
Qu’il est beau de voir la Comédie de nos contemporains! Les voyez-vous se bousculer sur la scène pour montrer qui sera le plus polyglotte? Le plus progressiste? Le plus multilingue?
André Pratte, qui citait sans rire, dans son éditorial sur le sujet, un document du monstre bureaucratique le plus burlesque de notre temps, la Commission européenne, avait déjà donné le ton de ce nouveau “débat de société” : nous sommes dans le moderne-plus-que-moderne, et devons venir à bout des “ringards” qui nous distraient de notre mission fondamentale d’ouverture tous azimuts. Par conséquent, ceux qui continueraient de vouloir NOMMER la réalité de la langue à Montréal, ce qui consiste, c’est l’évidence, à reconnaître une graduelle déréalisation française au profit d’un multilinguisme anglophone, nous maintiendraient dans des schèmes de pensée passéistes et anachroniques.
N’importe quel imbécile vivant au quotidien à Montréal est à même de se rendre compte que le français n’y fait plus aucunement autorité ; il est encore d’usage, mais il ne dicte plus la norme. Oh! certes, sur le Plateau Mont-Royal, à Outremont, dans Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve, il fait figure toujours de norme, mais sinon, dans les quartiers qui comptent, la vie se passe en anglais. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas se faire répondre en français, cela veut seulement dire, quoi qu’en pensent les imbéciles heureux de La Presse, que nous n’existons plus, dans cette ville, autrement que comme une minorité historique que l’on accommode.
Minorité? Il y a déjà un bon bout de temps que nous ne sommes plus qu’une minorité à Montréal : minorité symbolique et bientôt minorité de fait. Seuls nos simulacres institutionnels, ayant toujours pignon sur rue ici, pourront continuer de nous faire croire que nous comptons pour quelque chose à Montréal. Pour le reste, dans la réalité, cette ville se développera sans nous, en marge de toute vision nationale.
*
André Pratte a raison sur ce point, il y a une différence essentielle entre la situation de la langue aujourd’hui et celle d’il y a quarante ans : l’anglais qu’on nous somme d’apprendre n’est plus le même. Il y a quarante ans, l’anglais qu’on devait apprendre était celui de la bourgeoisie anglophone, dans un contexte politique où le Québec était radicalement nié. Aujourd’hui, l’anglais qu’il nous faut apprendre est celui de la middle class internationale, qui voyage par désoeuvrement en Chine ou en Afrique, ou qui négocie de temps à autre avec des analphabètes fonctionnels pour la vente transatlantique de CD-ROM. C’est le néo-anglais des progressistes mondialistes plutôt que l’anglais historique des conquérants.
Le “multilinguisme”, qui nous obligerait à apprendre l’italien ou l’espagnol, n’est qu’une manoeuvre de diversion pour nous faire oublier que ce que nous apprenons surtout, pendant tout ce temps, c’est une seule et même langue, qui est la novlangue multiculturelle et festive. Michaëlle Jean également parle beaucoup de langues. Est-elle moins conne pour autant? Moins bornée?
La question de la langue fait suite à celle de la réforme scolaire, faisant suite elle-même aux “accommodements raisonnables” : un même filon les relie toutes, et c’est celui de l’État techno-progressiste en guerre contre le sens commun. Tant les nationaleux à la VLB que les fédéralistes post-modernes à la André Pratte ne veulent, ni ne peuvent le voir.
L’anglais managérial que tout le monde parle sur la planète peut s’apprendre en un mois. Le véritable enjeu, ici, n’est pas l’éducation mais la rééducation d’une partie de la population que l’on juge encore trop enracinée et peu flexible. C’est ce dont témoignait notamment la lettre délirante d’une certaine Sacki Carignan Deschamps, “sociologue et enseignante au collégial”, dans Le Devoir d’hier, qui jugeait inacceptable “qu’un anglophone ne puisse se faire servir correctement dans un anglais correct dans un casse-croûte le long d’une route perdue du Québec”. Le but avoué étant de combattre “l’isolement” (lire : l’enracinement), les Québécois devraient, selon cette petite sotte totalitaire, accueillir des anglophones pour un stage obligatoire d’immersion linguistique de trois mois, de la même façon que les anglophones les accueilleraient en retour, dans une joie que l’on devine immense.
L’ennui avec les contes de fées des petites filles, c’est qu’ils virent bien souvent au cauchemar. Ce genre de programme, je tiens à le souligner, avait été également proposé par Victor-Lévy Beaulieu lors d’une entrevue l’automne dernier aux Francs-Tireurs, dans le cadre de la crise dite des “accommodements raisonnables”. Immersion obligatoire des uns et des autres, milieu urbain et rural, pour favoriser l’ouverture à l’autre et la socialisation communautaire. Pour appuyer sa thèse, VLB avait même cité favorablement Mao, devant un Richard Martineau silencieux (c’est qui ça Mao?).
Le débat sur la langue, actuellement, tient de la pure Comédie, car personne ne prend le temps de souligner que la langue enseignée dans les écoles québécoises n’est plus le français depuis longtemps, mais bien la langue de bois managériale des “apprenants” et des “citoyens du monde”. Le multilinguisme des progressistes d’aujourd’hui est un multilinguisme du Même, du Même et encore du Même. Il a beaucoup plus à voir avec la mécanique froide de l’idéologie qu’avec l’éros de la connaissance.