
Que se passe-t-il? Est-ce la Semaine sainte qui tourmente à ce point les âmes athées? Partout ce n’est qu’appel à la compassion, à la charité, au pardon. Un peu plus et on réclamerait du premier ministre qu’il se change en pape.
Très bel exemple sur le blogue de Patrick Lagacé de la “compassion” typique du techno-progressisme, qui se décline constamment sur le mode de l’injonction vertueuse et inquisitoriale. La scène se passe aux États-Unis (le champ d’observation préféré de l’inquisiteur Lagacé). Une petite fille de 10 ans se meurt du cancer? Son père est en prison et il ne lui reste que quatre mois à purger? Le directeur de prison a un pouvoir discrétionnaire et il ne l’utilise pas pour libérer le prisonnier? L’enfant ne verra pas son père avant de mourir? Et voilà, c’est l’indignation : Patrick Lagacé accourt défendre la veuve et l’orphelin. Les Américains sont mesquins et enivrés par le pouvoir. Des tyrans cruels et insensibles.
Lagacé remplit admirablement son rôle d’amplificateur médiatique en jouant à tous les coups sur l’émotion comme sur les cordes d’un violon. Et ça marche. À lire les commentaires des lecteurs, c’est à croire que les Québécois anti-américains sont tous des petits saints, beaucoup plus charitables, et sur tous les plans, que ces salauds d’Américains qui restent insensibles à l’appel d’une enfant mourante.
On se demandera sans peine depuis quand la Loi doit puiser sa pleine légitimité dans les émotions personnelles d’autrui, a fortiori dans celles d’une enfant, pour traiter les affaires de la cité? Qu’est-ce à dire? Parce que la Loi ne fléchit pas et n’apporte pas le réconfort réclamé, elle devient soudain abusive et injuste?
C’est le même type de “compassion”, laquelle recèle en réalité une haine pure de la différenciation symbolique, qui a conduit Lagacé, il y a peu, à nous faire le portrait compassionnel d’un déviant sexuel qui avait réussi à se faire rembourser son opération de changement de sexe par l’État, et par conséquent à mettre à sac l’ordre symbolique qui régit la société.
Mais apparemment, cette tartufferie n’inquiète personne. La petite perversion ordinaire peut continuer son cours. Les lecteurs applaudissent. Ils adorent cela. Voici enfin un chroniqueur qui les flatte dans le bon sens. Qui leur permet à leur tour de renchérir dans la vertu et la chasse aux sorcières. “La compassion et le pardon sont des valeurs de réhabilitation sociale“, dit l’un, probablement militant à l’INM et lecteur de Georges Leroux. Un autre emploie le style juridique pour mettre en scène toute l’affaire : “Que peut-on lire sur ce blogue! La loi et l’ordre c. la compassion.” Oui, vous avez bien lu : la loi et l’ordre c. la compassion, comme on dit “Michèle Dionne c. Michel Dion” dans un procès pour divorce. Sauf qu’ici c’est la loi qui est mise en accusation par la “compassion”. La loi et l’ordre sont au tribunal. Et c’est le criminel pendant ce temps qui bénéficie des services de la Couronne.
Un autre lecteur résume d’ailleurs le sentiment général en suggérant que le directeur de prison devrait être ”condamné à finir les quatre mois [à la place du vrai criminel, NDLR] pour que le père puisse voir sa fille“. Rien que ça.
La palme revient toutefois à un lecteur (ou une lectrice) nommé “meerly”, qui, après s’être indigné de l’inflexibilité américaine, a soupiré “qu’une chance l’organisme Rêves d’enfants existe au Québec“.
Oui, une chance que Rêves d’enfants existe. Une chance que la poésie est là. Une chance qu’il y a assez de nuages et de bons sentiments ici pour que personne ne soit confronté à la réalité, jamais. Pour que tout continue comme si de rien n’était, comme si le crime et l’irresponsabilité étaient sans conséquence, comme si la maladie n’était pas arbitraire.
Comme si les pleurs d’une enfant mourante devaient nous délivrer du fardeau d’être des adultes.