La poursuite de l’objectif proprement communiste de l’égalité de fait, à travers une social-démocratie version hard renouvelée de fond en comble par le langage techno-progressiste (où se rencontrent l’idéologie managériale et les bons sentiments), ne semble pas piquer la curiosité de qui que ce soit au Québec, du moins si je me fie aux commentaires dans les médias ou les revues intellectuelles.

La Presse donnait pourtant une nouvelle matière à étonnement dans ses articles d’hier sur “l’intégration sauvage des handicapés” dans les classes ordinaires. “La Fédération des syndicats de l’enseignement, est-il écrit, réclame l’adoption d’une série de balises pour mettre fin à ce qu’elle considère être l’intégration “sauvage” des enfants handicapés ou en difficulté en classe régulière. Une intégration de plus en plus massive, qui épuise les profs et met en péril les apprentissages, tant des élèves intégrés que des autres.” Raisonnement qui laisse présager un certain bon sens, mais rendu dans un style si abscons et managérial que l’on est nullement surpris de lire plus loin, de la part de la présidente du syndicat : “Au sein de la société, il y a 10 ou 12% de personnes en difficulté. Dans la classe, on devrait avoir la même norme.” En régime techno-progressiste, on ne critique la technocratie que pour mieux y retourner. On se désole du chaos que pour ensuite réclamer une représentativité égalitaire au sein même du chaos, sans voir que c’est ce souci égalitariste impénitent qui est à la source du problème. De tout le problème.

Une partie de ce désordre viendrait d’ailleurs des parents des handicapés, qui exigeraient que leur enfant soit “intégré” à une classe régulière. La journaliste de La Presse écrit : “Il s’agit d’ailleurs d’un droit inscrit dans la Loi sur l’instruction publique, qui stipule cependant que l’intégration ne doit pas constituer une “contrainte excessive” ou porter atteinte aux droits des autres élèves.” Un droit? Ce n’est pas tout à fait exact. L’art. 235 de la Loi sur l’instruction publique affirme que les modalités de l’intégration des élèves handicapés sont à la discrétion de la commission scolaire, en collaboration avec tel ou tel comité consultatif, mais nulle part il est indiqué que les parents auraient un droit décisionnel.

Inutile de se tourner, comme le syndicat, vers la travailleuse sociale Michelle Courchesne pour y voir un peu plus clair. A-t-on vraiment besoin d’un autre “plan d’action”? (Selon La Presse, le nouveau “plan d’action” serait imminent.) La nature du problème est beaucoup plus simple et carrée que ce que les technocrates “experts” voudront jamais nous faire croire. Si les commissions scolaires ne veulent plus exclure les handicapés des classes régulières, c’est tout simplement parce qu’elles sont désormais incapables de discriminer qui que ce soit. De la même manière, elles sont inaptes à établir des moyennes de groupe dans les bulletins pour départager les élèves médiocres des élèves brillants. La hantise d’être discriminatoire, au-delà des bons sentiments habituels, commence ainsi à faire sentir ses effets inhibiteurs et paralysants dans les plus hautes instances institutionnelles.

Dans “mon temps” (qui était un temps où personne n’aurait songé à discuter les moyennes de groupe), les handicapés étaient cantonnés dans une classe à part, bénéficiant des services d’une poignée d’enseignants spécialisés. Toutes les classes régulières étaient composées à 100% d’élèves réguliers. S’il arrivait qu’un élève était trop faible, il était recalé ; et s’il était trop fort, il passait immédiatement au niveau suivant.

Il n’y avait pas “d’intégration sauvage”, parce que la maladie de l’égalité de fait ne s’était pas encore emparé de tous les esprits. Le noble principe de l’égalité formelle était respecté, par l’accès à l’enseignement public d’une partie tout particulièrement défavorisée de la population, et tout le monde, y compris les handicapés, ne s’en portait que mieux. Personne n’aurait songé à leur faire croire qu’ils étaient pareils aux autres, et personne ne songeait que cet oubli de “rééducation” attaquait leurs droits fondamentaux ou leur dignité.

Ce fut à cette condition d’ailleurs qu’une certaine affection en était venue à s’établir entre les handicapés de l’école et les élèves réguliers - des élèves pourtant à un âge (12-14 ans) où la méchanceté est le plus souvent la règle.

Je me souviens à ce sujet d’une belle scène, qui illustrera à merveille mon propos. L’action se passe en 1992-1993 dans la cour d’une école secondaire de Lauzon, un quartier ouvrier de Lévis. Il est 16h, et une armée d’adolescents prépubères excités sortent du sous-sol crasseux qui leur sert de vestiaire. On est en automne, en plein mois d’octobre. Des petits groupes se forment dans la cour, intriguent entre eux, se lancent joyeusement des injures. Toutefois, un peu plus loin, tout près des autobus, un attroupement plus important se forme.

Une bagarre, semble-t-il, s’apprête à éclater. Or, cette bagarre n’a rien d’habituel : elle opposera apparemment un handicapé  - un handicapé mental, avec des déficiences physiques mineures - de l’école irrégulière et un élève régulier de l’école régulière. L’élève régulier se fait provoquer par l’handicapé, qui insiste pour en découdre là, maintenant, sous les yeux de la petite foule, dans la cour d’école. On ignore les motifs de l’indignation de l’handicapé, mais il semble délirer ferme, en regard du flegme de l’élève régulier, qui l’incite diplomatiquement à se calmer. Tous les témoins sont d’accord pour dire que l’handicapé cherche le trouble. L’élève régulier rigole, tourne sur lui-même, s’adresse à la foule, met les rieurs de son côté : il ne peut pas croire qu’il va se battre avec un handicapé. Et pourtant, l’handicapé n’entend pas à rire. Il profite de ce que son adversaire ait le dos tourné pour le frapper à la nuque, le désorientant pour un instant. Forcé de quitter la comédie où il se démenait, l’élève régulier se ressaisit, jette à la foule, à l’handicapé, à Dieu lui-même un chapelet de blasphèmes et flanque la volée qui s’impose au provocateur.

Voici enfin qu’au-delà du cercle où se déroule la rixe une protestation bruyante se fait entendre. C’est un “élève régulier”, mais plutôt irrégulier parmi les réguliers : un petit voyou bien connu de l’école. Il fend la foule d’un bras autoritaire et se place au centre de la scène, face à l’élève victorieux. Il se met à l’engueuler pour avoir mis au tapis l’handicapé, tout cela est complètement “malade”, selon lui, ça n’a pas de sens, c’est scandaleux. Une bousculade s’ensuit, aussitôt arrêtée par un enseignant accouru entre-temps, alerté par la rumeur. D’un côté, le petit voyou et l’handicapé secouru, et de l’autre, l’élève régulier qui plaide tant bien que mal l’autodéfense.

Puis, au centre, un professeur qui engueule les deux parties, assume l’ambiguïté de la bagarre sans chercher à moraliser, disperse la foule, fait embarquer tout le monde dans les autobus, sonne l’heure du retour à la maison.

Et alors? Alors rien. Le dossier était clos. Le lendemain, l’handicapé retrouva sa classe (avec un oeil au beurre noir en prime), et l’élève régulier la sienne. On parla de l’incident quelques jours, puis tout fut oublié.

Il n’y eut aucun “plan d’action”.