L’entreprise européenne devient, pour les élites, une voie de contournement des peuples. On peut même se demander si l’objectif, ne serait-ce qu’inconscient, des “bâtisseurs d’Europe”, n’est pas d’en finir, non seulement avec ces populations imprévisibles, mais, plus largement, avec les tourments de la politique. Désormais équipée du logiciel adéquat, l’humanité n’aurait plus qu’à se mettre en pilotage automatique — les gouvernants, selon [Alain] Minc, n’ayant “d’autre liberté que de se fixer sur les boussoles mondiale et européenne“.
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Le processus qui voit l’apolitisme devenir l’idéologie du temps se déploie tout au long des années 90 en même temps que chaque “avancée” de l’Union est offerte aux peuples avec l’insistante persuasion de ces vendeurs à qui l’on cède pour qu’ils cessent leur boniment. Inutile de “sortir l’Europe par les urnes”, elle revient par d’autres urnes. “La démocratie jusqu’à ce que oui s’ensuive“, énoncera L’Humanité.
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En France, on se gardera bien de réitérer la malheureuse expérience de Maastricht après la conclusion, en 1997, du traité d’Amsterdam. Mais la mauvaise surprise viendra de l’ancien bon élève promu au rôle de cancre. Le 8 juin 2001, les Irlandais rejettent le traité de Nice par 54% des voix. Dans toutes les capitales européennes, la consternation le dispute à la réprobation. “Pas question de renégocier le traité“, déclare-t-on sans fioritures, ce qui revient à affirmer que le vote irlandais est nul et non avenu. Tollé immédiat dans les capitales européennes. Le lendemain du scrutin, les présentateurs des bulletins d’information radiodiffusés sont visiblement estomaqués. Pourquoi, tout d’abord, les Irlandais ont-ils mal voté ? L’explication de cette faute collective est un déficit de communication ou de pédagogie. Autrement dit, c’est parce que l’affaire leur a été mal expliquée. Nul ne semble envisager que les Irlandais pourraient avoir de sérieuses raisons de rejeter le texte.
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Refusant d’écouter la rumeur qui vient de “la vie en-dessous, là où sont les gens”, pour reprendre la formule de Jean-Paul II, les classes dirigeantes n’entendent-elles pas, messianisme européen aidant, s’affranchir de toute responsabilité à l’égard des sociétés ? Le philosophe allemand Hans-Magnus Enzensberger commente ce qui ressemble à une forme d’autisme des élites politiques. “Sans cesse, on constate que même les signaux flagrants et les échecs électoraux cinglants ne servent pas de leçon au personnel politique, écrit-il. Après la débâcle que constitua le vote des Danois sur l’Europe, le réflexe unanime de tous les cadres fut de dire : “raison de plus ! On ferme les yeux et on fonce !” Même surdité, poursuit-il, chez l’administration américaine face aux émeutes de Los Angeles, dans l’État japonais et son parti dominant face aux ravages criminels de la corruption.” On pourrait cependant rappeler le dicton populaire qui affirme qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Manifeste dans les comportements à l’égard du dogme européen et dans l’encensement sans nuances dont il est l’objet, cette fracture entre “branchés sans frontières” et “repliés frileux” est, bien plus profondément, caractéristique des temps. Évoquant la rumeur d’Abbeville qui vit les inondés de la Somme crier à la conspiration de Paris, Philippe Muray y déchiffre la métaphore du “dégoût” manifesté vis-à-vis de l’élite actuelle et de son incroyable contentement de soi”. “La France d”’en bas”, comme on nomme maintenant l’ancien monde réel, écrit-il, se sent inondée par la France d”’en haut” qui roule en Mégane cabriolet, fréquente les greens et habite des lofts remplis de droits de l’homme. La France moisie est victime de la France à roulettes. Paris déborde sur le reste du territoire, et celui-ci se voit noyé dans les eaux glacées du bon, du beau, du bien, de l’écologiquement correct, du moralement irréprochable. Même s’il n’a peut-être pas les moyens de le formuler ainsi, le peuple sait maintenant qu’il n’a plus d’autre ennemi que le ‘people’.“
Le divorce, ainsi, semble consommé. Il n’est même plus besoin de changer le peuple qu’on peut se contenter d’ignorer en lui substituant le fumeux et docile concept d’opinion. Les sociétés européennes ne seraient plus que des véhicules lancés à toute vitesse dont aucun conducteur ne pourrait infléchir la trajectoire. En aurait-on, alors, fini avec la Cité ? “Durant des siècles, écrit Hannah Arendt, des hommes sont entrés dans le domaine public parce qu’ils voulaient que quelque chose d’eux-mêmes ou quelque chose qu’ils avaient en commun avec d’autres fût plus durable que leur vie terrestre.” Rien n’impose d’abandonner cette ambition. Rien, sinon le renoncement des élites et l’acceptation, fût-elle résignée, des peuples. Lesquels ne sont pas acquis pour l’éternité. L’Histoire, en somme, est toujours écrite par les hommes. Que ceux-ci renoncent à renoncer et il redevient possible d’agir sur le monde.
Élisabeth Lévy. Les maîtres censeurs, 2002.