Pluralisme

Eh ben. Vraiment, ce monde est d’une bêtise infinie. Il m’arrive parfois, dans des moments de détente, de fermer les yeux et d’imaginer une médiocrité défiant la raison humaine. Presque toujours je suis rattrapé par la réalité, qui est mille fois plus inventive que mon imagination : la médiocrité de ce monde-ci est d’une telle diversité en effet, d’une telle profondeur et d’une telle richesse, que ce serait une perte impardonnable pour le patrimoine de l’humanité si jamais on devait assister, du jour au lendemain, à sa disparition de la surface de la terre.

Vous vous demandez sans doute, lecteurs, la raison de ce commentaire méditatif ? Avez-vous bien remarqué l’image ci-haut ? Difficile de la manquer, vous allez me dire. Ces deux seins sont ravissants, certes, mais nous ne sommes plus certains de rien à l’ère de Photoshop… Il faudrait pouvoir vérifier en traversant l’image d’une main pour palper, soupeser, jauger. Quand la technologie nous permettra de palper l’objet réel d’une photographie, alors là on pourra discuter sérieusement technophilie. D’ici là, on me permettra d’être perplexe. Toujours est-il, lecteurs, que si vous vous avancez vers votre écran, vous distinguerez - si ce n’est déjà fait - la croix chrétienne et le croissant musulman sur les mamelons du modèle Photoshop… Réunis pour l’occasion au berceau de la civilisation, qui est la Femme comme chacun sait… La Déesse, n’est-ce pas, du pluralisme culturel, de l’hospitalité derridienne et du CPE du dialogue éthique…

Cette image de propagande n’est qu’une image parmi d’autres conçues par les étudiants de l’École de design de l’UQAM, dans le cadre du projet Concepts for all : “Ce projet a pour objectif de placer gratuitement sur le Web une banque d’images prêtes à être utilisées. Il vise les besoins en communication des organismes non gouvernementaux qui oeuvrent dans les pays du tiers-monde, mettant à leur disposition de puissantes métaphores visuelles dont les significations et les messages peuvent être facilement compris. Les principaux sujets abordés sont les droits de l’homme, l’environnement, la prévention des maladies, l’opposition à la guerre, à la violence et au racisme, la lutte contre l’abus des femmes et des enfants et bien d’autres.

Amen. Il est intéressant, soit dit en passant, de voir combien l’esthétique du design infographique est proche de l’esthétique publicitaire. Faites le tour de ce site, vous verrez. Le manichéisme visuel, le simplisme des couleurs et des illustrations, tout enfin dans ces “oeuvres” rappelle l’infantilisme tonitruant et communicationnel de la pub.

Hier matin, dans le métro, sur la ligne orange entre les stations Snowdon et Lionel-Groulx, j’ai entrepris de photographier mentalement mes “compatriotes” du nouveau peuple métissé qui m’accompagnaient en ce début de journée, en chemin vers leur travail (ou occupation).

Voici le constat.

- à mes côtés, deux anglophones très laides, fraîchement débarquées de la Saskatchewan, affichaient avec joie leur identité lesbienne en se touchant les cuisses et en se bécotant dans le cou, ainsi qu’en parlant très fort ;

- plus loin, à ma gauche, une femme en mini-jupe, les cheveux mouillés, faisait semblant de ne pas être en mini-jupe et de ne pas avoir les cheveux mouillés ; observée (avec raison) par deux hommes en érection, elle finira par changer de wagon, l’air effarouché, comme si c’étaient les deux hommes le problème et non pas elle - nous avions là l’exemple, sans doute, d’une identité féministe ;

- droit devant moi, un jeune informaticien hindou, très frêle, feuilletait le 24 heures, un iPod dans les oreilles ;

- aux côtés du jeune informaticien hindou, une autre femme hindoue, elle aussi ipodée, mais visiblement sans aucun rapport identitaire avec son voisin ;

- à ma droite, à quelques mètres de moi, un adolescent au corps anguleux, informe, jouait frénétiquement sur son cellulaire à un jeu vidéo obscur - porteur, j’imagine, d’une identité virtuelle ;

- en face de l’adolescent, un jeune cadre asiatique branchouille, les cheveux dressés, à l’aide de beaucoup de gel, en crête de coq ; ses pantalons serrés, ses chaussures vintage, enfin tout en lui respirait l’identité branchouille ;

- plus loin à ma droite, une jeune femme terriblement ordinaire, qui aurait fait une bonne coiffeuse ou une bonne gardienne dans un monde normal, affichait un décolleté étrange, rehaussé d’une dentelle provocante - assumant une identité de femme fatale ;

- en surplomb, un cadre de 50 ans, avec des poches lourdes sous les yeux, le regard nerveux, détaillait la poitrine ordinaire de cette femme ordinaire, en alternant avec l’adolescente pornographique tout près, qui étendait insolemment ses jambes devant lui ; ce pauvre quinquagénaire étant à la recherche, probablement, d’une nouvelle identité au milieu de toute cette débauche identitaire.

Voilà pour le nouveau peuple dont tout le monde célèbre l’avènement à Montréal et dans les principales capitales du monde. Des gens qui n’ont strictement rien à voir les uns avec les autres. Tous laids. Tous seuls. Tous perdus. Tous festifs…

Le culte du métissage est encouragé par le Système, et principalement par ses apparatchiks, pour masquer cette laideur et ce morcèlement anthropologique, dont ils sont par ailleurs les premiers responsables.

Ces dix minutes dans le métro ne sont pas un “condensé”. C’est un échantillon. Je n’ai rien exagéré. Il s’agit d’un échantillon représentatif de la nouvelle réalité d’aujourd’hui, et que personne ne semble prêt à regarder en face.

Culturel

La Banque Laurentienne annonçait aujourd’hui la poursuite de son partenariat avec la Maison Théâtre, un établissement dédié au théâtre jeunesse, à titre de commanditaire pour la saison 2008-09. “Située au centre-ville de Montréal, la Maison Théâtre présente des pièces pour les jeunes de 2 à 17 ans. Cette entreprise culturelle dynamique est reconnue pour son originalité, autant dans le choix de ses pièces que dans son aménagement physique : les sièges de sa salle de spectacles sont adaptés au jeune public, et son aire d’attente comporte un espace où les enfants peuvent lire différentes publications créées à leur intention avant la représentation.

En somme, une institution qui trouve sa forme dans sa clientèle, et non l’inverse ; c’est ce qu’on appelle en effet une entreprise culturelle plutôt qu’un théâtre. Mais pour véritablement comprendre l’imposture du business d’Espace Culture, il faut lire ce que dit la Banque Laurentienne de sa mission de “développement culturel” : “Cet engagement envers une institution axée sur le développement culturel des enfants cadre bien avec l’orientation famille de la Banque Laurentienne, qui favorise des activités où parents et enfants partagent les mêmes émotions et les mêmes découvertes. La Banque se veut aussi toujours plus accessible et près des familles, tant dans son approche qui valorise l’expérience client que dans sa recherche de l’excellence pour un service adapté aux besoins de chacun.

Parents et enfants, partager les mêmes émotions ? Le même carré de sable ? La même cour de récréation ? Ce ne serait pas un peu incestueux ? Et que dire de cette approche qui valorise l’expérience client ? Serait-on, une fois de plus, confrontés à l’équation fondamentale du techno-progressisme : les bons sentiments + l’idéologie managériale ? Il semble bien que oui.

Qu’est-ce que le développement culturel ? Espace Culture. La Maison Théâtre. L’éducation à la différence. Le théâtre poupon. Le théâtre jeunesse. La littérature éthique. La responsabilité créatrice et gouvernementale. Espace Culture, c’est la fin effective, topographique, de la culture.

C’est l’espèce d’onguent esthétisant qui reste quand tout ce qu’il y avait encore de distance entre et dans les êtres (homme et femme, adulte et enfant, tête et coeur) a été aboli.

Chocolat

Et ça continue dans Le Devoir d’aujourd’hui ! Après le jeune homme qui s’inquiétait pour nos poumons, voici la matante qui donne son “opinion” sur les barres de chocolat. Elle craint pour notre hyperglicémie capitaliste, la pauvre ! C’est fantastique.

Mort aux Coffee Crisp ! Mort à la cigarette ! Hourra !

Enjoy the par…

Fumer

 Un maire ex-souverainiste dont la ville se voit renvoyée presto au statut de marionnette provinciale, et qui s’extasie sur un trois mâts au coucher du soleil ; des chroniqueurs théâtre qui sortent tout leur arsenal laudatif pour applaudir à la prolifération des spectacles pour bébés ; des journalistes supposément sérieux qui trouvent rien de mieux à dire, sur Michaëlle Jean, qu’elle est pétillante et sait parler cinq langues ; des éditorialistes qui parlent d’accouchement, de biberons toxiques et de garderies.

Et ce matin, un jeune homme qui publie une “opinion” dans Le Devoir sur l’importance de ne pas encourager les gens à fumer.

C’est, je crois, ce qu’on appelle le “Progrès”.

Allons, allons ! Ne faites pas cette tête ! Enjoy the party !

Bienvenue en Occident ! Bienvenue en 2008 !

Bonhommes

Tous les Québécois que je connais, qui ont encore un peu de coeur, ont été complètement révulsés - que dis-je, dégoûtés - par l’indigne éditorial d’André Pratte sur le 400e. J’ai pensé lui consacré un billet après l’avoir lu, mais j’ai laissé tomber, préférant canaliser ma colère dans d’autres activités - sortir les déchets, nettoyer la salle de bains, détruire un mur. Pratte s’est étonné sur le blogue de l’édito des réactions déchaînées de ses lecteurs, en particulier du “ton hargneux” et des “attaques personnelles” parsemant leurs interventions. Pratte peut s’étonner comme il veut ; il y a des limites à se comporter comme une charogne, et à signer des textes ignobles sans en subir les conséquences. Que je sache, un texte n’est jamais qu’un texte, c’est également un texte signé, c’est-à-dire un discours qui est porté par une identité, un nom, une personne. Cette vérité est trop souvent refoulée par notre époque puritaine, qui a traduit une hantise maniaque de la diffamation individuelle en une censure collective. On dit qu’un texte peut être diffamatoire contre une personne, mais parle-t-on jamais de la diffamation contre l’intelligence ? La seconde me semble pourtant être autrement plus grave que la première.

On me dit que Pratte a un salaire faramineux. 300 000 ? 400 000 ? 500 000 ? J’espère pour lui que le montant est assez élevé, car faire une pareille besogne - délétère pour l’esprit - demande des compensations minimales. Sa “Leçon d’histoire” dépasse l’entendement. Elle témoigne d’une assimilation béate de toutes les déconstructions débiles qui ont eu cours dans les laboratoires universitaires des années 90. Pratte, comme Jocelyn Létourneau, dont il fut un lecteur sinon assidu, du moins fidèle, est un relativiste révisionniste. Dans l’impasse politique où se trouve le Québec, il préfère se tourner vers l’ingénierie mémorielle pour justifier la paralysie présente, plutôt que d’avoir à agir dans la réalité, en ce moment même, en 2008, pour dénouer l’impasse. C’est un lâche. Pratte est inexcusable. Jusqu’à cette bouffonne “Leçon d’histoire”, j’étais de ceux qui considéraient Pratte comme un idéologue vaguement insignifiant, qui accomplissait une besogne politique utile pour le fédéralisme de centre-gauche (Pratte, comme Dubuc, est peut-être à droite économiquement, mais il est à gauche socialement - la dimension sociale étant beaucoup plus importante dans son discours que la dimension économique). La virulence des indépendantistes purs et durs à son endroit me semblait délirante, et elle me le semble toujours puisque l’objet de leur indignation n’a pas changé. Cependant, avec cette ”Leçon d’histoire”, tout change. Pratte n’est plus un ennemi objectif avec qui il serait possible de transiger subjectivement, à ras les pâquerettes, au quotidien. Beaucoup de nationalistes modérés, ou simplement des patriotes de sens commun (je m’inclus dans cette catégorie), qui cultivent une fidélité d’honnête homme au Québec, toléraient la présence de Pratte. Or, comment le tolérer maintenant qu’il a signé ce texte ? Comme Stephen Harper, qui a parlé de Michaëlle Jean “successeur de Samuel de Champlain”, il a outrepassé toutes les bornes de la décence. Si jamais je devais rencontrer Pratte en personne, je serais incapable de lui serrer la main. Idem pour Harper, avec qui je partage pourtant certaines affinités. Comme Harper, je n’aime pas les gauchistes et les technocrates, qui utilisent l’État pour éroder les structures sociales et la liberté individuelle. Mais à l’opposé d’Harper, je ne suis pas Canadien. Je suis Québécois. Mon pays, ce n’est pas l’Alberta. Ce n’est pas non plus Michaëlle Jean. Comment maintenir un dialogue avec des gens qui entreprennent de piétiner votre pays ? La situation actuelle n’appelle pas un rapprochement, mais une rupture. Une guerre ouverte.

La mutation des fédéralistes est radicale. Qu’ils soient conservateurs ou libéraux, ils tournent le dos simultanément au Québec. Ils veulent, au sens propre, digérer le Québec. Nous assistons à une exécution politique en règle, qui n’est pas sans rappeler le détournement de sens de la crise des accommodements raisonnables par la même clique d’apparatchiks. Rien ne peut plus arriver de national au Québec, puisque tout est systématiquement déconstruit et relativisé par les apparatchiks au pouvoir.

Au moment où j’écris ces lignes, l’exécution continue avec un autre texte obscène, signé Alain Dubuc. Cet idiot utile ressasse les clichés relativistes les plus éculés, en mettant côte à côte de la manière la plus démagogique et enfantine “l’Histoire selon les Amérindiens”, “l’Histoire selon la ville de Québec”, “l’Histoire selon la présence française en Amérique”, “l’Histoire selon le Canada”. C’est d’une niaiserie sans fond.

Qui a alors raison? Tout le monde. Dans ces multiples interprétations, chacun de nous pigera et intégrera à sa façon les éléments qui correspondent à ses origines et à sa vision. Certains se définissent uniquement comme Québécois, mais la plupart d’entre nous ont une double identité, sinon une triple, et se sentent aussi canadiens à des degrés divers. Certains se voient encore comme des Français d’Amérique. D’autres, et c’est mon cas, croient que nous sommes devenus des Nord-Américains de langue française.

 On comprendra que, dans la nouvelle hiérarchie post-moderne, l’identité nationale devient caduque et se voit qualitativement invalidée par les “identités multiples” des nouveaux citoyens onusiens. Le nouveau peuple prend ses aises et indique la porte de sortie à l’ancien peuple. Le nouveau peuple tire une satisfaction niaise et narcissique de ses supposées “attaches multiples et métissées”, alors qu’il n’aura jamais qu’une seule appartenance : celle de la bêtise et de la fatuité. Dubuc, comme ses collègues du nouveau peuple (il n’y a pas de compatriotes chez le nouveau peuple ; il n’y a que des clients et des collègues qui se croisent dans les aéroports et les palais des congrès), se sent exister quand il pianote dans sa langue maternelle sur son BlackBerry pendant un vol entre Mexico et Toronto. À 20 000 pieds dans les airs, ses yeux de parvenu fixés sur le hublot d’une place classe affaires, il se convainc de son triomphe sur la petitesse de son enfance canadienne-française. Là où l’émancipation trotskyste a échoué, l’émancipation du business post-moderne triomphera. Dubuc rêve à une Amérique sans attaches et sans frontières, où voyage la new class des néo-immigrés contractuels. Il veut patiner sur la glace continentale dans l’ambiance d’un lounge branché, de Montréal à New York, en passant par Portland et Miami. Un clown.

Le rêve utérin d’une indifférenciation heureuse, au fond c’est ça que nous racontent nos petits bonhommes. Et comme un nuage rose qui vaporiserait son parfum prophylactique, nos petits bonhommes planent au-dessus des masses endormies avec leurs dépliants éditoriaux, soucieux de procurer de l’information de base aux citoyens égarés qui ne comprendraient rien au nouveau régime.

Tout cela décrit le fait que nous sommes une société hybride, métissée, aux origines françaises, colorée par le contact avec les autochtones, façonnée par des siècles sur ce continent, transformée par la présence anglaise, modifiée par l’immigration. Nous sommes devenus quelque chose d’autre, de différent et d’unique.

N’est-ce pas que c’est bien dit ? N’est-ce pas que le degré de novlanguisme est ir-ré-pro-cha-ble ? Nous sommes tellement devenus quelque chose d’autre, qu’on n’a plus d’histoire qui nous est propre, et que n’importe quel point de vue peut être adopté sans qu’il y ait protestation. Tout est interchangeable, tout est négociable, rien n’est fixe. Tout glisse sur l’insignifiance amphibienne de la World Music androgynifiante. T’es le citoyen métissé d’une société hybride, dans un monde complexe et mouvant, continentalement sans attache et mondialement solidaire, pas vrai mon Alan ? T’as oublié de dire que t’étais métissé aussi avec mère Gaïa, puisque le corps humain, à ce qu’on me dit, serait constitué d’eau et de Co2. Métis intégral.

En bref, la guerre historiographique qui a eu lieu dans les années 90 déborde aujourd’hui en 2008 sur un plan politique avec les fêtes du 400e. Orwell avait pressenti où menaient le contrôle du passé et la réécriture de l’Histoire, et la fonction cruciale de l’ingénierie mémorielle dans la consolidation des assises totalitaires. Nous y sommes. Déjà les Rébellions de 1837-38 ne sont plus présentées comme un soulèvement contre un pouvoir étranger, mais comme une revendication droit de l’hommiste de paysans crève-la-faim. Toute l’histoire du Québec est en train d’être réécrite à cette aune. Le droit de vote des femmes passera avant le rapport Durham et la Conquête anglaise dans la nouvelle hiérarchie historiographique. Et ainsi de suite.

Ceux qui suivent les manoeuvres universitaires le savent, le passé est réécrit depuis un certain temps. La rapidité avec laquelle la perversion de quelques intellectuels a fusionné avec l’administration publique et les médias de masse a de quoi susciter la terreur. Pas l’inquiétude : la TERREUR. Un nouveau pouvoir se met en place, et nous promet un avenir démentiel.

Les petits bonhommes n’ont pas fini de nous hanter.

Tiré d’Une double famille, ce passage incarne à merveille la théologie balzacienne, qui est une répudiation systématique de toute bigoterie, en même temps que le rempart le plus sûr contre le jansénisme et ses substituts (en particulier la tartufferie progressiste, aujourd’hui proliférante).

Une double famille est l’histoire d’un jeune homme brillant, le comte de Grandville, qu’un ménage trop austère avec une femme sacrifiant sa beauté à la bigoterie pousse à mener une double vie. Le passage suivant - un peu long, j’en conviens, mais pertinent du début à la fin - raconte les effets de la révélation de cette double vie sur la comtesse. Les explications entre les deux époux illustrent magnifiquement la confusion entre l’esprit et la lettre de la religion ; entre la gaieté des hommes libres, qui ne sont ni bigots ni anticléricaux, et l’austérité mortifère des coeurs qui ne savent exprimer leur foi que par les sévices et les souffrances. Quelle est la vraie noblesse de coeur ? Où est le salut ? Comment vivre ?

D’un côté, il y a le croyant léger, homme du monde indulgent pour les passions humaines, et de l’autre, la fanatique mystique qui met plus d’amour dans les reliques que dans la réalité charnelle de l’existence. Pourtant les deux sont catholiques.

Voyons maintenant ce qu’en dit Balzac :

Le magistrat saisit sa femme mourante, la porta jusqu’à sa voiture, et y monta près d’elle.

– Qui donc a pu vous amener à désirer ma mort, à me fuir, demanda la comtesse d’une voix faible en contemplant son mari avec autant d’indignation que de douleur. N’étais-je pas jeune, vous m’avez trouvée belle, qu’avez-vous à me reprocher ? Vous ai-je trompé, n’ai-je pas été une épouse vertueuse et sage ? Mon coeur n’a conservé que votre image, mes oreilles n’ont entendu que votre voix. A quel devoir ai-je manqué, que vous ai-je refusé ?

– Le bonheur, répondit le comte d’une voix ferme. Vous le savez, madame, il est deux manières de servir Dieu. Certains chrétiens s’imaginent qu’en entrant à des heures fixes dans une église pour y dire des Pater noster, en y entendant régulièrement la messe et s’abstenant de tout péché, ils gagneront le ciel ; ceux-là, madame, vont en enfer, ils n’ont point aimé Dieu pour lui-même, ils ne l’ont point adoré comme il veut l’être, ils ne lui ont fait aucun sacrifice. Quoique doux en apparence, ils sont durs à leur prochain ; ils voient la règle, la lettre, et non l’esprit. Voilà comme vous en avez agi avec votre époux terrestre. Vous avez sacrifié mon bonheur à votre salut, vous étiez en prières quand j’arrivais à vous le coeur joyeux, vous pleuriez quand vous deviez égayer mes travaux, vous n’avez su satisfaire à aucune exigence de mes plaisirs.

– Et s’ils étaient criminels, s’écria la comtesse avec feu, fallait-il donc perdre mon âme pour vous plaire ?

– C’eût été un sacrifice qu’une autre plus aimante a eu le courage de me faire, dit froidement Granville.

– Ô mon Dieu, s’écria-t-elle en pleurant, tu l’entends ! Etait-il digne des prières et des austérités au milieu desquelles je me suis consumée pour racheter ses fautes et les miennes ? À quoi sert la vertu ?

– À gagner le ciel, ma chère. On ne peut être à la fois l’épouse d’un homme et celle de Jésus-Christ, il y aurait bigamie : il faut savoir opter entre un mari et un couvent. Vous avez dépouillé votre âme au profit de l’avenir, de tout l’amour, de tout le dévouement que Dieu vous ordonnait d’avoir pour moi, et vous n’avez gardé au monde que des sentiments de haine

– Ne vous ai-je donc point aimé, demanda-t-elle.

– Non, madame.

– Qu’est-ce donc que l’amour, demanda involontairement la comtesse.

– L’amour, ma chère, répondit Granville avec une sorte de surprise ironique, vous n’êtes pas en état de le comprendre. Le ciel froid de la Normandie ne peut pas être celui de l’Espagne. Sans doute la question des climats est le secret de notre malheur. Se plier à nos caprices, les deviner, trouver des plaisirs dans une douleur, nous sacrifier l’opinion du monde, l’amour-propre, la religion même, et ne regarder ces offrandes que comme des grains d’encens brûlés en l’honneur de l’idole, voilà l’amour…

– L’amour des filles de l’opéra, dit la comtesse avec horreur. De tels feux doivent être peu durables, et ne vous laisser bientôt que des cendres ou des charbons, des regrets ou du désespoir. Une épouse, monsieur, doit vous offrir, à mon sens, une amitié vraie, une chaleur égale, et…

– Vous parlez de chaleur comme les nègres parlent de la glace, répondit le comte avec un sourire sardonique. Songez que la plus humble de toutes les pâquerettes est plus séduisante que la plus orgueilleuse et la plus brillante des épines-roses qui nous attirent au printemps par leurs pénétrants parfums et leurs vives couleurs. D’ailleurs, ajouta-t-il, je vous rends justice. Vous vous êtes si bien tenue dans la ligne du devoir apparent prescrit par la loi, que, pour vous démontrer en quoi vous avez failli à mon égard, il faudrait entrer dans certains détails que votre dignité ne saurait supporter, et vous instruire de choses qui vous sembleraient le renversement de toute morale.

– Vous osez parler de morale en sortant de la maison où vous allez dissipé la fortune de vos enfants, dans un lieu de débauche, s’écria la comtesse que les réticences de son mari rendirent furieuse.

– Madame, je vous arrête là, dit le comte avec sang-froid en interrompant sa femme. Si mademoiselle de Bellefeuille est riche, elle ne l’est aux dépens de personne. Mon oncle était maître de sa fortune, il avait plusieurs héritiers ; de son vivant et par pure amitié pour celle qu’il considérait comme une nièce, il lui a donné sa terre de Bellefeuille. Quant au reste, je le tiens de ses libéralités…

– Cette conduite est digne d’un jacobin, s’écria la pieuse Angélique.

– Madame, vous oubliez que votre père fut un de ces jacobins que vous, femme, condamnez avec si peu de charité, dit sévèrement le comte. Le citoyen Bontems a signé des arrêts de mort dans le temps où mon oncle n’a rendu que des services à la France.

Madame de Granville se tut. Mais, après un moment de silence, le souvenir de ce qu’elle venait de voir réveillant dans son âme une jalousie que rien ne saurait éteindre dans le coeur d’une femme, elle dit à voix basse et comme si elle se parlait à elle-même : — Peut-on perdre ainsi son âme et celle des autres !

– Eh ! madame, reprit le comte fatigué de cette conversation, peut-être est-ce vous qui répondrez un jour de tout ceci. Cette parole fit trembler la comtesse. Vous serez sans doute excusée aux yeux du juge indulgent qui appréciera nos fautes, dit-il, par la bonne foi avec laquelle vous avez accompli mon malheur. Je ne vous hais point, je hais les gens qui ont faussé votre coeur et votre raison. Vous avez prié pour moi, comme mademoiselle de Bellefeuille m’a donné son coeur et m’a comblé d’amour. Vous deviez être tour à tour et ma maîtresse et la sainte priant au pied des autels. Rendez-moi cette justice d’avouer que je ne suis ni pervers ni débauché. Mes moeurs sont pures. Hélas ! au bout de sept années de douleur, le besoin d’être heureux m’a, par une pente insensible, conduit à aimer une autre femme que vous, à me créer une autre famille que la mienne. Ne croyez pas d’ailleurs que je sois le seul : il existe dans cette ville des milliers de maris amenés tous par des causes diverses à cette double existence.

– Grand Dieu ! s’écria la comtesse, combien ma croix est devenue lourde à porter. Si l’époux que tu m’as imposé dans ta colère ne peut trouver ici-bas de félicité que par ma mort, rappelle-moi dans ton sein.

– Si vous aviez eu toujours de si admirables sentiments et ce dévouement, nous serions encore heureux, dit froidement le comte.

– Eh bien ! reprit Angélique en versant un torrent de larmes, pardonnez-moi si j’ai pu commettre des fautes ! oui, monsieur, je suis prête à vous obéir en tout, certaine que vous ne désirerez rien que de juste et de naturel : je serai désormais tout ce que vous voudrez que soit une épouse.

– Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime plus, j’aurai l’affreux courage de vous éclairer. Puis-je commander à mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze années de douleur ? Je n’aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi profond que celui contenu dans le mot j’aime. L’estime, la considération, les égards s’obtiennent, disparaissent, reviennent ; mais quant à l’amour, je me prêcherais mille ans que je ne le ferais pas renaître, surtout pour une femme qui s’est vieillie à plaisir.

– Ah ! monsieur le comte, je désire bien sincèrement que ces paroles ne vous soient pas prononcées un jour par celle que vous aimez, avec le ton et l’accent que vous y mettez…

Voulez-vous porter ce soir une robe à la grecque et venir à l’Opéra ?

Le frisson que cette demande causa soudain à la comtesse fut une muette réponse.

 

Vous pouvez télécharger intégralement cette nouvelle de Balzac sur un site extraordinaire qui lui est consacré, et où l’on retrouve toute la Comédie humaine : http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/presentation.htm.

Les gens sont en train de devenir fous avec ces histoires de SAQs en plastique. Allez lire les commentaires des lecteurs sur le blogue de l’édito sur Cyberpresse, cela en vaut la peine : “Un p’tit sac écolo avec ça ?“.

Soit dit en passant, je reviens de chez Olivieri où les tables débordaient des niaiseries habituelles sur la “déconstruction des genres”, ”le métissage des cultures”, en plus des revues littéraires et des “oeuvres” des “professeurs-écrivains” québécois. Il y aurait dans ce poulailler de la graphomanie québécoise de quoi sauver une vingtaine de forêts chaque année. Où sont les écologistes ?

Le côté maniaque, et complètement irrationnel de “la lutte contre les sacs” me fait penser au délire des bonnes femmes dans les années 70-80 sur la vaisselle. Leur satanée vaisselle, en ont-elles assez parlé (elles en parlent encore) ! À croire que toute l’existence reposait sur un torchon et des assiettes. Eh bien, vous savez quoi ? Aujourd’hui elles ont des think thanks, financés par l’État, qui ont fait des torchons et des assiettes une AFFAIRE D’ÉTAT. Des millions sont consacrés chaque année au sexe de la vaisselle. Pas un document produit par la machine à propagande MCCCF/SCF qui ne fasse référence à la putain de vaisselle.

Idem pour les sacs en plastique, qui sont en train d’être élevés à la dignité de l’AFFAIRE D’ÉTAT. Pas de doute, la manne à venir est pour les écolos. Le Ministère du Développement durable est appelé à une croissance exponentielle. Le ministre qui dans quinze ans sera nommé à la tête de ce giga-ministère raflera le gros lot.

Fourchettes, vaisselle, égalité des sexes, sacs en plastique, délation citoyenne, Mère Gaïa.

Quel monde.

(À lire : “Le salut public par les sacs” et “L’Expérience SAQ“, L’Intelligence conséquente, 7 février et 13 mars 2008.)

Jean

Ça faisait un certain temps qu’on pouvait bénéficier d’une éclipse, mais avec les fêtes du 400e, Michaëlle Jean est bel et bien de retour. Ce qui nous vaut, bien sûr, une surenchère humaniste de tout premier plan, à propos du premier sujet historique venu, que ce soit “la présence française en Amérique” ou encore “l’abolition de l’esclavage”. La vice-reine se présente sur un lieu “historique” ; on lui donne un micro ; elle prend la parole, la gorge nouée, échappant quelques larmes ; elle s’en va dîner ; puis elle envoie la facture à Stephen Harper. Et ainsi de suite de mois en mois, de commémoration en commémoration. Pour la plus grande fierté du Canada.

Bien sûr les médias sont ravis. Michaëlle Jean est faite sur mesure pour l’écran ; n’a-t-elle pas fait carrière à la télé, plus précisément comme lectrice de nouvelles, avant d’être nommée vice-reine du Show fédéral ? Plébiscitée par le Show, Michaëlle Jean jouit de prérogatives particulières. Les inepties qu’elle ne cesse de débiter un peu partout sur la planète sont reprises, intactes, par les médias, sans passer auparavant par le filtre d’une pensée critique. Les éditorialistes du pays, en particulier M. André Pratte, de toute évidence obnubilés par son multilinguisme et sa paire de jambes, ne semblent pas voir la nécessité d’approfondir le discours dont elle se fait le porte-parole si candide.

«Moi, arrière-arrière petite fille d’esclave, je suis venue saluer la mémoire de millions d’Africaines et d’Africains» victimes d’«un des crimes les plus barbares contre le genre humain», a ajouté Mme Jean. Elle a espéré que «leur mémoire ne se perde pas dans la nuit des temps».

 On me permettra de sourciller devant cet appel vibrant aux liens du sang sur un sujet d’ordre politique et historique. Personne ne semble s’étonner que la vice-reine s’autorise ainsi de son ascendance organique pour avancer une quelconque autorité morale sur la réalité historique de l’esclavage. Michaëlle Jean occupe une fonction. C’est à ce titre qu’elle doit “saluer” la mémoire de millions d’Africains, et non en tant que descendante d’esclaves. Michaëlle Jean a évidemment le droit d’être émue, mais elle n’a pas le droit de confondre la fonction et la personne, l’Histoire des hommes et son histoire personnelle.

On me reprochera d’être tâtillon. Sans doute le suis-je un peu. Or, je cherche surtout ainsi à démontrer que l’invocation filiale n’est autorisée, désormais, que sur les sujets “droits de l’hommiste”. C’est-à-dire sur les sujets progressistes. Exclusivement. Combien de fois les nationalistes québécois se sont-ils fait reprocher dans la dernière décennie de faire appel à leurs ancêtres pour justifier leur projet d’indépendance nationale ? L’invocation filiale, concernant la nation, est toujours suspecte de barbarie. Mais jamais en matière de droits de l’homme.

Le caractère “universel” des droits de l’homme a fini par laisser croire que tout était permis en leur nom. Vertigineux paradoxe que notre époque ne fait que commencer à creuser. Quand Michaëlle Jean, “arrière-arrière petite fille d’esclaves”, appelle, après avoir salué la mémoire de ses “ancêtres”, à une “vigilance devant le moindre signe d’intolérance”, elle ne fait qu’annoncer le programme du nouveau totalitarisme qui se met en place sous nos yeux.

Le “moindre signe d’intolérance” ! “En tous lieux” ! Cette formulation, tant dans la forme que dans le fond, est à faire frémir - mais trop peu de gens le comprennent. Après tout, Michaëlle Jean est multilingue ; elle ne peut pas se faire le relais de mauvaises pensées, même à son corps défendant, n’est-ce pas ?

C’est ce qu’on verra. Toute cette surenchère lyrique, cette tartufferie humaniste éhontée et cette paranoïa “du combat contre l’intolérance” ne pourront pas entretenir indéfiniment l’illusion de la liberté et du Bien. Un jour ou l’autre, la réalité reprendra ses droits. Et ce qui était célébré jusque-là comme l’incarnation du Bien risque de révéler sa nature réelle et cauchemardesque. La falsification s’effritera. Le masque des opportunistes techno-progressistes tombera.

Il faut se méfier de ceux qui ne cessent, par leurs paroles hyperboliques, de grossir cette grosse pelote à sentiments qu’on appelle dans les milieux progressistes “Humanité”. Plus la pelote grossit, plus l’humanité avec un petit “h” se perd et se fait rouler.

Le culte de l’Humanité est une déshumanisation.

Cours de catéchèse ce matin dans Le Devoir, gracieuseté d’un “candidat à la maîtrise en science politique à l’UQAM” :

En observant le déroulement des audiences publiques de la Commission et les débats intenses portant sur les questions d’aménagement de la diversité au Québec, nous ne pouvons que constater une certaine confusion par rapport au régime de citoyenneté du Québec. Quels sont donc les grands principes qui sous-tendent le vivre-ensemble? De toutes les idées évoquées lors des débats, il est pour le moins étonnant de constater le peu de place accordée à l’interculturalisme.

Une majorité de Québécois semble méconnaître ce concept, et ce, malgré l’existence d’un consensus clair au sein de la communauté universitaire, qui désigne le régime québécois sous cette appellation. J’ose espérer que les deux commissaires profiteront de la tribune qui s’offre à eux pour étayer et enrichir cette façon d’exprimer la citoyenneté québécoise.

[...]

Il s’agirait en réalité d’abandonner l’idée véhiculée dans les énoncés politiques précédents suggérant le développement d’une identité québécoise qui transcenderait toutes les autres identités.

Il n’y a pas de mal à promouvoir une identité québécoise rassembleuse et porteuse de cohésion sociale à la condition que cette dernière ne soit pas considérée comme étant supérieure aux autres identités.

L’interculturalisme suggère que c’est à travers la reconnaissance de la diversité que se fera l’avènement de la citoyenneté. Il serait décevant que les conclusions du rapport de la commission Bouchard-Taylor n’aillent pas dans cette direction.

 T’inquiète, petit. Tu penses bien que tes papies de la Commission vont aller dans cette direction, et au-delà de toutes espérances. On se tient dans la communauté universitaire, pas vrai ? On ne brise pas du jour au lendemain le consensus de la clique.

En tout cas, t’es dans le bon créneau. Les apparatchiks adorent les faiseurs dans ton genre. Allez, petit, va voir Georges Leroux, je suis certain qu’il pourra te donner des nananes pour ton beau travail. N’as-tu pas bien fait tes devoirs ? Et si Leroux ne te donne pas de nananes, c’est qu’il est coupable de fausse représentation. Avoir une belle voix grave comme ça et ne pas donner de nananes…

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