
Nos apparatchiks chéris nous l’ont assez dit : les accommodements, l’immigration, l’altérité, tout ça c’est extrêmement compliqué et ne devrait pas être laissé entre les mains disgracieuses des gens du peuple. Il y a des intellectuels-experts pour s’occuper de ces questions. Des mauvaises langues soutiennent qu’à l’époque de la Grande Noirceur, des Québécois auraient accueilli des étrangers sans l’intermédiaire d’intellectuels-experts de quelque nature que ce soit ; l’autochtone et “l’Autre” se seraient adressés la parole sans Charte des droits, par le simple recours au sens commun ; on dit même qu’il y aurait eu, avec ce procédé, construction d’une “nation québécoise”. Heureusement, grâce aux travaux de nos intellectuels-experts, on sait — nous les petits futés du XXIe siècle – que c’est faux. La nation québécoise est une construction ethnocentrique et exclusive, qui fait violence aux groupes minoritaires, à des fins d’hégémonie culturelle et politique. Pis, la nation québécoise serait la création mégalomane d’une majorité canadienne-française atteinte d’un mal atavique d’insécurité identitaire, qui aurait profité d’une certaine surenchère médiatique pour se fantasmer en tant que minorité persécutée par d’autres minorités, créant ainsi les conditions parfaites d’un “très grand dérapage” (dixit Gérard Bouchard). D’où la nécessité qu’il y aurait, d’une part, de censurer et de contrôler les médias (cf. le rapport sur les médias de Maryse Potvin, commenté par Lysiane Gagnon) ; et d’autre part, d’augmenter considérablement les budgets des organismes gouvernementaux et para-gouvermentaux de la “lutte contre l’intolérance”, que l’on sait indispensables à toute une piétaille universitaire en recherche d’emploi.
Bouchard, qui nous vient des sciences sociales, était accompagné de Taylor, un philosophe moitié-mystique, moitié-multiculturaliste. Deux spécialistes donc. Qui ont fait appel à d’autres spécialistes, à d’autres experts “scientifiques”, lesquels ont accumulé à leur tour études, rapports, statistiques, baromètres. On notait néanmoins dans ce merveilleux regroupement savant de très notables absents, et pas des moindres : les psychiatres. Où étaient-ils ? Qu’avait-on fait des psychiatres ? Leur avait-on refilé des contrats en douce, sous le manteau, de peur que leur participation à la Commission fasse scandale ? Craignait-on de donner ainsi des airs par trop ”socialisme scientifique” à une entreprise qui ne relevait, après tout, que de l’honorable enquête progressiste ?
Quoi qu’il en soit, une psychiatre vient d’apparaître dans le débat public sur la question des “accommodements raisonnables”. Elle nous parle du “deuil”, du “dialogue”, de la “violence faite aux communautés caribéennes et philippines, qui ne comprennent pas pourquoi elles devraient envoyer leurs enfants à l’école française”. Comme sous la loupe relativiste et savante de Bouchard-Taylor, la signification politique de la cité disparaît au profit d’une thérapeutique sociale intégrale, qui ramène tous les rapports humains à une dimension humanitaire et psychologisante. De fait, la définition de la nouvelle doctrine sociale qu’il s’agirait d’adopter rejoint en tout point le fameux “interculturalisme” d’un Bouchard :
Il ne s’agit plus, selon elle, que les “lois du vivre ensemble” soient dictées par l’un ou l’autre. Cécile Rousseau préfère parler des responsabilités respectives dans l’établissement d’un équilibre social nouveau, qui doit se bâtir sur les acquis de chacun.
C’est somme toute plutôt rassurant que le point de vue d’une psychiatre soit parfaitement aligné sur celui de l’apparatchik Bouchard. Rassurant que les intellectuels-experts aient des psychiatres comme ça, à portée de main, pour venir corroborer leurs postulats auprès des sceptiques.
Ma question : maintenant que nous avons eu un spécialiste de la “génétique des populations” (Bouchard) à la tête d’une commission gouvernementale, ainsi qu’une psychiatre que Radio-Canada interroge à titre de “scientifique social” sur une question politique, que devons-nous appréhender pour le futur ? Un neurochirurgien ? Et pourquoi pas ?
Pourquoi pas un neurochirurgien qui donnerait ses premiers avis sur la question ? Tant qu’à faire dans la science, pourquoi se gêner ? La neurochirurgie peut certainement nous aider à accélérer la “rencontre” des communautés culturelles sur le territoire québécois. À mieux nous comprendre.
Dans les sociétés métissées, dit la psychiatre, le malaise de la rencontre avec l’autre fait partie d’un enrichissement social.
Après les esprits, ne faudrait-il pas, maintenant, graver cette “vérité” directement dans les cervelles ? Juste au cas.
On n’est jamais trop prudent.