Puce

Les Montréalais exultent. Le Devoir ne se peut plus. La Réaction tremble. OUI, LA CARTE À PUCE S’EN VIENT, ET OUI, LA CAM VA CREVER. Ça faisait quelque temps qu’on pouvait voir des techniciens syndiqués délaisser leur chantier habituel, inachevé depuis trois ans, sur les escaliers mécaniques défectueux, pour installer à deux pas de là de nouvelles machines pour les cartes à puce. Eh bien ça y est. Elles sont là et elles sont prêtes. Une nouvelle ère dans la Perfectibilité de l’animal humain se prépare.

Cette prodigieuse niaiserie, qui a coûté 160 millions de dollars, devrait coûter le même montant, et peut-être même plus aux usagers. On nous promet certes de ne pas hausser les tarifs “pendant les premières années d’implantation“, mais “la carte à puce offrant un large éventail de possibilités pour moduler les tarifs“, les technocrates risquent fort de s’amuser à nous concocter une bonne vingtaine de forfaits tous aussi compliqués - et désavantageux - les uns que les autres.

160 millions pour des cartes à puce, pour des nouveaux gadgets propres à exciter les statisticiens et technocrates de la STM alors que les usagers doivent encore, au quotidien, subir les aléas d’un parc de transport vieillissant et inefficace. Preuve comme une autre que c’est le bon sens même qui gouverne.

L’usager, paraît-il, n’aura même plus à s’épuiser pour “aller chercher de l’argent au guichet automatique (de l’argent qu’il faudrait ensuite manipuler)“, puisque tout pourra se faire sur place par guichet automatique et par carte de crédit. On dit même qu’il n’aura plus besoin de “sortir la carte de son portefeuille ou de son sac puisque, à moins de dix centimètres, le valideur est capable de lire les cartes malgré les obstacles“. Quel plaisir. Cette contrainte avait pourtant l’avantage d’obliger les usagers à faire le geste si humain (mais probablement trop réactionnaire) de sortir quelque chose de leur portefeuille ou de leur poche pour entrer dans le métro. Or, avec la nouvelle carte à puce, les robots actuels pourront se robotiser encore plus, en ne quittant pas leur iPod ou leur BlackBerry au moment d’entrer dans le métro, se contentant de donner un coup de bassin en direction du valideur pour se voir ouvrir les Portes du souterrain urbain.

Tout cela promet à nos technocrates et ingénieurs d’innombrables nouveaux problèmes techniques à régler. D’ailleurs, des “doutes” subsisteraient sur la nouvelle technologie : “Les vibrations sur nos routes vont-elles avoir un effet sur les systèmes informatiques installés à bord des autobus? C’est le genre de questions qu’on se pose.” Trop aimable. C’est le genre de questions, j’imagine, que tout le monde se posera dans quelques années quand on se rendra compte que le système s’est une fois de plus alourdi, que rien ne fonctionne comme prévu, et que bien sûr les dépassements de coûts n’ont rien à voir avec l’incompétence de nos technocrates, mais avec la fluctuation du dollar et la hausse du prix de la puce.