Dans Ferdydurke, Gombrowicz est l’un des premiers à se coltailler à la “jeune femme moderne” comme archétype romanesque. Il la met en scène dans une variante qui a encore aujourd’hui force de loi dans l’imaginaire populaire : celle de la “lycéenne moderne”, sportive, inculte, mutine et d’une beauté efficiente – un peu comme on le dit d’un électroménager en inox. Muscles vifs, silhouette découpée à même le patron, yeux pervers, peau saline : la lycéenne moderne n’a pas changé, et si jadis elle écoutait du Fred Astaire entre deux parties de tennis avec les copines, elle sème aujourd’hui le désordre dans les couloirs de nos écoles devenues mixtes, gambadant le nombril à l’air au vu et au su des autorités démissionnaires comme des garçons pubères à l’acné purulent. Soumission à la toute-puissante lycéenne moderne ! Tel est le mot d’ordre.
L’avènement de l’Internet n’a rien arrangé. Les dix dernières années ont été l’occasion d’une mutation absolument fantastique dans les moeurs : l’extension de la pornographie et de son esthétique à toutes les sphères de la vie sociale. Comment ? Par le biais précisément de la lycéenne moderne, propulsée entre-temps au rang de modèle-phare des adultes comme des enfants, des laides comme des beautés, des minoritaires visibles comme des majoritaires de souche. Fini l’unicité de la nation autour du politique et de la culture ! La véritable unicité post-moderne se fait autour du corps de la lycéenne moderne : quel que soit leur âge, les femmes désirent toutes lui ressembler ; tandis que les hommes ne cessent, jour et nuit, d’en cultiver l’attrait érotique dans leurs fantasmes.
La lycéenne, pour Gombrowicz, est enfant du Progrès ; elle est même, dans le roman, fille d’une “ingénieur progressiste”, émancipée et féministe, pacifique et amateur de W.-C. parfumés. Elle impose, par sa présence même, une toute nouvelle forme que la pensée du narrateur semble incapable de comprendre, voire même de traduire. Le narrateur, d’éducation ancienne, se voit progressivement disqualifié en tant qu’archaïsme ambulant, au profit du tout nouveau corps tout neuf de la lycéenne, fière et arrogante comme la modernité qu’elle représente. Comment faire passer le corps de la lycéenne dans le langage ? semble nous demander à tout moment Grombrowicz. Comment faire de la lycéenne moderne et de son corps encombrant un personnage ? Comment en tirer un comique romanesque ? La traduction française parle des catégories Maturité et Immaturité, mais ce choix ne me paraît pas très heureux : Grombrowicz entend surtout par Maturité un esprit de sérieux déplaisant, une surenchère formelle, une préciosité désagréable, à l’opposé d’une Immaturité salvatrice, comprise ici comme une force vitale. La lycéenne, dans ce cadre, incarne l’Immaturité absolue : sa vitalité intimidante, en même temps que stupide, est chargée d’une énigme formelle, que contribueront à nourrir les personnages satellites du roman.
Pris d’une insatiable curiosité, le narrateur s’intéresse à tout ce qui, de près ou loin, touche au phénomène lycéenne moderne. Sa manière de manger ; ses remarques laconiques ; son inculture proverbiale ; sa vulgarité ; tout l’intéresse. Il ira même jusqu’à fouiller la chambre de la lycéenne : tiroirs, papiers, courrier intime… Tout y passe… Et voilà que dans les tiroirs de cette princesse de la mini-jupe et de la publicité, notre héros trouve une masse de lettres d’amour, de petits mots confidentiels ou amicaux, tour à tour tendres et agressifs, écrits par des hommes comme des femmes de différentes strates d’âge, mais surtout par des garçons…
[Ces lettres] étaient plus pénibles, désagréables, irritantes, énervantes, avortées, infantiles, ridicules et humiliantes que toutes celles qu’a rapportées l’Histoire tant ancienne que médiévale. Et si un garçon du même âge en Assyrie, à Babylone, en Grèce ou dans la Pologne du Moyen Âge, ou même un simple gars de Sigismond-Auguste avait lu cela, il en aurait rougi et aurait eu envie de cogner. Oh les affreuses cacophonies qu’ils produisaient ! Les faussetés qui déchiraient leurs chants d’amour ! Comme si la nature elle-même, dans son mépris sans limites pour ces misérables bambins, leur avait coupé la parole devant la Jeune fille pour empêcher que ne se multiplie la tribu des écoliers.
Et le narrateur de conclure, glacial :
Seules étaient supportables les lettres qui, par peur, n’exprimaient rien : “Zuta, r-vous demain avec Maryse et Olek au tennis. Téléph. Heniek.”
Oui, d’où vient l’hébétude des garçons modernes devant la Jeune fille sacralisée, la lycéenne toute-puissante, la petite sotte au corps de déesse ? Elle vient, nous dit Gombrowicz, du mollet. Le mollet de la Jeune fille… Dévoilé sans complexe… En pleine action, sur le court de tennis, la sueur percolant de ses pores… Alors que des siècles de tradition l’avait crypté, ce mollet, sous des masses de froufrous, de tissu, de génie vestimentaire. Que faire du mollet ?
C’est donc au moment précis où le mollet se dévoile, et dès qu’on ne sait qu’en faire, qu’un peu tout le monde se met à pédaler dans le vide… À sortir le stylo d’un air grandiloquent, à faire des vers, à adresser des plaquettes à la Jeune fille… Tout le contraire de la lycéenne ! Qui marche d’un pas décidé ! Droit devant ! Les autres empruntent les sentiers sinueux. Vont dans les sous-bois du sentiment… Pensent à ce que pourrait penser leur idole… Tout ce cirque mielleux tandis que la Jeune fille, elle, mâche son chewing-gum. Fait du sport, papote avec les copines, ne respecte pas les règles à l’école… La Jeune fille ne pense pas, elle est action pure, à la fois gratuite et insignifiante… Insignifiance pure, voilà ! Mais insignifiance ô combien séduisante ! Obsédante ! Car la lycéenne a cette particularité de n’exister que par son mollet… Son mollet où tout le monde bute, interdit, la gorge nouée, les glandes lacrymales gonflées… À défaut de savoir comment dire le mollet, le montrer du doigt, le mettre en forme. À défaut de savoir le remettre à sa place.
Ce n’étaient que Pâles Aurores et Aurores Naissantes, Aube Nouvelle et Nouvelle Aube, et Époque du Combat, et Combat de l’Époque, et Triste Époque, et Jeune Époque, et Jeunesse Vigilante, et Vigilante Jeunesse, et Jeunesse Combattante, Jeunesse Marchante, Jeunesse Debout, et Salut les Jeunes, et l’Amertume de la Jeunesse, et les Yeux de la Jeunesse, et les Lèvres de la Jeunesse, et Printemps Nouveau, et Mon Printemps, et le Printemps et Moi, et Rafales de Printemps, et Rafales de Mitrailleuse, et Sabres, Sémaphores, Antennes, Hélices, et Mon Baiser, Ma Caresse, Mes Langueurs, Mes Yeux et Mes Lèvres (pas un mot des mollets), le tout rédigé dans un style poétique avec des assonances artistiques, ou sans assonances artistiques, avec des métaphores hardies ou dans un verbe discrètement mélodieux…
Et le narrateur de déplorer une fois de plus l’absence des mollets, laquelle devenait plus ostentatoire et gênante à mesure que les auteurs se cachaient derrière…
…la Beauté, la Perfection de l’Art, la Logique Interne de l’Oeuvre, l’Impérieuse Nécessité des Associations ou derrière la Conscience de Classe, la Lutte, les Lendemains qui chantent et autres éléments de ce genre, objectifs et anti-mollets.
Vont-ils enfin aller droit au but ! Crétins de maigrelets ! Rêveurs de mes deux ! Humânistes onusiens à la con ! Le mollet, le mollet et encore du mollet, les gars ! Croquer dans le mollet ! Lécher le mollet ! Mordiller le mollet ! Le caresser ! Le masser ! Le faire frétiller… L’apprêter, le manger… Le digérer. Mais voilà ! Le mollet ne passe pas ! Dangereusement gastronomique, d’accord, mais comestible ?… Les hommes en général développent une allergie, les pupilles se dilatent, la pulsion cardiaque s’accélère, la température du corps augmente, les muscles se tendent… Mais toujours, la fausse alerte ! Car le mollet ne passe pas ! Il reste devant eux, intact ! Nickel ! Sur le court de tennis ! À peine quelques rougeurs ! À des lieues du Livre, du Vers, du Poème et de la Bibliothèque ! Hors symbole ! Électron atomique ! Libre comme l’air ! Vide comme l’air ! Et pourtant juteux comme une orange…
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Ferdydurke a été écrit vers la fin des années trente, aux alentours de 1937. Juste avant la Deuxième guerre mondiale. À lire les écrivains d’aujourd’hui, ou à regarder se déchaîner le sentimentalisme progressiste dans la publicité, les festivals, la propagande culturelle et le discours journalistique, c’est à croire que la crise du mollet provoquée par la lycéenne moderne n’a toujours pas été résolue. Nos modernes de 2008 ont cru pouvoir la résoudre, ces dix dernières années, avec la pornographie, récupérée comme esthétique… C’était se débarrasser un peu vite du mollet. Et surtout c’était s’en débarrasser sans le nommer, ni même le montrer. La pornographie ne sait pas révéler les corps… Elle ne sait pas, point…
De fait, à mesure que la porno, ainsi que l’esthétique porno (qui accompagne l’habillement de la lycéenne moderne — par exemple, American Apparel) gagne du terrain, déborde sur la réalité impuissante, désymbolisée, “mise à nu”, la production sentimentale augmente… La Pôésie humâniste prolifère, les artistes techno-progressistes se bousculent au portillon de la subvention, les chanteuses à voix inondent les radios… Tout ce bordel tandis que les hommes, dans leur solitude sexuelle, sont partagés entre la brutalité du violeur et l’idéalisme niais du conjoint égalitaire… L’hyperréalisme porno côtoie ainsi le sentimentalisme le plus épais, le plus mielleux, le plus étouffant. Problème de forme. Lequel passe nécessairement par la lycéenne moderne, ou encore, pour être plus précis (car elles ne sont pas toutes lycéennes), par la minette…
Ne faites pas les hypocrites, vous savez de qui je parle. Je parle de celle qui est partout… Qui affole, enrage, dérange… Qui soumet les âmes les plus fortes, qui parasite les esprits les plus tranquilles, qui humilie la grandeur la plus affirmée… Oui, exactement, je parle de la Jeune fille qui promène son petit cul dans ses joggings moulés sur le fessier, par un effet d’électricité statique artificiellement créée, à seule fin de pornographier sa démarche… La minette au téléphone cellulaire ! Qui traverse la rue sans même jeter un coup d’oeil aux feux de circulation, sûre de son effet paralysant ! La minette qui dicte les règles ! Étudiante à McGill et à Concordia en relations industrielles ou en communications… Trilingue : français, anglais, espagnol. 3000 amis sur son profil Facebook. Aime les mojitos et les soirées “jazzy”. Fume à l’occasion des cigarillos…
La minette d’aujourd’hui est métissée. On ne sait si elle est latino, espagnole, roumaine ou québécoise. Elle est tout cela à la fois. Son teint mulâtre pourrait être explicable tant par ses séances de bronzage que par son bagage héréditaire, on ne sait trop… Elle est “citoyenne du monde” d’abord et avant tout, la minette d’aujourd’hui… Petite-fille des pionnières du féminisme, fille chérie de l’économie de marché droit de l’hommiste, objet des désirs collectifs en même temps que motif du chantage victimaire le plus prospère… Tout baigne pour la minette. Personne ne peut l’attaquer, la moquer, ni même la représenter. Pourquoi ? Si elle pétrifie d’avance toute velléité de représentation, c’est qu’elle a réussi à tuer chez l’homme la mauvaise foi, maîtresse du désir… L’ironie, la mauvaise foi, l’écart critique ne pouvant naître que dans la distance, dans un monde où les mollets sont médiatisés dans la culture, et non pas exhibés médiatiquement… Devant un mollet tout frais, agressant de matérialité, la parole devient futile, la bouche de l’homme se pétrifie, et puis voilà, l’homme sécrète, il glandifie, il se transforme en poisson adulateur… Il flotte…
En l’absence de résistance symbolique, en l’absence d’une culture qui tiendrait encore debout, obligeant les êtres à refouler leurs névroses, à travailler leurs conflits psychiques dans le secret de leur intimité, la minette triomphe… Prend ses aises… Se dénude de plus en plus — comme si cela était possible, bon Dieu ! Eh bien si, c’est possible. Elles sont déjà à poil, me direz-vous ! Mais non ! Elles trouvent toujours un nouveau moyen de paraître encore plus à poil qu’avant, tout en gardant un bout de tissu sur elles ! Art mystérieux de la post-lycéenne moderne ! Mystérieux ! Mais comme c’est efficace ! Comme tout le monde est poisson ! Flotte dans l’aquarium moderne ! À moitié morts, nos comtemporains ! La libido dans le BlackBerry ! Pixellisée à son tour ! La bave improductive ! En adoration devant la minette. La digne héritière de la lycéenne de Grombrowicz… Encore plus arrogante, plus insignifiante que l’original…
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L’écrivain est le seul résistant devant le mollet irrésolu. Le seul qui s’étonne encore de ce mollet… Alors que la foule feint l’accommodement. L’intériorisation du conflit. Comme si de rien n’était. Il faut voir l’expression de ces imbéciles heureux, “progressistes et tolérants”, quand on leur dit que c’est quand même de la folie furieuse, tous ces corps à poil paradant dans le plus grand sérieux… “Moi, je trouve ça bien”, nous disent-ils à tous les coups. Avec les lèvres frémissantes, où affleure leur hédonisme tropical dégénéré. Bien sûr, bien sûr. Ils sont “décoincés”… Ils trouvent ça bien… Le fait que tant de minettes prennent possession de la ville, dictant les règles plutôt que l’inverse, soit une négation quotidienne, systématique et acharnée du désir masculin ne semble pas les effleurer un seul instant. Ils trouvent ça bien… Ramenés à un statut de spectateur masturbateur… Assis là-bas, dans les gradins, cependant que les minettes, métamorphosées en gladiateurs des temps modernes, se font la lutte à la nudité la plus matérielle… Rivalisent d’impudeur au milieu du stade, sous les vivats…
Dans un monde où les post-lycéennes modernes mènent le jeu, les hommes sont hors circuit. Ils n’existent qu’à titre de tiers utile. Il est curieux que si peu d’entre eux s’en rendent compte. Ou s’ils s’en rendent compte, ils préfèrent tout oublier pour se replier aussitôt derrière leurs jeux vidéos et leur iPod. Pauvres imbéciles ! Si au moins ils avaient la décence de ne pas dire “Moi je trouve ça bien” ! Si au moins ! Cette compétition sanglante intra-féminine n’est pourtant pas spontanée : elle est née, et se perpétue dans un cadre sociopolitique arbitraire, garanti par un imposant appareil législatif et carcéral destiné à neutraliser les sursauts du désir masculin (politiques égalitaires, campagnes de propagande sur le “harcèlement psychologique” et “sexuel”, chantage victimaire marclépinesque, judiciarisation de la vie privée). Le Show se déroule contre les hommes, et tient la haine de la virilité comme une vertu d’évolution progressiste. Mais les hommes modernes “trouvent ça bien”… Ils sont à l’aise avec ça… Ils en ont fini, n’est-ce pas, avec le “machisme”, la “domination” et “l’autorité”… Désormais, ils ne désireraient rien de plus que “réinventer-les-rapports-traditionnels-dans-le-dialogue-et-la-créativité” avec leur conjointe bien-aimée…
Rien ne me divertit davantage que ces hommes techno-progressistes qui, sur l’heure du lunch, au centre-ville, se promènent avec une collègue de travail pratiquement à poil… C’est de voir la rapidité, l’instantanéité du tutoiement, de la familiarité, de la masculinisation de la femme qui est phénoménal. Ils sont là, l’homme habillé et la femme déshabillée, en pleine rue, à se donner des tapes sur l’épaule comme à la taverne… À faire semblant qu’il n’y a pas de différence sexuelle, que l’homme n’est pas habillé et que la femme n’est pas déshabillée, que l’homme n’a pas de mollet et que la femme n’a pas un, mais deux mollets baignés dans la chaleur du soleil de midi… Tout un repas à se dire des futilités… Tant de fausses blagues, de détours sémantiques, de racontars inintéressants, pour quoi au fond ? Pour ne pas parler du mollet. Pour ne pas dire qu’en ce moment même, là, maintenant, tandis que l’homme raconte un bobard, la femme est offerte, dans sa pleine nudité, au-dessus de son mojitos… Pour ne pas voir que c’est de cette matérialité qu’il ne cesse d’être question dans leur divagation ininterrompue… Une matérialité dont ils ne savent plus que faire, et qui remplit littéralement les rues de Montréal… Tout le monde devenant si sérieux, si lourd… Si “mature”, aurait dit Gombrowicz.
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Tout ça pour dire, lecteurs, que c’est dans cet esprit de résistance héroïque que L’Intelligence conséquente, ce matin vers 9h04, a été contraint d’intercepter une post-lycéenne en petite tenue aux abords de la Place d’Armes. Ce n’était plus supportable. Je sortais, méditatif, du métro Place d’Armes lorsque plus haut vers la Basilique Notre-Dame j’ai rattrapé, sans m’en rendre compte, une jeune femme en petite tenue…
Très juste ! En petite tenue ! Lingerie fine, mes amis ! Je répète que c’était de la lingerie fine ! Avec de la dentelle ! Par-dessus des pantalons ! Comme si de rien n’était. Après le mollet comme si de rien n’était, la lingerie fine… Nouvelle étape. La lycéenne en a fait du chemin depuis 1937 ! Depuis les claquettes de Fred Astaire ! Pendant que les hommes se défont, balbutient, bafouillent avec leurs archaïsmes de la pensée, la Jeune fille poursuit son irrésistible ascension vers les sommets du néant… De fait, ça fonctionne. Cette jeune femme marchait bel et bien en toute tranquillité, avec une sorte de déshabillé érotisant, vraiment très provocant, en guise de vêtement ordinaire… Oh ! certes, elle avait bien mis une veste pour la forme. Mais le déshabillé dépassait d’un bon 20 cm… Alors que le décolleté orientait le regard davantage vers les tétons que l’entre-nichons… Autre exploit de la chimie vestimentaire.
Elle était bien roulée, la petite. Mais franchement, ce déshabillé en plein centre-ville, c’était incroyable. Matière à étonnement obligatoire. N’est-il pas criminel de ne pas être étonné devant un pareil spectacle ? Et pourtant la conduite techno-progressiste toute indiquée est de feindre le non-étonnement. De faire comme si tout était normal…
Je m’approche donc de cette demoiselle, marchant à ses côtés… Je la dévisage, la scrute des pieds à la tête, et prend un air étudié d’homme étonné. Elle se tourne vers moi, me fait face pendant quelques secondes, se rend compte qu’il y a un homme devant elle, prend un air de stupeur, et puis se détourne, continuant de marcher, en espérant que le violeur improvisé quitte de lui-même… Mais non, voilà, L’Intelligence conséquente, son nom l’indique, n’abandonne pas et continue de dévisager la dame à quelques centimètres de son visage ; voici enfin qu’elle s’arrête.
JEUNE FEMME EN PETITE TENUE : Qu’est-ce qu’il y a ?
L’I. C., montrant du doigt le déshabillé : Vous portez un sous-vêtement. On le voit très clairement.
JEUNE FEMME EN PETITE TENUE, hébétée, baissant la tête pour vérifier : Ah ?…
L’I. C. : C’est un sous-vêtement, de la lingerie fine, avec de la dentelle et tout. Il faut le porter sous un vêtement. Il faut le cacher, en somme. Et ne pas mettre le sous-vêtement par-dessus le vêtement.
JEUNE FEMME EN PETITE TENUE, se ressaisissant, avec un air de fierté moderne : Ce sont les boutiques. Elles vendent ça comme ça dans les boutiques. Il y en a plein partout… Et ça se vend… Il faut aller voir dans les boutiques…
L’ I. C. : Ah oui, les boutiques… Je vois… Toute l’économie va dans le même sens… Le marché est contre moi…
La Jeune femme en petite tenue commence à se sentir à l’aise. Le viol appréhendé sera donc pour une autre fois. Elle sourit et rougit quelque peu.
JEUNE FEMME EN PETITE TENUE, ramenant la conversation vers un horizon moins intellectuel et plus narcissique : Vous voyez, si je ne l’avais pas porté ce matin, vous ne seriez pas venue me parler… Vous ne m’auriez pas remarquée…
L’I. C. : Bien sûr ! Bien sûr ! C’est le but recherché…
JEUNE FEMME EN PETITE TENUE : C’est psy-cho-lo-gique.
L’I. C., effrayé du qualificatif : Vous voulez dire que c’est une guerre psychologique.
JEUNE FEMME EN PETITE TENUE, souriant : On peut voir les choses comme ça.
Le temps que L’I. C. accuse le coup de cette terrible réponse de la post-lycéenne moderne, qui avouait pour ainsi dire la nature anti-sexuelle de son projet, la Jeune femme en petite tenue y allait d’un néanmoins charmant “Passez une belle journée, monsieur”, bifurquant sur une autre rue, en direction d’une imposante tour à bureaux… Elle disparaissait au loin, slalomant de sa démarche aguichante entre des chauffeurs de taxi blasés, devenus insensibles aux attraits éculés du Show… Sa lingerie fine au vent… Ses hanches en évidence, qui disaient “prenez-moi”, dans un monde où l’appareil législatif-égalitaire disait : “ne me prenez pas”…
Une bien drôle de rencontre ! Le pire c’est qu’elle était sympathique, cette jeune femme. Pas mauvaise du tout ! Une bonne fille ! Ce n’était pas une vraie agace, non… Seulement une jeune femme complètement perdue, prise dans la société d’aujourd’hui, avec les moeurs d’aujourd’hui, et tentant de survivre, avec ses désirs, ses contradictions, au milieu d’une culture, d’une civilisation en ruines… La seule raison pour laquelle cette femme a pu me paraître sympathique, et finalement désirable, étant ce vouvoiement qu’elle fut parfaitement capable de soutenir… Le vouvoiement faisait office, au milieu de la décadence, de vernis civilisationnel, d’une sorte de bouée de sauvetage permettant à la différence sexuelle de se maintenir… Sans le vouvoiement, avec ce déshabillé si insolent, visible, envahissant, il n’y aurait pas eu le début d’une sympathie… Il n’y aurait pas eu d’air, pas de distance… Pas d’ironie, ni de sourire en coin… Il n’y aurait eu qu’un combat de fauves…
Tout ce récit sur Gombrowicz et une Montréalaise en petite tenue pour dire quoi, au fond ? Premièrement, que l’étonnement est le garde-fou de la conscience critique, de la civilisation et de l’expression de la différence réelle. Il faut continuer de s’étonner devant le mollet irrésolu. Malgré les appels désespérants à l’esprit de sérieux ! Malgré les fanatismes conceptualistes ! Déréalisants ! Malgré la culture de mort et d’indifférenciation ! Les théoriciens de l’harmonie obligatoire ! Malgré les intellectuels-experts de l’égalitarisme fou furieux ! S’étonner ! S’étonner toujours devant le déshabillé en pleine rue ! Le mollet ! Le corps ! Tout le corps à nu, non-médiatisé ! Roulant devant nous comme des têtes guillotinées… Le regard perdu, à la recherche d’une réponse qui n’est jamais venue… Une réponse de la culture, de la pensée… De la langue…
On est dans les Catacombes du Sexe, voilà la vérité ! Avec nos fanals ! Ramenés au squelette du désir ! En petite tenue ! Pulsions primitives ! Instinct de mort ! Dans les ténèbres ! L’obscurité la plus complète ! Tandis que les saltimbanques, les touristes, les festivaliers, les techno-progressistes, toute la procession des morts-vivants s’agitent dans le bruit le plus trompeur à la surface ! À la surface la fausse vie, la fausse vitalité, la fausse matérialité ! La fausseté en tout ! L’homme et la femme se cherchent à tâtons dans la noirceur… Une faible bougie éclaire les Catacombes… Très faible, chevrotante… C’est la promesse du style et de la renaissance… La promesse d’une différence qui serait en même temps distance instantanée ! Paf ! Tout de suite ! Indiscutable ! Style et mollet ! Esprit et corps ! Distance et différence ! L’une et l’autre ! Organiquement liées. Impossible à “déconstruire”…
La chaleur se fait rare ! La bougie menace de s’éteindre, mais des hommes — et oui, des femmes — survivent. Comme ils peuvent… À tâtons, je répète… Tout ce qu’il faut pour les femmes — je l’ai déjà dit dans un autre texte — c’est une robe décente, un peu de vent et un zeste de conversation cultivée… Et pour les hommes ? De la mauvaise foi ! Souhaitons-leur un peu de mauvaise foi ! Juste assez de mauvaise foi pour faire sourire les femmes !
Oui, juste assez pour que la film recommence ! Que le théâtre reprenne ! Que les imposteurs foutent le camp ! Que vive la Comédie !
Une petite brèche pour les Catacombes, allez ! Un peu de nerfs ! Une petite brèche ! Un rayon de soleil sur les mollets… Quelques murmures… Un début de sens… Une grâce…
