Extrait de l’éditorial d’aujourd’hui de Nathalie Collard sur la “cyberintimidation”.
Ceux et celles qui n’ont pas d’enfants l’ignorent ou l’ont peut-être oublié: ces petits chéris peuvent être très méchants. Rien ne leur échappe. Le zézaiement d’un gamin, les dents croches de la maîtresse, la nervosité d’un élève à prendre la parole devant la classe. Plus l’autre est «différent», plus il représente une victime de choix. À l’école, et malgré le travail des enseignants, la différence n’est pas toujours bien acceptée. À l’âge où ils construisent leur estime d’eux-mêmes, les jeunes peuvent être d’un conformisme tyrannique.
Que peuvent faire les écoles face à ce fléau? La grande majorité se dit démunie. On comprend. C’est une chose de gérer les petits conflits entre élèves (et bien des classes ont mis en place des processus de médiation pour gérer la dispute) mais face aux tentacules de l’Internet, on perd le contrôle. Il serait illusoire de croire qu’on puisse éliminer la cyberintimidation, mais il est tout de même permis d’espérer qu’avec un soutien, les écoles pourront à tout le moins limiter les dégâts. Le très attendu Plan contre la violence qui doit être annoncé sous peu par la ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne, permettra sans doute la création de programmes semblables à celui de l’école Sainte-Germaine-Cousin, où avait lieu la conférence de presse de la CSQ. La directrice de cet établissement a mis sur pied un processus de médiation: deux élèves ont été choisies pour arbitrer les conflits entre leurs camarades. On a également organisé des jeux de rôle, pour que chaque élève puisse se mettre dans la peau d’une victime. Et ça donne des résultats. C’est ce genre d’approche, taillée sur mesure pour la clientèle d’une école, qu’il faut privilégier.
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Les parents ont un autre devoir: celui d’éduquer leurs enfants à la différence. Une tâche délicate qui peut être facilitée par de nombreux outils culturels: livres, voyages, cinéma. Belle coïncidence, au moment même où la CSQ parle de cyberintimidation, le film Ben X sort sur nos écrans. L’histoire de ce jeune autiste victime de l’intimidation de ses pairs devrait être présentée dans les écoles québécoises, question de montrer aux élèves tout le mal qui peut être fait.
Premièrement, je n’ai pas d’enfant et je n’ai jamais oublié à quel point les enfants sont de sales petits pervers. S’il m’arrive de céder quelques secondes devant le charme d’un poupon, je prends soin de me rappeler ce jour d’été de 1988 quand, à l’âge de huit ans, frappé par la grâce enfantine, j’avais eu l’idée de génie de concocter une “soupe au WD-40 et à la ciboulette” à l’attention d’un “ami” du voisinage. Une soupe pleine de “féérie” toute juvénile, que cet ami a eu - Dieu merci - le bon sens de refuser. Sans quoi j’aurais passé toute ma jeunesse à la DPJ, et probablement toute ma vie avec un mort sur la conscience…
Tout ça pour dire que la plupart des adultes oublient l’effrayant abîme qui est constitutif de la réalité de l’enfance, un abîme d’indifférenciation et de meurtre duquel il est du devoir de la société civilisée de délivrer l’enfant. Deux minutes auparavant, l’enfant est adorable, et puis en un clin d’oeil il se transforme en véritable monstre. Il n’y a pas d’incohérence ou de “problème de personnalité” dans cette vérité si coutumière. L’enfance est un enfer, et notre société est bien la première dans l’histoire à trouver désirable d’y rester le plus longtemps possible.
“L’éducation à la différence” n’a rien à y voir : comme si les enfants étaient nés “intolérants” plutôt que simplement méchants… (Les enfants ne vivent pas la réalité de la “différence”, même devant un petit gros ou un gamin avec des broches. ”Enfants”, ils sont tous pareils : c’est bien là leur drame. De la même façon, ce n’est pas leur “conformisme” qui est cause de tyrannie, mais leur absence de normes, de repères : d’éducation.) Ce qui se vit à travers le massacre d’un souffre-douleur nous ramène plutôt à la réalité de la meute. Nul besoin “d’éducation à la différence” et de “management de l’altérité” pour dire à l’enfant ce que nos grand-mères analphabètes savaient pourtant d’instinct, et qui relève du savoir-vivre le plus élémentaire. “Tu ne tabasseras point ton prochain”, ça ne vous dit rien? Si, si : le christianisme… De fait, la vraie profondeur de la “morale judéo-chrétienne” (dans son sens le plus théologique), c’était exactement cela : sortir l’homme de la meute. Faire oeuvre de civilisation. Et rappeler que le lynchage n’est pas une méthode d’accès à la connaissance et à la vérité.
Nos sociétés “post-modernes” sont confrontées à ce paradoxe : d’un côté, elles disposent de moyens matériels et financiers faramineux ; et de l’autre, jamais elles n’ont semblées si démunies face à l’enfance et à la jeunesse, ainsi qu’à la demande existentielle que celles-ci leur adresse. De quel désarroi inouï, de quelle faillite anthropologique sont nés ces “processus de médiation“, qui demandent aux élèves de ”gérer leurs conflits” entre eux, sans l’intervention d’un adulte? Évidemment, les techno-progressistes se convainquent qu’ils apprennent ainsi aux jeunes à se responsabiliser. Une pantalonnade honteuse. Le propre de l’enfant est de ne pas savoir ce qu’il fait ni ce qu’il dit : comment pourrait-il être en mesure d’arbitrer les conflits de ses “camarades”?
Mais l’école n’est plus un lieu d’éducation, c’est-à-dire un lieu d’autorité et de connaissance, où les enfants viendraient se former au contact de la société et de ses représentants institués. La novlangue managériale y est entrée. D’ailleurs, Nathalie Collard n’hésite pas à parler d’une “clientèle” pour désigner les “écoliers”, “d’estime de soi”, de “gestion des conflits”, etc. - tous des termes sortis tout droit du monstre managérial. Qu’est-ce que cela a à voir avec l’éducation? Rien du tout. Là, d’ailleurs, n’est pas le point. Il est d’abord et avant tout question de rééducation. De techno-progressisme (management + bons sentiments). D’éducation à la différence…
Mme Collard parle du “Plan contre la violence” de Michelle Courchesne comme s’il s’agissait d’un document au contenu imprévisible (”Le très attendu Plan contre la violence”). On sait déjà pourtant ce qu’il contiendra : “gestion des conflits”, résolution “ab initio” de toutes les divisions, indifférenciation forcée entre les sexes, psychologisation démentielle des moindres facettes de l’existence, moraline multiculturelle, tolérance féérique, etc. On sait tout ça. Tout, tout, tout. Et si on le sait c’est que le Gouvernement ne parle qu’une langue : la novlangue managériale, une langue d’ailleurs partagée par un nombre croissants d’éditorialistes et de journalistes.
À lire : La castration transversale et La nationalisation de l’enfance, L’Intelligence conséquente, 12 février et 29 février 2008.