mars 2008


Le discours que je tiens est approximatif — allusif. Le savoir qu’il tente de transmettre gagnerait à être communiqué dans une autre langue. [...] J’écris hors de portée de toute argumentation.

Paul Chamberland, cité par Louis Cornellier, dans le toujours divertissant cahier Livres du Devoir (29-30 mars)

Nous, écrivains, à part d’être solidaires de notre pote Péan à l’UNEQ, possédons très peu d’esprit de corps.

- Louis Hamelin, du cahier Livres du Devoir (29-30 mars), opposant les “écrivains” aux militaires moutonniers, dans sa 598e chronique sur le sujet.

Labonté

Article de commande ce matin dans La Presse, signé Michèle Ouimet, pour exécuter le nouveau candidat à la chefferie de Vision Montréal,  Benoit Labonté.

Je ne juge pas ce théâtre de la destruction. Le journalisme, bien sûr, fait de la politique, même et surtout quand il prétend ne pas en être. Seuls les anges croient vraiment encore à “l’objectivité” du journalisme, qui est avant tout une arme de guerre.

Je vous invite seulement à goûter le contraste entre le sentimentalisme compassionnel des médias et leur froideur d’exécution quand vient le temps de disposer d’ennemis politiques. On goûte ce spectacle comme on goûte un fruit amer.

Même les reçus de stationnement à 1,95$ et les factures de Dollarama sont évoqués pour illustrer la supposée ”mesquinerie” du nouveau prétendant à la mairie de Montréal. C’est ce qu’on appelle du beau travail sale. Ma question : pourquoi le fait d’aller repêcher dans les poubelles comptables jusqu’à ces factures insignifiantes ne serait-il pas aussi “mesquin”?

Parce que le journalisme, dans nos sociétés modernes, a le monopole de la représentation, ainsi que le pouvoir exclusif de dicter ce qui est mesquin ou pas.

Tout l’intérêt du “journalisme” en ligne, si jamais il y en a un, est de représenter à son tour le ridicule du journalisme traditionnel, et de défaire ce monopole.

Ça ne veut pas dire que le journalisme traditionnel disparaîtra. Mais la nouvelle donne le forcera assurément à changer ses façons de faire.

SPVM

 Ça y est, le SPVM vient de créer un nouveau monstre technocratique : la Stratégie d’action sur le développement des compétences interculturelles, un plan d’action pour censément lutter contre les préjugés, c’est-à-dire, doit-on comprendre, pour réformer le Service de haut en bas selon les besoins du nouveau régime égalito-pluraliste.

Se réclamant - comme toutes les monstruosités de notre époque - de la plus haute vertu compassionnelle, cette Stratégie vise à éliminer toute forme de discrimination dans la “prestation de service” du SPVM. On remarquera qu’un “comité-expert”, à l’instar de la Commission Bouchard-Taylor, a été créé pour “inspirer” la réflexion générale du document, et qu’il est composé essentiellement d’idéologues techno-progressistes - parmi lesquels Rachad Antonius, co-auteur d’une étude pour la Commission Bouchard-Taylor sur le “racisme latent des Québécois de souche”, et Jean-Claude Icart, de L’Observatoire international sur le racisme et les discriminations.

Ce qui frappe d’abord à la lecture de la Stratégie, c’est qu’elle n’aurait jamais pu être écrite par un policier ou par un homme du terrain. Il s’agit d’un document universitaire, pourri de la première à la dernière page, mis au point par les mains expertes du sophisme déconstructionniste, et destiné à transformer le SPVM en un service de police idéologique. Quel policier, dites-moi, aurait pu écrire des lignes aussi folles, aussi déconnectées de tout sens des réalités : “Les compétences associées à la gestion de la diversité doivent être intégrées aux profils de compétences des gestionnaires, alors que celles associées à la tolérance, au respect et à la capacité de faire face aux changements et aux différences, doivent être intégrées aux profils de compétences de tous les employés.” (Stratégie, p. 29) Compétences? Gestion de la diversité? Tolérance? Faire face aux changements et aux différences? Sommes-nous dans le programme d’Éthique et culture religieuse de Georges Leroux? Dans la politique de lutte contre le racisme du Gouvernement du Québec? Dans un atelier de l’INM? Ou est-ce un extrait du rapport de la Commission Bouchard-Taylor, retrouvé par hasard sur la banquette d’un taxi de Montréal? Non, rien de tout cela : nous sommes au coeur d’un document du SPVM, qui n’a rien à voir avec le SPVM réel, non plus qu’avec la mission réelle d’un service de police normal en régime démocratique.

Le nouveau plan d’action dit s’inspirer de la politique à la lutte au “profilage racial et illicite”, adoptée par le SPVM en 2003. Selon ce qu’on peut comprendre de tout ce charabia, le SPVM pose qu’il y aurait de facto un problème de “profilage racial” en son propre sein, et que ce racisme systémique serait cause de tensions culturelles préjudiciables pour le tissu social. La Stratégie se présente donc comme une tentative d’expurger le Service de tout biais raciste ou discriminatoire, à tous les niveaux de l’organisation (de la gestion quotidienne à l’embauche de nouveau personnel), et comme un programme de reconfiguration radicale des moyens et des fins des tâches policières.

On cherchera en vain, dans ce document de la police, une quelconque allusion au crime, aux préoccupations réelles des citoyens ordinaires, à la montée de la violence délinquante et à l’incivisme ambiant. La réalité des contribuables, ainsi que la réalité tout court, n’intéresse tout simplement pas le SPVM, qui ne se reconnaît plus qu’une passion : la guerre pour le pluralisme culturel tous azimuts.

Comme dans toutes les factions techno-progressistes, la répression, l’inquisition idéologique et le chantage se cachent derrière une volonté d’éducation, qui n’est en vérité rien d’autre qu’une volonté de rééducation. Pour preuve, l’un des plus troublants passages du document, où le SPVM affirme qu’il y aurait encore “beaucoup de travail à faire” (sentence type du régime) sur la question de l’instinct policier lors des “programmes de formation“. La formation du personnel sur les “enjeux du profilage racial et illicite” serait indissociable d’une déconstruction de l’instinct policier (communément appelé le “flair”). Le policier rééduqué doit ainsi comprendre que son propre instinct, son savoir faire de policier de la rue, acquis par l’expérience au cours des ans, ne tient plus devant les exigences épistémologiques du pluralisme culturel. “Le flair est une arme à double tranchant, qui se base sur la subjectivité et non sur l’objectivité du policier, tranchent les idéologues de la Stratégie. D’ailleurs, la Cour supérieure de l’Ontario, dans le jugement Ferdinand, précise qu’il est inacceptable de se baser sur un certain sens de l’instinct pour s’adonner à des enquêtes intrusives.” (p. 17) Le flair serait contraire aux droits de l’homme…

Non content de se retourner contre ses propres policiers, et d’humilier tout ce qui faisait jusque-là la grandeur de ce métier (l’instinct, le risque et le sacrifice), le SPVM renchérit en disant vouloir éliminer, dans le présent (chez son personnel) et dans le futur (lors du processus d’embauche) tous ceux qui ne correspondraient pas à l’idéal-type du policier techno-progressiste de ses rêves. Bref, le SPVM ne veut plus de vrais policiers, mais des agents sociocommunautaires, des préposés à la gestion de la différence et des médiateurs de la paix civique. Des G. O. en somme. Mais des G. O. pas très portés sur l’humour, entièrement absorbés par les nécessités de la suspicion et de la délation. Je vous rappelle que tout ceci ne concerne que le SPVM, et que la délation et la suspicion dont il est question se déploient à l’interne. Les agents sont donc invités à dénoncer chez leurs pairs ce que les technocrates du SPVM appellent des “comportements inattendus“.

Point d’orgue de cet effarant plan d’action : la mise en place à cet effet d’un “mécanisme d’alerte“, nommé le Comité d’identification des comportements inattendus, ainsi qu’un “dispositif de collecte d’informations permanentes et d’analyses“, pour déceler les comportements inattendus “en matière de profilage racial et illicite” chez le personnel du SPVM. Il y aurait donc, selon le SPVM (mais surtout selon les idéologues qui en ont pris le contrôle), un personnel à risque, que l’on imagine blanc, mâle, catholique et quinquagénaire, insuffisamment sensible à la diversité culturelle et à ses promesses sacrées de rédemption sociale. Méthodique, le nouveau plan d’action souligne la nécessité d’isoler les récalcitrants et de les forcer à s’aligner sur la nouvelle doctrine. Car “les comportements inattendus en matière de profilage racial et illicite” ne sont ici qu’un raccourci pour désigner tout comportement “discriminatoire”, dissident ou tout simplement diviseur, c’est-à-dire humain. Cela n’a rien à voir avec une politique de justice, ou avec une fictive lutte à l’intolérance. Absolument rien à voir. Nous sommes au contraire devant une manoeuvre très grave de rééducation et de contrôle social. Tout le reste n’est que prétexte fumeux.

Selon le “plan d’action”, le “Comité d’identification des comportements inattendus”, une appellation folle digne d’un régime totalitaire, devrait en principe pouvoir compter sur la collaboration - naturelle ou forcée - de “l’ensemble des gestionnaires“. “Ainsi, est-il écrit doctement, chaque gestionnaire du SPVM devra avoir la responsabilité d’assurer le suivi et l’encadrement des employés adoptant une attitude ou des comportements inattendus.“ (p. 31) Imaginez, nos idéologues ont même prévu plusieurs étapes au mécanisme d’alerte, question de s’assurer de l’orthodoxie techno-progressiste de chacun des agents : il y a le “réseau de veille” et la “surveillance des indicateurs” à une extrémité du protocole, tandis qu’à l’autre extrémité il y a le “comité de suivi et de réponse“, qui garantit un “délai suffisant d’activation des plans d’intervention“. N’est-ce pas merveilleux?

Il y a une dizaine d’années, il était encore de coutume de se moquer, en famille ou entre amis, des incongruités de la bureaucratie gouvernementale. Ce n’est plus le cas. Le sujet n’est plus évoqué parce qu’il a quitté ce que Balzac appelait la “juridiction de la Comédie”, donc la sphère du représentable, pour entrer dans une nouvelle juridiction, où le fanatisme procédurier se dispute au vertuisme le plus délirant. Et s’il n’est plus évoqué pour être moqué, c’est parce qu’il n’inspire plus le rire, mais la terreur.

Pour combien de temps encore sera-t-il permis à L’Intelligence conséquente de représenter cette nouvelle juridiction (et de la tourner en Comédie), sans voir le sérieux haineux de l’idéologie, à travers je ne sais quel Comité des comportements inattendus, justifier sa mise en procès pour cause de blasphème et de dissidence?

Plus pour longtemps, mes amis. Plus pour longtemps.

Tribunal

 Il faut lire ce courrier du lecteur dans Le Devoir d’aujourd’hui pour saisir la profondeur du ressentiment de l’époque. “Indépendamment de la suspension qu’imposera peut-être la Ligue de hockey junior, le procureur général devrait intenter des poursuites. Qu’il donne l’exemple. C’est la seule façon, ultime, de policer ces poltrons matamores et leurs gérants d’estrade excités par la bière tiède” juge cet homme pas du tout gérant d’estrade lui-même, qui a eu la singulière idée, en début de texte, de citer Amir Khadir.

Les choses se gâtent au paragraphe suivant, quand il est dit que Patrick Roy est une personnalité “antisociale et impulsive“, et que ce diagnostic pourrait être ”validé” (quel vocabulaire effarant!) par n’importe quel psychologue de l’État. Selon notre techno-progressiste, cette détestable tendance à la combativité témoignerait d’un désir latent chez Patrick Roy d’être le roi du monde et d’humilier tous ceux à qui son excellence porterait ombrage.

Conséquence? Que lui et son fils aillent en prison! L’un ou l’autre, n’est-ce pas la même chose? Le même nom de famille? “Que les sentences soient exemplaires. Qu’ils soient poursuivis dans un procès.” Oui, qu’ils paient! Qu’ils expient!

Et notre bien-pensant de rajouter que le “hockey est le sport national qu’il veut voir à la télévision, pas le combat de lutte extrême où on procède à la mise à mort de martyrs, pour le plaisir sadique de Patrick Roy.

Je ne sais pas si le spectacle de Jonathan Roy, se précipitant sauvagement sur Bobby Nadeau, avait pour but de satisfaire le seul plaisir sadique de Patrick Roy. En revanche, on peut se douter que le spectacle extrêmement violent, depuis quelques jours, du fils et du père lynchés par une foule se réclamant de la plus haute vertu se déroule, lui, pour le plaisir sadique de bien des personnes, à commencer par “Sébastien Bouthillier, Montréal“…

Gouvernement

Voilà ce qui arrive lorsqu’une société agonise : le Gouvernement ne se mêle de rien de ce qui importe (réduire le fardeau fiscal, enseigner les savoirs fondamentaux à l’école, protéger les citoyens ordinaires dans les villes, s’occuper des affaires étrangères), et se mêle de tout ce qui n’importe pas (tourisme, algues bleues, garderies et bagarres au hockey).

Apparemment, la travailleuse sociale Michelle Courchesne, ainsi que le psychologue en chef Jean Charest, n’ont pas du tout aimé ce qu’ils ont vu de Jonathan Roy, samedi dernier à l’aréna de Chicoutimi. Je vous rappelle pour information que Courchesne est ministre et que Charest est premier ministre. Et les voilà en train de commenter une bagarre au hockey! Rien que ça! Et pourquoi pas commenter - ce qui ne saurait tarder - les bagarres dans les cours de récréation?

Le plus intéressant dans tout ce vaudeville étant bien entendu l’empressement avec lequel un peu tout le monde espère voir l’État pondre l’un de ces fameux plans d’action dont il a le secret. D’ailleurs, n’est-il pas remarquable de voir que personne ne semble las de cette nouvelle intervention de l’État, tant cette omniprésence est devenue la norme?

Pas d’inquiétude, amis concitoyens. L’État va intervenir. Oui, il va interdire les bagarres au hockey, et non, il ne tiendra pas compte de la moindre objection. Pourquoi? Parce que ça relève de santé publique et de bien-être citoyen, deux thèmes qui figurent au coeur même de sa mission de rééducation. Et l’État ne souffre aucune opposition en ces matières. Aucune.

Gras

Sans doute, la propagande hygiéno-scientiste de notre époque sera l’un des premiers objets d’étonnement des exégètes qui auront la délicate tâche, dans le futur, de se pencher sur notre civilisation effondrée. Que de papiers sur la mise en forme du corps! La sculpture de soi! La rénovation des artères! Partout la même soif de gonfler ses muscles, de se perdre dans sa vanité, de se palper les mollets comme le dernier des gamins. Quel enfantillage, mes amis! Et toutes ces simagrées se font dans le plus grand sérieux! Levée de la jambe! Levée latérale du bassin! Abdomen! Muscles, peau, nerfs, synapses, moelle… Tout y passe. Des femmes commencent même à crever dans les boucheries à botox. Mais ce n’est pas une victime de temps en temps qui risque d’y changer quoi que ce soit…

On a envie de dire à tout le monde de rentrer chez soi, de se calmer : la récréation est finie… Mais non! Il faut que ça continue! Que les dents grincent, que les femmes hurlent, que le gym roule à fond. Toute la machinerie au service des dingues du cardio, des fanatiques du gras trans, des fabulateurs de la balance… Combien de kilos? De grammes? Et votre facteur diète? Vite! Partez la machinerie! Et que ça se saute! Encore beaucoup de travail à faire, les filles! Surtout qu’il ne reste plus une once de gras à vous palper et sur lequel on pourrait encore bander. Non. Qu’il ne reste rien. Que l’épuration soit complète. Puisqu’il est question de se libérer, n’est-ce pas, de la tranche de gras qui vous sépare de la dévoration du squelette, du fantasme animal…

Ce qui ne laisse pas de fasciner, c’est cette insistance sur le management du corps, sur le corps comme pâte malléable… Je m’en suis moqué ailleurs : l’agitation gestionnaire des corps, qu’il s’agirait de garder en santé et en mouvement, correspond en réalité à une paralysie des esprits, à une stagnation générale de la pensée, dont l’époque ne saurait se remettre par un simple décret de la volonté. Les gens courent dans tous les sens pour retrouver ce qu’ils ont déjà perdu : la différenciation naturelle de soi. D’ailleurs, que remarque-t-on dans les grandes fêtes d’aujourd’hui, comme le Bal en blanc? Une course effrénée à la distinction par le corps (culturisme, stéroïdes et dopants), en même temps qu’une dissolution identitaire dans le bain épidémique de la foule…

La folie furieuse est tellement devenue commune que même le désir de rester chez soi, de ne pas voyager, de ne pas faire d’exercice, de ne pas faire de diète est de plus en plus assimilé à un comportement irrespectueux… Pour ne pas dire réac… Ça irrite les gens…

Je me souviens d’un voyage en Grèce que j’ai fait il y a plusieurs années, j’étais tombé sur deux Québécoises dans un petit hôtel d’Athènes. On se croise au début de la journée : jus d’orange, sourire, salutations, bavardage de courtoisie. Puis on se recroise une autre fois en fin de journée, et la discussion dégénère rapidement quand elles se rendent compte que je n’ai pas bougé de la journée, que je suis resté bien tranquillement assis à une table, à regarder les gens passer… Inacceptable! Ringard! Stupide! Outrageant! Faut sortir pour connaître le monde, mon pauvre vieux, tu peux pas rester dans ton coin comme ça! Qu’est-ce que t’attends pour t’ouvrir? Pour découvrir l’inconnu? Elles me disaient ça les connasses alors qu’elles ruisselaient d’une sueur pestilentielle, après avoir parcouru la ville dans tous les sens, interagi avec les “vrais Grecs”, là où ça se passe, dans les parcs, les magasins, les zoos… Elles étaient essoufflées pour dix, colère et fatigue à la fois, colère de voir un de leurs semblables qui n’avait pas couru toute la ville, ne s’était pas brûlé la peau au soleil, et fatigue d’avoir à parler de nouveau dans leur langue maternelle, pour tenir un discours articulé…

Pourquoi tout à coup je vous parle de ces deux touristes? Sans doute en raison de leur corps. Je me souviens parfaitement du corps de ces deux femmes : banal, musclé, bronzé… Bronzé vulgaire… On aurait dit deux lesbiennes, mais en vérité c’étaient deux étudiantes en médecine, enfin c’était délicat. Comment la fadeur de leur corps, je vous dis pas, était intimement liée à cette espèce de rage qu’elles mettaient à se fuir, à tendre vers un autre fantasmé, inexistant…

La beauté du corps est une bien étrange chose. Les sociologues parlent de contexte social ; les nutritionnistes, de protéines et de vitamines ; les chirurgiens, plus brutaux, parlent de gras à retrancher, d’organes à brocher… Personnellement, j’inviterais plutôt les femmes d’aujourd’hui à arrêter de bouger et de s’énerver, ça serait beaucoup plus agréable. Et surtout d’arrêter de vouloir sortir d’elles-mêmes, de se différencier à tout prix…

Le truc, mesdames, c’est d’arrêter de penser à exister. Contentez-vous de mettre une robe décente et de marcher doucement… Vous verrez, le corps va répondre… De nouveau les muscles se détendront, la peau respirera…

Le temps, le soleil, un zeste de conversation cultivée et un peu de vent feront le reste.

J’ai été quelque peu troublé, mais peu surpris je dois l’avouer, par les commentaires haineux qui, dans la foulée de la plus récente polémique, ont été publiés à mon sujet sur le blogue de Patrick Lagacé, et qui ont été ensuite retirés par les autorités concernées. Une lectrice, apparemment obsédée par mon cas, m’y avait accusé d’être la réincarnation de la Bête immonde ; selon cette idéologue passionnée, je combinerais en effet dans ma personne la menace du nazisme allemand et celui d’Adrien Arcand. Tous les lecteurs de L’Intelligence conséquente le savent bien : les 40 000 mots de ce site argumenté sont tous imprégnés d’une haine nazie, c’est l’évidence. L’antisémitisme s’étale à chaque page…

Par un effet de contamination typique de la haine médiatique, certains commentateurs ont renchéri en me rattachant aux Bérets Blancs (hein?), une frange militante de l’Église catholique que j’ignorais complètement jusqu’à ce jour.

Nous avons là simplement un exemple d’une rhétorique néo-antifasciste, qui se présente comme la défense vertueuse d’un idéal démocratique toujours sur le point d’être mis en péril par la première altérité intellectuelle venue. En ce sens, il s’agit d’une leçon exemplaire pour toute personne qui désirerait, par tempérament, se lancer dans cette dangereuse carrière : sachez que la moindre variation, le moindre point de vue divergent, la moindre nuance est susceptible d’être retournée par ces esprits passionnels en menace fasciste.

Ce comportement bizarroïde, pour loufoque qu’il soit, n’en est pas moins dangereux, surtout s’il est partagé par un certain nombre de personnes contre une même cible. Pierre-André Taguieff, dans Les Contre-réactionnaires. Le progressisme entre illusion et imposture (Denoël, 2007), a écrit des lignes mémorables sur cette question :

La structure hallucinatoire de l’antifascisme contemporain est étroitement liée à la production de fascismes imaginaires ou de menaces fascistes fictives, par ceux qui font une offre idéologique de style anti-fasciste. Cette offre rhétorique, en l’absence de tout ennemi « fasciste » réel, serait plus exactement caractérisée, ainsi que je me suis efforcé de le montrer, par l’expression « néo-antifascisme ». Le néo-antifascisme est un rejeton tardif de l’« antifascisme » communiste, dispositif de propagande créé par des esprits totalitaires au milieu des années 1930. Et perversion première, qui s’opéra dès le milieu des années 1930, de l’antifascisme né de l’esprit antitotalitaire. Il ne faut en aucune manière confondre ce pseudo-antifascisme stalinien avec l’antifascisme démocratique, composante de l’antitotalitarisme, que ce dernier ait été développé par des penseurs libéraux, socialistes ou chrétiens. L’antifascisme démocratique se reconnaît à ce qu’il est inséparable d’un anticommunisme de principe. Le néo-antifascisme contemporain reconduit l’imposture du pseudo-antifascisme stalinien, tout en faisant surgir un nouveau système d’illusion. Car le pseudo-antifascisme du Komintern pouvait paraître se justifier par l’existence de régimes fascistes. Et il n’excluait pas l’apparition de partisans courageux. Le néo-antifascisme, quant à lui, fonctionne à vide : privé de ses références historiques, il est condamné à fabuler, à créer des fictions, à s’acharner sur des leurres. Ses utilisateurs se recrutent principalement chez les Tartuffe de la gauche bien-pensante et chez les fanatiques du gauchisme intransigeant. Son piètre destin est, à l’époque de sa décomposition, de ne plus servir qu’à diffamer et à calomnier. Dans l’un de ses derniers textes, François Furet remarquait non sans ironie :

La postérité s’étonnera sans doute que les démocraties aient inventé tant de fascismes et de menaces fascistes après que les fascismes ont été vaincus. C’est que, si la démocratie tient dans l’antifascisme, il lui faut vaincre un ennemi sans cesse renaissant.

L’antifascisme démocratique fut admirable, le pseudo-antifascisme stalinien effroyable, le néo-antifascisme est pitoyable. Une fois de plus, l’Histoire nous offre le spectacle de la répétition comique d’un épisode tragique. En l’absence de ses justifications historiques, un engagement héroïque est mimé d’une façon à la fois odieuse et burlesque. L’histoire de l’antifascisme et de ses avatars a commencé par une manipulation cynique et une grotesque perversion, elle se termine par une très involontaire bouffonnerie. Mais sur la scène grotesque où s’agitent visionnaires, faux dévots et sectaires, le vent qui souffle est celui de la haine, une haine que, chez certains, la bêtise ou le conformisme porte à son plus haut degré d’incandescence. De cette espèce de haine qui naît du ressentiment et de l’aveuglement. S’y ajoute parfois un désir frénétique de reconnaissance. Que ne ferait-on pour acquérir, à défaut d’estime de soi, une réputation enviable? Une réputation, par exemple, d’ « homme de gauche », « d’authentique antifasciste » ou « d’humaniste progressiste »? À travers toutes les figures qu’il est susceptible de prendre, le « sinistrisme » dégage une redoutable puissance d’intimidation. Péguy notait naguère : « On ne saura jamais ce que la peur de ne pas paraître suffisamment à gauche aura fait commettre de lâchetés à nos Français. »

Contre-réactionnaires

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