mai 3, 2008
“Il y a trop de ridicule en ce monde, docteur” - L’Intelligence conséquente sur le divan
Posted by cbergeron under AutreDOCTEUR : Alors ? Qu’attendez-vous ? Déshabillez-vous, que je vous examine.
L’I. C. : Je n’ai pas à me déshabiller.
DOCTEUR : Vous êtes pourtant malade. Sinon, que feriez-vous dans ma clinique ?
L’I. C. : Il faudrait questionner davantage cette manie des médecins d’aujourd’hui de vouloir nous mettre à nu systématiquement, à chaque fois qu’on met les pieds dans leur bureau. Au XIXe siècle, on passait délicatement la main sous la chemise du patient pour prendre son pouls, on ne lui disait pas : “déshabillez-vous“.
DOCTEUR : Je ne comprends pas ce que vous dites.
L’I. C. : Passons. Je suis en effet malade, docteur. Terriblement malade.
DOCTEUR : Toux ? Fièvre ? Douleur ?
L’I. C. : La toux ? Seulement quand quelqu’un me gêne. La fièvre ? En tout temps. La douleur ? C’est la question que je me pose.
DOCTEUR : Vous êtes un original. Votre mal me semble bien étrange.
L’I. C. : Je crains, docteur, d’être l’otage d’un terrible bourreau. Le Ridicule, vous connaissez ? Je vis entouré de ce Ridicule inouï, produit à la chaîne par les journaux, les ordinateurs, les universités, la télé, les agences de marketing, les ministères. Tout ce qui sort des cervelles modernes me semble destiné à être broyé par le marteau-piqueur de la Comédie. Tout, tout, tout, absolument tout de nos jours me paraît parfaitement modelé, coupé, limé, équarri pour la destruction romanesque.
DOCTEUR : Mais, jeune homme, si vous êtes en possession dudit marteau piqueur de la Comédie, votre situation s’annonce brillante. Où est le mal ?
L’I .C. : Il y a trop de ridicule, docteur. TROP DE RIDICULE. TROP DE TRAVAIL. Je crains fort de n’avoir tout au plus que dix ans à vivre. Je me vois, à 37 ans, courbé sur ma table de travail, le corps carbonisé sous l’effet de la combustion romanesque, un rictus mauvais au visage, expirer de jouissance amère… Débordé par la Comédie, et en même temps vaincu par elle…
DOCTEUR : Je peux vous prescrire des médicaments contre la spasmophilie, pathologie courante chez les esprits trop ironiques. Ça vous apaiserait.
L’I. C. : Je suis tellement excité par tout ce que je vois, que chaque soir la lutte contre le sommeil et la fatigue se transforme en épopée…
DOCTEUR : J’ai de la codéïne.
L’I. C. : Puis, après ma capitulation et ma plongée dans le sommeil, je me réveille brusquement trois heures plus tard… Comme si mon corps, possédé par les nécessités de la Comédie, se révoltait contre les lois de la nature…
DOCTEUR : J’ai des somnifères.
L’I. C. : Et évidemment, le lendemain je paie le prix, et finis par avoir des crampes…
DOCTEUR : J’ai des analgésiques.
L’I. C. : Après ma journée, aux alentours de 18h, je rentre chez moi envahi, je dois l’admettre, par une certaine mélancolie…
DOCTEUR : J’ai des antidépresseurs.
L’I. C. : Un mélancolie néanmoins empreinte de tendresse…
DOCTEUR : …
L’I. C. : Pour la catastrophe humaine…
DOCTEUR : …
L’I. C. : Voilà bien toute l’énigme qui nous sépare, docteur : d’un point de vue matériel, vous avez tout, et je n’ai rien. Vous êtes habillé d’un sarrau blanc, le cou bourgeoisement entouré d’un stéthoscope. Tandis que moi, je porte la même chemise trois fois par semaine, le cou à découvert, un bien maigre vêtement que vous vouliez d’ailleurs m’arracher il y a à peine une minute… La poche arrière de mon jeans contient deux éléments en apparence - mais en apparence seulement - étrangers l’un à l’autre : ma carte d’assurance-maladie et le chèque de paie que je dois aller encaisser tout à l’heure…
Le docteur se dandine sur sa chaise.
L’I. C. : Quelque chose me dit que vous bougez ainsi sur votre chaise en partie parce que vous êtes incommodé par la vérité que je vous révèle, et en partie parce que vous avez un portefeuille trop bombé sous votre fesse gauche…
DOCTEUR : Vous parlez, vous pensez, vous existez trop, mon pauvre ami. C’est ce qui sans doute vous cause tous vos tourments.
L’I. C. : Mais non, rien à voir. Je ne suis pas tourmenté par mon chaos intérieur, mais débordé par la Comédie… La Comédie de la Société… Excité à mort par le boulot à abattre…
DOCTEUR : La consultation est terminée.
L’I. C. : Vous ne comprenez pas, docteur. L’époque va finir par avoir ma peau… Je vais littéralement mourir de rire… Mourir… de rire…
DOCTEUR : J’ai d’autres patients à voir. Foutez le camp.
L’I. C., secoué par ses spasmes soudains : Vous êtes magnifique, docteur ! TOUT SIMPLEMENT MAGNIFIQUE !
DOCTEUR : Garde ! Venez immédiatement ! Et plus vite que ça ! J’ai perdu le contrôle de mon patient !
L’I. C., le faciès incendié : MA-GNI-FI-QUE !…