Nos routes ne sont pas encore revêtues de glace hivernale, que déjà la berline familiale de l’identité québécoise menacerait de “déraper”. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les experts. Dans une entrevue accordée à La Presse (31 octobre), Gérard Bouchard “sort de son mutisme” et réagit au sondage, publié le 27 octobre, selon lequel une majorité de Québécois s’opposeraient toujours aux “accommodements raisonnables”. Le titre de l’entrevue, “Le Québec sur une pente dangereuse“, reflète bien “l’inquiétude” manifestée par Bouchard, qui croit percevoir une “radicalisation” de l’opinion publique face aux demandes des “minorités”.

“Pente dangereuse”, “dérapages”, “radicalisation” : nous connaissons ce langage. Nous l’avons entendu plus d’une fois. Gérard Bouchard avait employé les mêmes mots, lors de la crise de 2007, pour qualifier la réaction populaire face aux “accommodements raisonnables”. À l’époque, plusieurs cas “d’accommodement” avaient été fortement médiatisés, suscitant chez les Québécois une prise de conscience sur le niveau d’intégration des immigrés. La crise avait alors servi d’exutoire, en donnant l’occasion aux Québécois d’exprimer leur désapprobation quant à la disparition progressive de la référence majoritaire dans le processus d’intégration. Le malaise des Québécois résidait dans le sentiment d’assister à la mise au rencart de leurs principes fondamentaux au profit de cultures fondamentalement incompatibles avec la leur.

Dans leur rapport, Bouchard et Taylor concluèrent que la crise des “accommodements raisonnables” avait été montée artificiellement, en raison d’une médiatisation déformante de plusieurs cas d’accommodement. Autrement dit, les causes de la “crise” ne seraient pas dues à la fragmentation de l’espace public mais à la perception “erronée” de la majorité québécoise. Les Québécois auraient cédé à une forme de panique identitaire, dont les racines, selon les commissaires, seraient à retracer dans une histoire trouble marquée par l’insécurité et l’humiliation. C’était pathologiser rapidement un comportement pourtant bien peu problématique. La réaction des Québécois n’était pas tant dirigée contre les immigrés (lesquels ne forment d’ailleurs pas un ensemble homogène), que contre la représentation dénationalisée du Québec qui était alors — et est toujours — proposée aux nouveaux arrivants.

“L’interculturalisme” promu par Bouchard, un concept guère différent de celui de “multiculturalisme”, table sur le décentrement double du pouvoir symbolique et politique. D’un côté, la majorité nationale, à l’aune de “l’interculturalisme”, doit culturellement s’effacer pour mieux accommoder, plutôt que s’affirmer pour mieux intégrer. De l’autre côté, au niveau politique, elle doit consentir à la neutralisation de la souveraineté populaire par les Chartes des droits et les Commissions des droits de la personne. Marie McAndrew, qui fut membre du comité conseil de la Commission Bouchard-Taylor, ne disait pas autre chose, le 27 octobre dernier dans La Presse : “Heureusement que les droits sont protégés par les chartes et qu’ils ne sont pas soumis à la volonté de la majorité ! La si vive opposition des Québécois à tout accommodement démontre qu’ils en font une question de principe.” Où l’on voit que, pour l’idéologie multiculturaliste, les majorités nationales, de par leur nature majoritaire, seraient nécessairement persécutrices et enclines à l’intolérance. Les propos de McAndrew s’inscrivent tout à fait dans l’esprit du rapport Bouchard-Taylor. Or, nos experts ne semblent pas se rendre compte qu’une telle subversion de la démocratie libérale revient, de facto, à refuser aux majorités nationales toute légitimité démocratique.

Bouchard, déçu par l’opinion publique québécoise, mais ravi de l’intérêt que lui portent les experts de l’Union européenne, dit préparer une “conférence internationale sur l’interculturalisme” pour 2011. Doit-on comprendre qu’en persistant ainsi dans une idéologie que refusent les Québécois, Gérard Bouchard s’engage sur une “pente dangereuse” et se “radicalise” face à l’opinion publique ? S’il y une radicalisation en cours, en effet, elle ne se trouve pas du côté des Québécois contre les immigrés, mais du côté des élites contre le peuple, lequel ne peut plus compter sur aucun allié au sommet de la société pour faire respecter sa volonté.

Crise de la représentation politique

S’il y a crise de la représentation politique, c’est d’abord parce que le pouvoir politique n’incarne plus le pouvoir. Dans le système actuel, le sens politique ne revient pas à jauger l’esprit d’une nation et en éclaircir le destin, mais à remplir uniquement des fonctions affairistes ou gestionnaires. Il est d’ailleurs significatif que sur une question d’identité, donc sur ce qui touche aux fondements de la vie en commun, le gouvernement ait préféré créer une “commission de consultation” plutôt que de prendre en charge lui-même le dossier. Cette situation n’est pas particulière au Québec, bien que notre petite nation, névrosée comme on la connaît, aime à se distinguer des autres en jouant sur les détails – sans doute par impuissance à agir sur l’essentiel. Ainsi le Québec se fera une fierté d’être “interculturel” et non “multiculturel”, une pure illusion destinée à accommoder la conscience des intellectuels locaux. Si deux choses, deux phénomènes distincts ne peuvent être fondus dans un seul mot, il arrive en revanche que deux mots distincts désignent une seule et même chose. C’est le cas de l’inter/multiculturalisme.

L’inquiétude des experts est une fausse inquiétude qui procède d’une vraie certitude. Ils ne se disent inquiets que par rapport à une autre fausse “inquiétude”, qui est celle des Québécois par rapport aux “accommodements raisonnables”. En réalité, les Québécois ne sont pas “inquiets”, mais interpellés : mince différence à première vue, mais absolument fondamentale pour comprendre la rhétorique des experts. Présenter l’avis des Québécois sur les “accommodements raisonnables” comme l’expression d’une “inquiétude” a l’avantage de situer d’emblée la contestation du système dans le registre de l’émotion et de l’instabilité psychologique. Les Québécois sont inquiets. Les Québécois s’agitent. Les Québécois sont préoccupés. Les Québécois, réduits au statut d’ectoplasme émotionnel, sont condamnés à être toujours en-deça de la médiane idéologique rationalisante fixée par la thérapeutique inter/multiculturaliste. Puisque le propre de l’idéologie est de ne jamais être satisfaite, de toujours exiger de nouvelles adaptations et de nouveaux aveux d’ignorance, les sujets se verront ponctuellement convoqués devant le tribunal de la “consultation”. Plus votre avis sera en phase avec l’idéologie dominante, plus vous susciterez l’enthousiasme des nouveaux juges. Gérard Bouchard, d’un gâtisme consternant, n’avait-il pas loué les “jeunes” de l’Institut du Nouveau Monde pour leur “ouverture” ? Pour un instant, Bouchard avait entrevu la promesse exaltante de l’harmonie utopique.  Dans son esprit, les “jeunes” enthousiastes de l’INM s’opposaient aux “vieux” du “Québec fermé sur lui-même”. “L’enthousiasme” des jeunes faisait écho à “l’inquiétude” des vieux”, le triomphe émotionnel étant censé faire autorité sur le territoire de la raison. Les quelques dissidents à la tribune de la Commission furent écoutés par Bouchard avec une bienveillance toute thérapeutique : on aurait dit une consultation dans un cabinet de psychiatre. Et n’était-ce pas cela, en effet ?

Comment résoudre la crise de représentation

Il y a la solution électorale, qui consiste à prôner une réforme du mode de scrutin. On sait que la proportionnelle est populaire dans les milieux de gauche, jamais en manque de réformes pour améliorer la “démocratie”. Par-delà la critique du régime électoral, observons que c’est sur le décalage entre le vote cumulé et la représentation effective à l’Assemblée nationale que se fonde la réforme en faveur de la proportionnelle. Les tenants de cette option croient que la crise de représentation politique est essentiellement circonscrite aux élections et aux partis politiques. Ce n’est pas complètement faux, mais ils passent à côté de la question en omettant de se pencher sur le discours dominant qui encadre les partis politiques, et par extension les élections. À quoi sert de modifier la distribution des sièges si tous les députés sont soumis au même programme ? Québec solidaire est un vote nul, avec 1 ou 10 députés : le programme de l’extrême-gauche est déjà appliqué au Ministère de l’Éducation (la réforme socioconstructiviste, le cours ECR), ainsi qu’à travers les politiques “d’anti-racisme”, d’inter/multiculturalisme, d’égalitarisme salarial (équité salariale), de “discrimination positive”, de lutte à la “discrimination”, de lutte à “l’homophobie”, et j’en passe. Tous ces concepts ne seraient pas opérants aujourd’hui s’ils n’avaient pas été mis au point par des “experts” en sciences sociales et s’ils n’avaient pas été relayés par des politiques complaisants. Puisque le PLQ, l’ADQ et le PQ acceptent les prémisses posées par les “experts” sur tous ces sujets, nous avons peu de chance de voir un changement véritable à la tête de l’État à brève échéance. Quel intérêt d’avoir un peu plus d’ADQ et de QS et un peu moins de PLQ et PQ à l’Assemblée nationale ? Qu’est-ce que cela changerait au sentiment d’aliénation de l’électorat ? Rien du tout.

La vérité qu’on ne veut pas dire, et qui – parce qu’elle est la vérité — n’est justement jamais dite, c’est que le véritable pouvoir est désormais entre les mains des “intellectuels-experts”. Qui contrôle le discours social, fixe les critères de légitimité, si ce n’est l’intellectuel-expert ? Qui imagine les règles, dessine les plans, prescrit les consignes du “débat public” ? Qui propage les nouveaux concepts ? Qui “surveille” la langue publique ? Les “experts inquiets” forment une caste qui se pose par définition, et théoriquement parlant, au-dessus de la mêlée électorale et des intérêts fluctuants du peuple. De leur position en surplomb, il se prétendent moins partisans et plus légitimes que des politiciens traditionnels. Le politicien  affairiste ou gestionnaire est pourtant le contemporain de l’intellectuel-expert, de la même façon que l’homme d’État véritable est le contemporain de l’intellectuel non-expert. Ces personnages symétriques reflètent le creuset sociologique de leur époque respective.

Je n’ignore pas que la voie électorale, bien que minée par la nouvelle conjoncture, est un outil démocratique indispensable. Mais elle doit être comprise comme un tremplin et un catalyseur, et non comme un aboutissement. Il n’y a peut-être plus qu’un seul programme électoral viable, et c’est celui qui attirerait enfin l’attention sur le nouveau pouvoir en place : le pouvoir des experts. On aura compris que je ne parle pas ici de nos ingénieurs ou de nos astrophysiciens, mais de nos idéologues des sciences sociales. Je parle de ceux qui veulent transformer nos vies en chantier. Je parle de ceux qui veulent nous rééduquer plutôt que nous éduquer, nous transformer plutôt que nous former. Leur pouvoir démesuré sur la vie collective et même sur la vie intime des individus doit être interrogé en pleine lumière. Le sentiment de dépossession et d’aliénation, qui est beaucoup plus répandu qu’on ne le croit, n’a pas encore trouvé, de toute évidence, une voix assez élevée et digne pour le porter au niveau politique. Le retour de l’homme d’État serait-il conditionnel à celui de l’intelligence libre ?

Regardons les choses en face. Pourquoi, d’une part, “l’inquiétude” des Québécois est-elle péjorative, et d’autre part, l’inquiétude des experts demeure-t-elle positivement connotée en toutes circonstances ? Parce que les experts ne sont inquiets qu’à la condition que la population soit perpétuellement sur le point de “déraper” et de créer le grand carambolage appréhendé. Il va de soi que la catastrophe sociale que ne cessent d’annoncer les grands prophètes du dérapage ne saurait être catastrophique que pour eux-mêmes. En effet, comment se fait-il que les interventions des intellectuels-experts n’entraînent pas l’érosion de leur propre pouvoir au sein de l’État ? Pourquoi leurs “plans d’action” et leurs “rapports” débouchent-ils toujours — c’est infaillible — sur un recul des libertés individuelles et un accroissement du pouvoir de l’État thérapeutique ? Comme les politiciens, dont ils sont l’envers technocratique, les intellectuels-experts ne savent servir que leurs propres intérêts. Voilà ce qui est véritablement inquiétant. Bien plus inquiétant, en tout cas, qu’un peuple qui cultive le désir légitime de rester maître chez lui pour aujourd’hui et pour demain.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 14 novembre 2009.

Aujourd’hui dans Le Devoir, une publicité pleine page (p. 2) de Point de bascule et du Congrès musulman canadien pour souhaiter la bienvenue à Tariq Ramadan.

[À lire sur le site de Point de bascule]

Ivan Rioufol donnait le triste spectacle, depuis quelques semaines, d’une conscience fatiguée et prête à une reddition sur les principes. Son billet d’hier (2 novembre) est une forme d’aveu : un “non” timide destiné à se transformer en un “oui” de moins en moins inavouable, à mesure que l’emprise de l’islam politique se fera plus forte sur la France et l’Europe.

Quelle France en 2050 ?“. Blogue d’Ivan Rioufol. Lefigaro.fr, 2/11/09.

Pour ma part, je crois que le vieux modèle français de l’assimilation est arrivé à son terme. Il me semble illusoire, en effet, d’attendre de la majorité des nouveaux venus extra-européens qu’ils oublient jusqu’à leur histoire ou leur religion. La barre des exigences doit probablement être abaissée. La France ne peut forcer personne à aimer le vin, le cochon, l’accordéon, le bal musette ni à appeler son enfant Pierrot ou Jeannette. En revanche, elle doit être beaucoup plus vigilante sur le respect de son passé, de sa mémoire, de ses valeurs, sachant que les nouvelles minorités ethniques ont souvent le sentiment que l’histoire commence avec elles. La France doit apprendre à dire non, et notamment oser contrarier l’islam politique dans ses prétentions à l’immunité, aux faveurs, aux exceptions et aux réécritures à son avantage.

Cette semaine, mes lecteurs les plus exigeants me pardonneront d’adopter un format “bloc-notes” : plus expéditif et déjanté que le format “éditorial de fond”, il n’en est pas moins adapté à l’actualité. Morcelée, feuilletonnesque, la plupart du temps grotesque, l’actualité nationale récente n’a pas manqué de piquant. Je me permettrai donc d’ajouter mon “grain de sel”, selon la recette éprouvée du commentaire en rafale.

ÉLITE MULTICULTI. ”Élite”, c’est vite dit. Il est certain que l’on dit “élite” par courtoisie, et que si nous étions inspirés par la seule exactitude descriptive, nous parlerions en toute franchise de “mafia” multiculti. La mafia connue, dite “italienne”, infiltre les institutions officielles pour faire avancer son programme de développement.  Pas de focus group, chez elle, non plus que de team building et de coaching psychologique. Son programme, d’une rare poésie, se résume à une sentence de quatre mots, six syllabes et une rime : le profit à tout prix.  Aux poètes secrets de l’industrie de la construction, font écho les prosateurs besogneux et ressentimenteux de l’industrie de la déconstruction. Ils rédigent rapport par-dessus rapport, prescrivent plan d’action après plan d’action, obéissant pour leur part à la règle implacable de l’idéologie à tout prix. Bien entendu, la formule “à tout prix” doit être comprise dans sa double acception, les factures les plus traîtres étant souvent recto verso. À tout prix, car l’idéologie coûte cher en argent, mais à tout prix, aussi, parce que l’idéologie multiculti ne saurait être freinée dans son expansion, sous quelque prétexte que ce soit. Imaginez donc, le bon peuple a été stupéfait d’apprendre que la Commission Bouchard-Taylor avait coûté plusieurs millions de dollars. Il m’est d’avis que le bon peuple, en prévision de ses prochaines vacances, devrait troquer sa visite guidée de Cancun pour une visite guidée des officines universitaires, qu’il subventionne par ses taxes et impôts. Malgré les apparences, il serait tout à fait possible de rendre l’expérience conviviale. On rassemblerait pour l’occasion nos sociologues et experts patentés dans une salle spéciale, où seraient servis muffins et café, en attendant que la visite guidée — qui incluerait une fouille extensive des archives comptables des universitaires — ne soit complétée. Les visiteurs, confortablement installés derrière une vitre sans tain, seraient ensuite encouragés à jeter un coup d’oeil entomologique sur ces spécimens qu’ils entretiennent à grands frais.

La question qui tue : pourquoi entretenir des centaines de professeurs multiculti, alors qu’il serait possible de n’en garder qu’un seul ? Notez bien que je dis cela par charité, car personne n’ignore que la technologie nous permettrait, si nous le voulions, de construire un avatar virtuel de professeur multiculti, dans la bouche filandreuse duquel on pourrait placer, comme autant de fleurs artificielles dans un bol d’eau tiède, les mots fanés du discours ambiant. La jeunesse ipodée, la jeunesse branchée et twitteuse, à la recherche, par exemple, d’un complément pour un travail d’Éthique et culture religieuse, y aurait accès d’un clic, avec l’aval du Ministère de la Rééducation. La pensée officielle serait aussi disponible sous forme de blocs textuels, de sorte que les élèves de tous les niveaux, rompus à l’interactivité multi-tâches, pourraient exploiter comme il convient le potentiel transversal de la fonction “copier/coller”. En outre, pour maintenir l’illusion de la variété, ou de la “diversité”, une combinatoire complexe assurerait une certaine rotation des différents blocs. On le voit, il serait si facile d’économiser sur les ressources humaines existantes. Mais qui a dit que le service public devait être au service du public ? Leurs collègues inavoués de l’industrie de la construction s’autorisaient une majoration de seulement 30% sur les contrats octroyés ; or, les mafieux de la déconstruction exigent sans doute beaucoup plus, quoique selon des modalités différentes. La déconstruction, son nom le dit, se repaît de la manipulation des capitaux symboliques plutôt que matériels. Les deux secteurs partagent en tout cas une passion démesurée pour les chantiers interminables et effectivement jamais terminés. D’un côté, vous avez les chantiers d’asphaltage et de réparation d’égoûts, ce qu’on nomme travaux publics, et de l’autre vous avez des chantiers sociaux. Encore étonnant que, malgré tous ces chantiers en cours, le taux de chômage stagne à 9,5%.

Si l’on en croit les intellectuels-contremaîtres Marie McAndrew, Annick Germain et Daniel Weinstock, dont les commentaires ont été repris dans La Presse du 26 octobre, le chantier social de l’inter/multiculturalisme n’est pas prêt de s’arrêter. Quel que soit l’écoeurement des Québécois, qui sont obligés de financer un chantier dont ils ne veulent pas, les entrepreneurs de l’inter/multiculturalisme continueront imperturbablement leur travail. Les plans ont été dressés, les devis d’exécution expédiés : pour reprendre la formule consacrée, “il n’est pas question de retourner en arrière”. En réaction à un sondage hostile aux “accommodements raisonnables”, Marie McAndrew se félicitait de ce que la souveraineté populaire du peuple québécois soit neutralisée par les chartes, tandis qu’Annick Germain assimilait la réaction “tranchée” des Québécois à un repli identitaire. Daniel Weinstock, d’une arrogance surréelle, accusait de racisme larvé les défenseurs de l’égalité homme-femme, tout en admettant du même souffle vouloir forcer la “transformation des mentalités” en imposant aux Québécois une immigration de masse : “Quand Montréal comptera un aussi haut pourcentage d’immigrants que Toronto, ces questions [d'identité] ne se poseront plus avec autant d’acuité, a-t-il dit. Et encore moins quand on constatera qu’on n’a pas les moyens de se priver, par exemple, d’une infirmière, ‘hijab’ ou pas.” Réagissant à ces propos, Mathieu Bock-Côté avait tout à fait raison de souligner, dans La Presse de ce jeudi, le changement de registre dans le discours de l’intelligentsia multiculturaliste : “Pour une fois, dit-il, la langue de bois cède la place à une franchise qui permet d’apercevoir le caractère radical d’une idéologie en mauvais terme avec la démocratie libérale“, avant d’ajouter justement, en fin de texte, que le “multiculturalisme n’est plus seulement en contradiction avec l’identité nationale, mais également avec la démocratie libérale“. MBC dit ici l’essentiel : la critique du multiculturalisme ne concerne plus seulement les nationalistes traditionnels, préoccupés de la sauvegarde de l’identité nationale, mais tous ceux qui, en plus d’avoir le “souci du Québec”, cultivent le souci de la démocratie et des libertés politiques. Ajoutons que l’enracinement du nationalisme québécois dans un patriotisme de type civilisationnel, un patriotisme occidental donc,  est une condition sine qua non de la modernisation du mouvement nationaliste. Le multiculturalisme ne se laissera pas vaincre par le folklore identitaire, mais par la critique politique, que viendra soutenir dans la durée les classes populaires déchues par le système.

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LA FRANCE EN CHANTIER. Je salue au passage nos cousins français : le ministre Éric Besson annonçait, la semaine dernière, le lancement d’un gigantesque “chantier” sur “l’identité nationale”. Deux mois et demi de “dialogue” et de “consultations” pour définir “ce que c’est qu’être Français aujourd’hui”. Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? L’expérience clinique se poursuit. Dans les pays occidentaux, la “mise en chantier” de “l’identité nationale”, ou sa “mise en dialogue” par le gouvernement, peut être vue comme un symptôme d’infiltration avancée du  multiculturalisme dans les institutions. “Définir” l’identité nationale, c’est déjà aller sur le terrain de l’adversaire. L’identité nationale n’a pas à être “définie” et “fixée”, elle n’a pas à être décrétée par le gouvernement. Elle est, tout simplement, et se perpétue dans la mémoire sensible des hommes.

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LA MAFIA À L’ASSEMBLÉE NATIONALE. Un mot sur l’invraisemblable affaire “Sylvie Roy”. Je ne suis certainement pas le seul à avoir perçu Sylvie Roy, dès son entrée en politique, comme une mère de famille égarée à l’Assemblée nationale. Je parie que si on avait fouillé dans son sac à main, le jour où elle s’est levée en chambre pour faire ses fameuses insinuations, on aurait trouvé, mélangés à des post-it du cabinet, des Tylenol pour enfants, un sirop pour la toux et le  bulletin scolaire du plus jeune. Préjugés ? Disons plutôt : des évidences. Je l’imagine facilement, aujourd’hui, jour d’Halloween, accueillir les enfants du voisinage avec des bols de plastique remplis de friandises, alternant entre la portée d’entrée et la cuisine, pour surveiller le pot-au-feu. Ses larmes et ses sanglots de “victime”, cette semaine, étaient sincères : c’est accablant. Quel politicien a jamais pleuré et sangloté pour vrai ?

Elle ne voulait plus être chef de l’aile parlementaire, paraît-il. J’imagine qu’elle n’est pas la seule à l’ADQ à ne pas aimer son rôle. Pour la remplacer, Gilles Taillon a nommé François Bonnardel, qui a une liaison notoire avec la ministre libérale Nathalie Normandeau. Je sais bien que le Québec a une longue tradition incestueuse, mais à ce point ? Cela dit, M. Bonnardel a beaucoup de goût et a bien choisi ; on ne peut pas en dire autant de Nathalie Normandeau. Il faut être abruti de sentimentalité (ou de cynisme) pour ne pas voir l’aberration politique que recèle cette liaison, surtout depuis la récente nomination de Bonnardel comme chef de l’aile parlementaire de l’ADQ, un parti d’opposition. Gilles Taillon, déjà mal à l’aise dans sa position de chef de tiers parti, aurait-il nommé Bonnardel pour préparer le terrain de la négociation avec les libéraux ? Pour un peu, on concluerait que ce sont tous les députés de l’ADQ qui sont mal à l’aise dans leur rôle de députés de l’ADQ. PLQ, ADQ : la différence est mince. Il suffit de changer les deux premières lettres. À moins que le changement de parti, à défaut d’être déjà effectif sur papier, ne le soit déjà dans les têtes ? Cela expliquerait pourquoi le PQ fut plus coriace que l’ADQ dans la défense de Sylvie Roy, après que le PLQ eut tenté de punir, voire d’expulser la députée adéquiste du Parlement, pour ses propos jugés “offensants” sur la présence présumée de trois ministres sur le bateau de Tony Accurso. On ne sait ce qui est le plus odieux : la lâche manoeuvre du Parti libéral ou l’abandon, par le caucus de l’ADQ, de l’une de ses membres les plus visibles.

Soyons sérieux, Jean Charest s’est comporté en gangster dans cette histoire. C’est à croire que les méthodes mafieuses, mises au jour avec le scandale de la corruption à l’Hôtel de Ville, sont en voie de contaminer l’Assemblée nationale. On peut questionner le manque de rigueur de Sylvie Roy, qui a insinué sans preuve, et la plupart des journalistes, furieusement excités à l’idée de mettre en valeur l’amateurisme du parti du Québec profond, ne s’en sont pas privés. Mais on ne peut ignorer que c’est Jean Charest lui-même, par perversité tacticienne, qui s’est chargé de révéler les noms au centre de la rumeur colportée à demi-mots par Sylvie Roy. Il a artificiellement gonflé le faux pas de son adversaire. “Mon directeur de cabinet a fait les vérifications auprès des ministres concernés, et cette rumeur n’est pas fondée“, affirme Jean Charest, qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer le “salissement des réputations“. La formulation, très “Gérald Tremblay”, fait sourire. Une chance que les directeurs de cabinet existent, n’est-ce pas, pour assumer les vérifications à haut risque et servir de paratonnerre. Le premier ministre a bien raison, on n’est jamais trop prudent. Qui sait si un billet de croisière dans les Caraïbes ne traîne pas quelque part dans les couloirs de l’Assemblée nationale ?

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PSYCHOSE H1N1. Après six mois d’hystérie médiatique, qu’elle a largement contribué à nourrir, l’Agence de santé publique se décidait cette semaine à lancer un appel au calme. Il faut dire que les urgences des hôpitaux croulent sous les cas indésirables, motivés davantage par la peur que par la maladie elle-même. Le virus ne s’est même pas encore déployé à une échelle généralisée, n’a même pas encore pris une structure mortelle (bien que certaines personnes en sont mortes, comme ce peut être le cas de n’importe quel virus), que déjà le cheptel paniqué semble disposé à s’enfermer de son propre chef dans l’enclos médical. À l’Hôpital pour enfants, on parlait d’une urgence occupée à 180%. Des mères angoissées s’y présentent avec leur enfant grippé, convaincues que leur progéniture ne peut être qu’en danger de mort. “À ce stade-ci, nous faisons face à une véritable psychose du H1N1 plutôt qu’à une forme aggravée du H1N1, a affirmé le Dr Michael Arsenault, directeur médical des services d’urgence à l’Hôpital Sainte-Justine. Les gens doivent comprendre que c’est un microbe relativement bénin, à la différence près qu’il touche un plus grand nombre de personnes“. Tout cette psychose, au fond, pour nous dire ce que toute personne sensée et responsable savait déjà, à savoir qu’on ne doit se présenter à l’urgence qu’en cas de détresse et que les symptômes habituels de la grippe doivent être soignés à la maison.

Petite remarque, en terminant. En feuilletant mon Guide autosoins, que l’État thérapeutique m’a charitablement fait parvenir par la poste, j’ai appris qu’on pouvait soigner la grippe avec des Tylenol, de l’eau et du repos. Cela m’a stupéfié. Nos fonctionnaires sont décidément d’une perspicacité à toute épreuve. Ma section préférée, du reste, se situe à la toute fin et elle se nomme “Aide à la décision”. Sous la forme d’un tableau à multiples couleurs, on nous explique ce qu’on doit faire. Ainsi si vous avez les lèvres bleues, vous avez de la difficulté à respirer et êtes pris de convulsions, vous devez vous rendre à l’urgence, tandis que si vous avez de la fièvre, avez mal à la gorge et êtes pris de douleurs musculaires, vous devez vous soigner à la maison. Il n’y a pas à dire, une chance que le gouvernement est là. Qu’est-ce qu’on ferait sans lui ?

Eh bien, sans lui, il y a fort à parier qu’on serait tenus de se passer d’”aide à la décision” et d’exercer notre jugement. D’ailleurs, s’il y avait moins d’”aide à la décision” et un peu plus de jugement dans ce pays,  si cette qualité n’avait pas été anéantie par des décennies d’infantilisation, les urgences ne déborderaient pas de cas indésirables, les centres de vaccination ne seraient pas assiégés par des individus qui ne pensent qu’à passer outre l’ordre de priorité, le processus de vaccination n’aurait pas été planifié selon une logique vétérinaire et la population ne se ferait pas traiter comme un cheptel. Même Alain Dubuc parlait, à propos des centres de vaccination improvisés, de “conditions pénibles, de mépris des gens, de climat de fin du monde aux parfums soviétiques“. À l’heure actuelle (et bien sûr, cela pourrait changer), la peur du H1N1 a été bien plus dommageable pour la société que le virus en soi. Malheureusement, cela est dû en bonne partie à une mauvaise compréhension de la notion de “prévention”. La prévention, ce n’est pas faire peur et stigmatiser, ce n’est pas garder tout le monde sur un pied de guerre, dans un état permanent de mobilisation, au prétexte que la population ne se comporterait pas avec l’efficacité soumise d’un cheptel. Prévenir, c’est informer publiquement, se préparer matériellement et c’est surtout respecter le jugement des individus. On le voit maintenant, une population apeurée, dépourvue de jugement, entièrement occupée par la peur de mourir et le désir de se faire vacciner au plus tôt, ne fait pas une société vivable, et encore moins “en santé”. Au contraire, un tel état d’esprit va directement à l’encontre du bien-être général. Plutôt que de s’exciter sur la résistance au vaccin, nos autorités eussent été mieux avisées de s’en tenir à la planification patiente de ce qu’elles pouvaient contrôler. Leur erreur a été de considérer la résistance au vaccin comme une donnée fixe à combattre plutôt que comme une variable à observer. D’où la surenchère dans la terreur et la panique pour renverser quelque chose qui n’avait pas à être renversé, la résistance au vaccin n’étant pas tant en lien avec le vaccin qu’avec la progression encore bénigne de la maladie.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 7 novembre.

S. Galipeau. EN FINIR AVEC L’HOMOPHOBIE, La Presse, 30/10/2009.

Nous sommes un vendredi matin, dans un cours de sociologie, école et société, offert aux étudiants du bac en éducation, à l’UQAM. Au programme: une toute nouvelle formation, financée par le ministère de l’Éducation, développée et offerte par la Coalition des familles homoparentales: Regard sur les familles homoparentales.

(…)
D’après les chiffres du recensement de 2006 de Statistique Canada, plus de 4000 couples de même sexe vivent avec des enfants au pays. Au Québec, on estime que plusieurs milliers d’enfants vivent dans des familles homoparentales [4000 couples dans le Canada tout entier, mais des milliers d'enfants au Québec : l'incongruité statistique est quelque peu gênante -- NDLR]. Un enfant par école, environ. Ce chiffre ne peut être appelé qu’à augmenter avec les années. Depuis 2002, la loi permet aux couples de même sexe d’adopter. D’où l’intérêt d’une telle formation, qui vise à briser une foule de tabous, visiblement persistants. [Quels "tabous" ? "L'homoparentalité" est abordée régulièrement dans les médias de masse, en plus de bénéficier d'un soutien financier, légal et institutionnel de l'État. -- NDLR]

«L’idée, c’est d’ouvrir la réalité enseignante à toute cette diversité, explique Hélène Belley, l’enseignante, qui a eu l’idée d’inviter la Coalition dans le cadre de son cours. L’école n’est pas isolée. Elle est inscrite dans une société plurielle, dit-elle. Un enseignant qui laisserait passer des commentaires homophobes, par exemple, je pense que malheureusement, ce serait un enseignant qui raterait son coup.»

D’abord, la théorie: pendant toute la première moitié du cours, les formateurs se sont efforcés, études scientifiques à l’appui, de déboulonner une foule de mythes. Qu’on se le dise, ce n’est pas l’orientation sexuelle qui fait, ou non, un bon parent. [L'enjeu soulevé par "l'homoparentalité" n'est pas d'abord l'orientation sexuelle, mais la différence sexuelle. On est soit père, soit mère, et non seul "parent". La différence sexuelle est précisément ce qui fonde la "famille", d'où le non-sens des "familles homoparentales". -- NDLR]

(…)
La formation

La formation a été développée par la Coalition des familles homoparentales, approuvée par des chercheurs des universités McGill et UQAM, et financée par le ministère de l’Éducation, à raison d’une subvention de 80 000$. Elle comprend un cours, et surtout une trousse, avec témoignages vidéo, dépliants, et cahiers d’activités, à faire en classe avec les élèves. Offerte gratuitement à tous les intervenants qui travaillent de près ou de loin avec les enfants, à Montréal comme à Québec. Jusqu’à maintenant, ce sont surtout les universités, les cégeps et les syndicats qui se sont montrés intéressés. Seules trois écoles ont à ce jour reçu la formation.

É. Clément. ÉGALITÉ DANS LA COURSE À LA MAIRIE, La Presse, 29/10/2009.

Le suspense est total pour les élections municipales à Montréal : selon notre dernier sondage Angus Reid-La Presse réalisé les 28 et 29 octobre, les trois principaux candidats à la mairie, Richard Bergeron, Louise Harel et Gérald Tremblay, sont pratiquement à égalité dans les intentions de vote, à deux jours du scrutin. La candidate de Vision Montréal, Louise Harel, obtient 34% des intentions de vote, devant le chef de Projet Montréal, Richard Bergeron, avec 32%, et le chef d’Union Montréal, Gérald Tremblay, avec 30%. La candidate Louise O’Sullivan est créditée de 4% des intentions de vote.

M. Bock-Côté. LA TENTATION AUTORITAIRE, La Presse, 29/10/2009.

Dans un article proposant une mise à jour du débat sur le multiculturalisme, La Presse (27 octobre) nous apprend que les Québécois demeurent très majoritairement opposés aux accommodements raisonnables. Cet article aligne aussi une série de déclarations de représentants d’une certaine intelligentsia multiculturaliste manifestant leur exaspération devant une telle réalité. Pour une fois, la langue de bois cède sa place à une franchise qui permet d’apercevoir le caractère radical d’une idéologie en mauvais terme avec la démocratie libérale.

Dès les premières lignes de l’article, la table est mise: «Même s’ils admettent n’être que rarement ou même jamais exposés dans la vraie vie à un réel accommodement raisonnable basé sur la religion, 68% des Québécois estiment qu’il y en a trop.» On connait la thèse: la critique du multiculturalisme reposerait d’abord sur l’ignorance et aurait plus à voir avec un délire fantasmatique qu’avec un constat de l’échec de l’intégration à la société d’accueil. Exiger des immigrés qu’ils prennent le pli identitaire de la majorité serait symptomatique d’une vision anachronique de l’intégration.

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Par-delà la critique légitime du corporatisme policier, observez l’amalgame malhonnête qu’opère Rima Elkouri entre le “Nous” d’esprit de corps et le “Nous” de la majorité nationale. Façon comme une autre d’encourager une interprétation multiculturaliste des événements et de paver la voie à une enquête sur le présumé “profilage racial”.

R. Elkouri. LE NOUS QUI DIT TOUT, La Presse, 28/10/2009.

«Nous, les policiers, on est honnêtes.» La phrase lancée comme une grande évidence par l’enquêteur de la Surêté du Québec dans le cadre de l’enquête du coroner sur la mort de Fredy Villanueva a eu l’effet d’un coup de poing. Sans le vouloir, le policier Bruno Duchesne, irrité par les questions répétées remettant en question son impartialité, confirmait en rougissant l’utilité même de cette enquête publique.

«Nous, les policiers, on est honnêtes.» Le coeur du problème, ou du moins son oreillette, semble être là, dans ce Nous qui mène une enquête sur un autre honnête membre du même Nous. Ce Nous qui se définit forcément par opposition à un Eux qui n’est pas nommé. Dans le coin droit, Nous, les policiers foncièrement honnêtes. Dans le coin gauche, Eux, les jeunes délinquants de minorités foncièrement malhonnêtes. La cause est-elle donc déjà entendue? À quoi bon mener une enquête, alors?

[...]
En soulevant ce genre de questions, on comprend que l’enquête publique sur les causes et les circonstances du décès de Fredy Villanueva ne concerne pas que la famille du disparu. De façon plus large, il y est forcément aussi question de l’impartialité du système de justice, de la conduite des policiers dans les quartiers défavorisés où sévissent des gangs de rue et des relations entre «Nous, les policiers» et «Eux, les minorités». Et on aurait tort de croire que les enjeux – la justice et la paix sociales – ne concernent que l’arrondissement de Montréal-Nord.

L. Leduc. LES QUÉBÉCOIS RESTENT OPPOSÉS AUX ACCOMMODEMENTS, La Presse, 26/10/2009.

Même s’ils admettent [remarquez la formulation tendancieuse, NDLR] n’être que rarement ou même jamais exposés dans la vraie vie à un réel accommodement raisonnable basé sur la religion, 68 % des Québécois estiment qu’il y en a trop. Cinquante-neuf pour cent des Québécois estiment même qu’on devrait bannir tout port de signe religieux dans un endroit public, selon un sondage Angus Reid Strategies-La Presse réalisé la semaine dernière.

Des accommodements à la piscine? Inacceptables, à 90 %. Des arrangements quant au sexe d’un instructeur automobile? Non, à 81 %. Des locaux de prière à l’école ou sur les lieux de travail? Pas davantage, à 76 %.

«La question des accommodements raisonnables demeure très sensible, constate Jaideep Mukerji, vice-président aux affaires publiques chez Angus Reid Strategies. En comparaison avec un autre sondage sur le même thème que nous avons réalisé en juin à l’échelle du Canada, on voit bien que les Québécois sont beaucoup plus inquiets face aux autres cultures et aux autres religions. [autre formulation tendancieuse, NDLR] »

«Heureusement que les droits sont protégés par les chartes et qu’ils ne sont pas soumis à la volonté de la majorité! lance Marie McAndrew, titulaire de la chaire en relations ethniques à l’Université de Montréal. La si vive opposition des Québécois à tout accommodement démontre qu’ils en font une question de principe. » ["question de principe" : comment en serait-il autrement pour des questions touchant à la vie en commun ? n'est-ce pas la définition même de l'éthique ? -- NDLR]

Cela étant dit, certains accommodements reçoivent une fin de non-recevoir un peu moins catégorique. Ainsi, pour le médecin du même sexe, c’est encore non, mais à 59 %. Pour un menu différent à la garderie ou pour l’octroi de congés pour des fêtes autres que chrétiennes, on se situe dans les deux cas à 57 %.

Comme si les Québécois dits de souche, qui ont eux aussi leurs préférences pour leur médecin ou leurs exigences quant aux menus de la garderie, s’identifiaient un peu plus à ces demandes. «Pas impossible! lance la sociologue Annick Germain, professeure et chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique. Chose certaine, l’inquiétude est là, et quand les gens sont inquiets, ils ont tendance à devenir plus tranchés, à se rabattre sur de grands principes qu’ils se mettent à brandir comme des drapeaux.» [je croyais que c'étaient ceux qui ne voulaient pas s'intégrer qui brandissaient leurs grands principes comme des drapeaux ? -- NDLR]

Comme le principe de l’égalité hommes-femmes. «Les gens semblent se dire que ça, c’était un truc sûr à brandir, un bon clou sur lequel taper sans se trancher la main, un argument béton, quoi.»

Daniel Weinstock, directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal, le croit aussi. «Aux audiences de la commission Bouchard-Taylor, cette récupération subite et opportuniste de l’égalité hommes-femmes était flagrante! C’est comme si tout d’un coup, certaines personnes avaient compris qu’elles risquaient moins de se faire traiter de racistes si elles enrobaient leur discours de l’argument de l’égalité hommes-femmes.» [Une nouvelle étape dans la mauvaise foi multiculturaliste vient d'être franchie : défendre l'égalité homme-femme serait une astuce raciste. Qui dit mieux ? -- NDLR]

Pas de signes religieux

Trois Québécois sur quatre s’opposent systématiquement au port de signes religieux – que ce soit à l’école (à 76 %), au travail (à 74 %) ou dans les hôpitaux (à 70 %) -, et cela préoccupe M. Weinstock. «À Montréal, on a vu quantité d’immigrants défiler pour dire que ce qu’ils réclamaient, ce n’était pas tant des accommodements que des emplois, une reconnaissance de leur diplôme. J’aurais espéré que leurs plaidoyers les rendent plus sympathiques aux Québécois. Il faut croire que ce n’est pas arrivé.» [S'il n'était question que d'emploi, pourquoi la crise des "accommodements raisonnables" est-elle née de revendications identitaires ? -- NDLR]

«Manifestement, la préoccupation identitaire des Québécois est plus forte que dans le reste du Canada. Le Canadien anglais, c’est déjà un “post-ethnique“, une personne qui peut aussi bien être de souche écossaise que polonaise ou sud-américaine. Les Québécois, eux, ont toujours cette idée qu’ils ont un “nous” à protéger.» [Des Québécois de souche écossaise, polonaise, sud-américaine, italienne et irlandaise, on n'en manque pourtant pas dans notre Québec présumément "pré-ethnique". Serait-ce que ces Québécois, en raison d'une origine étrangère à repérer dans leur ascendance, n'auraient pas le droit de défendre ce "nous" auxquels ils -- ou leurs parents -- ont eu jadis l'intelligence de s'assimiler ? Voilà une bien étrange conception de la tolérance. Le multiculturalisme, ou l'art de ramener tous et chacun à son origine tribalo-raciale au nom de l'antiracisme. -- NDLR]

Aussi philosophe soit-il de profession, M. Weinstock doute que ce soit les grands énoncés qui fassent avancer les mentalités. Il croit plutôt à la force des choses. Quand Montréal comptera un aussi haut pourcentage d’immigrants que Toronto, ces questions ne se poseront plus avec autant d’acuité, croit-il. Et encore moins quand on constatera qu’on n’a pas les moyens de se priver, par exemple, d’une infirmière, «hijab ou pas». [La politique d'immigration massive est donc liée en profondeur à l'idéologie multiculturaliste ? Pour que les Québécois consentent enfin à se plier au multiculturalisme, on leur imposera une immigration excessive. Si le programme politique de nos intellectuels-idéologues a le mérite d'être clair, on peut cependant s'interroger sur sa légitimité démocratique. -- NDLR]

Aujourd’hui sur Cyberpresse, doutes touchants d’Anabelle Nicoud sur son époque :

Quelques mètres seulement séparent ces deux bars du boulevard Saint-Laurent. Quelques mètres seulement, qui suffisent à illustrer le contraste entre le style des jeunes hommes d’aujourd’hui et celui des hommes plus âgés, élevés avant l’avénement du jean pour tout, pour tous et pour toutes les occasions.

Samedi soir, le Sparrow, restaurant prisé du Mile-End devenu il y a peu débit de boisson le soir, affichait complet. Pris d’assaut par une faune jeune -la trentaine-, anglophone, en pleine maîtrise des codes des tendances du jour. Jean pour tout le monde, donc, mais barbe naissante aussi, chapeaux, chemise du bûcheron et tee-shirt pour ces messieurs, robes courtes, trenchs, collants bariolés et bijoux vintage pour les dames. Produit d’une époque, la nôtre, les clients du Sparrow portaient grosso modo ce qu’ils pourraient porter pour aller travailler, faire du shopping ou dîner entre amis.

Quelques portes plus loin, l’ambiance feutrée du Snack’n Blues était toute autre. Je n’avais jamais mis un pied dans ce bar dont la devanture me rappelait vaguement celle de la Petite Idée Fixe, l’une des tavernes mi-hipster mi-trash de l’avenue du Parc. J’ai eu tort car à l’intérieur, c’est tout un autre monde, voire même une autre époque.

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En réaction aux multiples révélations qui ont éclaboussé cette semaine la classe politique, et singulièrement la classe politique municipale, soupçonnée de complicité avec la mafia, la journaliste de La Presse, Michèle Ouimet, écrit aujourd’hui : “Certains parlent d’annuler les élections. Mauvaise idée. Les électeurs doivent avoir le dernier mot. S’ils croient que Gérald Tremblay ne mérite plus d’être maire, qu’ils le chassent de l’hôtel de ville. [...] S’ils sont ulcérés, qu’ils aillent voter. Un peuple en colère a toujours eu le dessus sur un homme politique. C’est ça, la beauté de la démocratie“. On retrouve dans ces paroles lyriques l’un des stéréotypes les plus ancrés de nos démocraties gestionnaires : le fondement de la vie démocratique résiderait dans l’exercice du droit de vote plutôt que dans le droit de vote lui-même. D’ailleurs, la hausse du taux d’abstention, que l’on peut observer d’élection en élection, à tous les paliers de gouvernement, provoque systématiquement la même réaction au sein des classes politique et médiatique : ne pas aller voter, c’est mal ; l’abstention est un outrage à la démocratie ; faites la file aux urnes, c’est un ordre. Il y a donc la curieuse idée qu’un droit de vote serait moins un droit qu’un devoir. Or, toute la beauté du droit de vote ne consiste-t-elle pas en la double possibilité d’en user et de s’en dispenser, sans pour autant le renier ? Employée à bon escient, l’abstention apporte une touche aristocratique au jeu démocratique. C’est un luxe qui me plaît, et qui rappelle — en toute discrétion, c’est le moins qu’on puisse dire — la préséance rieuse de l’individu sur la communauté, ou de la souveraineté individuelle sur l’absolutisme communautaire. Ne pas voter ne revient pas automatiquement à nier la communauté, mais à s’en distancier, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Les injonctions démocratiques font penser aux injonctions sanitaires entourant la grippe H1N1. Bien sûr, il est sain qu’un gouvernement, qui dispose d’informations scientifiques de première main, prenne les précautions nécessaires en cas d’éclosion de pandémie. Préparer et commander le vaccin, dans l’hypothèse — avérée par les scientifiques — d’une pandémie, ne paraît pas exagéré. Il est en revanche malsain que le discours social soit pris en otage dans le sens d’une vaccination obligée de tous les sujets. C’est ce à quoi nous avons assisté ces dernières semaines. Combien de journalistes n’ont-ils pas le pris le flambeau de la “science contre l’obscurantisme” pour mieux stigmatiser sous le nom de “complotistes” les sceptiques de la vaccination H1N1 ? Certes, des théories grandiloquentes circulent sur le net, et il est toujours commode pour des chroniqueurs en manque de raccourcis de réduire tout recul, toute distance critique par rapport à la vaccination, à une forme ou à une autre de paranoïa pathologique. Pourtant, à lire les commentaires de plusieurs lecteurs des médias officiels sur le sujet, on ne peut pas dire que le “complotisme” soit très répandu. Les commentaires, bien au contraire, surprenaient (et rassuraient) par leur modération et leur prudence. Ce n’est pas tant la paranoïa qui domine que le doute. Les gens, échaudés depuis une dizaine d’années par des fausses alarmes en série (bogue de l’an 2000, grippe aviaire 2004-2005, guerres bactériologiques, fin du monde imminente, etc.), préfèrent voir avant de juger. Disposition légitime qui, on en conviendra, est bien plus scientifique qu’obscurantiste. Des cliniques spéciales ont été prévues, des millions de vaccins ont été commandés : fort bien. De quoi avons-nous peur, alors ? Si les données sur la progression de la pandémie (qui n’existe toujours pas, strico sensu) le justifient, il sera toujours possible de se faire vacciner en temps et lieu. En attendant, il n’y a pas de quoi paniquer, et surtout pas de quoi encombrer les services d’urgence au premier symptôme grippal venu. Qu’est-ce qui est le plus éprouvant pour nos établissements de santé ? L’hypothétique pandémie, ou l’hystérie ayant entouré le principe de précaution ? On l’oublie facilement, mais la psychose préventive entretenue par les médias et le gouvernement pousse en ce moment même des milliers de nos concitoyens à engorger les services d’urgence pour de mauvaises raisons. On leur a dit de ne penser qu’au H1N1, et c’est ce qu’ils font. Ils obéissent. On les voit se laver les mains à une fréquence exagérée, se dispenser de tout contact physique, quitte à enfreindre les règles de politesse ; on les voit débarquer à l’urgence, d’un air anxieux, pour se faire dire sept heures plus tard de retourner à la maison et de se mettre une bouillote sur le front. Leur présence parasitaire dans les cliniques et les hôpitaux ont un effet mesurable sur la “communauté” : elle retarde les soins d’individus réellement souffrants et malades. Qui parle de ces “dommages collatéraux” ? De cette “irresponsabilité” ? On préfère stigmatiser les sceptiques de la vaccination et les accuser préventivement de meurtre par association/contamination. On nous dit que la santé de la ”communauté” risque d’être compromise par l’irresponsabilité de sa frange sceptique, alors que la même communauté est déjà rongée — avant même l’éclosion de la pandémie — par son hystérie préventive. Le système affirme que le refus du vaccin sera à la source d’éventuels décès et d’éventuelles souffrances inutiles ; alors que tout indique, pour le moment, que c’est plutôt le désir effréné de vaccin qui contribue à créer des conditions dommageables pour la santé de la “communauté”. En outre, je vous signale que, pas plus tard que cet été, le système nous mettait en garde contre la propagation du virus avec la rentrée des classes. Nous voici à la fin octobre, et toujours rien de notable. Aujourd’hui, on nous répète qu’on ne paie rien pour attendre, et qu’on y passera tous avec la grippe saisonnière et la promiscuité du temps des Fêtes… On veut bien le croire, mais en attendant, on nous permettra de continuer à vivre, à se serrer la main et surtout à se parler. Le système, présumé protecteur de la “société”, n’aimerait pourtant rien de mieux que de nous confiner à nos cellules domestiques. Et c’est ici que le “bien-être médical” doit être distingué du bien commun. Trop d’esprits obtus, qui se pensent progressistes et clairvoyants, confondent les deux notions. La société n’est pas un enclos, ce n’est pas un système, pas plus que la population n’est un cheptel.

Le lecteur excusera le long détour par la pandémie H1N1, mais à mon sens l’allégorie est convaincante et peut être reliée à notre situation politique. J’observe que, pour se voir attribuer par la communauté de croyance une légitimité démocratique minimale, on est désormais tenu de consommer sans discuter le droit de vote comme le vaccin. J’observe que l’État thérapeutique, en se faisant apologiste de l’injonction plutôt que protecteur des libertés fondamentales, prosélyte de la loi stricte plutôt que gardien de l’esprit des lois, se substitue à l’État régalien. J’observe que l’État a quitté les soubassements structurels de la société pour s’attribuer, en surplomb, un rôle programmatique de “gestion sociale”, tant au niveau des comportements que des pensées. Précisément en raison de cela, jamais peut-être la liberté de parole n’aura été à ce point viciée. Je l’évoquais dans mon texte sur “l’alignement universel”, réflexion de fond sur la nature du “système” : qui peut, aujourd’hui, se permettre de “parler” librement, où qu’il soit ? Qui peut se permettre de nommer le réel ? La chose est devenue impossible, même si les marges de manoeuvre peuvent varier selon qu’on est politicien, journaliste ou chercheur. Le système est conçu de façon à refouler le réel en permanence dans les marges du langage. Cela a pour conséquence de créer une société schizoïde, entre d’une part des “agents” absorbés par la logique falsificatrice du système, et d’autre part des individus encore porteurs de mémoire institutionnelle et d’ethos politique. Parfois ce conflit se retrouve dans une même personne, d’où le caractère schizoïde de toute implication “politique”, qui se voit subsumée à tout coup dans un ensemble systémique élargi et hostile. Le “système” a perdu le sens de “l’institution” ; c’est d’ailleurs pourquoi il est devenu “système”. Le “système” en soi ne veut rien dire, sinon que nous nous trouvons devant une ”machine” qui s’étend à mesure que la médiation politique s’effrite. Benoit Labonté n’avait-il pas de cesse de parler de “système” pour désigner la corruption, selon lui en cours tant au municipal qu’au provincial, et surtout pour expliquer sa propre impuissance à agir comme acteur politique ? C’est donc dire que, croyant intégrer une institution, il s’est engagé en réalité dans un système, à l’instar de ses collègues politiciens les plus en vue, qui ont été obligés ces derniers jours de réclamer la protection de la police. La parole publique libérée, le système déploie ses plus violents antidotes. La “mafia de cols blancs”, loin de l’image caricaturale des mafieux de rue, ferait néanmoins régner la terreur à l’hôtel de ville et menacerait de représailles quiconque chercherait à démystifier les artifices du système. Que la mafia ait la mainmise sur une certaine partie de l’administration municipale n’est pas une surprise : la chose était sue depuis longtemps, même si elle n’était jamais dite dans l’espace public. Et c’est ici que ça commence à être intéressant. Car il faut que la nature tentaculaire du système soit solidement établie pour qu’une réalité, connue d’une partie substantielle des intervenants directs ou indirects en politique municipale, soit révélée de façon aussi tardive, et dans un contexte aussi forcé. Benoit Labonté aurait-il résisté au  système une fois porté au pouvoir, le 1er novembre ? On ne le saura jamais : la réponse est enfouie dans sa conscience. Chose certaine, il n’aurait jamais pu en parler ouvertement. S’il l’a fait cette semaine, c’est parce que, éjecté du système, il n’avait plus rien à perdre.

Ce à quoi nous assistons est spectaculaire, au sens littéral. Pour un court instant cette semaine, la spectacle a connu des ratés et a permis l’éruption, à la surface vernie du quotidien, d’une parole momentanément libre. Les révélations de Labonté ont précédé des aveux du maire Tremblay et d’autres dirigeants ou haut fonctionnaires, qui ont eu eux aussi à négocier avec le système en silence. Aujourd’hui, forcés par la conjoncture, ils admettent en public ce qu’ils auraient nié il y a deux semaines à peine. Où l’on voit que, au-delà de l’exercice du droit de vote, ce qui fonde véritablement la démocratie c’est la liberté d’expression, pour les élus comme pour les citoyens. C’est la liberté, la capacité et l’autorité de nommer le réel. Plusieurs personnes se désolent de ce qui se produit en ce moment ; pour ma part, je trouve qu’il s’agit d’une bouffée d’air frais. Jamais la “démocratie” n’est descendue aussi bas, nous assure-t-on. Vraiment ? La démocratie était en tout cas beaucoup plus bas il y a deux semaines, ou il y a six mois, lorsque ces révélations n’étaient pas connues. C’est pourquoi la lenteur du gouvernement Charest à lancer une enquête publique prête à sourire. Le gouvernement provincial ne serait donc pas bien différent du gouvernement municipal ? C’est ce que suggère Le Devoir en une, ce samedi, à propos du ministère des Transports et des firmes de génie-conseil. On s’en doutait, mais il est agréable de voir l’hypothèse enfin discutée dans l’espace public. Pour un peu, on croirait que le Québec ressemble à une vraie démocratie, avec de vrais journaux (La Presse a fait un travail exceptionnel dans ce dossier, c’est à souligner), des contrepoids conséquents, de véritables antagonismes. Et il se trouve que l’antagonisme qui fut mis de l’avant, lors des récents scandales, c’est justement le seul antagonisme qui soit encore vivant dans nos démocraties éteintes : l’autonomie politique par rapport au “système”, la souveraineté de la parole contre les automatismes, la vérité contre le spectacle. Pas de droite et de gauche, ici, mais l’enjeu brûlant de la fonction institutionnelle. À quoi servent les institutions, sinon à créer les conditions propices à l’expression de la vérité ? Le rôle des institutions est de canaliser, de sublimer les pulsions individuelles dans un sens favorable au destin de la communauté. Des institutions fortes sont censées convaincre tacitement les individus de travailler dans le sens de la vérité et de l’intégrité, plutôt que dans celui du mensonge et de la falsification. La première option doit apparaître comme la plus payante des deux. Le système, tel qu’il s’était développé, convainquait les acteurs politiques du contraire.

On aura compris que par “vérité” et ”intégrité”, j’entends autre chose que l’abêtissante “transparence” célébrée par les démocrates radicaux. Je reconnais volontiers que le jeu politique contient sa part d’ombre. Mais il ne faut pas confondre. La corruption qui gangrenait la Ville de Montréal ne relevait plus du jeu politique, elle en était même la négation radicale. Rien de moins politique que ces politiciens prisonniers d’un système qui les dépasse, et condamnés à jouir égoïstement du pouvoir sans être en mesure de redonner quoique ce soit à la collectivité. Ce n’étaient plus des postes d’hommes d’État que l’on attribuait dans les hautes sphères, mais des postes de marionnettes politiciennes, compte de dépenses et chauffeur inclus. En cas de problème, on ne doute pas qu’il suffisait aux entrepreneurs donateurs de visiter la marionnette politicienne qu’ils s’étaient payée pour amender quelque politique nuisible aux affaires. La question qui revient sans cesse sur la mauvaise qualité de nos élus, et sur la rareté des candidatures de haut niveau, trouve ici sa réponse : quel homme d’élite accepterait de telles limitations, un tel abaissement de sa fonction ? Qui accepterait de jouir d’un pouvoir purement symbolique, sans prise réelle sur le destin de la population qui l’a élu ? Quelle âme dévouée accepterait d’être ainsi à la solde de criminels mafieux ? Dans un pareil contexte, il était donc prévisible que les hommes d’État deviennent introuvables. L’idée reçue veut que les hommes d’élite évitent le service public parce que les salaires ne seraient pas assez élevés. Raisonnement grossier et stupide. On ne va pas en politique pour faire de l’argent, mais pour servir. Ceux qui se sont fait prendre la main dans des enveloppes brunes, ces derniers temps, s’étaient visiblement impliqués en politique pour faire de l’argent et pour jouir du pouvoir, avec les résultats que l’on sait. N’y a-t-il pas d’autre choix qu’entre criminels ou arrivistes, mafieux illégaux ou mercenaires légaux ? Si l’argent est lié au pouvoir, il n’ouvre pas pour autant le chemin de la grandeur, qui est la vraie gloire du service public. Ce n’est pas en haussant les salaires que l’on réussira à revaloriser la fonction politique. C’est plutôt en la situant de nouveau dans son cadre institutionnel propre, et en démantelant le “système” qui l’assujettit. Ses raisons profondes d’existence ne relèvent pas de l’argent ou des vanités éphémères, mais du sentiment de responsabilité et de devoir. Ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que l’argent et les vanités éphémères n’ont pas de rôle dans le jeu politique. Je ne parle pas de ce qui caractérise le jeu politique dans la routine des passions, mais de ce qui le fonde dans la durée.

Les scandales de corruption à l’Hôtel de ville de Montréal ne sont que la pointe de l’iceberg. Le “système” ne se réduit pas à des enveloppes brunes entre mafieux et politiciens véreux. Le “système” est un Moloch qui vise à nier toute forme de liberté politique, donc de liberté de parole, à tous les échelons de la vie en société. Les “mafieux à cols blancs” dénoncés par Benoit Labonté oeuvraient à visage découvert, en côtoyant publiquement les politiciens ou en menant des affaires sous des entreprises légales. Tout cela était légal, transparent, et pourtant inadmissible d’un point de vue éthique. Dites-vous bien que la même ingéniosité légalomane est à l’oeuvre dans chaque recoin des activités de l’État, qui cache dans ses coffres des masses prodigieuses d’argent public. Comment faire bifurquer sur son terrain le pipeline de l’État-Providence ? Telle est, en somme, la question prioritaire que se pose les arrivistes de tous acabits, criminels ou pas. Leurs opérations sont d’autant plus scandaleuses qu’elles détournent l’argent public, amassé grâce à la légitimité démocratique de nos institutions, pour mieux faire avancer leurs intérêts claniques. Les “mafieux à cols blancs” sont-ils vraiment les seuls, au sein de l’État québécois et de ses différentes succursales, à détourner l’argent public à leur profit ? Bien sûr que non. D’autres types de mafia existent, en particulier à l’université, où plusieurs chercheurs sur-subventionnés se consacrent à l’élaboration de concepts et d’idéologies qui usurpent de la même façon la légitimité démocratique. L’idéologie multiculturaliste ne nous vient pas des immigrés ou des Québécois, elle nous vient d’intellectuels qui entretiennent un vif ressentiment envers la tradition politique dont ils sont issus. Vif mépris, aussi, envers le peuple qui les finance, et qu’ils se plaisent à stigmatiser, culpabiliser et reprogrammer selon leur bon vouloir. L’impunité et le cynisme sont à leur comble. Les fonctionnaires de la Ville, terrorisés, n’osaient dénoncer la situation et préféraient se cloîtrer dans leur silence. On parle de tremblements nerveux, de sueurs intenses, de dépressions. Vous retrouverez la même terreur d’être éjecté, bien que sans la menace du meurtre, chez les universitaires en désaccord avec le système auquel ils sont soumis. Liberté de penser zéro. Liberté de parole zéro. Liberté maximale, par contre, pour toute forme de subversion officielle, de rébellion planifiée et de polémique politiquement correcte. Partout dans la société québécoise, dans les sous-sols d’écrivains subventionnés, les lofts branchés des spécialistes en communication, les appartements de doctorants pluri-boursiers, les maisons de campagne des politiciens et les manoirs des barons de la rigolade, c’est le même mot d’ordre : fermez votre gueule. Tout le monde à sa place, en somme, et on se tient tranquille. Les “mafieux à cols blancs” imposaient, pour tous les travaux de construction qu’ils s’octroyaient par la bande, un tarif majoré de 30 à 50% par rapport au tarif régulier. Considérant que le budget de la Ville et de son agglomération est de 4 milliards, on peut se poser des questions sur la gestion des deniers publics. Combien d’argent est allé dans les poches des mafieux ou d’élus corrompus ? 50 millions ? 150 millions ? 500 millions ? Le contrat des compteurs d’eau, bâclé et orienté, fut attribué à 600 millions. On le constate, le racket était immense.

Il faudra maintenant que Jean Charest nous explique, sans rire, en quoi les hausses de tarifs qu’il préconisait il y a encore un mois sont toujours pertinentes. Il faudra que les fameux “lucides”, qui n’aiment rien tant que de faire la morale au peuple sur la fiscalité, nous expliquent en quoi leurs réformes savantes sont toujours valides à la lumière des récentes révélations. Les “lucides” nous assurent que la “grandeur” passe par la hausse des tarifs, que le véritable courage consiste à assumer une responsabilité fiscale plus grande qu’elle ne l’est en ce moment, alors qu’elle est déjà insupportable. Ils nous disent même qu’en autorisant une nouvelle entrée d’argent pour le gouvernement, un nouvel équilibre viendra à s’installer entre le prix payé par les riches et celui payé par les pauvres. On ne demande qu’à les croire, ces économistes diplômés et ces experts autorisés, mais encore faudrait-il qu’ils fassent un petit effort et qu’ils cessent de nous prendre pour des imbéciles. L’argent public fuit par tous les joints de la tuyauterie, ne le voient-ils pas ? Les apparatchiks et les mercenaires se servent sans se gêner. UQAM/Ilôt voyageur, CHUM/CUSM, Caisse de dépôt, Ville de Montréal, équité salariale…  Le “système” étanche sa soif à toutes les fontaines publiques. Et on ose encore faire la morale au contribuable moyen, sur sa facture d’électricité trop basse ? Sur la TVQ, qu’il importe de hausser pour combler le “trou fiscal” créé par la baisse de la TPS ? Personnellement, après la “mafia de cols blancs”, j’irais plutôt voir du côté des professeurs-chercheurs subventionnés à coup de centaines de milliers de dollars pour des projets objectivement néfastes pour le pays. La morale, j’irais la faire au petit post-doctorant, qui cumule la bourse du CRSH, la bourse de deux centres de recherche plus une charge de cours, pour un 80 000$ non-imposables bien tassés, tout ça pour mieux déconstruire l’identité québécoise et/ou occidentale et pour mieux imaginer des mécanismes de criminalisation de l’Occidental blanc hétérosexuel. Vous me direz : les subventions au travail intellectuel ne doivent pas être distribuées selon des critères politiques, et ce qui est “objectivement néfaste” pour le pays pourrait être “objectivement intéressant” pour la démarche d’un intellectuel donné. Tout à fait d’accord avec vous, sauf qu’on ne parle pas plus, dans le cas qui nous occupe, de travail intellectuel, qu’on ne parlait plus tôt de politique véritable. On parle de l’idéologie la plus sèche qui soit. La corruption, dans les sphères politique et intellectuelle, consiste à détrôner les intellectuels libres et les hommes d’État naturels, pour leur substituer des idéologues et des marionnettes politiciennes. Il faut comprendre que la corruption à l’Hôtel de Ville de Montréal n’est pas un cancer isolé. La société québécoise étant sous le coup d’une corruption généralisée, la rupture du lien politique que l’on a pu observer à l’Hôtel de Ville peut tout aussi bien s’observer dans les autres sphères sociales. La mafia universitaire, la mafia des cols blancs, la mafia syndicale, la mafia associative, la mafia droit-de-l’hommiste. La corruption prospère partout.

Politiquement, c’est tout le système qui est mort. La machine fonctionne sans nous et contre nous. Voter équivaut moins, pour l’électeur, à “avoir le dernier mot” qu’à dire son ”dernier mot”. Voter dans un régime à Parti Unique n’a aucun sens. Ni Louise Harel, ni Richard Bergeron ne peuvent venir à bout du système, de la même façon que ni le PQ, ni l’ADQ, ne peuvent modifier le régime où trône le Parti libéral. Le seul moyen de redresser la démocratie, c’est par une parole libre concentrée sur le réel, qui seule peut recréer, à partir d’un espace public reconquis, les conditions favorables au rétablissement de la fonction institutionnelle, sans laquelle la liberté politique n’est pas envisageable. La crise est radicale et totale. Notre démocratie est en apnée, les classes populaires s’en sont rendues compte, mais les élites ? Il semblerait qu’elles continuent de nager au hasard, en attendant le prochain ressac.

* * *

PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 31 octobre.

LABOUR LET IN MIGRANTS TO ‘ENGINEER MULTICULTURAL UK’, Daily Mail, 24/10/2009.

Huge increases in immigration over the past decade were a deliberate attempt to engineer a more multicultural Britain, a former Government adviser said yesterday.

Andrew Neather, a speechwriter who worked in Downing Street for Tony Blair and in the Home Office for Jack Straw and David Blunkett, said Labour’s relaxation of controls was a plan to ‘open up the UK to mass migration’.

As well as bringing in hundreds of thousands to plug labour market gaps, there was also a ‘driving political purpose’ behind immigration policy, he claimed.

Ministers hoped to change the country radically and ‘rub the Right’s nose in diversity’. But Mr Neather said senior Labour figures were reluctant to discuss the policy, fearing it would alienate its ‘core working-class vote’.

On Question Time, Mr Straw was repeatedly quizzed about whether Labour’s immigration policies had left the door open for the BNP.

Writing in the Evening Standard, Mr Neather revealed the ‘major shift’ in immigration policy came after the publication of a policy paper from the Performance and Innovation Unit, a Downing Street think tank based in the Cabinet Office.

The published version promoted the labour-market case for immigration but Mr Neather said unpublished versions contained additional reasons.

‘Earlier drafts I saw also included a driving political purpose: that mass immigration was the way that the Government was going to make the UK truly multicultural.

‘I remember coming away from some discussions with the clear sense that the policy was intended – even if this wasn’t its main purpose – to rub the Right’s nose in diversity and render their arguments out of date.‘ The ‘deliberate policy’, from late 2000 until ‘at least February last year’, when the new points-based system was introduced, was to open up the UK to mass migration, he said.

Mr Neather defended the policy, saying mass immigration has ‘enriched’ Britain and made London a more attractive and cosmopolitan place.

Sir Andrew Green, chairman of the Migrationwatch think tank, said: ‘Now at least the truth is out, and it’s dynamite. Many have long suspected that mass immigration under Labour was not just a cock-up but a conspiracy. They were right.

‘This Government has admitted three million immigrants for cynical political reasons concealed by dodgy economic camouflage.’

The chairmen of the cross-party Group for Balanced Migration, MPs Frank Field and Nicholas Soames, said: ‘We welcome this statement which the whole country knows to be true.

‘It is the first beam of truth that has officially been shone on the immigration issue in Britain.’

À LIRE ÉGALEMENT : “Causes et effets du multiculturalisme d’État“, L’I. C., 22/11/2008.

B. Myles. MONTRÉAL — L’ONU ENQUÊTE SUR LE PRÉTENDU PROFILAGE RACIAL, Le Devoir, 21/10/2009.

Le profilage racial est dans la mire du Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme. Une délégation de l’agence internationale sera à Montréal-Nord aujourd’hui afin de recueillir des informations à ce sujet.

Gay McDougall, experte en droit des minorités pour l’ONU, aurait l’intention d’étudier la question du profilage racial, mais aussi celle de l’impunité dont jouissent les policiers impliqués dans les affaires de morts d’hommes, d’exclusion sociale et de discrimination des minorités dans l’emploi.

Mme McDougall, une sommité en matière de droits des minorités, s’entretiendra aujourd’hui et demain avec les porte-parole des principaux organismes communautaires de Montréal-Nord, avec le président de la Ligue des Noirs, Dan Philips, et avec le directeur du Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), Fo Nemi. «Nous avons l’intention de lui parler de la discrimination raciale dans l’emploi, du taux de chômage alarmant des minorités et aussi de profilage racial», a confirmé M. Nemi. «Il ne sera pas juste question de racisme, mais aussi de pauvreté et d’exclusion», a-t-il précisé.

À LIRE ÉGALEMENT : “Enquête sur le ‘profilage racial’ : le prochain coup de force“, L’I. C., 15/8/2009.

Syndicat de la fonction publique du Québec. “Une fonction publique laissée à elle-même“, mémoire présenté à la Commission Bouchard-Taylor, décembre 2007, p. 13-15. (Merci à Michel pour cette excellente information)

2.1 L’état de la situation

En 1981, le gouvernement adoptait la Politique d’égalité en emploi dans la fonction publique pour les personnes handicapées ainsi que la Politique d’égalité en emploi pour les membres des communautés culturelles. Ces deux politiques découlaient alors directement de la Charte des droits et libertés de la personne dont s’était doté le Québec en juin de 1975.

L’objectif était d’éliminer tout élément discriminatoire en matière de gestion des ressources humaines et d’assurer un juste équilibre de la représentation des clientèles ciblées à tous les paliers et dans tous les secteurs de la fonction publique.

Dans le cas des communautés culturelles, la cible à atteindre a été fixée en 1981 à 9 % et a été reconduite pour la période de 1990-1994. Pour atteindre cet objectif, le taux d’embauche annuel recommandé était de 12 %. Depuis le 13 mai 1999, ce taux est passé à 25 %.

(…)
2.2 L’embauche des groupes cibles

En 1983, la Loi sur la fonction publique a été modifiée pour se conformer à ces nouvelles politiques comme le stipule l’article 53 :

« Lorsqu’une liste de déclarations d’aptitudes comprend un candidat visé par un programme d’accès à l’égalité ou un plan d’embauche pour les personnes handicapées, le sous-ministre ou le dirigeant d’organisme tient compte des objectifs fixés par ce programme ou ce plan. Il tient aussi compte des objectifs d’embauche, déterminés par le Conseil du trésor à l’égard des diverses composantes de la société québécoise. » (Souligné par nous)

De même, des lettres d’entente ont été incluses aux conventions collectives signées entre le gouvernement du Québec et le SFPQ pour se conformer à cette orientation.

Notre intention n’est donc nullement de remettre en question cette politique ou ce taux fixé pour atteindre l’objectif désiré, mais nous aimerions porter à l’attention de cette commission les effets pervers importants créées par l’application de cette norme.

Par exemple, au bureau de la Régie de l’assurance maladie (RAMQ), 22 % du personnel provient des communautés culturelles faisant partie des groupes cibles, tandis qu’au bureau de la SAAQ, à la Tour de la Bourse, il est de 23 %. L’objectif de 9 % des effectifs provenant des groupes cibles est depuis longtemps largement dépassé.

Au ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, 75 % des postes ouverts sont accordés aux groupes cibles tandis que dans le cas des emplois d’été, 99,9 % de ces postes sont offerts aux groupes cibles.

Dans ce dernier cas, nous nous posons la question suivante : n’envoyons-nous pas un message ambigu aux nouvelles arrivantes et aux nouveaux arrivants quand ce ministère névralgique ne rend pas l’image réelle de la composition de la société québécoise? Ou plus crûment : n’y a-t-il que des représentants issus des communautés culturelles qui peuvent traiter avec des citoyens issus des communautés culturelles au Québec?

Très intéressant article de propagande aujourd’hui dans Le Devoir sur la présumée supériorité artistique de certains chefs de gouvernement en regard de la présumée ringardise de certains autres politiciens. Leurs qualités et défauts respectifs, en la matière, semblent être uniquement définis selon leur degré d’alignement sur la doctrine modernitaire et multiculturaliste.

I. Paré. LE MIROIR DE L’ART OFFICIEL, Le Devoir, 20/10/2009.

Au 24 Sussex, à Rideau Hall ou à la Maison-Blanche, les oeuvres d’art partagent le quotidien des hommes d’État. Certains les trient sur le volet, d’autres ne s’en soucient guère. Plus que les discours, l’art officiel en dit parfois long sur ceux qui nous dirigent.

Le couple Obama a récemment créé une petite secousse sismique dans le monde des arts en dévoilant à la presse une série d’oeuvres puissamment contemporaines, destinées à orner les espaces publics et privés de la Maison-Blanche.

Audacieux, les choix artistiques des Obama se sont avérés une énième démonstration du vent de changement qui souffle sur la Maison-Blanche, jusque dans les espaces les plus privés. Bientôt, les murs de la résidence présidentielle se pareront de 45 oeuvres puisées avec minutie dans les collections de trois musées nationaux.

En plus de craquer pour les tons saturés de Mark Rothko et pour plusieurs toiles de peintres afro-américains, la famille Obama a surpris en ciblant des oeuvres à saveur politique, dont une toile de l’artiste pop de la côte ouest Ed Ruscha. La toile au fond orangé I think I’ll… affiche en anglais les mots Peut-être… oui, Peut-être… non, Attendez une minute…, autant de clins d’oeil ironiques à l’indécision des hommes politiques.

(Lire la suite…)

Les plus désoeuvrés d’entre nous, qui continuent contre tout bon sens, contre toute hygiène mentale, à jeter de temps à autre un coup d’oeil du côté du Vieux Continent, auront sans doute remarqué l’agitation tragi-comique qui secoue depuis deux semaines la desti-nation française. On se souvient, en effet, que la France, pays des “droits de l’homme” (les guillemets servant ici davantage à marquer l’hilarité que l’ambiguïté), s’était insurgée contre l’arrestation de Roman Polanski par la voix de deux ses émissaires les plus autorisés : Bernard Kouchner et Frédéric Mitterand, respectivement ministres des Affaires étrangères et de la Culture. Kouchner, un médecin humanitaire converti à la politique people, qualifia l’arrestation de Polanski de “pas très sympathique” et de “pas très joli“. Langage infantile, pas très joli joli en lui-même, qui trahissait une maîtrise pour le moins déficiente de ce qu’on appelait jadis le principe de réalité. Il est vrai que Kouchner, en inaugurant en avril dernier, en Seine Saint-Denis, c’est-à-dire dans une zone de non-droit où sévit une guerre civile de basse intensité, un bâtiment flambant neuf destiné à recueillir les archives du quai d’Orsay (archives parmi les plus précieuses de France), ne s’était pas distingué jusque-là par son sens aigu du réel. On ne fut pas moins surpris de voir son collègue Frédéric Mitterand évoquer, contre l’intervention de la justice suisse et américaine, le “grand artiste” Polanski, le statut international de l’oeuvre, tous des traits distinctifs censés plaider en faveur d’un abandon immédiat des procédures judiciaires. Mitterand, motivé par le plus puéril des anti-américanismes, n’a pas manqué de dire tout son effroi pour ”cette Amérique qui fait peur” : “De la même manière qu’il y a une Amérique généreuse que nous aimons, a-t-il dit, il y a aussi une certaine Amérique qui fait peur, et c’est cette Amérique-là qui vient de nous présenter son visage“. Encore heureux qu’à la grave Amérique, qui suscite tour à tour la peur et l’admiration, fasse écho cette France involontairement comique incarnée par les ministres de Nicolas Sarkozy. En regard de l’Amérique-qui-fait-peur, la France-qui-fait-rigoler propose un rôle contrasté mais nécessaire. Sa prestation hilarante, menée avec un sérieux paradoxal sur les planches du théâtre diplomatique, suscita d’ailleurs les vivats et les rires les plus enjoués dans la presse étrangère. Même le comité éditorial du New York Times a ri, c’est tout dire.

“La France est-elle devenue la risée du monde ?” Pour peu qu’on eût la patience d’écumer les centaines de commentaires publiés, la question, posée par les Français ordinaires, revenait comme une obsession sur les forums des grands quotidiens nationaux. Spectacle déchirant, n’en doutons pas, et qui appelle un soutien moral immédiat de la francophonie d’outre-Atlantique. Depuis ma modeste plateforme, je tiens donc à rassurer nos cousins français. La France n’est pas ”devenue” la risée du monde, et ce pour une raison fort simple : elle l’était déjà. Qui prend au sérieux la France, comme entité politique, sinon une poignée de souverainistes québécois et guadeloupéens ? Cette tigresse de papier, prisonnière comme ses comparses européennes de la même cloche de verre bruxelloise, ne fait plus peur à personne. Sa perte de puissance concrète à l’échelle occidentale et mondiale ne serait toutefois pas si catastrophique si elle avait l’intelligence, entre deux apéros, de gérer son déclin. Plutôt que de prendre la pose vaudevillesque d’un Napoléon du pixel, en courant les conférences de presse en simultané des deux côtés de l’Atlantique, pour parler à Londres comme à Washington de “refonder le capitalisme”, la France-qui-fait-s’esclaffer eût été mieux avisée de s’en tenir à la fructification rusée et prudente de son capital symbolique. Mais la France, c’est ce qui fait son comique mais aussi son charme suranné, ne peut pas se résoudre au déclassement. Ridée mais fière, plus luisante que brillante, la France de 2009 est une courtisane quinquagénare aigrie qui aimerait se croire toujours au centre du monde.

Nous, Québécois, voisins du géant américain, savons ce que signifie l’ethnocentrisme : une conversation avec un Américain vous renseigne instantanément sur votre degré d’inexistence ou d’existence politique. L’Américain parle comme si seule l’Amérique existait, de la même manière que pour les Français, les comportements et réflexions de la planète entière ne peuvent qu’être inspirés par les dernières déclarations de BHL ou le dernier congrès du PS. Les Américains et les Français sont les deux peuples parmi les plus ethnocentriques du monde, à cette différence près que les premiers possèdent un ascendant géopolitique que les seconds n’ont plus depuis au moins un demi-siècle. L’ethnocentrisme des Américains est orgueilleux, mais justifié, tandis que l’ethnocentrisme des Français n’est que mégalomanie et surtout jalousie. En effet, l’anti-américanisme des élites françaises se nourrit pour une part substantielle d’un ressentiment dirigé contre la nature impériale des États-Unis. Au succès de l’impérialisme démocratique américain, la France oppose le souvenir ruminant de son propre impérialisme, plus monarchique que démocratique, plus culturel que politique, et dont les derniers effets se sont évanouis dans la débâcle coloniale, quelque part entre la guerre d’Algérie et mai 68. La France aimerait dominer le monde, reprendre le premier rôle, se situer de nouveau au centre du jeu occidental, alors qu’elle n’a même plus les moyens de jouer les seconds violons. Une consolation ? Son premier rang comme destination touristique mondiale. Avec celui des pays les plus endettés, c’est bien le seul classement qui soit toujours à sa portée.

La réaction de la France à l’arrestation de Polanski n’aurait pas été à ce point emblématique de sa nouvelle identité de “bonne conscience” droit-de-l’hommiste, si elle n’avait pas été soutenue, comme ce fut le cas, par la très grande majorité de ses élites artistiques et intellectuelles. Et on ne parle pas de noms secondaires. Isabelle Adjani, Milan Kundera et Alain Finkielkraut sont tous intervenus, les deux premiers par une lettre commune et pétitionnaire, le troisième à la radio sur France Inter, pour condamner l’arrestation de Roman Polanski, et accessoirement, dans le cas de Finkielkraut, la polémique qui a suivi sur les écrits “pédophiliques” de Frédéric Mitterand. Adjani et Kundera dénonçaient le canevas de l’arrestation, qui fut effectuée dans le cadre d’un festival de cinéma international où l’on avait prévu d’honorer l’oeuvre du cinéaste. Argument qui peut se discuter, bien sûr, mais qui se complique rapidement du fait qu’on réclame par le fait même la libération de Polanski. Le ”comment” de l’arrestation a pu choquer, mais en quoi cela occulterait-il la pertinence du “pourquoi” ? Finkielkraut, en particulier, a déçu par un défense très approximative, n’hésitant pas à imputer l’indignation des classes populaires à un “ressentiment démocratique”. La vague de protestations qui s’est fait entendre, suite aux propos désinvoltes de Mitterand, ne serait pas due à une fracture entre les élites françaises et le peuple, mais à un “esprit de meute” sans aucun fondement rationnel. Les gens simples, pour qui l’arrestation de Polanski n’avait rien de scandaleux, en ce qu’elle était juridiquement fondée, Polanski ayant en effet fui les États-Unis pour échapper à un processus judiciaire, seraient inspirés, laissait-on entendre, par une violence viscérale, qui ne serait que l’autre visage de la jalousie des foules pour les individus d’exception. Finkielkraut est même allé jusqu’à prétendre que Polanski, à rebours de l’interprétation courante, n’était pas avantagé par son statut d’artiste célèbre, mais désavantagé : s’il n’avait pas été connu, s’il n’avait été qu’un banal anonyme, soutient Finkielkraut, Polanski n’aurait pas été rattrapé une trentaine d’années après les faits. On ne peut qu’être d’accord, puisque si Polanski n’avait été ni riche ni connu, jamais il n’aurait pu fuir les États-Unis pour vivre à son aise en Europe ; il aurait été convoqué dès le départ devant la justice, et il n’aurait eu d’autre choix que de s’y présenter.

Finkielkraut n’a pas tout faux dans sa défense de Polanski (cet esprit brillant a d’ailleurs rarement tout faux). J’ajouterais que son contradicteur sur France Inter, le philosophe Yves Michaud, ne m’a guère paru transcendant dans la position inverse. Le débat, assez désagréable, allait dans tous les sens et manquait de clarté. Tout en étant en désaccord avec le soutien de Finkielkraut pour Polanski, on ne pouvait qu’être d’accord avec lui sur certains points soulevés à tort par Yves Michaud. Il était parfaitement inutile, comme l’a fait Yves Michaud, de rappeler que Polanski avait proposé à la jeune fille, après lui avoir demandé si elle prenait la pilule, de la “prendre par en arrière”. Sodomie ou pas, le seul détail pertinent, dans cette affaire, était le consentement ou l’absence de consentement de la victime, information capitale qui distingue le viol d’une relation sexuelle avec une mineure. D’après le témoignage de la victime, il s’agit bel et bien de viol présumé, bien que la dame, aujourd’hui dans la quarantaine, accorde rétrospectivement le pardon à son agresseur. C’est un fait que Polanski a enfreint la loi américaine, et c’est un fait que la poursuite de la loi n’est pas entièrement déterminée par les désirs des victimes. Comme le souligne Yves Michaud, il y a le droit civil et le droit pénal ; l’infraction de Polanski, qui concerne le droit pénal, dépasse la contractualité observée dans le droit civil. Les ententes hors cour ou les “pardons” des victimes n’ont pas l’autorité pour trancher les affaires, bien que cela soit de nature à influencer leur traitement par la cour. Au-delà du pardon de Samantha Geimer, il y a donc l’acte en lui-même, que la justice n’a pas jugé. Sans pécher par excès de naïveté envers le zèle de certains procureurs, pourquoi craindre en particulier le cadre judiciaire américain ? Les États-Unis ne sont pas le goulag. Ce grand pays, qui a ses lacunes, n’est pas une république totalitaire. Si Polanski craint le zèle des procureurs, il a les moyens de se payer des armes juridiques conséquentes pour le contrer. C’est sans compter que les arguments avancés par Finkielkraut et d’autres défenseurs, comme l’âge de l’homme, son passé tragique (famille ravagée par l’Holocauste, assassinat sanguinaire de sa femme Sharon Tate, etc.), le pardon de la victime, seraient tous recevables au tribunal dans le cadre d’un procès en bonne et due forme. La clémence fait partie de la justice, mais encore faut-il que la justice suive son cours. Dans ce cas-ci, ce n’est pas tant Polanski qui est jugé avant toutes choses que la justice elle-même. Finkielkraut croit-il sérieusement qu’il est plus équitable de faire le procès de Polanski sur les tribunes médiatiques qu’au tribunal ?

Le “péché intellectuel capital”, pour reprendre la formule de Finkielkraut (“l’amalgame est le péché intellectuel capital“, disait-il en entrevue), n’est peut-être pas là où il croit. L’écoutant discourir avec l’éloquence qu’on lui connaît, et à certains moments s’emporter, je n’ai pu m’empêcher de penser à un autre péché intellectuel capital, tout aussi nuisible que l’amalgame. Moi qui viens tout juste de lire son dernier livre, Un coeur intelligent, merveilleuse démonstration d’intelligence littéraire, j’avais l’impression, en voyant Finkielkraut insister sur la vie tragique du cinéaste, qu’il se laissait imperceptiblement séduire à la fois par la beauté de son propre raisonnement, et par la dimension esthétique, ou épique, de la vie de Polanski, que venait éclairer à ses yeux – en une illumination soudaine — l’arrestation de l’homme par la police suisse. Pour dire les choses autrement, je crois que Finkielkraut, aussi fin, aussi subtil soit-il dans ses travaux intellectuels, s’est peut-être laissé aveugler par le caractère romanesque de l’affaire Polanski. Certes, il eût été beau que Polanski fût une réincarnation de Coleman Silk, ou d’un héros de roman kundérien, et que son arrestation s’inscrivît une fois de plus dans la tragique logique de la persécution de la collectivité contre l’individu. Mais Polanski n’est pas Coleman Silk, Finkielkraut doit le comprendre. Polanski est Polanski. Et dans l’affaire qui nous occupe, rien ne permet de présumer d’une persécution injuste contre le cinéaste. Finkielkraut semble oublier que ce qui a mis le feu aux poudres n’est pas Polanski lui-même, ou son arrestation, mais la réaction conjointe des élites artistiques et du gouvernement français, qui prenait prétexte de la stature artistique de Polanski pour l’arracher au droit commun. Voilà où se trouve le véritable scandale. La réaction en chaîne, qu’a observée avec dégoût Finkielkraut, était une réaction authentiquement populaire. Si elle ne s’est peut-être pas exprimé avec toute la distinction voulue par les codes de l’intelligentsia, elle n’en était pas moins justifiée, en ce sens qu’elle ne s’appuyait pas fondamentalement sur des fantasmagories mais sur une réalité incontestable : l’artiste Polanski, parce qu’il était artiste, pouvait réclamer une justice supérieure à celle de l’homme commun. C’est bel et bien au nom du statut “supérieur” de l’artiste Polanski que fut réclamée sa libération immédiate, sans égard aux procédures juridiques d’usage.

C’est ainsi, mais dans un tout autre registre, que l’on peut comprendre également l’affaire Mitterand, qui a suivi l’affaire Polanski. Soulignons que les deux affaires sont imbriquées l’une dans l’autre : Mitterand a mis au monde l’affaire Polanski en prenant position de façon tranchée pour le cinéaste, tout en mettant au monde sa propre polémique, par le caractère sexuel et juvénile de l’affaire sur laquelle il se prononçait. Certaines personnes, en effet, n’ont pas hésité à expliquer la prise de position de Mitterand par un extrait de son autobiographie La Mauvaise vie, publiée en 2005, où le narrateur explique son goût pour les éphèbes thaïlandais. La nature “pédophilique” des écrits de Mitterand fut donc liée à l’appui jugé tout aussi “pédophilique” qu’il apporta au cinéaste Polanski, accusé pour sa part d’avoir abusé d’une mineure de treize ans. Le procédé qui consiste à isoler un extrait de livre et à le mettre en parallèle, quelques années plus tard, avec des événements qui n’ont rien à voir a priori, me paraît détestable et démagogique. J’ai tenté de trouver une copie de La Mauvaise vie cette semaine, je n’en ai pas trouvé, les librairies montréalaises n’étant pas — hélas — aussi fournies que les librairies parisiennes. Les accusateurs de Mitterand ont-ils seulement lu le livre, ou les extraits incriminés sont-ils suffisants pour nourrir leur indignation ? Je leur rappelle que Kouchner n’a pas écrit d’autobiographie pédotendancielle et que cela ne l’a pas empêché de faire preuve du même aveuglement que Mitterand. Contrairement à Polanski, Mitterand n’a pas été accusé de quoi que ce soit et il n’est le fugitif d’aucun pays. À sa sortie, La Mauvaise vie a été acclamé et il n’a été question d’aucune traque contre la pédérasterie. Serait-ce qu’entre la nomination de Frédéric Mitterand comme ministre de la Culture et la polémique des deux dernières semaines, un point de bascule a été atteint dans la tolérance ordinaire des Français face à leurs élites ? C’est fort possible. Affaire Polanski, affaire Mitterand, et puis ces jours-ci l’affaire Jean Sarkozy : un même fil relie ces différentes affaires, et ce n’est pas tant le sexe qu’une certaine morale structurante que le peuple attend de ses représentants. Il est désolant que l’homme Frédéric Mitterand en fasse les frais de façon aussi brutale et cavalière, mais ce sont les risques de la politique. Une véritable crise de légitimité de la représentation politique est en cours en France, comme partout en Occident, mais sans doute à un stade beaucoup plus avancé. Les Français, tout comme nous, ne croient plus en leurs élites. Plus encore, ils les méprisent. Si ce peuple littéraire a toujours fait preuve d’une certaine indulgence pour les écarts moraux et sexuels de ses dirigeants, ce n’était pas tant par relâchement que par inclination naturelle. Les Français n’aiment pas la transparence, a fortiori si c’est pour révéler au grand jour des secrets d’alcôve et de lupanar. L’ennui avec les élites soixante-huitardes, c’est qu’elles ne font même plus l’effort de cacher leurs vices ; elles les détaillent noir sur blanc, puis s’étonnent de se faire lyncher, après un retour d’ascenseur de trop commis au vu et au su de tout le monde. C’est pourquoi qu’à l’indulgence de jadis, les Français ont substitué l’indignation pure et simple. Les peuples savent depuis toujours qu’ils se font exploiter par les puissants. Or, tout le contrat social repose sur la faculté des puissants à ménager leur exploitation de manière à ne pas choquer la dignité des plus humbles. Les gens honnêtes sont prêts à laisser une marge de manoeuvre aux intrigants et aux ambitieux, mais à la condition de ne pas outrepasser les limites et de ne pas verser dans l’abus de pouvoir, car dans ce cas la classe dominante s’exposerait à une révolution imminente. Les clés de la république sont livrés aux dominants, aux plus forts ; tout en jouissant des délices du pouvoir régalien, ceux-ci doivent cependant s’engager à poursuivre décemment le bien commun. Cet équilibre rompu, le peuple ne répond plus de rien, sinon de sa colère. Il semblerait que la France en soit là.

Un mot enfin sur quelques écrits, que j’ai lus à droite et à gauche, en France et au Québec, qui ont eu la stupéfiante originalité de présenter les protestations populaires comme l’expression d’un fantasme sexuel refoulé. Exiger de la retenue et un minimum de pudeur et d’intégrité de la part de nos élus reviendrait-il à faire preuve de bigoterie réactionnaire et de ressentiment sexuel ? (Pour la psychanalyse à bon marché, on rêve tous en secret de sucer des éphèbes thaïlandais et de sodomiser des gamines de 13 ans, c’est bien connu.) À lire certains faiseurs d’opinion, la morale populaire ne serait pas différente du moralisme inquisitorial. L’affirmation selon laquelle, parce que nous avons tous un “monstre en soi”, chacune de nos réactions sur des questions morales et sexuelles sensibles serait teintée d’une manière ou d’une autre d’hystérie jalouse, si elle dépasse l’entendement, a le mérite à tout le moins d’exemplifier l’inversion des valeurs typique de la pensée soixante-huitarde. Les soixante-huitards partagent avec les déconstructionnistes le fantasme infantile du primitivisme sexuel indifférencié : plus on “touille le glauque”, plus on se rive le nez dans la merde, plus on est proche de ses mauvaises pensées et de ses mauvais instincts, plus on est “authentique”, parce qu’en-deça (davantage qu’au-delà) de toute morale. Ainsi le peuple, étant composé de pécheurs et de bourreaux, n’est d’aucune façon qualifié à émettre un jugement moral : le Mal est partout, il n’est donc discernable nulle part. La mystification est habile et permet, l’air de rien, le renouvellement de l’ordre moral contre-culturel. Pour se dérober à toute critique, nos sainte-nitouches de la lutte contre la réaction n’ont qu’à se pincer le nez et à évoquer, le doigt en l’air, “la morale nauséabonde” et la “bête immonde”. Philippe Sollers n’a pas fait autre chose toute sa vie, et regardez comment il vit confortablement.  Avec toutes ces “odeurs nauséabondes” de “l’esprit de meute” qui gangrène le peuple, ce n’est plus à une épidémie de grippe porcine que l’on risque d’assister, mais à une épidémie de nausées chez l’establishment médiatico-culturel. Plutôt que des vaccins contre le H1N1, ne faudrait-il pas penser à leur prescrire des Gravol ?

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 24 octobre 2009.

M.-I. Paquin. LA REVANCHE DE L’EXTRÉMISTE WILDERS, Cyberpresse, 16/10/2009.

La correspondante de La Presse à Expérience Londres, Mali Ilse Paquin, qualifie Geert Wilders “d’extrémiste” sur son blogue :

En février dernier, le député Geert Wilders avait été déclaré persona non grata par le ministère de l’Intérieur britannique. (…) Il a fait appel de la décision du gouvernement britannique, avec succès.

Il a donc fait un saut en Grande-Bretagne aujourd’hui pour crier victoire. Victoire pour la liberté d’expression. Il a tenu une conférence de presse pendant laquelle il a défendu sa cause. L’essentiel de son message était: “Je n’ai rien contre les individus et les groupes. La plupart des musulmans sont de bons citoyens en Europe. Par contre, je redoute l’islamisation de l’Europe. Plus il y aura de l’islam en Europe, moins elle sera libre.” L’islamisation de l’Europe. Ce terme me donne des frissons.

Même si les propos de Wilders me donne l’urticaire, une justice (sic) a été réparée. C’est tout de même une défaite pour les musulmans mais pas pour les raisons que vous pensez. Une poignée de manifestants (des hommes dans la jeune vingtaine, comme toujours) ont brandi des pancartes avec les inscriptions “La charia dominera le monde” et “Wilders mérite une punition islamique”. Et bien sûr, ces idiots ont reçu une couverture comparable à celle de Wilders. Comment se tirer dans le pied avec un canon.

Que doit-on comprendre de ce billet sibyllin (et illisible) ? Que la formule “islamisation de l’Europe” donne des frissons à Mali Ilse Paquin non pas en raison de la réalité — effectivement sinistre — à laquelle elle réfère, mais plutôt en raison de la posture politique de son énonciateur ? Geert Wilders serait un “extrémiste” parce qu’il pointerait un phénomène sur lequel, en tant qu’Occidental blanc, il n’aurait pas le droit de se prononcer en toute légitimité, sans se voir suspecté d’intolérance ? Dans un billet du 13 février 2009, Paquin, tout en se désolant de l’interdiction d’entrée de Wilders en Grande-Bretagne, parlait de celui-ci  comme d’un “islamophobe” qui tiendrait des “propos incendiaires sur l’islam” : “Sa venue, avait-elle alors écrit, aurait permis de débattre du contenu de son film (que je n’ai pas vu) et de discréditer ses arguments incendiaires contre l’islam. En même temps, l’idée qu’un député ayant comparé le Coran au Mein Kampf d’Hitler ait été invité en Grande-Bretagne me donne la nausée“. Ce “journalisme” qui consiste à stigmatiser des individus dont on ne prend même pas la peine de connaître le travail, sinon par calomnies interposées, s’inscrit-il dans la ligne éditoriale de La Presse ? C’était comme si, aux yeux de Mali Ilse Paquin, toute critique de l’islam ne pouvait qu’être illégitime d’avance.

Est-ce à dire que, pour Mali Ilse Paquin, et c’est bien ce que son billet laisse croire, Geert Wilders est de la même eau que les suprémacistes islamistes ? Autrement dit, Geert Wilders, un homme “d’extrême-droite”, comme le laissent entendre l’accusation d’islamophobie, d’extrémisme et les allusions aux odeurs “nauséabondes”, serait-il un “extrémiste” équivalent aux talibans ?

Il faut vraiment être dépourvu de toute culture politique pour ranger Wilders à l’extrême-droite. En tout cas, voilà qui ne fait pas très sérieux, deux semaines après qu’un éditorialiste du même journal eut rangé le Parti républicain à “l’extrême-droite” de l’échiquier politique…

… ou la mutation des magasins en parcs d’attractions.

F. Deglise. LA RÉVOLUTION DU DUO DISNEY-APPLE, Le Devoir, 14/10/2009.

Divertir pour mieux inciter à consommer. L’empire de la souris Mickey Mouse, The Walt Disney Company, veut changer radicalement dans les prochaines années la nature et l’environnement de ses 340 magasins dans le monde afin d’en faire de véritables parcs d’attractions mariant divertissement à saveur technologique et vente de produits dérivés.

Ces Imagination Park — nom donné à la mise à jour des actuels magasins Disney — se préparent à voir le jour dans le sud de la Californie, à New York et à Madrid, en Espagne, au printemps prochain. Pour commencer. Le géant informatique Apple va prendre part à cette redéfinition complexe des contours de la vente de détail qui, loin de se résumer à un épiphénomène américain, devrait se répandre un peu partout sur la planète, dans toutes les sphères du commerce.

(…)
«La consommation expériencielle, ce n’est pas nouveau, dit Jacques Nantel, spécialiste du marketing à l’École des HEC de Montréal, mais ça va aller en s’accélérant puisque cela permet d’atteindre des consommateurs qui s’éloignent des cadres traditionnels de la vente de détail.» En effet, les spécialistes du marketing sont catégoriques: ces consommateurs gèrent aujourd’hui, plus que jamais, leurs «rencontres avec une marque», explique M. Beauduin. «Ce n’est plus la marque qui vient à eux, c’est l’inverse. Et pour cela, les marques doivent multiplier les points de contact

(…)
En parfait accord avec son époque, époque où le client ne veut plus se retrouver devant des biens de consommation posés sur une tablette, mais souhaite plutôt interagir avec ces biens avant de les acheter, le croisement entre un magasin et un parc d’attractions, mais aussi entre deux marques, n’est certainement pas un accident de parcours, croient les traqueurs de tendances. «C’est une façon de réduire les coûts, de partager des compétences sans faire de fusion, dit Jacques Nantel. Disney avait des carences en matière de nouvelles technologies, ce qu’Apple va lui permettre de combler.»

Dans son éditorial du 8 octobre, Mario Roy dénonçait avec raison les intentions du gouvernement conservateur de modifier la loi de façon à permettre aux policiers de procéder à des alcootests aléatoires, sans égard aux droits fondamentaux des citoyens. En vertu de cet amendement juridique, les policiers auraient la possibilité d’intercepter n’importe quel automobiliste, même en l’absence d’indications claires sur son état (conduite erratique, haleine éthylique, etc.). “Même à un barrage routier érigé pendant la période des Fêtes, écrit Le Devoir, le policier doit remarquer ces indices avant d’exiger du chauffeur qu’il ’souffle dans la balloune’“. Heureuses limites, qui avaient l’avantage de tenir en respect le pouvoir policier, et qu’il serait suicidaire de lever au nom d’un idéal sécuritaire, si vertueux soit-il. Comme quoi on ne cesse jamais d’être progressiste même lorsqu’on est conservateur, on a même prévu une option, pour éviter toute forme de “profilage”, qui amènerait les policiers à intercepter les automobilistes par “blocs” plutôt qu’individuellement.

Mario Roy situe le nouvel amendement dans la perspective d’un renforcement du “désir de répression”, qui s’observerait dans la société en général, à travers les cas les plus médiatisés de spoliation financière (Earl Jones, Vincent Lacroix, etc.) et d’agression contre les catégories les plus vulnérables de la population (femmes, enfants et vieillards). “La hargne à l’endroit des criminels violents a monté d’un cran“, note-t-il, après avoir souligné le même phénomène à propos des criminels non-violents, qu’il était jadis considéré comme progressiste de ne pas emprisonner. Un sentiment populaire, voire populiste, se serait généralisé à toute la société et inciterait les gouvernements à adopter des mesures de plus en plus répressives. Roy semble comprendre cette tendance selon une grille sociopolitique qui opposerait les partisans “conservateurs” de la “loi et l’ordre” et les partisans “progressistes” de la “prévention et du dialogue”. “Le précédent étant créé, note-t-il au sujet de l’amendement, ne serait-on pas tenté d’étendre ce passe-droit à d’autres infractions, en d’autres lieux, en d’autres circonstances ? Même le plus chaud partisan de la loi et l’ordre devrait y réfléchir“. On le voit, Roy assimile à une certaine doctrine de la “loi et l’ordre” la volonté gouvernementale de brimer les libertés fondamentales au nom de l’idéal sécuritaire. Ce raisonnement souffre pourtant de quelques carences ; il suffit de relire attentivement l’éditorial de Roy pour le comprendre. Plus tôt dans son texte, Roy ne se demande-t-il pas pourquoi le Bloc québécois, réputé plus “à gauche” que le Parti conservateur, c’est-à-dire plus rétif à la doctrine de “la loi et l’ordre”, ne s’est pas manifesté pour contester cette offense aux droits fondamentaux ? La réponse est simple : l’alcool au volant, tout comme le tabac, ne relève pas d’une dichotomie idéologique gauche/droite, mais d’un idéal sécuritaire étroitement lié au programme de l’État thérapeutique. Le management humanitaire par lequel l’État thérapeutique s’immisce dans les pans les plus intimes de nos vies ne doit rien aux oppositions classiques de l’espace politique. “L’État policier” et ”la société de surveillance” que dénonce la gauche n’est pas plus le fait de la droite. Les deux courants modernitaires se rejoignent au confluent d’un même idéal : la sécurité thérapeutique.

Le ressentiment populaire contre les Earl Jones et Vincent Lacroix de ce monde doit être soigneusement distingué des présentes intentions du gouvernement conservateur. La révolte des classes populaires (et surtout des classes moyennes, mais les deux catégories n’en forment maintenant peut-être plus qu’une) contre les gangsters sans scrupule découle d’un rapport plus indirect que direct avec l’idéal de sécurité thérapeutique — du moins pour le moment. Elle tient surtout à un profond sentiment d’injustice. Les gens simples passent leur vie à respecter les lois, à payer taxes et impôts, à se sacrifier pour leur famille. Bien sûr, leur comportement est loin d’être infaillible, la nature humaine restant la nature humaine, et le désir d’améliorer son sort n’étant pas toujours compatible avec les textes de loi. Disons donc, pour être plus juste, que les gens simples, d’une manière générale, respectent les lois fondamentales tout en se permettant parfois des entorses aux lois secondaires. Le sentiment d’injustice provient de ce que les punitions imposées aux criminels qui trahissent les lois fondamentales ne soient pas à la mesure des crimes commis. Parallèlement, depuis une quinzaine d’années, les citoyens ordinaires ont dû subir de nombreuses attaques, la plupart du temps présentées comme des bienfaits, contre leurs libertés individuelles. La vie, en Occident, en 2009, est de plus en plus minutieusement réglée, au nom d’un programme de bienfaisance humanitaire qui touche tous les aspects de la vie sociale et domestique. Or, l’État thérapeutique n’oeuvre pas tant sur le terrain des lois fondamentales (ne pas tuer, ne pas voler, etc.) que sur celui des lois secondaires (ne pas boire, ne pas fumer, se faire vacciner, dialoguer avec la différence, etc.). Sa répression se manifeste par le principe de précaution, vertu sécuritaire qui tente de conjurer, par tous les moyens légaux et bureaucratiques imaginables, ces curiosités inacceptables de la vie que sont le hasard, le tempérament, le drame et la liberté. ”Il vaut mieux prévenir que guérir“, dit-on. Mais  le principe de précaution, une fois recupéré par la machine bureaucratique et policière, n’est que très médiocrement lié à la déontologie médicale. De médical, il devient carcéral : à travers la chasse théorique à “l’irresponsabilité”, c’est la liberté humaine elle-même qui pourrait se voir traquée dans les faits.

À la base de nos démocraties, se trouvent la présomption d’innocence et la liberté de circuler. La liberté politique est aussi une liberté de mouvement : est-il nécessaire de rappeler que c’est par l’absence de toute liberté de mouvement que se définit l’emprisonnement ? Lorsqu’on touche à la présomption d’innocence, c’est aussi à la liberté de circuler que l’on touche. Un homme appréhendé par un policier, suite à un comportement dit “suspect”, a toujours la liberté de parler et de s’expliquer : de conscience à conscience, sauf mauvaise foi majeure, deux hommes peuvent arriver à s’entendre. Mais que dire d’un homme qui se fait intercepter pour aucune raison en particulier ? Qui n’affiche aucune hostilité, aucun comportement suspect ? On ne parle plus du pistage d’un crime effectif et visible ici, mais du dépistage d’un crime théorique supposé. L’interpellé ne peut pas parler, ne peut pas s’expliquer : ce n’est pas un homme que le policier intercepte, mais un membre du cheptel. Le vétérinaire remplace le policier, l’instrument de mesure remplace la parole ; l’ambiguïté humaine se dissipe, et seule demeure l’objectivité incontestable et transparente de la science. “S’il n’est pas coupable, il n’a donc rien à cacher“, s’empresse-t-on de dire, en oubliant de préciser que la culpabilité est conditionnelle à l’existence du crime. “Oui, mais si le conducteur était ivre et qu’il l’avait bien caché ? Si un accident était imminent ? S’il était coupable ? Si…“. Les tyrannies sont l’expression politique de la paranoïa ; elles se construisent sur des “si”, sans solliciter l’avis du premier concerné, tandis que les démocraties se construisent sur des “pourquoi ?”. Encore faudrait-il, pour que le “pourquoi ?” se perpétue, que les citoyens aient la liberté de poser la question aux policiers, de la même façon qu’il serait important, pour éviter que l’application de la loi ne se machinise, que les policiers aient la liberté de répondre selon leur intelligence plutôt que d’en appeler à une obscure fatalité scientiste. Pousser les policiers à faire des contrôles aussi arbitraires et aussi irrespectueux des libertés ne peut que rogner l’espace vital, au demeurant fort restreint, que nos démocraties gestionnaires réservent aux citoyens ordinaires. Moins les citoyens auront d’espace vital, plus ils mépriseront le système, sentiment qu’ils peuvent trahir de deux façons : en adoptant des comportements de défiance systématique, ou en se résignant, abrutis de travail, dans leur solitude de contribuables floués. Dans les deux cas, ils se convainquent de ne “rouler que pour eux”, après avoir discerné, au travers leur expérience en société, le gouffre infranchissable que l’État sécuritaire thérapeutique avait fini par creuser entre l’individu et le groupe, entre l’intérêt individuel et l’intérêt général. Le zèle de l’État thérapeutique, comme c’est le cas avec l’amendement sur les alcootests, mais aussi avec bien d’autres exemples, menace de brouiller “l’esprit des lois”, en abolissant la dissymétrie anthropologique entre les lois fondamentales et les lois secondaires. Les hommes ne sont pas faits pour être dirigés comme des bêtes ou gérés comme des numéros de cheptel. S’ils sont prêts à adhérer à certaines lois générales, moralement incontestables, ils ne sont pas pour autant disposés à accepter toutes les lois, fussent-elles adoptées au nom du “bien commun”. Que vaut, en effet, un bien-être général qui ne peut être atteint que par la violation systématique des libertés individuelles ?  À peu près autant, sans doute, qu’une vie passée au CHLSD sous surveillance médicale.

En un sens, les intentions du gouvernement conservateur ne sont pas bien différentes du gouvernement libéral de Jean Charest, qui a approuvé récemment l’installation de radars-photos sur les routes du Québec. Encore une fois, l’instrument de mesure prend le contrôle total de la réalité, rejetant la parole humaine dans les limbes de la non-science. Comment un homme libre, qui a la moindre estime de sa personne, pourrait-il accepter de se faire délivrer des contraventions par des machines ? Au Québec, paradis de la social-démocratie, quartier général de la résistance progressiste, l’initiative a été chaudement applaudie. Il est vrai que plusieurs accidents d’une rare violence, dus à l’excès de vitesse, s’étaient produits au fil des ans, entraînant dans leur sillage un nombre important de victimes, parfois des enfants ou des familles entières. Mais si, pour une raison ou pour une autre, en excédant quantitativement la limite de vitesse, vous n’étiez pas en train d’enfreindre vraiment la loi ? Et si c’était plus compliqué qu’une simple mesure, un simple chiffre sur un tableau ? Et si vous étiez en train de conduire votre femme enceinte à l’hôpital, ou de répondre à je ne sais quelle urgence ? “On vous envoie la contravention par la poste“, dit-on au ministère des Transports avec une fierté toute technicienne. Fort aimable. Or, leur est-il venu à l’esprit qu’en soumettant l’application de la loi à un système automatique, à une machine, ils transformaient aussi, par la même occasion, la façon dont la loi serait reçue par les citoyens ? Les hommes peuvent répondre à la justice, mais pas à la gestion unilatérale ; ils sont réceptifs aux justifications rationnelles, nullement à l’arbitraire de la gestion scientiste et managériale. Ce que vous gagnez en efficacité managériale, dans la “gestion du risque” sur les routes, vous le perdrez à long terme sur la qualité du tissu social. Le lien politique fondamental, qui ne peut vivre sans une réciprocité de parole avec les institutions, s’effritera pour faire place à un “lien” purement technique entre les citoyens et l’État. La société, transformée en un assemblage technicien, sous la gouverne d’un gigantesque “management du chaos”, deviendra alors un simple “système” à entretenir. L’instinct de survie à fleur de peau, la parole niée, les comportements standardisés, la circulation régulée, la violence des individus sera décuplée et le lien politique impossible. Voilà un type de violence guère sensationnaliste, qu’on ne risque pas de voir à la une du Journal de Montréal ou de La Presse, mais qui est pourtant infiniment plus dommageable pour l’avenir de la société que les accidents par ailleurs tragiques où des malheureux perdent la vie.

La colère de l’homme moyen face “aux élites qui se permettent tout”, ou face aux “criminels qui échappent au châtiment”, doit être contextualisée. Le raisonnement habituel sur le “ressentiment démocratique” est trop partiel. D’autres facteurs sont en jeu. L’un de ceux-là tient à la “répression thérapeutique”, sous le joug de laquelle nous vivons tous, que nous soyons de “gauche” ou de “droite”. Elle contribue à parasiter le rapport aux lois, aux institutions, à la justice, en piétinant au quotidien, dans la vie des citoyens ordinaires, les principes constitutifs de la vie démocratique. Certaines personnes semblent jouir d’une liberté de mouvement étonnante, même après avoir accumulé les fraudes et les crimes, alors que la majorité de la population croule sous une masse de réglementations et de lois toujours plus minutieuses, plus irritantes. Pression carcérale qui finit par aplanir les volontés et le sens commun. Qui parle désormais de la démocratie comme du rempart de la liberté ? Partout, à gauche et à droite, on ne parle que de thérapie préventive et de quadrillages sécuritaires. La démocratie radicale n’est pas le rempart de la liberté, mais un barbelé asilaire.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 17 octobre 2009.

 

Michel Hébert convoque la nouvelle intelligentsia nationaliste dans sa chronique d’aujourd’hui sur les nouveaux accommodements (“Imposer le multiculturalisme“).

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