Toute cette histoire a commencé dans La Presse. Évidemment. Un directeur de l’information peu scrupuleux a jugé utile, voire même d’intérêt public (et ici il faut retenir notre dentier, tant le rire est violent), de souligner la parution d’un texte de Victor-Lévy Beaulieu sur Michaëlle Jean, “La Reine-Nègre”, dans le dernier numéro de L’Aut’journal. Ce titre fait référence à l’appellation historique “les rois-nègres”, qui désignait jadis les autorités locales complices des colonisateurs.
Dany Laferrière, avec son sens coutumier du politiquement correct, a relancé le procès en signant un texte dans La Presse, où il qualifie l’intervention de VLB “d’insultante“.
Et voici qu’aujourd’hui, toute une bande de caniches, probablement excités par la posture victimaire de Laferrière, se jettent à leur tour sur VLB : la “Table ronde du mois de l’histoire des Noirs”, le “CONACOH” et la “Ligue des Noirs du Québec” ont publié un communiqué où ils demandent “solennellement à M. Victor-Lévy Beaulieu de présenter ses excuses à la Gouverneure générale, ainsi qu’à tous ceux de près ou de loin qui ont été offusqués et atteints par ses paroles disgracieuses“. Nos caniches associatifs se justifient en évoquant la “dignité de la personne” garantie par “les deux Chartes des droits, autant canadienne que québécoise” (ils connaissent leurs classiques), ainsi que le rapport de la Commission Bouchard-Taylor sur les fameux ”risques de dérapage” encourus récemment par le Québec autour des accommodements raisonnables.
On ne sait pas trop si on doit rire ou s’effarer de la grandiloquence épouvantable avec laquelle les caniches associatifs présentent leur affaire. Il faut voir comment ils parlent de Michaëlle Jean ! “Intelligente, sensible, radieuse, avec une aura qui transcende les frontières“, “suscitant l’admiration, éloges et reconnaissance de la nation canadienne“. Un aura onusien ! Un Messie multiculturel ! Descendante de “Mathieu Da Costa, homme noir, libre et polyglotte, interprète auprès des Mics Macs pour Champlain, fondateur de Québec” ! Eh bien dites donc. En voilà bien de la salive. À vrai dire, le piédestal doré sur lequel les caniches mettent leur vice-reine a moins à voir avec la fonction de gouverneur général - toute monarchique soit-elle - qu’avec une sorte de fierté ethnique aveugle, assez épaisse merci, pour ne pas dire tribale. “Son Excellence la Très Honorable Michaëlle Jean” est par ailleurs une formulation quelque peu loufoque lorsqu’employée en-dehors du protocole diplomatique. Et ici elle est employée dans le titre comme dans le contenu du communiqué.
Séduit par cet appel au lynchage, le député libéral Emmanuel Dubourg, lui-même d’origine haïtienne, en a rajouté une couche en plaidant pour “restreindre la liberté d’expression”, estimant que “Victor-Lévy Beaulieu n’avait pas le droit de s’attaquer à Michaëlle Jean, qui selon lui est “plus qu’une reine”, mais un “modèle, un modèle d’excellence”, une icône intouchable dans la communauté haïtienne”.
Intouchable. Sacrée. On comprend aisément cela en effet après avoir lu le communiqué de La Ligue des Noirs et les propos de Dany Laferrière. “Je vais voir s’il y a un vide juridique quelque part.” Bien sûr ! Allez, renifle, mon gars ! Surtout n’hésite pas ! Va voir dans les coins ! Il faut absolument combler le vide juridique ! Et ajouter un amendement aux deux chartes des droits : art. 1. point 4.9., section 2.3 : tout écrit ironisant sur la contextualisation historique d’un mot préalablement désigné comme problématique par l’Office de la surveillance de la langue doit passer par le Comité de régulation du débat citoyen. Alors ? Qu’est-ce que vous en dites ? Enfin la tolérance intégrale ! Fini les dérapages ! Le double sens ! L’ironie ! Les écarts ! Et surtout ! SURTOUT : fini les écrivains…
Selon le député communautariste Dubourg, le texte de VLB est un “appel à la violence et à la haine“. Si, si. Rien que ça. Relisez le texte de VLB et les commentaires du député communautariste et dites-moi qui est violent ? Le texte de VLB n’est PAS un appel à quoi que ce soit. Ce qui est tout le contraire de Dubourg, qui, en tant que député de l’Assemblée nationale, lance carrément un appel au lynchage juridique et institutionnel.
“Appel à la haine” ! Il faut quand même le faire ! S’il y en a un qui devrait être immédiatement désavoué et démis de ses fonctions, c’est bien Dubourg. Un pareil excité n’a pas sa place à l’Assemblée nationale. Les “citoyens” doivent-ils prendre exemple sur lui et comprendre qu’il s’agit là du bon comportement à adopter à l’égard des institutions publiques ?
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Ces récentes tribulations tribales autour de l’utilisation d’un mot historiquement chargé ne sont pas surprenantes. Elles sont la conséquence logique d’un monde converti à la fragmentation ethnique, où les “communautés d’origine machin” sont condamnées à partager l’espace commun sur un mode féodal et éthico-juridique. Dubourg, de même que les caniches associatifs et Laferrière, ne se sont pas exprimés à titre de Québécois mais comme “Québécois d’origine haïtienne” ; de la même manière, ils n’ont pas réagi à un texte d’un Québécois, mais à celui d’un “Québécois d’origine canadienne-française”. Voilà pour le pluralisme.
Cette controverse est typique du nouveau régime, et il est à parier qu’il y en aura de nouvelles. De nouveaux appels au lynchage médiatique et juridique seront lancés, et par des personnes de plus en plus connues et respectées, jugées jusqu’ici “raisonnables”. Les accusations porteront non pas sur les actes mais sur les pensées. Comme dans police de la pensée.
Et la police de la pensée commence toujours par la police de la langue.
Pourquoi ne pas en profiter pour lire La Tache, de Philip Roth ? L’histoire est similaire : un crétin qui ne comprend rien à la langue, obsédé par son statut historique de victime devant l’éternel, dépose une plainte pour racisme contre un prof d’université au sujet de l’emploi d’un mot “problématique” ; celui-ci perd ensuite son job et sa réputation dans toute la ville. J’imaginerais bien Laferrière prendre prétexte de ce livre brillant dans l’une de ses chroniques pour tourner en dérision ce qu’il appellerait sûrement le “puritanisme américain, type George W. Bush”. Sans voir que le puritain dans le cas qui nous occupe n’est pas l’Américain “électeur de Bush”, mais bien Dany Laferrière, M. Progressisme en personne.
Et sans voir, bien sûr, que le véritable écrivain est Philip Roth. Mais ça c’est une autre histoire.