février 2008


Alcool
 

La fumée n’est pas bonne pour nous, on le sait, après des années de lavage de cerveau et de matraquage publicitaire gouvernemental on a bien fini par se convaincre qu’elle tuait l’humanité à petit feu… On sait également, nous les citoyens conscientisés et éthiques, que les fumeurs sont des désaxés et qu’ils ne fument que pour combler un manque affectif. C’est pourquoi on a commencé par sortir la fumée des bars (une aberration aujourd’hui normalisée!) au début des années 2000, de sorte que les bars ne sont plus guère que le prolongement récréatif de la promenade au parc du coin. D’ailleurs, de plus en plus de mères monoparentales traînent leurs bébés avec elles en ces lieux, c’est vous dire combien l’ordre sexuel y règne encore…

Puisque la conversion a eu lieu, et que plus personne ne pense sérieusement à retourner en arrière, c’est-à-dire dans le bain de fumée du passé, une nouvelle cible doit être choisie : ce sera l’alcool. Oui, c’est vrai, il y a une douceur dans l’alcool… mais… n’oubliez pas que l’alcool est cause de bien des malheurs! Vide affectif! Manque! Dépression! Autant de signes embarrassants d’une humanité qui tarde à se robotiser pour de bon. Alors il faut réagir. Doubler… Tripler les efforts… Aller de l’avant…

La propagande scientiste sur “les effets néfastes” de l’alcool commence à s’intensifier. Il ne fait aucun doute que l’époque réserve à l’alcool le même sort qu’au tabac. Il ne serait pas du tout surprenant que d’ici dix ans on se retrouve avec des “bars” sans fumée et sans alcool, et qu’une fois encore nos contemporains se surpasseront en approuvant les nouvelles conditions d’existence qui leur seront faites.

Dans La Presse d’aujourd’hui, un article pour le moins démagogue nous apprenait que l’alcool ne noie pas le chagrin, il le renforce. L’éthanol contenu dans l’alcool, nous explique-t-on doctement, ne ferait pas oublier, mais au contraire renforcerait les souvenirs dans la mémoire. Et c’est ici que la comédie prend vraiment : “Les chercheurs sont parvenus à cette découverte en testant des rats de laboratoire à qui ils ont infligé des décharges légères pendant plusieurs jours avant de les replacer dans leur cage. Les rongeurs sont devenus terrorisés à chaque fois qu’on ouvrait la cage et les chercheurs ont alors injecté de l’alcool à certains et du sérum physiologique aux autres afin d’étudier les réactions des deux groupes.” Alors, docteur? Conclusion? La voici : “L’étude a démontré que la peur durait plus longtemps, en moyenne deux semaines, chez les rats recevant une dose d’alcool, que chez les autres.

Voilà. Tout s’explique. C’est du béton, prouvé scientifiquement : l’alcool ne fait pas oublier, il renforce le chagrin. Les rats l’ont montré, les chercheurs l’ont observé, noté dans leurs rapports. Les journalistes ont relayé la bonne nouvelle, qui ne peut être qu’irréprochable, intacte, nickel, puisqu’elle a été “publiée dans la revue académique américaine Neuropsychopharmacology”.

Pour oublier quelque chose de négatif, conclut le chercheur Matsuki, il vaut mieux l’effacer par quelque chose de positif le plus vite possible et ne pas toucher à l’alcool.

Ce message, qui est le slogan même de cette gigantesque Machine à positiver qu’est le techno-progressisme, figure un programme cauchemardesque d’épuration qui ne fait que commencer. Les budgets de rééducation et de propagande sont donc appelés à quadrupler dans les prochaines années, ceci afin de faire passer dans les esprits la pénalisation accélérée de toutes les sphères de la vie comme une victoire émancipatrice. Le négatif en l’homme doit être détruit, c’est dans le programme en haut de la liste : priorité absolue.

Gare aux récalcitrants qui seraient encore séduits par les fleurs du mal… Gare à ceux qui voudraient noyer leur chagrin dans l’alcool… En somme, gare, oui mes amis, GARE À CEUX QUI AURAIENT DU CHAGRIN. Ils pourraient, s’ils n’y font pas attention, se retrouver bientôt à la prison-hôpital la plus proche. Après tout, n’est-ce pas le chagrin qui mène à l’alcool? Et puisque l’alcool tue, ne devrait-on pas criminaliser également le chagrin?

J’en fais ici même la prédiction : dans dix ans, ce sera au tour du chagrin d’être exclu des bars.

CQGL

Étrange communiqué que celui du Conseil québécois des gais et lesbiennes sur le poète André Roy, récipiendaire du premier prix de poésie de Radio-Canada… Nulle part est-il indiqué dans le communiqué pourquoi André Roy en particulier, plus qu’un autre récipiendaire, a droit aux hommages du CQGL.

L’Intelligence conséquente est allé directement aux sources pour en savoir davantage. Steve Foster, le président du CQGL, a bien voulu s’expliquer sur cet hommage. ”Le CQGL, nous a-t-il écrit par courriel, travaille de concert avec toutes et tous à faire reconnaître et à promouvoir l’ensemble des contributions individuelles et collectives des lesbiennes et des gais à la société. Aussi, dans cet esprit, il est important pour nous de rendre hommage à des femmes et à des hommes qui ont le plus contribué à la communauté LGBT d’ici. Et André a donné ses “lettres de noblesse” à la littérature d’ici au même titre que Michel Tremblay, Jean-Paul Daoust, Claude Beausoleil, Gérald Gaudet, Pierre Manseau, Paul-François Sylvestre, Pierre Salducci… Et d’autres encore! Cette contribution individuelle n’est pas des moindres!

Il est tout de même étonnant que les journalistes (s’il en reste encore) ne fouillent pas plus ces questions : proximité entre les groupes d’intérêt progressistes et “l’institution” littéraire, reconnaissance autorégulée de part et d’autre, logique subventionnaire, chantage communautariste.

Qu’une organisation lobbyiste comme le CQGL ne se sente plus aucune gêne face à la littérature et qu’elle se croit autorisée à l’utiliser comme un porte-étendard n’est certes pas une surprise. La guerre des quotas se prépare. Bientôt les revendications augmenteront et il sera demandé aux professeurs de littérature du cégep d’inclure des auteurs “LGBT” dans leur programme, ou de souligner le caractère “LGBT” d’écrivains consacrés : ainsi un écrivain comme Proust sera réduit à son homosexualité, l’oeuvre ne restant qu’à l’état de témoignage d’une orientation sexuelle refoulée… “Par quels détours incroyables Proust devait-il passer pour éviter de suivre la pente naturelle du coming out? Lisez À la recherche du temps perdu et constatez le progrès accompli depuis cette drôle d’époque.

Garderies

Je ne sais pas si, comme moi, vous êtes un fan des éditoriaux vidéo de La Presse. L’un des derniers (”Dumont à côté de la plaque !”), par Alain Dubuc, mérite véritablement le détour. Choqué comme tous les commentateurs attitrés par la proposition adéquiste sur la famille, une proposition qui ne peut être que fatale au règne des CPE, Dubuc tente une fois de plus de faire passer pour irrationnelle une aspiration on ne peut plus légitime et terre-à-terre.

Premièrement, sur le plan économique, on ne verrait pas pourquoi les 900 millions $ exigés par la proposition de Dumont seraient moins justifiables que les 1,3 milliards$ de l’odieux réseau de garderies, puisque comme Dubuc le souligne lui-même le réseau des CPE ne rejoint, malgré ses objectifs d’une nationalisation totale de l’enfance québécoise, que 50% des familles. Cette mesure technocratique appliquée au nom du féminisme d’État, qui consiste à permettre aux femmes de continuer à travailler temps plein tout en ayant une famille, est une mystification justement très coûteuse qui crée un désordre malheureux dans l’éducation des enfants.

Cela encourage aussi les gens à maintenir un mode de vie consumériste pas nécessairement en phase avec leur nouvelle réalité familiale. Or, avoir une famille, c’est renoncer à travailler, à dépenser et à se comporter comme un célibataire. Le refus de certaines femmes de voir leur retrait du marché du travail autrement que comme une défaite amère de l’égalité des chances relève du déni de réalité le plus primaire et le plus narcissique. Inéquitable, rester à la maison pour éduquer ses enfants? Ça n’a rien à voir. L’enfant, plus prosaïquement, a besoin de sa mère pour vivre et non d’une connasse de gardienne syndiquée, un point c’est tout. Si cette vérité n’est plus dite, c’est parce qu’elle est culpabilisante pour les femmes, un crime passible de mort sociale par le MCCCF et le Gouvernement du Québec.

Imposer de cette manière une nationalisation de l’enfance, et ce dès le plus jeune âge, ne peut être que favorable au démantèlement des familles et à l’érosion de l’autorité parentale. Donc à une extension infinie du pouvoir de l’État sur les âmes.

À entendre Dubuc, les enfants ne pourraient survivre sans les CPE. Laissés trop libres, à l’écart de l’État, entre les mains familiales, les enfants ne pourraient suivre le catéchisme du nouveau régime en matière de tolérance, de respect et de dialogue interculturel, sous la supervision syndiquée de nos gardiennes en sarrau. Les technocrates appellent ça “un déficit de la maturité scolaire“. Ça tombe bien parce qu’une étude vient de sortir, comme par hasard, pour confirmer le désastre du modèle familial et la nécessité urgente de déployer les ressources technocratiques de rééducation dans tous les foyers de la ville.

La défense invoquée pour les CPE procède souvent des bons sentiments. Il faudrait “socialiser” l’enfant le plus rapidement possible pour développer chez lui des “habiletés sociales”, sinon il serait condamné à la solitude et à l’exclusion sociale… Langage puant digne de la réforme scolaire. Autrement dit, il faut tuer toute forme d’intériorité dès le plus jeune âge et transformer les humains en sujets sociaux. C’est à se demander si les politiques du Gouvernement du Québec n’émanent pas toutes d’un Plan d’action global, d’une sorte de Macro-Réforme transversale faisant de la folie furieuse techno-progressiste le critère de référence exclusif pour l’allocation des fonds publics.

Chaque dollar que l’on donne au Gouvernement du Québec sert à embaucher quelqu’un qui va venir nous réclamer un deuxième dollar tout en expliquant qu’on ne sait pas vivre et qu’on ne sait pas comment éduquer nos enfants. Or, pour le savoir, que faudra-t-il faire croyez-vous?

Débourser un troisième dollar. Puis un quatrième. Et un cinquième. Et ainsi de suite jusqu’à la faillite.

Ethicle

Comme ça, Google a autorisé une activiste humanitaire à utiliser sa technologie pour lancer un moteur de recherche?

Ethicle.com permet au citoyen du monde d’aujourd’hui, bien-pensant et progressiste, de s’autodéclarer vertueux en ne quittant pas son siège : chaque recherche faite sur Ethicle.com sera comptabilisée en vue d’une redistribution des profits auprès des organismes humanitaires.

Quelque chose me dit qu’en dépit de cet “effort” rayonnant de vertu, le premier sujet de recherche sur Ethicle.com, comme sur Google, restera la porno. De sorte que si Ethicle.com doit rencontrer le succès, ce ne peut être que par la porno.

Imaginez : partout des millions de citoyens masturbateurs, le dos prostré derrière leur ordinateur, vertueux et pornophiles, ouverts sur le monde et enfermés dans leur loft, le coeur sur la main et la main sur la souris, à cliquer pour la suite du monde…

Lyrique

L’État québécois, à travers sa branche Tourisme Québec, a réuni 28 partenaires “afin d’harmoniser l’image de marque de la province présentée à l’étranger” sous le thème de Québec, fournisseur d’émotions depuis 1534. Les divers organismes, parmi lesquels on compte de grands événements comme les Francofolies, se retrouvent sous l’égide d’une construction technocratique au nom savoureux de l’Appel de propositions de partenariats promotionnels (APPP).

Les communications graphiques de l’APPP, nous explique-t-on avec une désinvolture désarmante, seront également harmonisées. En plus de la signature, les publicités incluront un électrocardiogramme pour représenter les émotions fortes et une mention du site BonjourQuébec.com, qui centralise l’information des divers événements et organismes.

Ce partenariat étrange émane de la Politique touristique du gouvernement du Québec, qui fait de la villégiature, du festivisme déchaîné et des forêts en pastel les trois grands axes de sa stratégie marketing, ceci afin de “parler d’une voix plus forte et cohérente sur la scène internationale“.

Pour quelques millions de dollars à peine, l’État s’assure ainsi de faire converger l’industrie privée dans la direction voulue : celle du lyrisme anhistorique, du sentimentalisme folklorique et de la liquidation toujours plus accentuée du réel. Là se trouvait sans doute la finalité naturelle de l’identité nationale une fois passée dans le tordeur de l’État techno-progressiste : devenir une image de marque, ou mieux encore, une personnalité marketing.

Pour entrer au concert des nations en régime techno-progressiste, nul besoin d’accéder à la souveraineté politique : un électrocardiogramme et un amplificateur suffisent. Ne s’agit-il pas, après tout, de se faire entendre?

Bouchard

On se le demande! Alors que le Québec subit actuellement de profondes mutations politiques, voyant disparaître du débat public l’ancien paradigme fédéralisme/indépendantisme, les grandes figures annonciatrices des bouleversements à venir tardent à s’imposer. Qui fera partie du grand récit de la guerre culturelle? Car ne s’y trompons pas : les cinq prochaines années, au Québec, seront l’occasion d’une guerre ouverte entre progressistes et conservateurs sur des questions d’ordre moral et identitaire. Telle est la nouvelle donne.

La droite existe au Québec. Son problème majeur est de n’exister publiquement que dans le domaine économique, par la voie d’un think tank comme l’IEDM, ou sur le mode populiste, par le biais de radios marginales et de sites Internet isolés. Le reste - médias consensuels, administration publique, universités, centres de recherche parapublics - est contrôlé par l’intelligentsia de gauche.

Après un an à l’Opposition officielle, l’ADQ, par manque d’envergure et d’effectifs, n’a pas réussi à incarner une alternative conservatrice sérieuse, décevant ainsi de très nombreux électeurs qui lui avaient fait confiance en mars 2007. La poisse adéquiste maintient une indétermination malsaine, laissant le champ libre aux impulsions mal canalisées, au détriment d’une stratégie à long terme plus soutenue. Les prochaines élections risquent de voir l’ADQ être ramenée au statut de tiers parti, avec un 22-23% des votes, réintroduisant l’infect PQ au centre du débat public. Mario Dumont porte en grande partie la responsabilité de cet échec.

Un Lucien Bouchard de retour en politique viendrait mettre fin à l’indétermination présente et assiérait pour de bon le nouveau paradigme de référence. Or, on ne rappelle pas au service public un homme d’État de la stature de Lucien Bouchard pour gagner seulement des élections, mais pour redresser une nation. Par conséquent, c’est à l’enseigne du conservatisme critique - bien plus que l’indépendantisme - que son retour doit être pensé. Le Québec est une société dévitalisée et fragmentée, qui a besoin de figures rassurantes pour se refaire des forces et combattre les parasites qui le minent de l’intérieur.

Bouchard doit prendre la tête de l’ADQ ou fonder un nouveau parti, selon la gravité de la raclée que l’ADQ subira aux prochaines élections. Dans tous les cas, sa victoire aux côtés d’un Mario Dumont ramené au rôle qui lui revient - celui de dauphin - serait éclatante. Cela n’empêche pas qu’un commando ministériel de quatre ou cinq esprits d’élite, formé à même le sérail bouchardien, devrait être préférablement greffé à l’officieux tandem pour assurer un entourage digne de ce nom au nouveau chef.

Il va sans dire que ce n’est pas sur le thème des algues bleues qu’un Bouchard se ferait élire. Partout en Occident, la critique de l’héritage de mai 68 s’organise. Les Français ont porté Sarkozy au pouvoir pour cette raison ; que le petit homme n’ait pas été à la hauteur ne change rien aux raisons premières qui lui ont valu le pouvoir présidentiel. Le Québec ne fait pas exception, sa vulnérabilité particulière le rendant par ailleurs sensible plus que d’autres nations aux grandes mutations civilisationnelles.

La crise des « accommodements raisonnables », et aujourd’hui la levée de boucliers contre la réforme scolaire sont les symptômes d’un même mal. La classe populaire, qui paie taxes et impôts, est assiégée par une caste « d’experts » étatiques, nihilistes en cravates davantage intéressés par la reprogrammation abstraite du monde que par le service public. Le défi d’un Bouchard serait de se servir de son ascendant naturel et de la confiance inouïe que lui portent les Québécois pour faire débloquer cette révolte sur une option démocratique réfléchie, qui pourrait déterminer pour le mieux la configuration politique du Québec des vingt prochaines années. Bouchard rendrait également un immense service aux jeunes intellectuels qui tentent actuellement de bâtir, à partir de presque rien, une culture conservatrice au Québec. Son retour en politique nous ferait gagner dix ans, permettant à la critique anti-progressiste de percer enfin le débat public et d’échapper à la stigmatisation organisée.

Car c’est bel et bien sur la critique de l’État comme représentant de l’anti-système social que doit porter la stratégie conservatrice d’un Bouchard. L’État est devenu la forteresse des universitaires contre-culturels fonctionnarisés, ingénieurs sociaux patentés formés dans les usines de la déconstruction et des sciences sociales, se posant désormais en ennemis de la majorité nationale et de l’homme de sens commun. L’État défait la famille plus qu’il ne la protège ; il dissout l’autorité plus qu’il ne la consolide ; il abrutit nos enfants plus qu’il ne les éduque ; il nous met en danger plus qu’il nous protège ; il nous appauvrit plus qu’il nous enrichit.

La conception classique du politique, à laquelle se rattache un Bouchard, a été dépassée par un chartisme juridocrate, mené tambour battant par des militants aujourd’hui bien implantés dans l’administration publique et les palais de justice. Que Bouchard traduise ce sentiment de dépossession sur le terrain politique, et il aura pour lui l’acclamation des foules.

Bouchard n’est pas trop vieux. À bientôt 70 ans, il a à peu près l’âge que de Gaulle avait lors de son retour au pouvoir. Le destin de Lucien Bouchard n’est pas de finir négociateur pour une compagnie de saucisses et une université déliquescente. Ce rôle confortable est sans doute payant financièrement. Mais il est sans risque et sans grandeur. Bouchard n’est pas de cette espèce d’homme. Un autre destin l’appelle. Il doit revenir.

Guide

 Qu’il est beau de voir la Comédie de nos contemporains! Les voyez-vous se bousculer sur la scène pour montrer qui sera le plus polyglotte? Le plus progressiste? Le plus multilingue?

André Pratte, qui citait sans rire, dans son éditorial sur le sujet, un document du monstre bureaucratique le plus burlesque de notre temps, la Commission européenne, avait déjà donné le ton de ce nouveau “débat de société” : nous sommes dans le moderne-plus-que-moderne, et devons venir à bout des “ringards” qui nous distraient de notre mission fondamentale d’ouverture tous azimuts. Par conséquent, ceux qui continueraient de vouloir NOMMER la réalité de la langue à Montréal, ce qui consiste, c’est l’évidence, à reconnaître une graduelle déréalisation française au profit d’un multilinguisme anglophone, nous maintiendraient dans des schèmes de pensée passéistes et anachroniques.

N’importe quel imbécile vivant au quotidien à Montréal est à même de se rendre compte que le français n’y fait plus aucunement autorité ; il est encore d’usage, mais il ne dicte plus la norme. Oh! certes, sur le Plateau Mont-Royal, à Outremont, dans Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve, il fait figure toujours de norme, mais sinon, dans les quartiers qui comptent, la vie se passe en anglais. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas se faire répondre en français, cela veut seulement dire, quoi qu’en pensent les imbéciles heureux de La Presse, que nous n’existons plus, dans cette ville, autrement que comme une minorité historique que l’on accommode.

Minorité? Il y a déjà un bon bout de temps que nous ne sommes plus qu’une minorité à Montréal : minorité symbolique et bientôt minorité de fait. Seuls nos simulacres institutionnels, ayant toujours pignon sur rue ici, pourront continuer de nous faire croire que nous comptons pour quelque chose à Montréal. Pour le reste, dans la réalité, cette ville se développera sans nous, en marge de toute vision nationale.

*

André Pratte a raison sur ce point, il y a une différence essentielle entre la situation de la langue aujourd’hui et celle d’il y a quarante ans : l’anglais qu’on nous somme d’apprendre n’est plus le même. Il y a quarante ans, l’anglais qu’on devait apprendre était celui de la bourgeoisie anglophone, dans un contexte politique où le Québec était radicalement nié. Aujourd’hui, l’anglais qu’il nous faut apprendre est celui de la middle class internationale, qui voyage par désoeuvrement en Chine ou en Afrique, ou qui négocie de temps à autre avec des analphabètes fonctionnels pour la vente transatlantique de CD-ROM. C’est le néo-anglais des progressistes mondialistes plutôt que l’anglais historique des conquérants.

Le “multilinguisme”, qui nous obligerait à apprendre l’italien ou l’espagnol, n’est qu’une manoeuvre de diversion pour nous faire oublier que ce que nous apprenons surtout, pendant tout ce temps, c’est une seule et même langue, qui est la novlangue multiculturelle et festive. Michaëlle Jean également parle beaucoup de langues. Est-elle moins conne pour autant? Moins bornée?

La question de la langue fait suite à celle de la réforme scolaire, faisant suite elle-même aux “accommodements raisonnables” : un même filon les relie toutes, et c’est celui de l’État techno-progressiste en guerre contre le sens commun. Tant les nationaleux à la VLB que les fédéralistes post-modernes à la André Pratte ne veulent, ni ne peuvent le voir.

L’anglais managérial que tout le monde parle sur la planète peut s’apprendre en un mois. Le véritable enjeu, ici, n’est pas l’éducation mais la rééducation d’une partie de la population que l’on juge encore trop enracinée et peu flexible. C’est ce dont témoignait notamment la lettre délirante d’une certaine Sacki Carignan Deschamps, “sociologue et enseignante au collégial”, dans Le Devoir d’hier, qui jugeait inacceptable “qu’un anglophone ne puisse se faire servir correctement dans un anglais correct dans un casse-croûte le long d’une route perdue du Québec”. Le but avoué étant de combattre “l’isolement” (lire : l’enracinement), les Québécois devraient, selon cette petite sotte totalitaire, accueillir des anglophones pour un stage obligatoire d’immersion linguistique de trois mois, de la même façon que les anglophones les accueilleraient en retour, dans une joie que l’on devine immense.

L’ennui avec les contes de fées des petites filles, c’est qu’ils virent bien souvent au cauchemar. Ce genre de programme, je tiens à le souligner, avait été également proposé par Victor-Lévy Beaulieu lors d’une entrevue l’automne dernier aux Francs-Tireurs, dans le cadre de la crise dite des “accommodements raisonnables”. Immersion obligatoire des uns et des autres, milieu urbain et rural, pour favoriser l’ouverture à l’autre et la socialisation communautaire. Pour appuyer sa thèse, VLB avait même cité favorablement Mao, devant un Richard Martineau silencieux (c’est qui ça Mao?).

Le débat sur la langue, actuellement, tient de la pure Comédie, car personne ne prend le temps de souligner que la langue enseignée dans les écoles québécoises n’est plus le français depuis longtemps, mais bien la langue de bois managériale des “apprenants” et des “citoyens du monde”. Le multilinguisme des progressistes d’aujourd’hui est un multilinguisme du Même, du Même et encore du Même. Il a beaucoup plus à voir avec la mécanique froide de l’idéologie qu’avec l’éros de la connaissance.

De grace

 L’éditorialiste Jean-Robert Sansfaçon fait une crise d’urticaire aujourd’hui dans un éditorial foireux coiffé d’un titre soixante-huitard, “Plus flyé, tu meurs!“, dont on ne sait s’il est censé être drôle ou même moqueur. C’est que l’humour est d’abord une affaire d’humeur chez nos scribes décadents, d’où la teinte grisâtre qui imprègne la moindre syllabe de leur prose poussive, même quand ils essaient, comme c’est le cas avec Sansfaçon dans ce texte, de lui donner un aura “pamphlétaire” (ne riez pas).

Sansfaçon est outré que l’ADQ évoque la possibilité d’accorder de l’argent aux familles qui ne bénéficieraient pas des calamiteux services de garde de l’État techno-progressiste. Dangereux précédent. Vous n’y pensez pas! Que ferait-on si les gens reprenaient goût à la vie en marge de l’État? S’ils se mettaient à réfléchir par eux-mêmes? À vivre dans un confort relatif, cessant de courir à gauche et à droite pour regarnir un portefeuille constamment vidé par l’État?

Les services de garde n’ont pas été créés comme mesure de réduction des impôts : ils sont là pour permettre aux femmes de travailler tout en offrant un encadrement formateur aux enfants.” Et pour procréer de moins en moins, devrait-on ajouter. Quant au supposé encadrement formateur, qu’il suffise de rappeler que nos ingénieurs sociaux, responsables du désastre que l’on sait dans l’école québécoise, sont justement en train de se pencher de très près sur le nouveau créneau des CPE.

Et de grâce, s’exclame notre pré-retraité de la pensée unique, qu’on n’incite pas les familles, surtout les moins fortunées et les moins instruites, à retirer leurs enfants des garderies en leur faisant miroiter un chèque de 5 000$, 10 000 $ ou 15 000 $! Ce serait complètement irresponsable!” Le peuple a besoin d’être protégé de lui-même. Ce n’est pas lui qui saurait comment dépenser correctement l’argent pour élever ses enfants. L’État le fait pour lui, c’est beaucoup plus sûr - et surtout beaucoup plus payant pour la technocratie, les faux-culs et les profiteurs de tout acabit.

Dans tous les dossiers politiques qui passent dans l’actualité, il n’y a qu’à poser la question : “où va l’argent?” pour comprendre rapidement les enjeux. Que l’argent reste entre les mains des technocrates et que les honnêtes gens soient en tout temps dépendants de la Machine techno-progressiste pour vivre est dans l’intérêt de nos élites. Proposez de transférer l’argent d’un pôle à l’autre, de la Machine abstraite et dévorante aux gens réels de la vie réelle, et c’est la fureur qui se déchaîne dans la voix pathétique de nos apparatchiks.

Autonomie, esprit critique, liberté : ce n’est jamais bon pour notre caste de diplômés en sciences sociales, dont le pouvoir ne peut se maintenir que dans un contexte où domine l’inertie générale. Une seule manifestation de vitalité et d’opposition, et c’est la panique chez nos gouvernants et commentateurs attitrés. C’est la Loi du cadenas version progressiste. L’appel à la mise à mort sociale de toute personne refusant de s’aligner sur les préceptes prescrits.

Dépression

 Nos contemporains pleurent, c’est entendu. On voit déambuler les filles dans la rue en leggings, le tissu directement plaqué contre leur peau de bébé, sans sous-vêtement, sans pillosité, sans rien, des petits bottes simili-fourrure aux pieds, un iPod dans les oreilles et la tête encapuchonnée dans leur sac de pommes de terre androgynifiant. Dans leurs veines, des kilowatts d’antidépresseurs, des kilolitres de vitamines liquéfiantes et des kilos, enfin, d’une nourriture avalée hier en boulimique et refusée demain en anorexique. Ça se dandine dans la rue en troupeau anonyme, comme des bonhommes de dessins animés, le regard parfois brillant de se savoir bientôt entre les mains de leur psychologue et de leur acupuncteur.  Dans leur sac, qu’ils tiennent d’une main faible et chevrotante, un étrange tapis de sous-sol de banlieue, miraculeusement sorti des limbes de la mode pour les besoins d’une séance de yoga avec les copines.

Quant aux garçons, eh bien. Eh bien. Quels garçons? Où ça? Le dernier individu de moins de dix-huit ans soupçonné d’appartenir au sexe masculin que j’ai croisé dans le métro avait un cerceau de fille dans les cheveux.

Je parle de filles et de garçons plutôt que de femmes et d’hommes pour mettre en relief la stratégie d’État qui est de nous transformer en sujets infantilisés, bien que nous ne soyions plus des enfants depuis longtemps - témoin notre pillosité et notre compte de taxes.

Les campagnes actuelles du Gouvernement, relayées avec la docilité habituelle des médias de masse, visent à cataloguer pour de bon ce qu’ils appellent ”la dépression” comme une maladie “officielle”, mystérieuse et arbitraire comme le cancer et l’arythmie cardiaque. Il faudrait accourir vers les dépressifs, leur envoyer l’ambulance de l’État thérapeutique et son cortège de médecins fonctionnaires.

Dans un article absolument hilarant, le journal La Presse détaillait dans son édition d’hier la perversité des sujets dépressifs, qui profitent de leur état psychique déficitaire pour exposer à leur entourage des demandes toujours plus fortes de compassion et de soumission obligatoire, tant par le comportement que par les paroles.

Le drame intimide. Devant un enfant en fauteuil roulant, un ami atteint du cancer ou un parent au chômage, on cherche parfois nos mots. On a laissé échapper une bêtise, on commet des maladresses. Existe-t-il un guide de paroles et de gestes à privilégier quand un drame se produit? Non. Mais des pistes à suivre, certainement.” Et la journaliste Annabelle Audet de décliner les choses à dire, à ne pas dire au sujet dépressif, ainsi que les choses “à faire” pour accommoder son malheur.

Apparemment, selon la journaliste et sa bande d’expertologues, il ne faudrait pas dire “Je comprends” à un proche qui serait souffrant, ce serait faire injure à la singularité de son expérience traumatique (”Même après avoir vécu un drame similaire, personne ne peut se mettre exactement à la place d’un proche“, nous explique-t-on). “Je sais ce que tu ressens”, pour les mêmes raisons, est interdit.

Le gaillard et allègre ”Tu vas t’en sortir, tu es fort” serait également très mal vu. Proscrit par nos infirmières du bien-être. En effet, cette phrase, explique l’expertologue Mélanie Samson, “envoie le message au proche qu’on ne veut pas l’entendre nous parler de sa souffrance, de ses faiblesses“.  Idem pour le “Ça fait deux mois maintenant, ça doit aller mieux” ou “N’y pense plus, tu te fais du mal pour rien”, deux classiques de l’homme de sens commun.

Ce qu’il faudrait faire, en revanche, pour dorloter davantage nos sujets ipodés en leggings : “garder le silence au moment opportun” ; “savoir regarder l’autre pleurer” (!) ; “cuisiner des plats à congeler” ; “suggérer de faire l’épicerie”  ; “souligner les anniversaires après les décès”, etc.

Évidemment, le but d’une telle propagande est de rééduquer les citoyens entourant les sujets supposément dépressifs, jusqu’à faire de cette rééducation dite “ciblée” un programme de rééducation nationale et de reconfiguration des comportements. L’attitude que l’on nous somme d’emprunter envers les sujets dépressifs autodéclarés est une attitude qui, sous prétexte de Vertu progressiste et compassionnelle, cherche à nous faire détester le sens commun hérité des générations précédentes.  En cela, il s’agit d’un authentique programme idéologique qui, en dépit de ses airs loufoques, figure une menace on ne peut plus réelle.

L’article de La Presse n’est qu’un succédané du Plan d’action gouvernemental sur la santé mentale. La Presse n’est dans ce cas-ci qu’une plateforme médiatique servant à la Propagande de l’État en matière de “gestion de la santé publique“. Au moment même où j’achetais mon journal au dépanneur, ce même journal où je découvrirais plus tard l’article sur la dépression, un message publicitaire de l’État jouait à la radio. C’était le Ministère de la Santé et des Services sociaux qui parlait, à travers la voix suave d’une narratrice ménopausée digne d’un documentaire de canal D : “La dépression est une maladie. Ce n’est pas de la lâcheté, de la paresse, ou un manque de courage. C’est une maladie qui mérite notre respect.

Il fut un temps - le temps historique des démocraties réelles - où l’État ne s’adressait au peuple à la radio que pour deux choses : pour annoncer l’entrée en guerre avec un autre pays ; pour annoncer le retour de la paix. Que l’État soit partout de nos jours, à la radio, à la télé et dans les journaux, s’imposant ainsi comme un fournisseur important de la manne publicitaire, n’est pas précisément un bon signe pour la liberté de pensée et la liberté individuelle.

C’est dans le cadre de ce Plan d’action que fut lancée une énième “campagne de sensibilisation” pour changer nos comportements face à la “maladie mentale” : “La réduction de la stigmatisation dont sont souvent victimes les personnes aux prises avec une maladie mentale est un objectif important du Plan d’action“, nous explique-t-on au Ministère.

C’est peut-être là le seul véritable but de ce fameux “Plan d’action“. Nous convaincre que nous ne sommes jamais responsables de quoi que ce soit dans nos malheurs, et que seule une conjoncture d’événements extérieurs à notre liberté individuelle nous a mené au désarroi où nous sommes. Prétexte, bien sûr, à toujours plus de technocratie pour pallier à une existence d’autant plus intolérable et injuste qu’elle est fâcheusement humaine, c’est-à-dire hasardeuse, tragique, imprévisible. La promesse de l’État techno-progressiste, c’est la promesse d’un monde sans souffrance, sans jugement, sans discrimination et sans liberté. La promesse d’un monde débordant de fonctionnaires et de surveillants.

Au reste, sur un autre site web hilarant du Gouvernement, créé dans la foulée de cette campagne débilitante (www.masantementale.gouv.qc.ca), il est clairement indiqué que “la santé mentale ne dépend pas que des individus. Les politiques publiques qui visent l’amélioration des conditions de vie (revenu, logement, etc.) et des milieux de vie (école, milieu de travail, conciliation travail-famille, etc.) exercent une influence importante sur la santé mentale de la population.

Tiens donc.

C’est vrai, Radio-Canada ne relève pas de l’État québécois, mais comment nier que le jury qui a présidé aux Prix littéraires était québécois plutôt que canadien? Leurs choix, en tout cas, ne manquent pas de réfléter leur fidélité doctrinale à la mission rééducatrice de l’État québécois :

Récit

1er prix - Chantal Gaudreault, “La valise rouge” : “[...] Présenté comme l’autopsie d’un voyage, ce récit promène le narrateur d’une réalité à une autre, d’une culture à une autre. [...] C’est un texte inspirant et novateur, qui mérite d’être lu et édité, pour rappeler que la littérature est un grand voyage qui nous déplace de nos solitudes confortables.

2e prix - Guy Lalancette, “Havre-les-chiens” : “Ce récit explore l’univers de l’intolérance et de l’identité. L’auteur invite à découvrir, du point de vue d’un adolescent, l’histoire d’un village et aussi l’histoire de deux femmes qui décident d’unir leur vie. L’une est noire et l’autre est blanche…

Nouvelle

1er prix - Vital Gagnon, “Louise” : “Oeuvre basée sur une brillante idée (une femme souffrant d’Alzheimer). [...] Touchant, haible, d’une grande sobriété et d’une grande sensibilité, c’est un texte classique qui rend compte avec justesse et retenue de la volatilité de l’esprit, de la détresse et de l’inconsolable solitude causée par cette maladie.

2e prix - Chantal Gaudreault, “Une baleine dans le ventre” : Impossible de savoir l’histoire. Tout ce qui est dévoilé dans les commentaires du jury, c’est que le texte est “parfois ardu à lire à cause (sic) des nombreux apartés, parenthèses et tirets, mais qu’il étonne par son formalisme techno (re-sic) et ravit par le relief de son style“.

Art-thérapie, art-psychosocial, art-dada, art-tourisme.

L’art au service du régime.

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