de tout ceci. Cette parole fit trembler la comtesse. Vous serez sans doute excusée aux yeux du juge indulgent qui appréciera nos fautes, dit-il, par la bonne foi avec laquelle vous avez accompli mon malheur. Je ne vous hais point, je hais les gens qui ont faussé votre coeur et votre raison. Vous avez prié pour moi, comme mademoiselle de Bellefeuille m’a donné son coeur et m’a comblé d’amour. Vous deviez être tour à tour et ma maîtresse et la sainte priant au pied des autels. Rendez-moi cette justice d’avouer que je ne suis ni pervers ni débauché. Mes moeurs sont pures. Hélas ! au bout de sept années de douleur, le besoin d’être heureux m’a, par une pente insensible, conduit à aimer une autre femme que vous, à me créer une autre famille que la mienne. Ne croyez pas d’ailleurs que je sois le seul : il existe dans cette ville des milliers de maris amenés tous par des causes diverses à cette double existence.
– Grand Dieu ! s’écria la comtesse, combien ma croix est devenue lourde à porter. Si l’époux que tu m’as imposé dans ta colère ne peut trouver ici-bas de félicité que par ma mort, rappelle-moi dans ton sein.
– Si vous aviez eu toujours de si admirables sentiments et ce dévouement, nous serions encore heureux, dit froidement le comte.
– Eh bien ! reprit Angélique en versant un torrent de larmes, pardonnez-moi si j’ai pu commettre des fautes ! oui, monsieur, je suis prête à vous obéir en tout, certaine que vous ne désirerez rien que de juste et de naturel : je serai désormais tout ce que vous voudrez que soit une épouse.
– Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime plus, j’aurai l’affreux courage de vous éclairer. Puis-je commander à mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze années de douleur ? Je n’aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi profond que celui contenu dans le mot j’aime. L’estime, la considération, les égards s’obtiennent, disparaissent, reviennent ; mais quant à l’amour, je me prêcherais mille ans que je ne le ferais pas renaître, surtout pour une femme qui s’est vieillie à plaisir.
– Ah ! monsieur le comte, je désire bien sincèrement que ces paroles ne vous soient pas prononcées un jour par celle que vous aimez, avec le ton et l’accent que vous y mettez…
– Voulez-vous porter ce soir une robe à la grecque et venir à l’Opéra ?
Le frisson que cette demande causa soudain à la comtesse fut une muette réponse.