Jean

Ça faisait un certain temps qu’on pouvait bénéficier d’une éclipse, mais avec les fêtes du 400e, Michaëlle Jean est bel et bien de retour. Ce qui nous vaut, bien sûr, une surenchère humaniste de tout premier plan, à propos du premier sujet historique venu, que ce soit “la présence française en Amérique” ou encore “l’abolition de l’esclavage”. La vice-reine se présente sur un lieu “historique” ; on lui donne un micro ; elle prend la parole, la gorge nouée, échappant quelques larmes ; elle s’en va dîner ; puis elle envoie la facture à Stephen Harper. Et ainsi de suite de mois en mois, de commémoration en commémoration. Pour la plus grande fierté du Canada.

Bien sûr les médias sont ravis. Michaëlle Jean est faite sur mesure pour l’écran ; n’a-t-elle pas fait carrière à la télé, plus précisément comme lectrice de nouvelles, avant d’être nommée vice-reine du Show fédéral ? Plébiscitée par le Show, Michaëlle Jean jouit de prérogatives particulières. Les inepties qu’elle ne cesse de débiter un peu partout sur la planète sont reprises, intactes, par les médias, sans passer auparavant par le filtre d’une pensée critique. Les éditorialistes du pays, en particulier M. André Pratte, de toute évidence obnubilés par son multilinguisme et sa paire de jambes, ne semblent pas voir la nécessité d’approfondir le discours dont elle se fait le porte-parole si candide.

«Moi, arrière-arrière petite fille d’esclave, je suis venue saluer la mémoire de millions d’Africaines et d’Africains» victimes d’«un des crimes les plus barbares contre le genre humain», a ajouté Mme Jean. Elle a espéré que «leur mémoire ne se perde pas dans la nuit des temps».

 On me permettra de sourciller devant cet appel vibrant aux liens du sang sur un sujet d’ordre politique et historique. Personne ne semble s’étonner que la vice-reine s’autorise ainsi de son ascendance organique pour avancer une quelconque autorité morale sur la réalité historique de l’esclavage. Michaëlle Jean occupe une fonction. C’est à ce titre qu’elle doit “saluer” la mémoire de millions d’Africains, et non en tant que descendante d’esclaves. Michaëlle Jean a évidemment le droit d’être émue, mais elle n’a pas le droit de confondre la fonction et la personne, l’Histoire des hommes et son histoire personnelle.

On me reprochera d’être tâtillon. Sans doute le suis-je un peu. Or, je cherche surtout ainsi à démontrer que l’invocation filiale n’est autorisée, désormais, que sur les sujets “droits de l’hommiste”. C’est-à-dire sur les sujets progressistes. Exclusivement. Combien de fois les nationalistes québécois se sont-ils fait reprocher dans la dernière décennie de faire appel à leurs ancêtres pour justifier leur projet d’indépendance nationale ? L’invocation filiale, concernant la nation, est toujours suspecte de barbarie. Mais jamais en matière de droits de l’homme.

Le caractère “universel” des droits de l’homme a fini par laisser croire que tout était permis en leur nom. Vertigineux paradoxe que notre époque ne fait que commencer à creuser. Quand Michaëlle Jean, “arrière-arrière petite fille d’esclaves”, appelle, après avoir salué la mémoire de ses “ancêtres”, à une “vigilance devant le moindre signe d’intolérance”, elle ne fait qu’annoncer le programme du nouveau totalitarisme qui se met en place sous nos yeux.

Le “moindre signe d’intolérance” ! “En tous lieux” ! Cette formulation, tant dans la forme que dans le fond, est à faire frémir - mais trop peu de gens le comprennent. Après tout, Michaëlle Jean est multilingue ; elle ne peut pas se faire le relais de mauvaises pensées, même à son corps défendant, n’est-ce pas ?

C’est ce qu’on verra. Toute cette surenchère lyrique, cette tartufferie humaniste éhontée et cette paranoïa “du combat contre l’intolérance” ne pourront pas entretenir indéfiniment l’illusion de la liberté et du Bien. Un jour ou l’autre, la réalité reprendra ses droits. Et ce qui était célébré jusque-là comme l’incarnation du Bien risque de révéler sa nature réelle et cauchemardesque. La falsification s’effritera. Le masque des opportunistes techno-progressistes tombera.

Il faut se méfier de ceux qui ne cessent, par leurs paroles hyperboliques, de grossir cette grosse pelote à sentiments qu’on appelle dans les milieux progressistes “Humanité”. Plus la pelote grossit, plus l’humanité avec un petit “h” se perd et se fait rouler.

Le culte de l’Humanité est une déshumanisation.