Balzac

Je ne me lasse jamais de lire Balzac. C’est le plus français de tous les écrivains, et le plus catholique : partout dans son oeuvre affleurent les maximes sur l’Église ou sur la Bible, en contrepoint des tourments romanesques de ses personnages. Balzac savait que la religion catholique était la plus romanesque des religions, la plus séduisante parce que la plus ironique, la plus voluptueuse parce que la plus cruelle pour l’ego humain.

La Comédie humaine que je vous décris aurait-elle été possible s’il n’y avait pas eu Chute ? semble nous demander à tout moment Balzac. Bien sûr, cette belle légèreté dans l’interprétation théologique est devenue inintelligible pour les esprits modernes, eux qui sont si lourds. Ces imbéciles - surtout s’ils sont québécois - croient que la religion catholique se résumait à ce qu’ils appellent par dérision “le p’tit Jésus” (à l’opposé du Christ tragique et sexué), la reproduction imposée et la piété paroissiale. Or, que leur “p’tit Jésus” et la piété paroissiale aient été le produit d’une culture infantile, la leur ; et que la reproduction imposée ait été le fait d’un nationalisme en soutane plus que de l’Église elle-même, ne semble pas ébranler un seul instant leurs certitudes théophobes de quelque manière que ce soit, et ne semble pas près de le faire. Mais passons.

Lisons plutôt Balzac. Tiré d’Une fille d’Ève, un passage admirable sur la Genèse et le désir féminin :

Vandenesse n’était pas femme, et les femmes seules connaissent l’art de varier la félicité : de là procèdent leur coquetterie, leur refus, leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce qui n’offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse était une nature trop complètement bonne pour tourmenter par parti pris une femme aimée, il la jeta dans l’infini le plus bleu, le moins nuageux de l’amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont la solution n’est connue que de Dieu dans l’autre vie. Ici-bas, des poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant la peinture du paradis. L’écueil de Dante fut aussi l’écueil de Vandenesse : honneur au courage malheureux ! Sa femme finit par trouver quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le parfait bonheur que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna les nausées que donne à la longue l’emploi des choses douces, et fit souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens du serpent emblématique auquel Ève s’adressa probablement par ennui. Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les Juifs eux-mêmes. Mais la situation de Mme de Vandenesse peut s’expliquer sans figures bibliques : elle se sentait dans l’âme une forme immense sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la même parole charmante. Ce lac pur n’était ridé par aucun souffle, pas même par le zéphir : elle aurait voulu voir onduler cette glace. Son désir comportait je ne sais quoi d’enfantin qui devrait la faire excuser ; mais la société n’est pas plus indulgente que ne le fut le dieu de la Genèse.

Le “serpent auquel Ève s’adressa probablement par ennui”. Quelle image ! Quelle force ! Et comme Balzac dit juste sur la femme !