Muray

       On joue sur les mots quand on fait encore de la Culture l’éminente expression de la dignité humaine, un facteur essentiel de la liberté et puis quoi encore ? Il faut en finir avec ce chantage. Ce n’est plus du tout de ça qu’il s’agit. Dans ce domaine aussi, comme pour les autres marchandises, le nom survit à la transformation du contenu. La Culture, de nos jours, est l’un des agents les plus efficaces du Bien radical, cet horizon de notre fin de siècle vers lequel pérégrinent avec ferveur tant de libidos inoccupées. C’est le brouillard lyrique à l’intérieur duquel tout art particulier devient irrepérable, sauf comme élément parmi d’autres de l’établissement de la Bienfaisance planétaire. Il existe la même différence entre la Culture et l’art qu’entre la procréation et le sexe, entre l’instinct de survie anonyme de la collectivité humaine et cette négation rayonnante de toute collectivité que représente un acte érotique isolé en coulisses. Qu’on ne s’étonne donc pas si l’art a pu, de nos jours, aux applaudissements de tous, devenir une des régions de la pédagogie : c’était vraiment que la famille, la collectivité, l’anonyme Positivité, l’avaient récupéré sous forme de sépulture. L’école n’enseigne jamais que ce qui est bon pour l’espèce parce que toute vie s’en est retirée. Éducation sexuelle hier, éducation artistique aujourd’hui : même domination de la volonté de persistance de l’humanité en général sur les individus périssables. Même triomphe de la Totalité sur les cas particuliers. Triomphe en musique, bien sûr. En poésie. En lyrisme. Avec l’aide de l’art. Et pour le bien de l’art. Pour sa disparition dans le Bien commun. Besoin de fête des hommes, escamotage de l’art : les deux choses sont liées comme la cause et l’effet.

       Je n’ai pas eu le temps, cette fois, de parler de la littérature ; mais qu’importe, je viens d’en faire. Un dernier mot seulement. Toutes les fêtes tournent mal, c’est pour ça qu’elles sont drôles. Comme la littérature qui s’ouvre pour les noyer.

 

- Philippe Muray. “Et pourquoi des artistes en temps de culture ?” [1995], Rejet de greffe. Exorcismes spirituels - tome I. Belles Lettres, 2006.