Ils auront tout détruit, même le printemps.
C’est ce que je me dis depuis une semaine, alors que Montréal bénéficie finalement des faveurs climatologiques propices à l’exhibition annuelle de son insignifiance. Cette période préfestivalière, où la plèbe montréalaise fait entendre son tonitruant désir d’inexistence, correspond non pas au printemps, mais à un hyperprintemps - hyperbole d’une réalité aujourd’hui morte.
Le printemps ! Quelle délicieuse saison elle fut jadis ! Quand les jeunes filles en fleurs foulaient les rues ; quand les hommes reprenaient goût à la courtoisie et à la conversation ; quand enfin le regard humain pouvait contempler sans hostilité, avec la calme assurance de la victoire acquise, la fonte des neiges. Le printemps, c’était le vin qui remplaçait la bière, l’humour qui supplantait la calomnie, la promesse d’avril qui désavouait les présages de mars… Le printemps…
Aujourd’hui c’est autre chose. Mais alors là tout-au-tre-cho-se ! L’homo humus de 2008 ne peut pas se contenter de goûter, avec un rire intérieur et une satisfaction discrète, l’arrivée du printemps. Il doit au contraire tout montrer de sa supposée joie, de son supposé enthousiasme et de sa supposée énergie. Il étouffait dans son 4 et demi, vous comprenez ! (Que tout le monde étouffe dans des appartements où ils vivent en célibataires n’est pas la moindre curiosité de notre époque.) Tout le monde dehors, allez hop ! Dans les rues ! Dans les quartiers “ambiance” ! Sur un “mode festif” - comme dirait le chef du SPVM ! Évidemment, dans ce cas-ci tout le monde dehors signifie tout le monde tout nu, on s’en doute bien. C’est plus fort que lui, l’homo humus doit absolument brûler lors du sacre du printemps tout ce qui lui restait de vêtement et de dignité. Ces gens-là ne peuvent plus se retenir. La remarque étonnera mes ennemis, qui croieront peut-être à un relâchement de ma misogynie (alors qu’il ne s’agit en vérité que d’une aggravation accélérée de ma misanthropie…), mais quand je dis “ces gens-là” j’inclus les hommes comme les femmes. Car les hommes métrosexualisés ont rejoint les femmes en ce domaine depuis un certain temps, j’ai pu amplement m’en rendre compte lors de mes incursions au coeur de l’enfer hyperprintanier. Eux aussi veulent se montrer, friqué ou à poil.
Qu’il soit d’allure proxénète ou proprette yuppie, l’homo humus dégage cette furieuse envie de se démarquer qui relevait autrefois de la juridication de la minette. J’exagère ? Bien sûr ! Comme d’habitude ! Allez, lecteurs, ouvrez donc les yeux, avant de vous abandonner au réflexe consacré : “Bergeron exagère” ! Toujours la même rengaine ! La même musique d’ascenseur pour noyer la mélodie de la vérité ! C’est pourtant très simple. Remarquez bien avec quelle attention l’homo humus marche dans la rue… Le voyez-vous, il est là tout au coin, Sainte-Catherine / McGill College… Il fait semblant de déambuler sur un tapis rouge… Le tapis rouge du showbiz citoyen… Il s’approche d’une boutique, dont les vitrines éclatantes renvoient habilement le reflef des piétons… Ne voyez-vous pas, si vous prenez la peine de le regarder de profil, que l’homo humus s’apprête à utiliser la vitrine comme miroir ? Ah ! Ce regard oblique sur la vitrine des magasins pour se reluquer dans une pose dégagée, n’est-ce pas phénoménal ? Exactement comme le ferait une femme ! Inutile donc de se laisser aveugler par cette virilité tapageuse de fils à maman monoparentale. Ces gamins se gonflent les muscles au gym pour la coquetterie de la chose. Le tape-à-l’oeil. Pour se regarder sous tous les angles avant de sortir en boîte. Des crétins…
À l’opposé du modèle “proxénète”, le yuppie propret semble avoir adopté en cette saison hyperprintanière la chemise rose comme uniforme incontesté. Il y a partout de ces hommes dans le centre-ville et le Vieux-Montréal habillés de chemises roses, gen-Xers et boomers confondus, et qui sont engagés dans la même conquête du rose… Mystérieux attrait, si vous voulez mon avis… Jamais vraiment compris cette histoire… Tout ça pour dire que l’homo humus parade ces jours-ci en rose, de préférence avec une chevelure très soignée, parfois en “crête de coq” (pour la dérision)… Le souci de compétition est à ce point aiguisé que j’ai cru percevoir, en cet hyperprintemps, et pour la première fois de mon existence, des regards maniaco-vestimentaires chez certains de mon congénères masculins. Des hommes très proprets, très chemise rose avec cravate rose ceinture fashion et chaussures pointues, m’ont regardé à quelques reprises comme l’aurait fait une femme qui descend en flammes d’un seul regard une rivale, en m’examinant les vêtements (qui n’avaient pourtant rien de rose, rassurez-vous)… Rien à voir avec la bonne vieille haine inexplicable de deux types qui ne s’aiment pas la face, non ! Pas de regard western, de pistolets en attente, de soleil plombé : rien de tout cela ! Bien au contraire, ces hommes se comportaient littéralement comme des femmes… Avec un souci exacerbé de l’apparence et de la compétition vestimentaire…
L’hyperprintemps est une hypermanie. Dans la rue, les gens parlent fort pour rien, pour le seul sentiment de se sentir exister sur un mode hyperprintanier ; ils donnent, donnent et donnent encore aux itinérants, aux toxicomanes et aux “musiciens” ambulants, avec un sourire élargi de béatitude ; ils ont cet air insupportable de lecteurs de Paulo Coehlo, bien dans leur peau (malgré la quinzaine d’antidépresseurs qu’ils ont dans le corps) et heureux plus que jamais. Et ils s’imposent les uns les autres cette agression narcissique, donnant à l’observateur en retrait le spectacle d’une troupe de burlesque qui aurait oublié ses répliques… Le spectacle est quotidien, en ce qui me concerne… La Comédie déborde de partout, et je ne sais plus du tout où donner de la tête… Sachez bien que L’Intelligence conséquente quadruplerait sa production si seulement son auteur avait davantage de temps libre… Ça n’arrête pas ! Les personnages sont partout ! Regardez, lecteurs ! À qui adressez-vous cet air interloqué qui vous interdit tous les délices de l’observation ? Pourquoi se gêner à ce point ? Vous avez besoin d’un guide ? Regardez-moi cette dame là-bas, sur le trottoir, qui marche elle aussi sur le tapis rouge du showbiz citoyen… Avec ce je ne sais quoi de faux dans la démarche, un peu comme si une paysanne avait décidé de marcher comme une noble, sauf qu’en l’occurence il s’agit d’une adjointe administrative s’improvisant mannequin… Vous avez vu son sac à mains ? L’inscription qui y figure ? Il s’agit d’une citation de Leonard de Vinci : “Ce qui fait la noblesse d’une chose, c’est son éternité“. Notre star citoyenne porte ce sac à mains comme un étendard, où elle a empilé ses pinceaux à elle : mascara, rouge à lèvres, poudre… Ce n’est pas de la Comédie, ça ? De la Comédie en or ? Nom de Dieu !
Et que dire de ce couple de boomers en pantalons de toile qui, à 8h50 dans le métro, ont arrêté - sous mes propres yeux ! - une jeune femme thaïlandaise pour s’informer de sa nationalité d’origine ? Deux boomers “Québécois de souche” pluralistes, ouverts sur le monde (on ne rigole pas !), qui visitaient le musée des ethnies… Cela dit, la Thaïlandaise ne semblait pas du tout effarouchée que ces deux inconnus s’informent de sa nationalité, elle semblait même plutôt flattée… Ça lui donnait un supplément d’existence… Pourquoi s’énerver en blâmant un côté plutôt que l’autre ? Les deux sont parfaitement décadents. Les deux se tiennent par la main et visitent le même musée des différences évanouies, participent à la même fête de propagande du multiculturalisme d’État. La dame avait parié que la jeune femme était Thaïlandaise, l’homme penchant plutôt du côté de l’hypothèse chinoise… C’était la femme qui avait raison. Le couple et la Thaïlandaise se sont laissés ensuite dans la bonne humeur, tout contents d’avoir échangé dans la novlangue du régime.
Comédie ! Comédie partout ! Comédie chez ce violoniste pourri qui joue des valses mielleuses à la place d’Armes ! Qui en rajoute à chaque nouvelle fournée de touristes ! Avec son air grave et solennel (alors qu’il n’est qu’alcoolique) ! Et les gens d’affluer pour jeter leur dollar dans le chapeau de la bohème… Foutaise, re-re-foutaise !… Comédie dans cette ruée dans les magasins en période hyperprintanière ! Comédie dans ces centres commerciaux où j’ai dû rebrousser chemin, tant m’a paru effrayante la possession des homos humus sur place, qui se promenaient à gauche et à droite comme des damnés. En pleine convulsion. Musique terrible, saccadée, techno-beat de fond d’hypertaverne…
Dérangé dans mes habitudes suite à la fermeture du magasin où j’allais depuis quatre ans pour me chausser, j’ai dû entrer dans un Aldo du centre Eaton… Mal m’en pris… Je n’y suis pas resté plus d’une minute… Une seule minute pile poil ! Intenable ! Phy-si-que-ment intenable ! À la seconde où j’ai mis le pied dans le périmètre “Aldo”, j’ai été assailli par la poitrine rebondie d’une minette de dix-sept ans… Bing, bong, bing, bong. Ça se promenait lousse là-dessous, mes amis ! Sous un tissu transparent, de surcroît !… Et comme si de rien n’était… Comme si elle ne se promenait pas dévêtue au milieu de tous… Je dis que j’ai été assailli mais au fond je n’étais pas personnellement visé par l’agression : sa poitrine avait une visée moins individuelle que collective. La poitrine d’un robot complètement dépourvu d’identité, en somme… Car la particularité de ces poitrines soft porn, lesquelles sont reproductibles à des millions d’exemplaires, c’est d’être objectivement jolies mais subjectivement banales… Le désir que l’on peut éprouver pour de pareilles hyperpoitrines tient certes encore de la libido, mais d’une libido en quelque sorte néantisée, aux limites de la publicité programmatique…
Trop de narcissisme, trop de possédés, trop de charlatanisme, trop de regards haineux. Tout ça risque de mal finir. Car après l’hyperprintemps, ce sera quoi ? L’été, bien entendu. Dont on sait qu’il n’est plus l’été depuis longtemps, mais une série ininterrompue d’hyperfestivals odieux qui tiennent la ville en otage durant les mois les plus précieux de l’année. Pourra-t-on seulement espérer échapper à l’hypermanie les autres mois de l’année ? Spectra a déjà annoncé un partenariat avec le Vieux Port de Montréal pour développer le créneau hivernal : carnavals, danses, DJs, hauts parleurs, raves en plein air… La transe hypermaniaque risque donc de continuer sur bientôt douze mois…
Les effets de cette hypermanie des saisons sont innombrables, ne serait-ce que sur la physionomie de l’homo humus. N’avez-vous pas remarqué à quel point les gens ont changé physiquement ? Ils sont de plus en plus laids, et je le dis sans méchanceté - c’est un constat froid, une vérité objective. La physionomie des gens accuse la torpeur ambiante, l’hyperdémence de la nouvelle religion indifférenciatrice… Le nouveau conformisme des corps tient de la transformation robotique des esprits, et non de je ne sais quelle ascèse secrète… Tout cette chair pendante, ces facelifts ratés, ces regards éteints, cette peau sèche et sans éclat, ne sont-ils pas autant de signes de défaites individuelles d’un fantasme collectivement entretenu ? J’ai l’impression de croiser chaque jour des psychotiques à qui on a passé des années à raconter des bobards, et qui feraient tout pour ne pas accepter la réalité, la dramatique réalité de leur échec… Comme dans : “la-fu-sion-a-vec-vo-tre-ima-ge-FANTASMÉE-n’au-ra-pas-lieu“…
Personne forcément ne veut payer le prix de la démystification critique… Toute cette foule déçue, vous n’y pensez pas ! Une foule qui s’attendait à bien autre chose ! Elle qui fut si excitée, si habilement stimulée, elle se laisserait tomber de cette hauteur sans rien dire ? Broyée dans la machine à fantasmes de l’absolue modernité ?
JAMAIS ! Plutôt l’hypermanie pour l’éternité qu’une parcelle de vérité qui fait mal.