(Pour une meilleure compréhension de ce texte, lire d’abord : “Fucking reconnaissance !“, L’Intelligence conséquente, 14 juin 2008)
Monsieur Louis Rousseau
Département de sciences des religions
Université du Québec à Montréal
Case postale 8888, succursale Centre-ville
Montréal (Québec) H3C 3P8
Val-David, le 15 juin 2008
Cher Monsieur Rousseau,
Je venais à peine de terminer mon petit déjeuner, trempant une biscotte dans mon café au lait, lorsque j’entendis ma conjointe, du haut de l’escalier, s’exclamer à la lecture du Devoir. Vous devinez que son plaisir extatique était dû à l’excellent article de Guillaume Bourgault-Côté sur le Congrès eucharistique international, où votre expertise, en tant que scientifique des religions, était sollicitée parmi d’autres intervenants. Lui demandant aussitôt, du fauteuil où je me prélassais, de venir me rejoindre, elle descendit les escaliers à toute vitesse pour me tendre sa copie du Devoir. C’est d’un oeil dégoûté que j’aperçus la photo, étalée sur deux colonnes, du monstrueux Benoît XVI, cet ignoble pape réactionnaire qui oeuvre à l’avilissement des valeurs démocratiques chères à notre société progressiste.
Vous avez tout à fait raison, Monsieur Rousseau, de lier le cardinal Ouellet à l’orientation réactionnaire du Congrès eucharistique, puisqu’il est à la source, en effet, de la contre-attaque désastreuse qui actuellement menace l’Église québécoise. Comme le prétentieux et vaniteux Benoît XVI, le cardinal Ouellet pervertit les principes démocratiques et écologiques de l’Évangile en privilégiant l’arrogance cléricale et le faste romain, tout en feignant de ne pas vivre à notre époque par sa mise à l’avant de l’affreux culte de l’adoration du Christ. Comme si le réchauffement climatique, l’égalité homme-femme et l’acceptation des homosexuels n’étaient pas des problèmes plus urgents ! Comme si la foi chrétienne devait se détourner des combats sociaux pour préférer l’adoration morbide du Saint-Sacrement, qui nous promet, plutôt que la lumière de la justice sociale, les ténèbres du martyr, des corps ensanglantés et de la souffrance culpabilisante. On reconnaît ici l’anachronisme épuisant du Vatican et de ses disciples.
“On veut imposer un modèle d’Église qui n’a plus de sens, dites-vous du Congrès. Dans dix ans, il n’y aura plus de prêtres au Québec. On ne pourra plus faire l’eucharistie avec quelqu’un qui a fait quatre ans de théologie et qui a juré de rester célibataire. Ce bluff devant l’incoutournable mur que ce modèle d’Église s’apprête à frapper est suicidaire et parfaitement régressif.” Vous savez ce que je réponds à cela, Monsieur Rousseau ? Je réponds : “et pourquoi pas ?” Pourquoi ne pas laisser l’Église frapper le mur ? Pourquoi ne pas forcer les réactionnaires à assumer les conséquences de leur vision passéiste de l’Évangile ? Que feront-ils, tous ces prêtres grisonnants, ces évêques décalés et ce cardinal arrogant, quand la montée irrésistible des différences les forcera à réévaluer leur position ?
Étant moi-même lesbienne, et ayant profité du mariage civil entre conjoints de même sexe, j’éprouve personnellement la discrimination du Vatican à l’endroit des personnes qui partagent ma différence. Moi et Florence nous aimons comme n’importe quel couple hétérosexuel, mais sous prétexte que nous ne répondons pas à la supposée “loi naturelle” dont se réclame le Vatican, nous sommes exclues de l’Église ! Comment tolérer une situation aussi inacceptable ? Serait-ce que ma foi serait insuffisante et inférieure à une autre ? Faudrait-il que je renie ce que je suis pour ne pas être exclue de l’Église ?
L’attitude du cardinal Ouellet, à la suite de Benoît XVI, est contraire au bien commun. La ministre Saint-Pierre a eu tout à fait raison, il y a quelque sept ou huit mois, répondant aux excuses cyniques du cardinal sur les errances de l’Église d’avant 1960, de rappeler que l’Église était encore loin du compte du point de vue de la crédibilité démocratique. La ministre Saint-Pierre est en poste depuis peu au Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, et elle a déjà eu le temps d’adopter des plans d’action audacieux en matière d’agression sexuelle, de violence conjugale et de contenu culturel égalitaire. Imaginons un instant tout ce qu’une femme de la trempe de Christine Saint-Pierre pourrait accomplir si seulement son sexe ne lui interdisait pas les postes-clés au sein de l’Église… Cela fait rêver.
Je crois sincèrement, sans vouloir ici inciter qui que ce soit au vandalisme, qu’il serait préférable d’accentuer physiquement notre désaccord à l’égard du Congrès eucharistique. Respect ne signifie pas soumission. N’est-il pas possible de montrer notre désaccord au sein même du Congrès, par exemple en reprenant les méthodes de perturbation pacifique du mouvement des droits civiques ? Après tout, qui est le plus chrétien ? Celui qui, à l’instar du cardinal, s’adonne aveuglement au conformisme discriminatoire du Vatican ? Ou bien ceux, beaucoup plus authentiques, qui s’engagent dans une démarche de justice et d’égalité contre vents et marées, quitte à s’opposer violemment aux autorités en place ? Depuis quand, au juste, l’homophobie et la misogynie sont-elles des voies d’accès à la Vérité ? Pour moi, poser la question c’est y répondre. Perturber le Congrès eucharistique et forcer le cardinal à aller plus loin dans ses excuses est le premier devoir du chrétien progressiste d’aujourd’hui.
Il est difficile, en 2008, de supporter un spectacle comme celui du Congrès eucharistique. Il est difficile de croire que nous, citoyens, devrons une fois de plus subir sur notre propre territoire l’invasion catholique romaine — comme si la Révolution tranquille n’avait pas eu lieu ! Comme si les Québécois n’avaient pas choisi pour de bon le féminisme, la social-démocratie, la tolérance interculturelle et l’architecture communiste ! Non, décidément, cela ne peut plus durer. Il faudrait penser à des mesures plus sévères, comme un nouvel amendement à la Charte des droits.
Vous l’ignorez, mais j’ai présentement des problèmes importants de financement avec l’Ordre Établi, étant sur le point de tourner un film-choc sur l’héritage religieux québécois. HOSTIE DE CÂLISSE DE TABARNAK aborde de front l’oppression catholique, l’humiliation des valeurs fondamentales de notre société ; pour cette raison, j’ai beaucoup de difficulté à obtenir des fonds publics. Cela tient également à un passé judéo-chrétien réfractaire à la parole lucide et à l’innovation artistique, et qui fait qu’encore aujourd’hui, l’ombre de Rome plane sur les esprits libres. Nous ne sommes toujours pas sortis de la Grande Noirceur, Monsieur Rousseau. HOSTIE DE CÂLISSE DE TABARNAK fait peur.
Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours dérangé. Pourquoi ? Tout simplement parce que je suis différente. Je n’ai jamais pu m’accommoder des normes établies : en toutes circonstances, il me faut prendre le contre-pied de ce qu’on me dit ou de ce qu’on me présente. Le conformisme de mes contemporains m’épuise, tandis que la facilité intellectuelle où les maintiennent leurs réflexes régressifs et réactionnaires me révolte. Je n’accepte pas qu’on me dise quoi faire. Ce n’est donc pas aujourd’hui que je vais accepter qu’un pape vieillot et un cardinal mégalomane me jugent moralement. Ce que je suis, je l’ai construit, de A à Z, sans l’aide de personne — pas même de mes parents. Anaïs-Tournesol n’a de compte à rendre à personne. PERSONNE.
Cela dit, je suis convaincue que mon discours, ainsi que le vôtre, est encore minoritaire au sein de la société québécoise. L’Ordre Établi est partout, relayant les pires préjugés et les plus funestes poncifs, ce qui est délétère pour les forces progressistes du pays. Ne croyez-vous pas qu’il serait possible de m’inviter à l’UQAM, dans le cadre de l’un ou l’autre de vos cours, pour parler de mon expérience à titre de réalisatrice d’HOSTIE DE CÂLISSE DE TABARNAK ? Ou peut-être préférez-vous que je me concentre sur mon témoignage de lesbienne en lutte ? Ou encore sur mon parcours d’artiste multidisciplinaire ? Je laisse ces diverses potentialités à votre discrétion. J’ai l’esprit ouvert, et suis en mesure de m’adapter rapidement. Je suis même prête à négocier des tarifs préférentiels pour mes conférences.
En terminant, Monsieur Rousseau, je m’en voudrais de ne pas vous inciter à intervenir plus souvent dans les médias pour corriger les impostures romaines à mesure qu’elles se présentent dans l’espace public. Nous, les progressistes, devons faire double oeuvre de pédagogie et de protection : pédagogie pour les esprits qui entretiennent encore des réflexes intellectuels tordus, flirtant même parfois avec le conservatisme ; et protection enfin, pour l’immense majorité des gens, qui sont à la merci des démagogues réactionnaires. Le peuple doit être protégé de ses instincts et de son fameux “gros bon sens”, qui lui sert surtout à justifier les pires crimes contre les minorités, les femmes, les homosexuels : contre tous ceux qui ont le malheur d’être différents. Les multiples dérapages récemment autour du débat sur l’immigration en sont un exemple probant.
Veuillez agréer, Monsieur Rousseau, l’expression de mes salutations les plus militantes et solidaires,
Anaïs-Tournesol Lavoie-Tremblay
Communauté paroissiale alternative des croyants humanistes de Val-David
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À lire également :
“La table pliante du chantage égalitaire“, L’Intelligence conséquente, 3 juin 2008.