avril 2008


Chiens

Voici un autre épisode savoureux de la saga techno-progressiste : la Cour suprême a statué que les chiens renifleurs ne pouvaient fouiller n’importe qui, poussés par le seul “flair” de leur maître policier. Eh bien ! Après ça on viendra dire qu’on s’emmerde en régime techno-progressiste ! N’est-ce pas qu’on s’amuse ?

Dans les deux cas étudiés par la Cour, le suspect s’est avéré coupable de possession de drogue, après avoir été “piffé” par les chiens renifleurs. Et les deux accusés se retrouvent néanmoins dans une position de victimisation, grâce aux juges de la Cour suprême, qui ne reconnaissent pas l’instinct policier comme une prérogative acceptable : “La cour a statué que ‘l’impression qu’un individu se livre à une activité criminelle’ et la ’seule intuition du policier, basée sur son expérience’ ne suffisaient pas à entamer une fouille.

Autrement dit, les policiers ne peuvent plus travailler. Ils doivent impérativement se transformer en préposés à la gestion sociale ou en agent sociocommunautaire, et rester dépendants de la bonne volonté citoyenne pour faire leur travail. Pour le reste, c’est bel et bien fini : les véritables policiers sont menottés.

Dans le premier cas, un agent de la GRC repère un voyageur louche dans un terminal d’autobus de Calgary : il décide de lui poser quelques questions et lui demande d’ouvrir son sac. Le suspect refuse, en proie à la panique. L’agent revient avec un chien renifleur, qui confirme ses appréhensions : il y a bel et bien de la drogue à l’intérieur. De fait, la récolte ne fut pas mince : 17 onces de cocaïne.

Dans le deuxième cas étudié par la Cour, un directeur d’école secondaire lance une invitation aux policiers après avoir instauré une politique de tolérance zéro en matière de drogue. Les policiers débarquent avec des chiens renifleurs, tandis que les jeunes restent dans les classes. Dans le gymnase, le chien renifleur découvrira de la marijuana et des champignons magiques dans un sac à dos.

La justification de la Cour pour le deuxième cas ne manque pas de piquant, il faut l’avouer. Les magistrats écrivent : “Il n’y a aucun doute que les hommes et les femmes d’affaires ordinaires qui utilisent les transports en commun ou les ascenseurs des tours à bureaux seraient outrés si on laissait entendre que la police peut inspecter au hasard le contenu de leurs serviettes même en l’absence de soupçons raisonnables qu’un acte illégal est commis.

Premièrement, il est étonnant que des magistrats aussi sages mettent sur le même niveau des adultes et des enfants. Aux dernières nouvelles, les jeunes de l’école secondaire étaient à l’école secondaire pour être éduqués, ce qui n’est pas le cas des “hommes et des femmes d’affaires ordinaires” qui utilisent les transports en commun. Que les jeunes sentent que la police est du côté du directeur d’école ne me semble pas une mauvaise chose, surtout quand il s’agit de leur faire comprendre que la possession ou la consommation de drogue n’est pas sans conséquence dans la société.

Mais non. Il faut désormais se “mettre dans la peau des jeunes”. Attendez un instant, je crois que je vais pleurer. Ils font tellement pitié. A-t-on idée de brimer ainsi leurs droits fondamentaux ?

Si j’avais une formation en droit, j’intenterais un recours collectif au nom des chiens renifleurs pour discrimination. Ce serait magnifique. Je me ferais accompagner en cour par les deux charmants cabots ci-dessus, l’un à ma droite et l’autre à ma gauche. Et je commencerais ma plaidoirie en invoquant toute la galerie de chiens glorieux qui, au cours de l’Histoire, ont jalonné le long parcours de l’émancipation canine. Je présenterais comme discriminatoire le jugement de la Cour suprême puisqu’il heurterait le droit des chiens à exercer leur profession à égalité avec l’espèce humaine.

Que va-t-on faire de ces chiens renifleurs ? J’invite tous les lecteurs de L’Intelligence conséquente à écrire à leur député, à faire des méchouis, à harceler leurs voisins, à organiser des soupers spaghettis, tout le nécessaire enfin pour que la communauté appuie correctement nos compatriotes les chiens renifleurs.

Nos compatriotes et amis, oui. Car dans toute cette histoire vaudevillesque, parmi les juges et les éditorialistes, les chiens renifleurs sont probablement les seuls qui font la preuve d’un certain sens commun.

Pompiers

 

 

Blaisa


 

Blaisb

 

Il me semblait aussi qu’il y avait quelque chose dans l’air. Une poisse flottante. Un nuage existentiel. Une absence radicale d’humour. J’avais oublié que la plus récente brique de Marie-Claire Blais venait d’arriver en librairie.

Difficile de trouver plus anti-littéraire que Marie-Claire Blais. Ce regard brumeux et ésotérique… ce style “sans frontières”, si assommant, qui épouse le “fluide des drames humains”… Ces briques qui en appellent à plus d’Amnistie internationale, à plus de cris, à plus de chants, à plus d’hôpitaux : à plus de lyrisme. Tous ces enchevêtrements de “filiations maudites”, qui miment avec le plus parfait mauvais goût - et sur un mode onusien, de sucroît ! - le style de la grande tragédie…

Le féminisme serait parvenu à l’ère de la responsabilité créatrice et gouvernementale“, qu’est-ce que cela signifie, nom de Dieu ? Alors quoi ? On est censé se pâmer ? Quand Marie-Claire Blais parle de la “compassion, seul espoir au fond des ténèbres” et de “l’ère de l’intelligence des femmes“, elle évoque en effet le nouvel ordre mondial en train de se mettre en place, mais sans s’en moquer. Bien au contraire : elle statufie le nouveau pouvoir, elle en bave, elle n’en finit plus de l’appeler de tous ses voeux. Marie-Claire Blais et Louise Arbour, même combat. Voilà donc comment se conjugue la responsabilité “créatrice” et “gouvernementale”: quand “l’écrivaine” féministe se place aux côtés de la matrone onusienne pour le bien de l’humanité.

Pour le bien de l’humanité, c’est-à-dire pour la fin de toute littérature.

Elite

La drame de la quête de la souveraineté, au Québec, a été de coïncider avec le carnaval libertaire de mai 68. Que plusieurs apparatchiks de l’élite souverainiste aient eu un passé gauchisant et communiste n’est un secret pour personne. Tout le monde en rit désormais, y compris Gilles Duceppe, comme si ce passé ne constituait pas encore la trame principale de son action politique.

Radio-Canada a diffusé il y a plusieurs mois un documentaire sur la “révolte des cégeps” de la fin des années soixante. Il était stupéfiant de voir la complaisance des protagonistes de cette période, lorsqu’ils étaient interrogés sur leur propre parcours. Louise Harel, notamment, a probablement eu le témoignage le plus débilitant de tous : les yeux pétillant de puérilité enfantine, elle a dit ”je suis fière de moi”, alors que défilaient en arrière-plan les images de la jeune Louise Harel, qui, à vingt ans et des poussières, ressassait des clichés gauchisants qui n’avaient pourtant rien de bien glorieux. La souveraineté, pour ces jeunes gens qui devinrent plus tard des ténors de l’intelligentsia souverainiste, ne fut rien d’autre, apparemment, qu’un accessoire à l’aide duquel ils mirent en scène leur récit personnel d’émancipation. Un simple motif dans le décor, en somme. Louise Harel est une “jeune femme” qui a réussi dans la vie et qui espère que “d’autres jeunes filles” pourront s’inspirer de son exemple pour devenir aussi épanouies qu’elle. C’était tout ce qu’il y avait à tirer de cette période : la libération féministe de Louise Harel. Quant au seul récit qui importe, le récit historique et politique : rien à foutre.

Le rêve de la souveraineté et le rêve libertaire. Une guerre des rêves où l’un a été assujetti à l’autre. Devinez lequel ?

En fait, pour être plus précis, il faudrait plutôt dire qu’il y avait au départ une cohabitation ambigue de deux éléments hostiles : d’une part le projet de la souveraineté, né d’une trame historique complexe, patiemment mise à jour par le conservatisme nationaliste des années 20 et 30, et d’autre part le rêve libertaire. Un projet historique contre un rêve lyrique.

La défaite de la souveraineté s’est peut-être jouée là : quand elle a été usurpée par le lyrisme révolutionnaire des boomers de mai 68. Quand elle s’est transformée en rêve…

 

Info

Éditorial subtil de Mario Roy ce matin dans La Presse.

Pour reprendre l’analogie avec la culture, il n’est pas normal, pour une société qui se dit aussi scolarisée, que certains livres importants publiés ici par des essayistes d’ici ne dépassent pas les 500 exemplaires vendus. Ce n’est pas qu’une question de marché, mais également une question de culture.

Il y a quelque chose de pourri dans la culture québécoise (dans son sens élargi), une fracture qui révèle une anémie intellectuelle et morale d’une rare envergure. Les Québécois ne semblent plus intéressés à comprendre la réalité québécoise ; tout au plus consentent-ils à se comprendre comme un particularisme nord-américain, en transit quelque part sur la toile mondialiste des échanges culturels.

Si cette société ne ressent plus le besoin d’être informée dans sa propre référence, c’est qu’elle est déjà entrée en exil ; elle est donc prête à adopter un autre univers mental, culturel et politique que le sien. Dans un tel contexte d’effritement, le Québec se laissera progressivement entraîner par un joueur plus fort.

Les crétins québécophobes, qui bandent chaque matin en rêvant à l’Alberta ou à l’Ohio, haussent évidemment les épaules face à un tel constat. Ils rêvent déjà à une “Union américaine” sur tout le territoire nord-américain, où ils pourraient se déplacer partout en immigrés contractuels, délivrés enfin du fardeau québécois. Cette sous-race médiocre se retrouve pour l’essentiel chez les libertariens et les néo-libéraux.

Ce qui était hier encore le fait d’une minorité circonscrite à une frange marginale de la jeune petite bourgeoisie scolarisée, en pleine réaction face à l’héritage - par ailleurs problématique - de la Révolution tranquille,  est en voie de généralisation à toute la société.

Une nation peut certes survivre à la désaffection de quelques jeunes hommes dévorés par la honte du père. Mais elle ne peut certainement pas survivre à un exil intérieur de masse.

INM

Tiens, un nouveau partenariat de l’INM, cette fois avec Desjardins pour un programme “d’entreprenariat social”.

Site web : www.agoonchangelemonde.qc.ca (difficile de taper l’adresse sans pouffer de rire et manquer quelques caractères, mais essayez tout de même)

Communiqué CNW/Telbec : http://www.newswire.ca/fr/releases/archive/April2008/25/c9430.html

Extrait du communiqué : “La Caisse d’économie solidaire réaffirme sa position de chef de file parmi les quelque 536 caisses du Mouvement Desjardins en rendant compte du fruit de ses engagements sociaux, environnementaux et économiques dans un premier rapport de développement durable et solidaire. Ce premier rapport est soumis aux normes rigoureuses de la Global Reporting Initiative (GRI), un outil mis sur pied par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) afin d’évaluer les répercussions que les activités d’une entreprise ont sur ses employés, ses membres et sa communauté. La grille d’évaluation de la GRI permettra de suivre l’évolution des améliorations qui seront apportées progressivement au cours des prochaines années.

Certains s’étonneront sans doute que le PNUE ne s’occupe pas seulement de réchauffement climatique, mais également d’organisation du travail et d’équilibre psychologique des employés. Et pourtant. Un scientifique de ce programme n’a-t-il pas incité dernièrement la population mondiale à se convertir au végétarisme ? Ceux qui s’intéressent à l’environnement finissent toujours fatalement par s’intéresser pêle-mêle à toutes sortes de choses un peu bizarres… À l’urbanisme, à l’alimentation, à “l’égalité des hommes et des femmes”, etc.. Quand on croit que “tout est interrelié”, comme c’est le cas des environnementalistes, il est certain qu’on est davantage disposé à fouiller dans l’intimité des gens au premier prétexte venu, et à se colleter à tout sujet susceptible d’encadrer leur vie d’une manière ou d’une autre.

Transformer la société en écosystème, tel est le but des utopistes de l’INM et du PNUE. D’un point de vue idéologique, cette posture est d’une redoutable efficacité. Une fois l’écosystème (l’utopie) achevé, comment un humain digne de ce nom pourrait-il prétendre vouloir en enlever un morceau? Briser l’harmonie si enchanteresse de “l’écosystème” ? La moindre critique n’équivaudra-t-elle pas à une attaque contre cette oeuvre commune de l’humanité ? La moindre divergence d’opinion ne sera-t-elle pas vue comme un signe d’inhumanité ? De désaffection? De trahison de la grande cause solidaire ?

Ils auront tout détruit, même le printemps.

C’est ce que je me dis depuis une semaine, alors que Montréal bénéficie finalement des faveurs climatologiques propices à l’exhibition annuelle de son insignifiance. Cette période préfestivalière, où la plèbe montréalaise fait entendre son tonitruant désir d’inexistence, correspond non pas au printemps, mais à un hyperprintemps - hyperbole d’une réalité aujourd’hui morte.

Le printemps ! Quelle délicieuse saison elle fut jadis ! Quand les jeunes filles en fleurs foulaient les rues ; quand les hommes reprenaient goût à la courtoisie et à la conversation ; quand enfin le regard humain pouvait contempler sans hostilité, avec la calme assurance de la victoire acquise, la fonte des neiges. Le printemps, c’était le vin qui remplaçait la bière, l’humour qui supplantait la calomnie, la promesse d’avril qui désavouait les présages de mars… Le printemps…

Aujourd’hui c’est autre chose. Mais alors là tout-au-tre-cho-se ! L’homo humus de 2008 ne peut pas se contenter de goûter, avec un rire intérieur et une satisfaction discrète, l’arrivée du printemps. Il doit au contraire tout montrer de sa supposée joie, de son supposé enthousiasme et de sa supposée énergie. Il étouffait dans son 4 et demi, vous comprenez ! (Que tout le monde étouffe dans des appartements où ils vivent en célibataires n’est pas la moindre curiosité de notre époque.) Tout le monde dehors, allez hop ! Dans les rues ! Dans les quartiers “ambiance” ! Sur un “mode festif” - comme dirait le chef du SPVM ! Évidemment, dans ce cas-ci tout le monde dehors signifie tout le monde tout nu, on s’en doute bien. C’est plus fort que lui, l’homo humus doit absolument brûler lors du sacre du printemps tout ce qui lui restait de vêtement et de dignité. Ces gens-là ne peuvent plus se retenir. La remarque étonnera mes ennemis, qui croieront peut-être à un relâchement de ma misogynie (alors qu’il ne s’agit en vérité que d’une aggravation accélérée de ma misanthropie…), mais quand je dis “ces gens-là” j’inclus les hommes comme les femmes. Car les hommes métrosexualisés ont rejoint les femmes en ce domaine depuis un certain temps, j’ai pu amplement m’en rendre compte lors de mes incursions au coeur de l’enfer hyperprintanier. Eux aussi veulent se montrer, friqué ou à poil.

Qu’il soit d’allure proxénète ou proprette yuppie, l’homo humus dégage cette furieuse envie de se démarquer qui relevait autrefois de la juridication de la minette. J’exagère ? Bien sûr ! Comme d’habitude ! Allez, lecteurs, ouvrez donc les yeux, avant de vous abandonner au réflexe consacré : “Bergeron exagère” ! Toujours la même rengaine ! La même musique d’ascenseur pour noyer la mélodie de la vérité ! C’est pourtant très simple. Remarquez bien avec quelle attention l’homo humus marche dans la rue… Le voyez-vous, il est là tout au coin, Sainte-Catherine / McGill College… Il fait semblant de déambuler sur un tapis rouge… Le tapis rouge du showbiz citoyen… Il s’approche d’une boutique, dont les vitrines éclatantes renvoient habilement le reflef des piétons… Ne voyez-vous pas, si vous prenez la peine de le regarder de profil, que l’homo humus s’apprête à utiliser la vitrine comme miroir ? Ah ! Ce regard oblique sur la vitrine des magasins pour se reluquer dans une pose dégagée, n’est-ce pas phénoménal ? Exactement comme le ferait une femme ! Inutile donc de se laisser aveugler par cette virilité tapageuse de fils à maman monoparentale. Ces gamins se gonflent les muscles au gym pour la coquetterie de la chose. Le tape-à-l’oeil. Pour se regarder sous tous les angles avant de sortir en boîte. Des crétins…

À l’opposé du modèle “proxénète”, le yuppie propret semble avoir adopté en cette saison hyperprintanière la chemise rose comme uniforme incontesté. Il y a partout de ces hommes dans le centre-ville et le Vieux-Montréal habillés de chemises roses, gen-Xers et boomers confondus, et qui sont engagés dans la même conquête du rose… Mystérieux attrait, si vous voulez mon avis… Jamais vraiment compris cette histoire… Tout ça pour dire que l’homo humus parade ces jours-ci en rose, de préférence avec une chevelure très soignée, parfois en “crête de coq” (pour la dérision)… Le souci de compétition est à ce point aiguisé que j’ai cru percevoir, en cet hyperprintemps, et pour la première fois de mon existence, des regards maniaco-vestimentaires chez certains de mon congénères masculins. Des hommes très proprets, très chemise rose avec cravate rose ceinture fashion et chaussures pointues, m’ont regardé à quelques reprises comme l’aurait fait une femme qui descend en flammes d’un seul regard une rivale, en m’examinant les vêtements (qui n’avaient pourtant rien de rose, rassurez-vous)… Rien à voir avec la bonne vieille haine inexplicable de deux types qui ne s’aiment pas la face, non ! Pas de regard western, de pistolets en attente, de soleil plombé : rien de tout cela ! Bien au contraire, ces hommes se comportaient littéralement comme des femmes… Avec un souci exacerbé de l’apparence et de la compétition vestimentaire…

L’hyperprintemps est une hypermanie. Dans la rue, les gens parlent fort pour rien, pour le seul sentiment de se sentir exister sur un mode hyperprintanier ; ils donnent, donnent et donnent encore aux itinérants, aux toxicomanes et aux “musiciens” ambulants, avec un sourire élargi de béatitude ; ils ont cet air insupportable de lecteurs de Paulo Coehlo, bien dans leur peau (malgré la quinzaine d’antidépresseurs qu’ils ont dans le corps) et heureux plus que jamais. Et ils s’imposent les uns les autres cette agression narcissique, donnant à l’observateur en retrait le spectacle d’une troupe de burlesque qui aurait oublié ses répliques… Le spectacle est quotidien, en ce qui me concerne… La Comédie déborde de partout, et je ne sais plus du tout où donner de la tête… Sachez bien que L’Intelligence conséquente quadruplerait sa production si seulement son auteur avait davantage de temps libre… Ça n’arrête pas ! Les personnages sont partout ! Regardez, lecteurs ! À qui adressez-vous cet air interloqué qui vous interdit tous les délices de l’observation ? Pourquoi se gêner à ce point ? Vous avez besoin d’un guide ? Regardez-moi cette dame là-bas, sur le trottoir, qui marche elle aussi sur le tapis rouge du showbiz citoyen… Avec ce je ne sais quoi de faux dans la démarche, un peu comme si une paysanne avait décidé de marcher comme une noble, sauf qu’en l’occurence il s’agit d’une adjointe administrative s’improvisant mannequin… Vous avez vu son sac à mains ? L’inscription qui y figure ? Il s’agit d’une citation de Leonard de Vinci : “Ce qui fait la noblesse d’une chose, c’est son éternité“. Notre star citoyenne porte ce sac à mains comme un étendard, où elle a empilé ses pinceaux à elle : mascara, rouge à lèvres, poudre… Ce n’est pas de la Comédie, ça ? De la Comédie en or ? Nom de Dieu !

Et que dire de ce couple de boomers en pantalons de toile qui, à 8h50 dans le métro, ont arrêté - sous mes propres yeux ! - une jeune femme thaïlandaise pour s’informer de sa nationalité d’origine ? Deux boomers “Québécois de souche” pluralistes, ouverts sur le monde (on ne rigole pas !), qui visitaient le musée des ethnies… Cela dit, la Thaïlandaise ne semblait pas du tout effarouchée que ces deux inconnus s’informent de sa nationalité, elle semblait même plutôt flattée… Ça lui donnait un supplément d’existence… Pourquoi s’énerver en blâmant un côté plutôt que l’autre ? Les deux sont parfaitement décadents. Les deux se tiennent par la main et visitent le même musée des différences évanouies, participent à la même fête de propagande du multiculturalisme d’État. La dame avait parié que la jeune femme était Thaïlandaise, l’homme penchant plutôt du côté de l’hypothèse chinoise… C’était la femme qui avait raison. Le couple et la Thaïlandaise se sont laissés ensuite dans la bonne humeur, tout contents d’avoir échangé dans la novlangue du régime.

Comédie ! Comédie partout ! Comédie chez ce violoniste pourri qui joue des valses mielleuses à la place d’Armes ! Qui en rajoute à chaque nouvelle fournée de touristes ! Avec son air grave et solennel (alors qu’il n’est qu’alcoolique) ! Et les gens d’affluer pour jeter leur dollar dans le chapeau de la bohème… Foutaise, re-re-foutaise !… Comédie dans cette ruée dans les magasins en période hyperprintanière ! Comédie dans ces centres commerciaux où j’ai dû rebrousser chemin, tant m’a paru effrayante la possession des homos humus sur place, qui se promenaient à gauche et à droite comme des damnés. En pleine convulsion. Musique terrible, saccadée, techno-beat de fond d’hypertaverne…

Dérangé dans mes habitudes suite à la fermeture du magasin où j’allais depuis quatre ans pour me chausser, j’ai dû entrer dans un Aldo du centre Eaton… Mal m’en pris… Je n’y suis pas resté plus d’une minute… Une seule minute pile poil ! Intenable ! Phy-si-que-ment intenable ! À la seconde où j’ai mis le pied dans le périmètre “Aldo”, j’ai été assailli par la poitrine rebondie d’une minette de dix-sept ans… Bing, bong, bing, bong. Ça se promenait lousse là-dessous, mes amis ! Sous un tissu transparent, de surcroît !… Et comme si de rien n’était… Comme si elle ne se promenait pas dévêtue au milieu de tous… Je dis que j’ai été assailli mais au fond je n’étais pas personnellement visé par l’agression : sa poitrine avait une visée moins individuelle que collective. La poitrine d’un robot complètement dépourvu d’identité, en somme… Car la particularité de ces poitrines soft porn, lesquelles sont reproductibles à des millions d’exemplaires, c’est d’être objectivement jolies mais subjectivement banales… Le désir que l’on peut éprouver pour de pareilles hyperpoitrines tient certes encore de la libido, mais d’une libido en quelque sorte néantisée, aux limites de la publicité programmatique…

Trop de narcissisme, trop de possédés, trop de charlatanisme, trop de regards haineux. Tout ça risque de mal finir. Car après l’hyperprintemps, ce sera quoi ? L’été, bien entendu. Dont on sait qu’il n’est plus l’été depuis longtemps, mais une série ininterrompue d’hyperfestivals odieux qui tiennent la ville en otage durant les mois les plus précieux de l’année. Pourra-t-on seulement espérer échapper à l’hypermanie les autres mois de l’année ?  Spectra a déjà annoncé un partenariat avec le Vieux Port de Montréal pour développer le créneau hivernal : carnavals, danses, DJs, hauts parleurs, raves en plein air… La transe hypermaniaque risque donc de continuer sur bientôt douze mois…

Les effets de cette hypermanie des saisons sont innombrables, ne serait-ce que sur la physionomie de l’homo humus. N’avez-vous pas remarqué à quel point les gens ont changé physiquement ? Ils sont de plus en plus laids, et je le dis sans méchanceté - c’est un constat froid, une vérité objective. La physionomie des gens accuse la torpeur ambiante, l’hyperdémence de la nouvelle religion indifférenciatrice… Le nouveau conformisme des corps tient de la transformation robotique des esprits, et non de je ne sais quelle ascèse secrète… Tout cette chair pendante, ces facelifts ratés, ces regards éteints, cette peau sèche et sans éclat, ne sont-ils pas autant de signes de défaites individuelles d’un fantasme collectivement entretenu ? J’ai l’impression de croiser chaque jour des psychotiques à qui on a passé des années à raconter des bobards, et qui feraient tout pour ne pas accepter la réalité, la dramatique réalité de leur échec… Comme dans : “la-fu-sion-a-vec-vo-tre-ima-ge-FANTASMÉE-n’au-ra-pas-lieu

Personne forcément ne veut payer le prix de la démystification critique… Toute cette foule déçue, vous n’y pensez pas ! Une foule qui s’attendait à bien autre chose ! Elle qui fut si excitée, si habilement stimulée, elle se laisserait tomber de cette hauteur sans rien dire ? Broyée dans la machine à fantasmes de l’absolue modernité ?

JAMAIS ! Plutôt l’hypermanie pour l’éternité qu’une parcelle de vérité qui fait mal.

Payette

Si l’autorité de l’État, qui a le monopole de la violence symbolique sur le territoire, est disqualifiée en tant qu’instrument de dissuasion et de violence nécessaire, ce qu’on appelait jadis “l’ordre public” n’existe tout simplement plus.

Lise Payette suggère que les caméras de télé excitent les partisans, et que ce sont ces caméras qui sont la vraie raison des débordements. Fort bien. Et le printemps? Les soirées de plus en plus en chaudes? L’ivresse de la meute? Le goût de la destruction? L’alcool qui coule dans les veines des fans? On n’en finirait pas d’aligner les raisons.

Beaucoup de facteurs peuvent agiter les êtres. C’est pourquoi la police existe : pour contenir l’agitation et réprimer ceux qui outrepassent les limites imposées par la loi. Autrement dit, ce n’est pas la foule qui dicte la loi. C’est la société à travers ses institutions.

Aux dernières nouvelles, la police n’était-elle pas l’une de ces institutions?

Je sais que ce raisonnement fatigue par sa netteté, tant il est élémentaire. Mais apparemment, nous n’avons pas d’autre choix. Nos apparatchiks techno-progressistes sont devenus complètement étrangers aux préceptes de base de la démocratie libérale.

Leur niaiserie commune dénature chaque jour un peu plus ce régime politique au profit du nouveau régime qui se consolide sous nos yeux. Plus le temps avancera, plus nous aurons l’impression - à travers des crises ponctuelles autour de la police, de l’enseignement, de la justice, de l’État - que la démocratie libérale figure une toute autre époque que celle où nous vivons.

Ethique

Dans Le Devoir de ce matin, excellent texte de Mathieu Bock-Côté sur le vidéo de propagande récemment publié sur le site du MELS pour le monstrueux cours ”Éthique et culture religieuse”.

Le caractère totalitaire du MELS tient en effet à son désir de reconfigurer à la lettre les dispositions cognitives des jeunes pour les rendre étrangers à toute forme de jugement critique. Sous prétexte d’éliminer la discrimination et l’exclusion, on élimine dans les faits, dans les cervelles des jeunes, la faculté même de discriminer et d’exclure - ce qui les rend inaptes à procéder à une sélection ou à un filtrage de la réalité. Ils sont condamnés, pour ainsi dire, à rester toute leur vie au stade foetal de la pensée.

Les jeunes actuellement sous le joug du MELS sont des cobayes dans un Laboratoire où la possibilité même de la connaissance est éliminée.

À l’ère des “compétences” et de “l’ouverture face à la mondialisation”, on ne forme plus guère que des techniciens du pluralisme, formés pour être “flexibles”, “tolérants” et “ouverts”. Des idiots utiles en somme, rompus à la “gestion de conflits”, que le régime pourra déplacer d’un point à l’autre du territoire selon ses besoins.

Le but de la rééducation techno-progressiste est la “désin-formation”, alors que celui de l’éducation était la “formation”. Déconstruction plutôt que construction. Dialogue plutôt que discussion. Extériorité transparente plutôt qu’intériorité critique.

Le monde nouveau est à nos portes.

Eh bien ça y est : Bernard Bigras, député du Bloc québécois, est désormais certifié “Carbone zéro”. Selon le communiqué émis par Arbres Canada (!), “M. Bigras s’est engagé à planter 77 arbres dans sa circonscription”, ce qui lui permettra, nous dit-on, ”d’effacer son empreinte carbonique d’ici 20 ans.”

Bernard Bigras : “Je conduis un véhicule hybride depuis déjà plusieurs années et bien sûr nous recyclons, autant à la maison qu’à notre bureau de comté, mais je cherchais le moyen d’en faire plus… Je suis donc très heureux de participer au programme Compagnies et Organisations Carbone Zéro de l’organisme Arbres Canada. Nous enjoliverons le quartier tout en aidant l’environnement!

* * *

BERNARD BIGRAS INAUGURE LE PROGRAMME “DOUBLE INTERLIGNE ZÉRO”

(publié dans L’Intelligence conséquente, 22 avril 2028)

Montréal, Destination Québec, planète Terre - Le député de la circonscription Jacques-Languirand/Rosemont-Grande patrie, M. Bernard Bigras, a annoncé aujourd’hui son intention d’aller de l’avant avec le nouveau projet de loi “Double Interligne Zéro”. “Je conduis une trottinette à propulsion aquatique depuis plusieurs années, explique-t-il, et bien sûr nous recyclons la luminosité cathodique de nos écrans autant à la maison qu’au bureau de comté, mais je cherchais un moyen d’en faire plus…

Rappelons que le programme “Double Interligne zéro” est une nouvelle initiative du député Bigras, qui  fait équipe plus que jamais dans cette aventure avec la cheffe en chef de son parti, Laure Waridel. L’ambitieux projet de loi, qui promet d’occuper pour plusieurs années les gestionnaires de l’État, entend systématiser - à l’échelle de toute l’Administration publique fédérale - la réutilisation des pages imprimées en double interligne afin de regagner un espace depuis trop longtemps gaspillé. “Cela s’inscrit parfaitement dans le cadre de notre politique nationale de développement durable : l’espacement d’un centimètre entre les deux lignes d’un double interligne doit être utilisé plus écologiquement“, renchérit M. Bigras.

Le nouveau programme exigera des fonctionnaires une fouille complète de leurs classeurs pour retrouver tous les documents inutiles imprimés en double interligne, et susceptibles de servir à nouveau. ”On est conscient que certains de ces documents ont été réutilisés une première fois, par exemple sur le recto ou le verso, et que ça commence à faire beaucoup de contenus différents sur une même feuille. Mais on demande aux gens de faire un effort“, dit-il. Quant à l’impression de documents futurs en double interligne, elle sera désormais proscrite et impossible sur le système informatique de l’Administration. “Idéalement, on aimerait étendre cette interdiction à tout le secteur privé, mais on n’en est pas encore là…“, ajoute M. Bigras, rêveur.

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, cette annonce n’a pas provoqué de remous dans les rangs du Syndicat de la fonction publique. “Bien sûr, affirme le président Yves Gingras, il faudra reconfigurer toutes les imprimantes et logiciels de l’Administration pour rendre possible l’impression entre les lignes de pages déjà imprimées“. Le président reconnaît la complexité de la tâche, mais assure que son Syndicat est prêt à relever le défi. “Nous sommes un Syndicat du XXIe siècle et soucieux d’innovation“, tranche-t-il.

Questionné à savoir si un tel chambardement technique ne risquait pas de compliquer la lisibilité de documents gouvernementaux par ailleurs déjà illisibles, entraînant parfois la superposition involontaire de deux contenus sémantiquement incompatibles, M. Gingras a dit ne pas comprendre la question. “L’important pour nous, rétorque-t-il, c’est le développement durable et l’invention de solutions porteuses, ce n’est pas de regarder en arrière. Le double interligne en 2028, c’est inadmissible.

On dit que le programme “Double Interligne Zéro”, s’il devait trouver sa pleine vitesse de croisière, effacerait théoriquement, au bout de vingt ans, l’abattage des quelques quinze forêts de 100 hectares chacune qu’aura exigé la documentation technocratique reliée à sa mise en place initiale par l’Administration.

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