
Notre monde, qui est déserté par la véritable charité et le véritable amour, est pourtant rempli - du moins si l’on se fie à ce qu’on entend dans les médias et un peu partout - “d’empathie”, de “compassion” et de souci “humanitaire”. C’est que le droit de l’hommisme effréné de notre époque est le versant visible et renversé d’un monde infernal - le nôtre, en réalité - où les humains s’entretuent, se siphonnent, se trahissent, s’entredévorent. De tout temps, et notre époque ne fait pas exception, les hommes se sont servis des bons sentiments pour cacher leurs crimes. Si les vertueux onusiens pullulent en 2008 et agitent leurs drapeaux arc-en-ciel, ce n’est pas parce que notre civilisation triomphe… C’est parce qu’elle est en train de brûler…
Je sais que plusieurs habitués de L’Intelligence conséquente sourcillent devant mes attaques contre les écologistes. Ils disent me “suivre” sur beaucoup de sujets : le politiquement correct, Espace Culture, le théâtre poupon, l’égalitarisme maniaque… Mais l’écologie ? Pourquoi être si méfiant ? N’est-il pas vrai que la Terre se réchauffe ? Et que nous vivons dans un monde pollué ? Et ainsi de suite…
Tout d’abord, je dois préciser une chose : vous n’avez pas besoin de me “suivre” sur quoi que ce soit. Vous n’avez qu’à me lire, et c’est bien suffisant. Le reste, vos accords ou vos désaccords, ça ne me concerne pas. Deuxièmement, mettons cartes sur table, au risque d’être brutal : le réchauffement climatique et l’hypothétique fin du monde… Les algues bleues… L’Arctique et les ours polaires… Je m’en tape. Complètement. Vous m’entendez ? Que l’humanité soit encore sur Terre dans 200 ou 300 ans est le cadet de mes soucis. M’en fous, c’est clair ? Je ne ressens aucune angoisse face à cette éventualité. Aucune. Mon angoisse, si angoisse il y a, ne naît pas du futur, mais du présent. Elle naît du constat que je fais au quotidien, sur la base des abjections que je recense ici même, même si je n’ai pas le temps de tout recenser. Ce qui se retrouve sur L’Intelligence conséquente représente, je ne sais pas, disons 6-7% de tout ce que j’entrepose dans ma cervelle… Ces crimes, ces abjections et ces lâchetés qui ne cessent d’être faits pendant que les techno-progressistes agitent les drapeaux arc-en-ciel, voilà ce qui m’intéresse. Pendant que les écologistes professionnels agitent le spectre de l’anéantissement, tout le monde regarde ailleurs n’est-ce pas… Plus personne ne voit ce qu’il fait… Là, maintenant. Au moment où je vous parle. En 2008 !
Mesurer le niveau des océans, soigner les baleines, dépolluer les rivières, ce n’est pas mon boulot. Mon travail ne consiste pas à sauver l’humanité, mais à la regarder aller… Les choses sont ainsi… Et ce que je remarque, c’est que la formidable énergie qui se concentre autour de l’écologisme, les passions innombrables qui s’y investissent, traduisent une hantise de la durabilité du monde et de l’espèce : une hantise de la reproduction. L’humanité pose à la Terre une question qu’elle n’a pas le courage de poser directement à elle-même : pourquoi continuer ? Pourquoi se reproduire ? Avons-nous seulement encore des raisons de continuer d’exister ?
Excellente question ! Mais qui n’est jamais posée dans les bons termes… Parce que la réponse est dite d’avance, depuis toujours, et qu’elle n’est guère flatteuse pour le genre humain. Allons, pourquoi ne pas mettre fin au suspense tout de suite ? La réponse c’est NON, vous le savez aussi bien que moi… Aucune raison de continuer ! Aucune !
Bien sûr, les problèmes environnementaux ! Bien sûr ! L’homme doit les considérer, tenter de les résoudre… Mais ce n’est pas de cela qu’il est question ici. Avant aussi il y avait des problèmes environnementaux, mais il se trouve que la perception que l’humanité en a aujourd’hui est tout à fait autre, et ne relève pas seulement de l’observation de son habitat… L’espèce investit une demande existentielle, quasi métaphysique, dans l’écologisme…
Il y a trop d’événements qui se bousculent actuellement, trop de métamorphoses anthropologiques et philosophiques, pour que l’écologie soit une préoccupation purement empirique tout à fait indépendante du contexte culturel où nous vivons. Et de fait, à lire les chroniques, ou à entendre le discours des écologistes dans les médias (depuis quelques années il n’est plus possible de les manquer), c’est justement la nature idéologique de leur préoccupation “vertueuse” pour l’environnement qui finit, avec le temps, par ressortir.
Comment voulez-vous ne parler que de plastique et de détergents verts dans tous vos textes, une ou deux fois par semaine, sur plusieurs années ? Il vient un temps, quand les lecteurs sont assez abrutis et usés par la propagande, où le propos politique doit prendre le pas, et transformer tous ces abrutis passifs en militants actifs. En électeurs paranoïdes et en zélateurs délateurs. En onusiens convaincus !
L’écologisme, disais-je un peu plus tôt, trahit une hantise de la reproduction. Et qu’observe-t-on, aujourd’hui même, alors que la reproduction humaine passe de la nature à la science ? Alors que la fécondation n’est plus un accident, ou une espèce d’épreuve mettant en cause deux sexes, deux épidermes, deux sensibilités, deux fonctions symboliques, mais de plus en plus un planning scientifique, techno-régulé, éprouvettes et chartes des droits à l’appui ? Qu’observe-t-on, alors que les féministes d’hier, qui militaient pour l’avortement, militent aujourd’hui pour le “droit à la fertilité” ? Qu’observe-t-on, alors que les évolutions scientifiques ne sont plus harmonisées avec la pulsion hédoniste des hommes (par exemple : la pilule contraceptive), mais avec leur pulsion reproductrice ? Qu’arrive-t-il, quand tout à coup les femmes se mettent à envisager sereinement de se faire féconder dans les laboratoires, sans même l’intervention du père ? Eh bien on observe, à gauche et à droite, un déploiement rhétorique extraordinaire sur le motif de la “nature”, nous imposant par la bande un romantisme inspiré des merveilles des prés, de l’Himalaya, du Groenland et des Laurentides. Les gens parlent et fabulent, “expriment leurs inquiétudes”, “font part de leurs émotions” sur la “nature souillée”, “compromise”… Ils s’impliquent dans Greenpeace, “prennent la parole” sur “la place publique”… Or, parlent-ils vraiment de ce qui est extérieur à eux, de la planète, ou parlent-ils en réalité d’eux-mêmes, comme ils en ont d’ailleurs toujours eu l’habitude ?
Ils parlent d’eux-mêmes, bien entendu. D’eux seuls. Et de ce qu’ils sont en train de devenir. Le succès idéologique de l’écologie tient à cette vulnérabilité particulière des masses, aujourd’hui en 2008, au carrefour d’un développement scientifique exponentiel et d’une révolution contre-culturelle expirante. Enlevez ce questionnement latent sur la reproduction, et l’écologie redeviendrait ce qu’elle a toujours été : un passe-temps pour intellectuels de camping et pour charlatans cyniques. Mais ce n’est pas le cas. L’écologie fusionne donc avec tous les autres champs de l’investigation idéologico-universitaire, en particulier avec le champ des sciences sociales et de la philosophie morale. Des gens qui n’auraient jamais été pris au sérieux dans un autre contexte sont aujourd’hui écoutés, pris en considération, invités dans des sommets internationaux, tout cela après s’être bâti bien souvent une expertise de façade en grappillant dans la biologie, la philosophie et la politique. Autrement dit, l’écologie fait maintenant partie du Programme techno-progressiste.
J’ai bien dit l’écologie, et non l’environnement - deux choses distinctes. L’écologie est l’idéologisation de l’environnement. Son incorporation dans un programme politico-philosophique doctrinaire. Les écolos aimeraient bien transformer le monde entier en écosystème, et abolir la hiérarchie entre l’espèce humaine et l’espèce animale, entre les hommes et les plantes (voir mon texte sur le Parlement des plantes). En somme, ils veulent abolir la spécificité humaine - le point de vue politique - pour lui substituer une doctrine éthique où le génie humain, qui est splendidement diviseur par définition, deviendrait trivial, voire malvenu. Cette doctrine éthique harmonisante, qui est en voie d’être imposée un peu partout dans le monde (il n’y a qu’à lire le rapport de la Commission Bouchard-Taylor pour en voir une expression québécoise), appelle une réduction de l’individu au statut d’un spécimen végétal parmi d’autres, représentant par son origine ethnique une quelconque “appartenance”, elle-même composante d’une vaste macédoine appellée “biodiversité” ou “multi/interculturalisme”.
Le Programme se manifeste, dans le discours des écologistes, par des amalgames de plus en plus fréquents entre les “changements climatiques” et “la culpabilité de l’Occident”, entre “bouleversement de l’ordre planétaire” et “bouleversement de l’ordre politique”. On conviendra qu’on est loin des bacs à recyclage, et des “petits efforts” que ces mêmes écologistes nous demandaient de faire dans les années 90 ; en tout cas, il ne s’agit plus de pragmatisme scientifique, et encore moins de réalisme politique. On est au contraire devant un fantasme idéologique, et le fait que ce fantasme idéologique aux accents humanitaires soit porté par les écologistes devrait susciter la méfiance chez tout honnête homme. L’angoisse reliée à notre inutilité croissante d’humains dans la reproduction “humaine”, et notre tendance à voir dans l’écologie une compensation métaphysique indispensable, ne doit pas nous faire oublier que la réalité politique, elle, continue de se “reproduire” et risque de nous réserver des surprises à brève échéance.
Le fait est que les écologistes sont des idéologues anti-nationaux, favorables à un pouvoir central onusien, voire à un “gouvernement mondial scientifique”. Mêmes normes pour tous. Même Code de l’Harmonie. Car avec la législation éco-onusienne vient toute une catéchèse, sur la marche à suivre en matière “d’ouverture à l’Autre”, de “dialogue” et de “respect de chacun”. C’est inévitable. Dans sa chronique de dimanche dernier dans La Presse, le curé Jean Lemire y allait d’un sermont en chaire sur la “valeur de la vie d’autrui”, selon les nouveaux “critères” que seraient censés nous révéler les “changements climatiques”. Dans la logique de Lemire, puisque les “changements climatiques ont un coût” (de quel coût parle-t-on ? de quel effets ? et qu’entend-on exactement par changements climatiques ? - mystère), l’Occident coupable de pollution devrait se pencher sur les pays pauvres, gravement touchés par le “réchauffement climatique”, et les indemniser de façon équitable. Je n’ai pas trop compris où voulait en venir Lemire, lui qui citait pêle-mêle des pays comme la Chine ou l’Inde, auxquels plusieurs pays occidentaux demandent des concessions, et des malheureux du tiers-monde n’ayant pas accès à l’eau potable - en raison, paraît-il, de ce fameux “réchauffement climatique”.
Quel est notre réel sentiment devant la mort de millions d’enfants dans le monde, incapables d’avoir accès à une eau potable de qualité? demande fiévreusement Lemire. Et quelle serait notre réaction si notre enfant mourait, victime d’une grave diarrhée après avoir bu l’eau de notre robinet? Nous sommes attristés devant le sort des plus pauvres, certes, mais nous serions complètement scandalisés devant la mort d’un seul des nôtres devant la même tragédie. Inacceptable dans nos sociétés modernes! Triste dans les pays pauvres… Alors, quelle est la réelle valeur d’une vie en ce monde? Et est-ce que cette valeur est la même que l’on vive au Canada, en Éthiopie ou en Birmanie?
Étrange raisonnement. La qualité de l’eau potable dans les pays sous-développés est-elle vraiment du ressort des “changements climatiques”, ou bien d’un développement socio-économique qui reste à faire ? Pourquoi lier les “changements climatiques” aux effets directs de la pauvreté sur les conditions de vie et d’alimentation ? Doit-on comprendre que si l’Occident “polluait moins” (encore faudrait-il détailler ce que l’on entend par “polluer”), il y aurait moins de “réchauffement climatique”, et par conséquent plus d’eau potable de qualité dans les pays du tiers-monde, et ce en dépit du fait que ces pays seraient toujours dans la pauvreté, ainsi que dans l’incapacité de traiter leur eau ? Tout cela est bien abstrait.
Les économistes ont un défi de taille, car ils devront dorénavant inclure les questions d’éthique dans leurs modèles pour résoudre cette crise mondiale. On ne peut plus simplement parler de chiffres. Il faut dorénavant porter un inévitable jugement sur la valeur des choses, comme la vie, la mort, celles d’ici ou de là-bas, qui n’ont pas toujours le même prix aux yeux des décideurs. La plupart des questions d’éthique peuvent pourtant être résolues par le simple gros bon sens. Un principe moral élémentaire de nos sociétés reconnaît que nous ne devrions pas effectuer un acte pour notre propre bénéfice si cette action cause un tort à une tierce personne. Certes, ces situations se produisent, par ignorance, par accident ou même par mauvaise foi, mais nous devons tout faire pour réparer l’injustice et, devant l’impossibilité de le faire, nous avons le devoir de dédommager les victimes de nos actes.
Qu’est-ce donc un monde où “un acte ne peut pas être commis s’il cause un tort à une tierce personne”, si ce n’est un monde où le politique a été complètement évacué ? Par ailleurs, vous rendez-vous compte qu’avec une pareille philosophie, il n’y a plus de division, plus d’affrontement, plus de sexe, plus de peuple ? Il n’y a plus qu’une Harmonie onusienne et muséale, où chacun de nous se voit statufié, immobile, dans sa cage de verre droit de l’hommiste. Est-ce bien ce que la majorité des gens veulent ? Je ne crois pas.
Et pourtant, c’est bel et bien dans cette direction du radicalisme éthique que nous amènent les écologistes. Ceux qui, parmi nos dirigeants, ne répugnent pas à “dialoguer” politiquement avec ces idéologues devront tôt ou tard comprendre que les écologistes n’ont pas plus le monopole de l’environnement que les socialistes, le monopole du coeur. Malheureusement, la classe politique regarde les écologistes sous un angle médiatique et électoral - philosophie du court terme - plutôt que sous l’angle plus subtil de la guerre idéologique - qui se déroule sur le long terme. Plus ils tarderont à comprendre que les écologistes ont bel et bien une philosophie (a-)politique en contradiction avec les préceptes mêmes de la démocratie libérale, plus nos élus perdront du terrain au profit de la technocratie éco-onusienne.
Que les écologistes n’hésitent plus à abattre leurs cartes et à nous montrer leur jeu idéologique dans les médias les plus autorisés n’est pas un signe de faiblesse, mais de force. C’est le signe, du moins, qu’ils contrôlent l’agenda politique beaucoup plus qu’ils ne le devraient.