
Il est plausible de soutenir que la destruction du point de vue politique parmi nous a sa racine intellectuelle la plus profonde dans une incompréhension de plus en plus insurmontable de ce qu’est l’action humaine ou la « vie pratique ».
D’un mot : l’action humaine n’a plus pour nous de légitimité, et même, finalement, d’intelligibilité que si elle peut être subsumée sous une règle universelle de droit, ou sous un principe « éthique » universel - que si elle peut être décrite comme une application particulière des droits universels de l’être humain. Curieusement, [...] ce trait rapproche notre radicalisme éthique de ce qui semble d’abord son ennemi par excellence, son antagoniste extrême, le « fondamentalisme » religieux. Pour ce dernier aussi, l’action humaine n’est légitime que comme application de la loi, une loi enracinée non pas dans le partage d’une même humanité mais dans le vouloir souverain de Dieu qui l’a révélée à la communauté des croyants. Ces deux conceptions de l’action droite comme conformité à la règle légale - une règle comprise, je le répète, de manières très différentes dans les deux cas - rendent en tout cas très difficile l’action politique proprement dite parce que l’une comme l’autre privent la délibération politique de sa légitimité et pour ainsi dire de sa raison d’être. À quoi il faut ajouter qu’elles rendent impossible, chacune pour ses raisons propres mais également, l’élaboration d’un terrain commun minimal entre notre démocratie extrême et le fondamentalisme religieux, élaboration qui ne peut reposer que sur une démarche spécifiquement politique. Il n’y a pas de règle générale, pas de règle universelle de droit, qui permette d’arbitrer judicieusement, et d’une manière conduisant à un peu de compréhension réciproque et de paix, entre ceux qui ne veulent connaître que les « droits de l’homme » et ceux qui ne veulent connaître que les « droits de Dieu ».
- Pierre Manent. La raison des nations, Gallimard, 2006.