
La fumée n’est pas bonne pour nous, on le sait, après des années de lavage de cerveau et de matraquage publicitaire gouvernemental on a bien fini par se convaincre qu’elle tuait l’humanité à petit feu… On sait également, nous les citoyens conscientisés et éthiques, que les fumeurs sont des désaxés et qu’ils ne fument que pour combler un manque affectif. C’est pourquoi on a commencé par sortir la fumée des bars (une aberration aujourd’hui normalisée!) au début des années 2000, de sorte que les bars ne sont plus guère que le prolongement récréatif de la promenade au parc du coin. D’ailleurs, de plus en plus de mères monoparentales traînent leurs bébés avec elles en ces lieux, c’est vous dire combien l’ordre sexuel y règne encore…
Puisque la conversion a eu lieu, et que plus personne ne pense sérieusement à retourner en arrière, c’est-à-dire dans le bain de fumée du passé, une nouvelle cible doit être choisie : ce sera l’alcool. Oui, c’est vrai, il y a une douceur dans l’alcool… mais… n’oubliez pas que l’alcool est cause de bien des malheurs! Vide affectif! Manque! Dépression! Autant de signes embarrassants d’une humanité qui tarde à se robotiser pour de bon. Alors il faut réagir. Doubler… Tripler les efforts… Aller de l’avant…
La propagande scientiste sur “les effets néfastes” de l’alcool commence à s’intensifier. Il ne fait aucun doute que l’époque réserve à l’alcool le même sort qu’au tabac. Il ne serait pas du tout surprenant que d’ici dix ans on se retrouve avec des “bars” sans fumée et sans alcool, et qu’une fois encore nos contemporains se surpasseront en approuvant les nouvelles conditions d’existence qui leur seront faites.
Dans La Presse d’aujourd’hui, un article pour le moins démagogue nous apprenait que l’alcool ne noie pas le chagrin, il le renforce. L’éthanol contenu dans l’alcool, nous explique-t-on doctement, ne ferait pas oublier, mais au contraire renforcerait les souvenirs dans la mémoire. Et c’est ici que la comédie prend vraiment : “Les chercheurs sont parvenus à cette découverte en testant des rats de laboratoire à qui ils ont infligé des décharges légères pendant plusieurs jours avant de les replacer dans leur cage. Les rongeurs sont devenus terrorisés à chaque fois qu’on ouvrait la cage et les chercheurs ont alors injecté de l’alcool à certains et du sérum physiologique aux autres afin d’étudier les réactions des deux groupes.” Alors, docteur? Conclusion? La voici : “L’étude a démontré que la peur durait plus longtemps, en moyenne deux semaines, chez les rats recevant une dose d’alcool, que chez les autres.“
Voilà. Tout s’explique. C’est du béton, prouvé scientifiquement : l’alcool ne fait pas oublier, il renforce le chagrin. Les rats l’ont montré, les chercheurs l’ont observé, noté dans leurs rapports. Les journalistes ont relayé la bonne nouvelle, qui ne peut être qu’irréprochable, intacte, nickel, puisqu’elle a été “publiée dans la revue académique américaine Neuropsychopharmacology”.
“Pour oublier quelque chose de négatif, conclut le chercheur Matsuki, il vaut mieux l’effacer par quelque chose de positif le plus vite possible et ne pas toucher à l’alcool.“
Ce message, qui est le slogan même de cette gigantesque Machine à positiver qu’est le techno-progressisme, figure un programme cauchemardesque d’épuration qui ne fait que commencer. Les budgets de rééducation et de propagande sont donc appelés à quadrupler dans les prochaines années, ceci afin de faire passer dans les esprits la pénalisation accélérée de toutes les sphères de la vie comme une victoire émancipatrice. Le négatif en l’homme doit être détruit, c’est dans le programme en haut de la liste : priorité absolue.
Gare aux récalcitrants qui seraient encore séduits par les fleurs du mal… Gare à ceux qui voudraient noyer leur chagrin dans l’alcool… En somme, gare, oui mes amis, GARE À CEUX QUI AURAIENT DU CHAGRIN. Ils pourraient, s’ils n’y font pas attention, se retrouver bientôt à la prison-hôpital la plus proche. Après tout, n’est-ce pas le chagrin qui mène à l’alcool? Et puisque l’alcool tue, ne devrait-on pas criminaliser également le chagrin?
J’en fais ici même la prédiction : dans dix ans, ce sera au tour du chagrin d’être exclu des bars.







