
Tous les Québécois que je connais, qui ont encore un peu de coeur, ont été complètement révulsés - que dis-je, dégoûtés - par l’indigne éditorial d’André Pratte sur le 400e. J’ai pensé lui consacré un billet après l’avoir lu, mais j’ai laissé tomber, préférant canaliser ma colère dans d’autres activités - sortir les déchets, nettoyer la salle de bains, détruire un mur. Pratte s’est étonné sur le blogue de l’édito des réactions déchaînées de ses lecteurs, en particulier du “ton hargneux” et des “attaques personnelles” parsemant leurs interventions. Pratte peut s’étonner comme il veut ; il y a des limites à se comporter comme une charogne, et à signer des textes ignobles sans en subir les conséquences. Que je sache, un texte n’est jamais qu’un texte, c’est également un texte signé, c’est-à-dire un discours qui est porté par une identité, un nom, une personne. Cette vérité est trop souvent refoulée par notre époque puritaine, qui a traduit une hantise maniaque de la diffamation individuelle en une censure collective. On dit qu’un texte peut être diffamatoire contre une personne, mais parle-t-on jamais de la diffamation contre l’intelligence ? La seconde me semble pourtant être autrement plus grave que la première.
On me dit que Pratte a un salaire faramineux. 300 000 ? 400 000 ? 500 000 ? J’espère pour lui que le montant est assez élevé, car faire une pareille besogne - délétère pour l’esprit - demande des compensations minimales. Sa “Leçon d’histoire” dépasse l’entendement. Elle témoigne d’une assimilation béate de toutes les déconstructions débiles qui ont eu cours dans les laboratoires universitaires des années 90. Pratte, comme Jocelyn Létourneau, dont il fut un lecteur sinon assidu, du moins fidèle, est un relativiste révisionniste. Dans l’impasse politique où se trouve le Québec, il préfère se tourner vers l’ingénierie mémorielle pour justifier la paralysie présente, plutôt que d’avoir à agir dans la réalité, en ce moment même, en 2008, pour dénouer l’impasse. C’est un lâche. Pratte est inexcusable. Jusqu’à cette bouffonne “Leçon d’histoire”, j’étais de ceux qui considéraient Pratte comme un idéologue vaguement insignifiant, qui accomplissait une besogne politique utile pour le fédéralisme de centre-gauche (Pratte, comme Dubuc, est peut-être à droite économiquement, mais il est à gauche socialement - la dimension sociale étant beaucoup plus importante dans son discours que la dimension économique). La virulence des indépendantistes purs et durs à son endroit me semblait délirante, et elle me le semble toujours puisque l’objet de leur indignation n’a pas changé. Cependant, avec cette ”Leçon d’histoire”, tout change. Pratte n’est plus un ennemi objectif avec qui il serait possible de transiger subjectivement, à ras les pâquerettes, au quotidien. Beaucoup de nationalistes modérés, ou simplement des patriotes de sens commun (je m’inclus dans cette catégorie), qui cultivent une fidélité d’honnête homme au Québec, toléraient la présence de Pratte. Or, comment le tolérer maintenant qu’il a signé ce texte ? Comme Stephen Harper, qui a parlé de Michaëlle Jean “successeur de Samuel de Champlain”, il a outrepassé toutes les bornes de la décence. Si jamais je devais rencontrer Pratte en personne, je serais incapable de lui serrer la main. Idem pour Harper, avec qui je partage pourtant certaines affinités. Comme Harper, je n’aime pas les gauchistes et les technocrates, qui utilisent l’État pour éroder les structures sociales et la liberté individuelle. Mais à l’opposé d’Harper, je ne suis pas Canadien. Je suis Québécois. Mon pays, ce n’est pas l’Alberta. Ce n’est pas non plus Michaëlle Jean. Comment maintenir un dialogue avec des gens qui entreprennent de piétiner votre pays ? La situation actuelle n’appelle pas un rapprochement, mais une rupture. Une guerre ouverte.
La mutation des fédéralistes est radicale. Qu’ils soient conservateurs ou libéraux, ils tournent le dos simultanément au Québec. Ils veulent, au sens propre, digérer le Québec. Nous assistons à une exécution politique en règle, qui n’est pas sans rappeler le détournement de sens de la crise des accommodements raisonnables par la même clique d’apparatchiks. Rien ne peut plus arriver de national au Québec, puisque tout est systématiquement déconstruit et relativisé par les apparatchiks au pouvoir.
Au moment où j’écris ces lignes, l’exécution continue avec un autre texte obscène, signé Alain Dubuc. Cet idiot utile ressasse les clichés relativistes les plus éculés, en mettant côte à côte de la manière la plus démagogique et enfantine “l’Histoire selon les Amérindiens”, “l’Histoire selon la ville de Québec”, “l’Histoire selon la présence française en Amérique”, “l’Histoire selon le Canada”. C’est d’une niaiserie sans fond.
Qui a alors raison? Tout le monde. Dans ces multiples interprétations, chacun de nous pigera et intégrera à sa façon les éléments qui correspondent à ses origines et à sa vision. Certains se définissent uniquement comme Québécois, mais la plupart d’entre nous ont une double identité, sinon une triple, et se sentent aussi canadiens à des degrés divers. Certains se voient encore comme des Français d’Amérique. D’autres, et c’est mon cas, croient que nous sommes devenus des Nord-Américains de langue française.
On comprendra que, dans la nouvelle hiérarchie post-moderne, l’identité nationale devient caduque et se voit qualitativement invalidée par les “identités multiples” des nouveaux citoyens onusiens. Le nouveau peuple prend ses aises et indique la porte de sortie à l’ancien peuple. Le nouveau peuple tire une satisfaction niaise et narcissique de ses supposées “attaches multiples et métissées”, alors qu’il n’aura jamais qu’une seule appartenance : celle de la bêtise et de la fatuité. Dubuc, comme ses collègues du nouveau peuple (il n’y a pas de compatriotes chez le nouveau peuple ; il n’y a que des clients et des collègues qui se croisent dans les aéroports et les palais des congrès), se sent exister quand il pianote dans sa langue maternelle sur son BlackBerry pendant un vol entre Mexico et Toronto. À 20 000 pieds dans les airs, ses yeux de parvenu fixés sur le hublot d’une place classe affaires, il se convainc de son triomphe sur la petitesse de son enfance canadienne-française. Là où l’émancipation trotskyste a échoué, l’émancipation du business post-moderne triomphera. Dubuc rêve à une Amérique sans attaches et sans frontières, où voyage la new class des néo-immigrés contractuels. Il veut patiner sur la glace continentale dans l’ambiance d’un lounge branché, de Montréal à New York, en passant par Portland et Miami. Un clown.
Le rêve utérin d’une indifférenciation heureuse, au fond c’est ça que nous racontent nos petits bonhommes. Et comme un nuage rose qui vaporiserait son parfum prophylactique, nos petits bonhommes planent au-dessus des masses endormies avec leurs dépliants éditoriaux, soucieux de procurer de l’information de base aux citoyens égarés qui ne comprendraient rien au nouveau régime.
Tout cela décrit le fait que nous sommes une société hybride, métissée, aux origines françaises, colorée par le contact avec les autochtones, façonnée par des siècles sur ce continent, transformée par la présence anglaise, modifiée par l’immigration. Nous sommes devenus quelque chose d’autre, de différent et d’unique.
N’est-ce pas que c’est bien dit ? N’est-ce pas que le degré de novlanguisme est ir-ré-pro-cha-ble ? Nous sommes tellement devenus quelque chose d’autre, qu’on n’a plus d’histoire qui nous est propre, et que n’importe quel point de vue peut être adopté sans qu’il y ait protestation. Tout est interchangeable, tout est négociable, rien n’est fixe. Tout glisse sur l’insignifiance amphibienne de la World Music androgynifiante. T’es le citoyen métissé d’une société hybride, dans un monde complexe et mouvant, continentalement sans attache et mondialement solidaire, pas vrai mon Alan ? T’as oublié de dire que t’étais métissé aussi avec mère Gaïa, puisque le corps humain, à ce qu’on me dit, serait constitué d’eau et de Co2. Métis intégral.
En bref, la guerre historiographique qui a eu lieu dans les années 90 déborde aujourd’hui en 2008 sur un plan politique avec les fêtes du 400e. Orwell avait pressenti où menaient le contrôle du passé et la réécriture de l’Histoire, et la fonction cruciale de l’ingénierie mémorielle dans la consolidation des assises totalitaires. Nous y sommes. Déjà les Rébellions de 1837-38 ne sont plus présentées comme un soulèvement contre un pouvoir étranger, mais comme une revendication droit de l’hommiste de paysans crève-la-faim. Toute l’histoire du Québec est en train d’être réécrite à cette aune. Le droit de vote des femmes passera avant le rapport Durham et la Conquête anglaise dans la nouvelle hiérarchie historiographique. Et ainsi de suite.
Ceux qui suivent les manoeuvres universitaires le savent, le passé est réécrit depuis un certain temps. La rapidité avec laquelle la perversion de quelques intellectuels a fusionné avec l’administration publique et les médias de masse a de quoi susciter la terreur. Pas l’inquiétude : la TERREUR. Un nouveau pouvoir se met en place, et nous promet un avenir démentiel.
Les petits bonhommes n’ont pas fini de nous hanter.