
Monsieur Marc Cassivi
La Presse
7, rue Saint-Jacques
Montréal (Québec) H2Y 1K9
Val-David, le 14 juin 2008
Cher Monsieur Cassivi,
C’est en désespoir de cause que je vous écris aujourd’hui, et sous le coup de l’émotion que m’a causée votre série d’articles des dernières semaines sur l’odieux projet de loi C-10 du Parti conservateur. La projection héroïque ces jours-ci de YOUNG PEOPLE FUCKING, le film qui fut le point de départ de la polémique, est l’occasion de me réjouir de la liberté qui nous reste à nous, les artistes, tout en m’inquiétant des plus récentes attaques de l’obscurantisme conservateur contre la Culture. Les créateurs de YOUNG PEOPLE FUCKING sont pour moi des modèles de résistance et d’audace, et leur courage me console du manque de reconnaissance publique où mon oeuvre multidisciplinaire est présentement plongée.
Vos articles l’ont très bien démontré : nous, les artistes (et je vous inclus dans cette catégorie, M. Cassivi, car votre résistance progressiste fait de vous de facto un authentique artiste), ne serons jamais assez vigilants face aux projets de loi que l’Ordre Établi entend adopter pour freiner notre liberté subversive. Certes, les obscurantistes conservateurs, maintenant piégés par notre vigilance, se défendent bien de vouloir nous censurer en arguant qu’il y aurait eu malentendu autour de YOUNG PEOPLE FUCKING. Seul le titre aurait porté à confusion, puisque semble-t-il personne n’aurait visionné le film, entendant par là que leur projet de loi ne viserait que les oeuvres “véritablement inacceptables”. Pour moi, ce genre d’arguments est de la pure foutaise. Ne serait-ce qu’en raison de leur air courroucé devant un titre comme YOUNG PEOPLE FUCKING, la vigilance la plus élémentaire nous impose de refuser aux obscurantistes conservateurs le moindre droit de regard sur le financement public de la Culture. Un dérapage est si vite arrivé…
Qui sont-ils pour juger ? L’art n’appelle aucun jugement ; il est au-dessus de toutes les discriminations et de toutes les exclusions. Dans cette optique, j’avais d’ailleurs suggéré au Comité de travail sur la culture de Québec solidaire d’envisager une Charte de la Culture, en vertu de laquelle chaque artiste se verrait accorder le droit à la reconnaissance publique, et par conséquent à un financement adéquat de l’État. Malheureusement, Québec solidaire, aux prises avec notre système électoral inique et anti-démocratique, n’est pas près d’accéder au pouvoir. Il y a donc encore beaucoup de travail à faire avant de voir une pareille Charte adoptée à l’Assemblée nationale.
Sans prétendre au coup de force marketing, et sans vouloir prêter à mes camarades ontariens des intentions impures, YOUNG PEOPLE FUCKING a tout de même pu bénéficier, grâce à la converture médiatique entourant C-10, d’une remarquable visibilité. J’aimerais vous rappeler, Monsieur Cassivi, que ce n’est pas le cas pour tous les artistes, dont certains continuent de travailler dans l’ombre.
YOUNG PEOPLE FUCKING a révélé un malaise au sein de la société canadienne. Les tabous sont encore très forts, et la censure par l’Ordre Établi conservateur demeure omniprésente. C’est pourquoi je ne crois pas être paranoïaque en portant à votre attention que mon plus récent film indépendant, HOSTIE DE CÂLISSE DE TABARNAK, n’a toujours pas obtenu les fonds publics nécessaires à sa distribution, pas plus d’ailleurs qu’à sa réalisation. À quoi doit-on imputer un tel silence ? Plusieurs hypothèses sont possibles. Il semblerait toutefois que les tabous religieux soient loin d’être brisés au Québec, où les stéréotypes judéo-chrétiens ont profondément marqué les consciences. Mine de rien, après 40 ans de Révolution tranquille, le Québec étouffe toujours sous le catholicisme.
HOSTIE DE CÂLISSE DE TABARNAK voulait seulement, à l’instar de YOUNG PEOPLE FUCKING, soulever un débat de société. Malheureusement, à voir les réactions bornées des autorités, qui refusent de m’accorder les subventions demandées, il est à craindre que ce débat essentiel sera une fois de plus différé. Quand donc les Québécois accepteront-ils de regarder en face le blasphème catholique ? Examiner leur souffrance ? Leur oppression religieuse ? Ce ne sera pas pour tout de suite semble-t-il.
H. C. T. n’est pas ma première oeuvre, et n’annonce pas une première confrontation avec l’Ordre Établi. Je suis également l’auteure, vous vous en souviendrez peut-être, de cette oeuvre d’art interactif sur le boulevard Saint-Laurent, qui tout au long de l’été 2004 incitait les passants à déposer leurs excréments dans un gigantesque bol de beurre d’arachides Kraft. PISSING OFF/Take one était une oeuvre unique, où se conciliaient le “performing art” et l’engagement politico-communautaire : les citoyens, en participant, étaient invités à réfléchir sur le processus interno-”digestif” de la fabrication d’OGM et d’agents artificiels dans l’alimentation occidentale. La suite, PISSING OFF/Take two, est toujours sous étude au Ministère de la Culture et au Conseil des arts du Canada ; la réponse devrait me parvenir incessamment. Cependant, la résurgence réactionnaire, avec l’affaire YOUNG PEOPLE FUCKING, me fait craindre le pire pour le financement public de cette suite.
On ne doit pas accepter, de quelque manière, une remise en question du financement public de la Culture — il s’agit de l’un des plus grands acquis de nos sociétés progressistes. Nos adversaires actuels du projet de loi C-10, des conservateurs évangéliques de l’Ouest canadien, sont certes des imbéciles, des adversaires qui peuvent être facilement ridiculisés dans l’espace public (leur maladresse politique dans le dossier de C-10, n’est-ce pas, a été proprement hallucinante). Mais ne soyons pas naïfs, Monsieur Cassivi ! Un jour viendra, je le crains, où une partie importante de la population – des “gens ordinaires”, comme on dit — réclamera une coupe drastique dans les budgets réservés à la Culture, sous prétexte que leurs impôts sont trop élevés, et que le Ministère de la Culture, plutôt que de travailler pour la culture en tant que telle, entretiendrait surtout une clique de ”parvenus” et de “fonctionnaires” étrangers à ce qu’ils appellent “la vraie vie”. On reconnaît, dans ce discours, le populisme pré-fasciste caractéristique des masses aliénées.
Ce jour-là, qui consacrera une séparation suicidaire entre l’État et la Culture, le Gouvernement et l’Artiste, sera un jour sombre pour tous les progressistes qui ont à coeur la Liberté artistique. Et une régression terrible pour la démocratisation de la Culture, l’éducation des masses et l’ouverture sur le monde.
En terminant, Monsieur Cassivi, je ne veux pas paraître trop courtisane, mais enfin, vous serait-il possible de parler d’HOSTIE DE CÂLISSE DE TABARNAK dans l’une de vos chroniques ? Vous êtes visiblement l’un des seuls esprits libres au Québec. Vous ne craignez pas d’affronter l’Ordre Établi, en compagnie d’autres collègues journalistes comme Odile Tremblay et André Lavoie. Pour cette raison, c’est à vous en tout premier lieu que j’adresse cette missive, avant que de la faire parvenir en copie conforme aux autres camarades journalistes, aux députéEs progressistes (libéraux, péquistes, bloquistes, néo-démocrates, etc.), aux associations culturelles et communautaires, aux militantEs juridiques, aux syndicats, aux cabinets ministériels, et enfin, en définitive, au siège social de l’ONU à New York, ceci afin d’optimiser notre chance — en toute solidarité — de contrecarrer l’Ordre Établi tentaculaire.
Qu’on se le dise : la censure n’est pas acceptable dans notre pays. Une artiste sans subvention est une injustice de trop qui doit être combattue.
VIVE LA LIBERTÉ ! VIVE L’ÉTAT ! SUS AUX RÉACTIONNAIRES !
Salutations militantes et solidaires,
Anaïs-Tournesol Lavoie-Tremblay, artiste-associée
Coopérative artistique de Val-David