Gras

Sans doute, la propagande hygiéno-scientiste de notre époque sera l’un des premiers objets d’étonnement des exégètes qui auront la délicate tâche, dans le futur, de se pencher sur notre civilisation effondrée. Que de papiers sur la mise en forme du corps! La sculpture de soi! La rénovation des artères! Partout la même soif de gonfler ses muscles, de se perdre dans sa vanité, de se palper les mollets comme le dernier des gamins. Quel enfantillage, mes amis! Et toutes ces simagrées se font dans le plus grand sérieux! Levée de la jambe! Levée latérale du bassin! Abdomen! Muscles, peau, nerfs, synapses, moelle… Tout y passe. Des femmes commencent même à crever dans les boucheries à botox. Mais ce n’est pas une victime de temps en temps qui risque d’y changer quoi que ce soit…

On a envie de dire à tout le monde de rentrer chez soi, de se calmer : la récréation est finie… Mais non! Il faut que ça continue! Que les dents grincent, que les femmes hurlent, que le gym roule à fond. Toute la machinerie au service des dingues du cardio, des fanatiques du gras trans, des fabulateurs de la balance… Combien de kilos? De grammes? Et votre facteur diète? Vite! Partez la machinerie! Et que ça se saute! Encore beaucoup de travail à faire, les filles! Surtout qu’il ne reste plus une once de gras à vous palper et sur lequel on pourrait encore bander. Non. Qu’il ne reste rien. Que l’épuration soit complète. Puisqu’il est question de se libérer, n’est-ce pas, de la tranche de gras qui vous sépare de la dévoration du squelette, du fantasme animal…

Ce qui ne laisse pas de fasciner, c’est cette insistance sur le management du corps, sur le corps comme pâte malléable… Je m’en suis moqué ailleurs : l’agitation gestionnaire des corps, qu’il s’agirait de garder en santé et en mouvement, correspond en réalité à une paralysie des esprits, à une stagnation générale de la pensée, dont l’époque ne saurait se remettre par un simple décret de la volonté. Les gens courent dans tous les sens pour retrouver ce qu’ils ont déjà perdu : la différenciation naturelle de soi. D’ailleurs, que remarque-t-on dans les grandes fêtes d’aujourd’hui, comme le Bal en blanc? Une course effrénée à la distinction par le corps (culturisme, stéroïdes et dopants), en même temps qu’une dissolution identitaire dans le bain épidémique de la foule…

La folie furieuse est tellement devenue commune que même le désir de rester chez soi, de ne pas voyager, de ne pas faire d’exercice, de ne pas faire de diète est de plus en plus assimilé à un comportement irrespectueux… Pour ne pas dire réac… Ça irrite les gens…

Je me souviens d’un voyage en Grèce que j’ai fait il y a plusieurs années, j’étais tombé sur deux Québécoises dans un petit hôtel d’Athènes. On se croise au début de la journée : jus d’orange, sourire, salutations, bavardage de courtoisie. Puis on se recroise une autre fois en fin de journée, et la discussion dégénère rapidement quand elles se rendent compte que je n’ai pas bougé de la journée, que je suis resté bien tranquillement assis à une table, à regarder les gens passer… Inacceptable! Ringard! Stupide! Outrageant! Faut sortir pour connaître le monde, mon pauvre vieux, tu peux pas rester dans ton coin comme ça! Qu’est-ce que t’attends pour t’ouvrir? Pour découvrir l’inconnu? Elles me disaient ça les connasses alors qu’elles ruisselaient d’une sueur pestilentielle, après avoir parcouru la ville dans tous les sens, interagi avec les “vrais Grecs”, là où ça se passe, dans les parcs, les magasins, les zoos… Elles étaient essoufflées pour dix, colère et fatigue à la fois, colère de voir un de leurs semblables qui n’avait pas couru toute la ville, ne s’était pas brûlé la peau au soleil, et fatigue d’avoir à parler de nouveau dans leur langue maternelle, pour tenir un discours articulé…

Pourquoi tout à coup je vous parle de ces deux touristes? Sans doute en raison de leur corps. Je me souviens parfaitement du corps de ces deux femmes : banal, musclé, bronzé… Bronzé vulgaire… On aurait dit deux lesbiennes, mais en vérité c’étaient deux étudiantes en médecine, enfin c’était délicat. Comment la fadeur de leur corps, je vous dis pas, était intimement liée à cette espèce de rage qu’elles mettaient à se fuir, à tendre vers un autre fantasmé, inexistant…

La beauté du corps est une bien étrange chose. Les sociologues parlent de contexte social ; les nutritionnistes, de protéines et de vitamines ; les chirurgiens, plus brutaux, parlent de gras à retrancher, d’organes à brocher… Personnellement, j’inviterais plutôt les femmes d’aujourd’hui à arrêter de bouger et de s’énerver, ça serait beaucoup plus agréable. Et surtout d’arrêter de vouloir sortir d’elles-mêmes, de se différencier à tout prix…

Le truc, mesdames, c’est d’arrêter de penser à exister. Contentez-vous de mettre une robe décente et de marcher doucement… Vous verrez, le corps va répondre… De nouveau les muscles se détendront, la peau respirera…

Le temps, le soleil, un zeste de conversation cultivée et un peu de vent feront le reste.