J’ai été quelque peu troublé, mais peu surpris je dois l’avouer, par les commentaires haineux qui, dans la foulée de la plus récente polémique, ont été publiés à mon sujet sur le blogue de Patrick Lagacé, et qui ont été ensuite retirés par les autorités concernées. Une lectrice, apparemment obsédée par mon cas, m’y avait accusé d’être la réincarnation de la Bête immonde ; selon cette idéologue passionnée, je combinerais en effet dans ma personne la menace du nazisme allemand et celui d’Adrien Arcand. Tous les lecteurs de L’Intelligence conséquente le savent bien : les 40 000 mots de ce site argumenté sont tous imprégnés d’une haine nazie, c’est l’évidence. L’antisémitisme s’étale à chaque page…
Par un effet de contamination typique de la haine médiatique, certains commentateurs ont renchéri en me rattachant aux Bérets Blancs (hein?), une frange militante de l’Église catholique que j’ignorais complètement jusqu’à ce jour.
Nous avons là simplement un exemple d’une rhétorique néo-antifasciste, qui se présente comme la défense vertueuse d’un idéal démocratique toujours sur le point d’être mis en péril par la première altérité intellectuelle venue. En ce sens, il s’agit d’une leçon exemplaire pour toute personne qui désirerait, par tempérament, se lancer dans cette dangereuse carrière : sachez que la moindre variation, le moindre point de vue divergent, la moindre nuance est susceptible d’être retournée par ces esprits passionnels en menace fasciste.
Ce comportement bizarroïde, pour loufoque qu’il soit, n’en est pas moins dangereux, surtout s’il est partagé par un certain nombre de personnes contre une même cible. Pierre-André Taguieff, dans Les Contre-réactionnaires. Le progressisme entre illusion et imposture (Denoël, 2007), a écrit des lignes mémorables sur cette question :
“La structure hallucinatoire de l’antifascisme contemporain est étroitement liée à la production de fascismes imaginaires ou de menaces fascistes fictives, par ceux qui font une offre idéologique de style anti-fasciste. Cette offre rhétorique, en l’absence de tout ennemi « fasciste » réel, serait plus exactement caractérisée, ainsi que je me suis efforcé de le montrer, par l’expression « néo-antifascisme ». Le néo-antifascisme est un rejeton tardif de l’« antifascisme » communiste, dispositif de propagande créé par des esprits totalitaires au milieu des années 1930. Et perversion première, qui s’opéra dès le milieu des années 1930, de l’antifascisme né de l’esprit antitotalitaire. Il ne faut en aucune manière confondre ce pseudo-antifascisme stalinien avec l’antifascisme démocratique, composante de l’antitotalitarisme, que ce dernier ait été développé par des penseurs libéraux, socialistes ou chrétiens. L’antifascisme démocratique se reconnaît à ce qu’il est inséparable d’un anticommunisme de principe. Le néo-antifascisme contemporain reconduit l’imposture du pseudo-antifascisme stalinien, tout en faisant surgir un nouveau système d’illusion. Car le pseudo-antifascisme du Komintern pouvait paraître se justifier par l’existence de régimes fascistes. Et il n’excluait pas l’apparition de partisans courageux. Le néo-antifascisme, quant à lui, fonctionne à vide : privé de ses références historiques, il est condamné à fabuler, à créer des fictions, à s’acharner sur des leurres. Ses utilisateurs se recrutent principalement chez les Tartuffe de la gauche bien-pensante et chez les fanatiques du gauchisme intransigeant. Son piètre destin est, à l’époque de sa décomposition, de ne plus servir qu’à diffamer et à calomnier. Dans l’un de ses derniers textes, François Furet remarquait non sans ironie :
La postérité s’étonnera sans doute que les démocraties aient inventé tant de fascismes et de menaces fascistes après que les fascismes ont été vaincus. C’est que, si la démocratie tient dans l’antifascisme, il lui faut vaincre un ennemi sans cesse renaissant.
L’antifascisme démocratique fut admirable, le pseudo-antifascisme stalinien effroyable, le néo-antifascisme est pitoyable. Une fois de plus, l’Histoire nous offre le spectacle de la répétition comique d’un épisode tragique. En l’absence de ses justifications historiques, un engagement héroïque est mimé d’une façon à la fois odieuse et burlesque. L’histoire de l’antifascisme et de ses avatars a commencé par une manipulation cynique et une grotesque perversion, elle se termine par une très involontaire bouffonnerie. Mais sur la scène grotesque où s’agitent visionnaires, faux dévots et sectaires, le vent qui souffle est celui de la haine, une haine que, chez certains, la bêtise ou le conformisme porte à son plus haut degré d’incandescence. De cette espèce de haine qui naît du ressentiment et de l’aveuglement. S’y ajoute parfois un désir frénétique de reconnaissance. Que ne ferait-on pour acquérir, à défaut d’estime de soi, une réputation enviable? Une réputation, par exemple, d’ « homme de gauche », « d’authentique antifasciste » ou « d’humaniste progressiste »? À travers toutes les figures qu’il est susceptible de prendre, le « sinistrisme » dégage une redoutable puissance d’intimidation. Péguy notait naguère : « On ne saura jamais ce que la peur de ne pas paraître suffisamment à gauche aura fait commettre de lâchetés à nos Français. »“
