juillet 2008


L’État québécois et le carnaval de la décadence est maintenant disponible à la librairie Le Port de tête (262, av. Mont-Royal Est, Montréal).

Les Éditions de L’I. C. sont à la recherche d’un point de vente dans la région de Saint-Jérôme et à Trois-Rivières. J’invite les lecteurs familiers de ces secteurs à me soumettre leurs suggestions.

D’ici septembre, les lecteurs de Québec devraient pouvoir compter sur un point de vente dans leur ville.

Par ailleurs, veuillez noter qu’il est désormais possible de payer par carte de crédit (système sécurisé PayPal) lors d’une commande Internet. Les délais de livraison s’en trouvent considérablement réduits.

Handicapes

À lire sur L’Intelligence conséquente :
L’égalité de fait des handicapés“, 5 avril 2008.

Maccartney

Paul McCartney sera passé en coup de vent. À peine savait-on, il y a deux semaines encore, que l’ex-Beatle viendrait donner un concert à Québec pour les festivités du 400e. Coup de vent, donc, mais pas moins de 250 000 personnes sur les Plaines d’Abraham pour assister à ce que d’aucuns, qui ne manquent pas d’humour, ont qualifié de “concert historique”. Si les épithètes ont fusé pour qualifier l’événement, la palme revient sans conteste à un animateur radio de la station CFOM, qui a parlé du “meilleur show sur les Plaines depuis la bataille de la Conquête”.

La polémique, déclenchée par une opposition nationaliste par ailleurs très timide, a eu ceci de particulier qu’elle s’est toute entière déroulée dans un cadre rhétorique périmé. D’un côté, vous avez les Curzi, Falardeau et Archambault, qui ont perçu la nationalité britannique de McCartney comme un problème ; et de l’autre, vous avez les Pratte, Boisvert et Roy, qui se sont empressés d’y voir un autre exemple de la xénophobie inhérente au nationalisme. Personne, semble-t-il, n’ayant jugé bon de prendre un recul par rapport à la rhétorique habituelle.

Les quelques nationalistes qui ont signé la lettre de Luc Archambault se sont certes exprimés maladroitement ; leur argumentaire est décalé et n’est pas sans lourdeur ; mais ils ont eu raison de se manifester. Car leur initiative ne relève pas d’une contestation gratuite mais d’une demande de sens, qu’ils adressent à McCartney à défaut de pouvoir influencer directement l’État et l’organisation du 400e. Demande de sens, car au cas où on l’aurait oublié (et il se trouve que plusieurs l’ont oublié), le spectacle de Paul McCartney avait lieu dans le cadre du 400e anniversaire de Québec, et non de je ne sais quel festival anhistorique comme le Festival d’été. On peut bien ne pas poser de questions sur la programmation d’un événement comme le Festival d’été, mais sur celle du 400e ?

Si l’opposition nationaliste a été à ce point attaquée et tournée en ridicule, ce n’est pas parce que son point de vue était historique, mais national. La tentation est grande de voir en les parangons festifs des êtres complètement anhistoriques. Cela est sans doute vrai dans l’absolu, mais ce serait oublier que les parangons festifs ont des prétentions politiques ; en l’occurence, ils font bel et bien un travail sur la mémoire historique, dont le sens leur paraît absolument devoir être soustrait à toute perspective nationale.

Quand les journalistes consensuels se sont lancés aux trousses des nationalistes, ils ne se sont pas contentés d’affirmer que les motivations historiques avancées n’avaient plus aucune valeur aujourd’hui : ils en ont avancé de nouvelles. André Pratte a présenté McCartney comme “l’un des plus grands musiciens de la planète” ; Boisvert, comme un “symbole de la paix” ; et Mario Roy, comme un “monument vivant de la culture du XXe siècle“, ayant constitué une “oeuvre intemporelle, majestueuse, universelle“. Ils opposaient ainsi une histoire cosmopolite, dite espaceculturelle, à une histoire politique jugée ringarde et trop locale, l’histoire des nations et des conquêtes, qui est si pâle au regard de la lumineuse histoire des arts.

Plusieurs ont même osé la comparaison avec Mozart, ce que faisaient déjà à mots couverts nos chroniqueurs de La Presse en parlant de McCartney comme d’un “monument de la culture du XXe siècle”. Lise Ravary, de la revue Châtelaine, parlait, elle, de “monument de la culture internationale moderne“. La course était lancée à celui qui aurait la formule la plus cosmopolite, la plus irréprochable, dégagée, ultramoderne, et suffisamment méprisante pour tous ceux qui auraient l’idée d’accueillir Paul McCartney autrement que la bouche ouverte et les yeux béats d’admiration.

Toutes ces génuflexions à l’attention de Paul McCartney font sourire. C’est évidemment le propre des nains politiques que de surinvestir le champ de la culture. On pourrait également ajouter, si l’on était cruel (et on l’est en effet), que c’est le propre des nains culturels que de surinvestir le champ du showbiz. Car Paul McCartney, des Beatles jusqu’à aujourd’hui, relève beaucoup moins du phénomène artistique que du phénomène sociologique et médiatique. Sans la télé et la presse populaire, les Beatles n’auraient jamais existé. En ce sens, leur musique est bel et bien temporelle, c’est celle des années soixante et de la démocratisation de l’audiovisuel. On voit mal comment la ferveur qui a contribué à “immortaliser” McCartney et les Beatles aurait pu naître sans le contexte unique de l’époque, qui a vu les baby-boomers, dans leur prime jeunesse, jouir à la fois de la prospérité d’après-guerre et de la libéralisation des moeurs. En somme, il y a toute une série de facteurs, tout à fait étrangers à la musique, qui ont fait des Beatles et de McCartney les monuments “majestueux” au nom desquels on nous interdit aujourd’hui de penser le 400e anniversaire de Québec. J’estime utile de rappeler que ce n’était pas le cas de Mozart, qui n’a eu besoin que de sa musique pour être majestueux…

Les baby-boomers, c’est connu, sont de grands nostalgiques, eux qui pourtant n’aiment rien tant que de se réclamer de la rupture. En invitant McCartney, en se portant ensuite à sa défense contre les odieux nationalistes, ils ont simplement voulu affirmer leur appartenance à une histoire générationnelle plutôt que nationale. La première est sociale, espaceculturelle, médiatique, anecdotique et sentimentale ; la seconde est politique, culturelle, légataire, déterminante et rigoureuse. L’histoire nationale transcende les générations là où celles-ci échouent à passer outre leurs réalités domestiques. Mais voilà, se porter à la défense de McCartney équivaut pour les boomers à protéger le mythe de leur jeunesse sacrée contre les profanateurs de culte. C’est prétendre que le culte de McCartney survivra à leur génération et aura valeur de legs, alors qu’ils savent pertinemment que c’est faux — le mythe des Beatles et de McCartney mourra avec eux, comme celui d’Elvis, qui agonise depuis quinze ans dans un kitsch bling-bling pour attardés mentaux.

Il n’est pas nécessaire d’être un nationaliste fervent, ni même d’être un nationaliste tout court, pour ne pas voir l’intérêt et le sens du spectacle de McCartney au 400e. Il suffit d’être indifférent à l’exaltation des foules et à la sentimentalité puissante des mythes médiatiques.

Les mythes médiatiques proposent un récit de substitution à la trame historique. Les sociétés en déclin aiment à penser que ces mythes sont assez substantiels pour compenser une histoire légataire ressentie comme un manque. Le fardeau du sens ne repose donc plus sur les épaules de la collectivité, de la société, de la nation, mais sur celles de l’individu, de la famille, de l’intime, de la génération. Un historien de l’Université Laval, Jocelyn Létourneau, écrivait à ce propos un texte emblématique dans Le Devoir du 10 juillet. L’historien, lauréat de la Fondation Trudeau, s’y faisait l’apologue d’une certaine conception post-moderne de l’histoire, où les individus entretiennent un rapport psycho-utilitaire au passé, sans égard pour la responsabilité collective et le patrimoine historique. Selon une méthodologie pour le moins fallacieuse et discutable, Létourneau classe le “passé de la famille” avant “le passé de la nation” dans la “construction identitaire” des sujets contemporains.

La majorité des Canadiens s’intéressent au passé à partir d’une perspective individuelle pour se situer singulièrement dans un contexte historique, pour donner du sens à leur vie propre ou pour en apprendre davantage sur leurs antécédents familiaux — et ainsi se raccrocher à une histoire familiale qui leur permet de s’inscrire personnellement dans une durée spécifique et maîtrisable. À l’origine de l’intérêt pour le passé chez une majorité de gens, il y aurait donc le désir individuel de se définir par l’histoire en vue de se mieux comprendre à une échelle microsociale et par rapport à une continuité qui aurait du sens au présent.

Tout cela est vrai, bien sûr — même si tout cela ennuie. Or, Létourneau omet de préciser : le passé qu’il évoque n’est pas l’histoire. Le “passé” psycho-utilitaire dont parle Létourneau, à la suite des théoriciens du post-national, ne se situe pas au-dessus des hommes mais derrière. Le passé passe, l’histoire reste ; le passé expire, l’histoire inspire. Ce que les critiques du spectacle ont voulu souligner, il me semble, c’est qu’il y avait dans le spectacle de Paul McCartney trop de passé et pas assez d’histoire, trop de télé et pas assez d’écrit, trop de showbiz et pas assez de culture, trop de fête et pas assez de sens, trop de sentiments et pas assez de raison.

On mesure ainsi toute l’injustice des enragés antinationalistes qui ont fait semblant de ne pas comprendre sur quel terrain voulaient les amener leurs vis-à-vis. Dans un texte d’une rare mauvaise foi paru dans La Presse, Daniel Laprès prenait prétexte de cette polémique pour accuser les artistes signataires de soumettre la culture “à l’orgueil national, à la tribu, à la mobilisation de l’ensemble des énergies nationales sous le drapeau” — alors que ces artistes, soulevant la question du sens (une question que personne n’avait soulevé jusqu’alors), ne faisaient que leur travail de prospecteurs du réel. Laprès est un démagogue. Pour “délivrer” la culture de tout référent sociologique et politique (autrement dit : de toute réalité), il préfère la faire basculer dans l’absolutisme du non-sens, néant confortable qui lui permet de juger toute opposition à l’aune de “l’intolérance”, du “fascisme” et de la “xénophobie”. Dans une pareille souricière idéologique, toute interrogation, toute réflexion, toute tentative de comprendre, de délimiter, de circonscrire est classée dans la catégorie du “repli” et de la “frilosité”. Il va de soi que le courageux Laprès, attifé de son costume de Tartuffe humaniste, en ressort victorieux à tous les coups.

Notre rédacteur pigiste n’hésite pas, pour faire tenir son argumentation défaillante, à fouiller dans le Journal de Saint-Denys Garneau et à y piger une phrase au détour d’une page sur le nationalisme. Jusqu’où ne s’abaisserait-on pas dans l’instrumentalisation des écrivains pour défendre la “culture” ? Laprès ne voit aucune limite : tout ce qui ressemble à de la littérature, à de la pensée, à de l’intelligence est bon pour appuyer son travail de mercenaire. Aujourd’hui c’est Saint-Denys Garneau, demain ce sera un autre auteur. Sa vision de la culture rappelle la vision de Létourneau appliquée à l’histoire : une matière informe, que toute volonté de mise en forme par une instance supérieure ”dénaturerait” irrémédiablement dans son essence même. La culture, comme le “passé” chez Létourneau, est psycho-utilitaire et reste à la disposition des individus “à la recherche d’eux-mêmes”, désirant approfondir leur “originalité et leur créativité”. Managériale, elle devient Espace Culture, ce monstre du XXIe siècle qu’a si souvent désigné et combattu L’Intelligence conséquente.

Espace Culture interdit d’emblée la violence de la forme, du référent, du discours : c’est le pacifisme appliqué aux arts, je l’ai déjà dit ailleurs mais c’est encore plus vrai ici. Give peace a chance ? Dites plutôt : give Espace Culture a chance. Laissez la Machine s’installer, le Show se déployer, l’onguent analgésique d’Espace Culture unifier les déracinés générationnels. Place au Show, au passé dédramatisé, place à McCartney : “le meilleur show depuis la Conquête“. Place aux micro-identités, à la chape de plomb des tribalismes et du narcissisme médiatique, place à la Gay pride, à la Multicultural pride, à la Food pride et maintenant à la Boomer pride.

Dans Le Devoir de ce matin, excellente entrevue de Christian Rioux avec Sylvain Gouguenheim, l’historien auteur de Aristote au Mont-Saint-Michel, un ouvrage qui remet en question le rôle du monde islamique, au Moyen Âge, dans la transmission du savoir grec à l’Europe.

Nouvel exemple, ce matin dans les médias, de l’inquiétante immaturité politique provoquée par le phénomène Barack Obama. Dans La Presse, un article affirme qu’Obama fait l’objet “d’un véritable culte dans la communauté noire de Montréal, qui se prend à rêver d’un leader noir pour le Québec ou le Canada“.

Une commerçante originaire du Kenya présente Obama comme un “don du ciel“, et n’hésite pas à faire un parallèle avec le Messie. Une comédienne d’origine haïtienne croit qu’Obama permet aux Noirs de “rêver, de repousser leurs propres limites“. Quant au lobbyste professionnel Dan Philip, de la Ligue des Noirs, il salue la candidature d’Obama aux présidentielles américaines mais doute qu’un tel scénario soit possible au Canada “avant plusieurs années“. Un lobbyste ethnique plus tranchant que Philip, Noel Alexander, président de l’Association jamaïcaine de Montréal, croit pour sa part que le Canada “est plus raciste que les États-Unis” : “Michaëlle Jean n’a aucun pouvoir. Par contre, Condoleeza Rice est l’une des femmes les plus puissantes du monde“. On comprend donc qu’aux yeux de ce maître chanteur victimaire, le Canada continuera d’être raciste tant qu’il n’aura pas élu un premier ministre ou un ministre de la Défense noir.

Ces commentaires, que ce soit dans les lobbys ou les quartiers ethniques, expriment une vision de la politique réduite à une dimension racialiste et tribale. Que je sache, aucune des personnes interrogées n’a jugé bon d’approfondir la pensée politique de Barack Obama, préférant s’en tenir, pour justifier leur appui inconditionnel, à l’appartenance raciale de leur idole. Ils voient en la fonction présidentielle américaine un simple ”poste prestigieux”, où il serait bon de placer un des leurs, un peu comme on le fait dans l’administration publique avec les programmes de “discrimination positive”. Ils ne semblent pas comprendre que le président des États-Unis soit le président de la nation américaine, et non de la communauté transnationale des tribus ethniques onusifiées. La différence est de taille : dans un cas, Obama reste un objet possible de critique, tandis que dans l’autre Obama devient — comme Michaëlle Jean aux yeux de la communauté haïtienne — une figure sacrée, intouchable, qu’il est interdit de remettre en question.

Au reste, la candidature d’Obama ne suscite pas de l’idolâtrie seulement chez les Noirs, mais chez tous ceux qui entretiennent un ressentiment envers le politique classique, avec ses frontières nationales, son horizon stratégique, ses bases électorales locales. Joan Baez, la chanteuse contre-culturelle, signe dans Le Monde du 26 juillet un papier dans lequel elle accorde publiquement son appui à Barack Obama, parce que celui-ci incarnerait “l’espoir dans les décombres de la politique actuelle“. C’est sur les ruines de la conception classique du politique qu’il s’agirait maintenant d’échafauder une utopie qui “unifierait toutes les divisions“. Et qui dit divisions, dit frontières nationales. Baez écrit d’ailleurs : “je déteste toute idée d’allégeance à un pays — la naissance est le fruit d’un tel hasard ! — et n’ai jamais pu saluer le drapeau américain, la main sur le coeur, en récitant des âneries ! Aucun drapeau d’ailleurs !“. C’est parce qu’elle croit que Barack Obama pourra faire muter les États-Unis en une utopie transnationale onusienne que Joan Baez lui accorde son appui. Lorsque notre chanteuse contre-culturelle prétend ne jamais réciter d’âneries sous aucun drapeau, elle ment : il n’y a qu’à lire son texte, qui se décline à chaque phrase sous le drapeau de l’ONU.

Je me suis toujours sentie citoyenne du monde, quitte à être mal comprise. Je me souviens par exemple d’une marche de protestation aux côtés du syndicaliste Hugo Chavez et de milliers d’ouvriers mexicains. “Alors, vous vous sentez latino ?”, m’a-t-on demandé dans l’enthousiasme général. “Pas plus que je me sens écossaise”, ai-je répondu.

Hugo Chavez ! Elle en a des belles références, Joan Baez. On voit dans quel giron elle situe Barack Obama. On voit surtout que ce qui est suscité par le phénomène relève de la fièvre révolutionnariste (beaucoup plus que de la fièvre ”révolutionnaire”) et de l’utopie politique. Nulle part est-il question du peuple américain, des intérêts des États-Unis et des alliances, des stratégies et des politiques qu’il faudrait songer à établir avec eux. Obama annonce la promesse d’une “citoyenneté du monde” accordée à tous, par le simple miracle de sa présence raciale au sommet de la première puissance de la planète. Où l’on voit, non sans quelque effarement, que c’est encore la race qui est cette fois convoquée pour le sauvetage de l’humanité. Sauf que le culte s’est déplacé de la “pureté” à “l’impureté de la race”, de l’homogénéité absolue au métissage doctrinaire.

Le monde des utopistes du métissage et des idolâtres d’Obama est un monde où il suffit d’exister racialement pour agir politiquement. C’est un monde honteux et parfaitement risible, d’une pauvreté intellectuelle qui n’a d’égal que la prodigieuse euphorie où il plonge ses habitants erratiques et festifs.

Rioux

Il y a longtemps que les grands débats américains ne tournent plus, comme dans les années 1980, autour de l’équilibre fiscal et de la création d’emplois. Hors de la rust belt, les délocalisations ne sont guère au coeur des préoccupations. Les questions qui agitent l’Amérique d’aujourd’hui concernent davantage l’avortement, le mariage gai, les cellules souches, le terrorisme et la politique internationale. Toutes ont en commun d’avoir une forte résonance morale.

Et ces questions ne sont pas posées que dans le camp de la droite religieuse. L’éventail est beaucoup plus large et va chercher une grande partie de l’électorat démocrate. C’est à cet électorat que George Bush s’est adressé lorsqu’il promulgua une loi, largement acceptée dans la population, interdisant les avortements tardifs (appelés en anglais partial births). C’est aussi lui qu’il a cherché à convaincre en déclarant lors d’un débat télévisé que, si les Américains étaient divisés sur le droit à l’avortement, ils pourraient au moins s’entendre sur la nécessité d’en réduire le nombre. Sur un sujet aussi crucial, son adversaire démocrate, pourtant volubile, est demeuré muet.

La société américaine n’est plus à l’époque de la conquête des droits civiques, comme le pense parfois la gauche du Parti démocrate. Elle serait plutôt à l’heure de comprendre les effets profonds des nouveaux droits apparus depuis trente ans. Comme Sandel [Michael Sandel, un philosophe américain, NDLR], les Américains se demandent si l’État peut se contenter d’appliquer ces droits en bon gestionnaire, tout en se gardant de toute position morale sur les conséquences de leur application.

Le débat sur le mariage gai illustre parfaitement cette préoccupation. Il ne concerne pas tant l’égalité en droit des couples hétérosexuels et homosexuels [...] que la nécessité ou non pour la société de continuer à promouvoir, d’une façon ou d’une autre, le mariage entre un homme et une femme. C’est ce que Michael Sandel appelle l’”ethos” du mariage. Peut-on éviter ce débat moral en se cantonnant dans la stricte observance des droits ? Telle est la question qui est aujourd’hui largement posée dans la société américaine.

Peu d’intellectuels ont saisi avec autant d’acuité que Michael Sandel le douloureux déchirement moral qui traverse aujourd’hui les États-Unis. Loin de représenter un questionnement d’arrière-garde inspiré par une droite religieuse réactionnaire, ces interrogations sont celles d’une société moderne qui a depuis longtemps achevé sa révolution des “droits civiques”.

Christian Rioux. Carnets d’Amérique, Boréal, 2005, p. 114-115.

Le conservatisme québécois qui reste à penser, ici en 2008, est un conservatisme nord-américain, dont la première fonction, outre un rétablissement immédiat de la dignité institutionnelle (loi et ordre, excellence, éducation, majorité démocratique, liberté d’opinion), serait de permettre l’expression, dans l’espace public, d’une réflexion décomplexée sur la “révolution des droits” des quarante dernières années.

Une majorité de Québécois, j’en suis convaincu, sont d’accord pour restreindre — sans l’éliminer — le droit à l’avortement en-deça d’un nombre raisonnable de semaines de grossesse (les “partial births”). Cette façon d’aborder le droit à l’avortement, sous un angle critique mais sans dogmatisme zélé, est autrement plus “féconde” que le stupide conservatisme canadien-anglais, qui a inspiré récemment le projet de loi du gouvernement conservateur sur les “droits du foetus”.

C’est par un certain “conservatisme critique”, c’est-à-dire par un souci constant de renouer avec le sens profond de leurs institutions, que les Québécois pourront lentement recomposer le tissu national et combattre la torpeur qui leur fut léguée par des décennies d’inconscience péquiste et de désinvolture social-démocrate.

Les Québécois ont toujours été beaucoup plus américains que canadiens. La popularité de Harper auprès de l’électorat conservateur de la région de Québec et de la Beauce est passagère. La raison en est simple : le conservatisme n’a pas encore su trouver une incarnation québécoise viable — Mario Dumont ayant prouvé son incapacité de passer du populisme régional au conservatisme national. Opposez une figure conservatrice d’envergure à Harper, même au niveau provincial, et vous verrez sa popularité chuter progressivement.

Le supposé antiaméricanisme des Québécois est cantonné aux élites ; il n’a rien à voir avec les classes populaires. Le conservatisme canadien-anglais ne servira toujours que de repoussoir aux nationalistes gauchistes (Le Devoir) et aux libéraux chartistes (La Presse). Le conservatisme québécois, en témoignant des affinités américaines du Québec, serait l’occasion de briser ce cadre de référence absurde, qui ne fait que servir l’incurie des élites au détriment du peuple.

Populaire

Quelques dizaines de personnes, impliquées à divers degrés dans des organismes militants des droits de l’homme, se rassemblent pour manifester contre la position du gouvernement fédéral dans le dossier Omar Khadr, et Radio-Canada parle de “pression populaire”.

“Populaire” devrait avoir un lien non pas avec les militants professionnels, mais avec le peuple. Or, selon le média que l’on lit ou que l’on consulte, ce qualificatif renvoie à des réalités différentes. Quand Le Devoir, Radio-Canada ou La Presse parlent d’une “pression populaire”, on peut comprendre que les lobbys victimaires ou les regroupements militants professionnels qui s’arrogent une légitimité sur le dos du peuple sont en train d’exercer une pression dans un dossier politique quelconque.

Ces organismes ne représentent pas le peuple ; ils ne peuvent donc pas être “populaires”. Mais les médias d’aujourd’hui n’ont cure de ces nuances. Car c’est justement sur la négation de cette vérité, ainsi que sur la reconnaissance des organismes victimaires comme acteurs légitimes du débat démocratique, que se construit le pouvoir politique des médias d’aujourd’hui.

Sans la gauche morale qui lui donne un ”contenu”, comment le consensus médiatique pourrait-il se maintenir face au public ? Comment son imposture pourrait-elle continuer ?

Radio-Canada a besoin d’Omar Khadr, de la même façon qu’Omar Khadr a besoin de Radio-Canada.

Larochelle

       Les calendriers et les horaires de préproduction indiquent que le tournage de cinquante jours des Invasions barbares va se dérouler pendant dix semaines, du 8 septembre 2002 jusqu’à la mi-novembre. Une bonne partie de ce travail se fait dans un hôpital de Montréal. Jeudi, le 29 août, le premier assistant Jacques Wilbrod Benoit dirige une délégation des principaux responsables des diverses équipes, image, son, scénographie et accessoires, éclairages, gestion de production : Guy Dufaux, Patrick Rousseau, François Séguin, Caroline Alder, Claude Fortier, Hélène Grimard. Visite des décors en prévision du tournage. Lieu retenu et loué : le Lachine General Hospital, construit en 1951, fermé maintenant depuis sept ans. Denise Robert, productrice du film, explique que ce lieu était un choix et une demande du réalisateur. Comme ce bâtiment n’avait jamais été utilisé comme lieu de tournage, plusieurs démarches compliquées ont dû être faites auprès d’un syndic pour obtenir du ministère de la Santé l’autorisation de le louer. Il y a déjà, dans le scénario, des scènes qui se déroulent sur un étage vide d’un hôpital en opération. Ici, c’est tout l’hôpital de Lachine qui est un désert, un fantôme, quoique le bâtiment soit en excellent état et pourrait être rouvert demain. Le lieu est formidable pour y tourner les nombreuses scènes du film et y installer bien confortablement toutes les équipes ; le producteur Daniel Louis, de Cinémaginaire, s’est montré très satisfait, à l’instar du réalisateur : « C’est l’équivalent d’un grand studio, et pour nous seuls. » Le parking extérieur et la façade d’entrée, puis le hall, les corridors, les chambres, l’étage des bureaux administratifs, une petite chapelle, vont servir de décors. Au rez-de-chaussée, plusieurs salles seront aménagées comme infrastructure pour les costumes, le maquillage, la cafétéria et le reste. Jacques Wilbrod explique à la troupe que le plan de tournage tend à respecter grosso modo la progression dramatique du film, un vecteur intéressant pour aider les comédiens à jouer la mort progressive de Rémy. Par ailleurs, l’ingénieur du son Patrick Rousseau indique au premier assistant qu’il préfère le son naturel du lieu, une chambre avec réverbération, plutôt qu’une insonorisation qui ne rendrait pas l’ambiance de l’hôpital.

       En parcourant cet hôpital vide, une chose frappe. Non seulement il s’agit d’une bonne construction solide qui ne sert plus aux soins de santé, mais ce bâtiment semble avoir été abandonné et vidé en catastrophe. Toutes les toilettes et les salles de bain sont fonctionnelles, les plaques « réservé » sont visibles dans le parking ; la marquise du Coffee Club aussi, dans le hall d’entrée ; le nom d’un « Dr. Sicotte » est encore épinglé à l’entrée d’un bureau des urgences ; une autre salle est décorée des papiers d’une récente fête d’adieu et, sur le tableau noir, tracé à la craie : Bye, bye Lachine, Montréal Here We Come ! !, allusion sarcastique au projet de fusion « Montréal, une île, une ville ».

       Cet hôpital fantomatique dégage une atmosphère surréaliste et glacée, à l’image du scénario des Invasions barbares. C’est comme le lieu « dantesque » décrit par le cinéaste arrivait à son irréversible dénouement. Imaginons une suite : Rémy, une fois parti pour mourir à la campagne en Estrie, l’hôpital ferme définitivement ses portes, le système de santé du Québec est lui-même moribond, voué à la destruction par l’abandon et le silence. Le Québec tout entier est devenu plein de ces bâtiments délaissés et vidés, églises, vieux palais de justice, écoles et maintenant hôpitaux, en attente de budgets improbables pour de nouvelles transformations et de nouveaux usages. Les anciens régimes de Duplessis et de la Révolution tranquille possèdent dorénavant leurs cimetières, leurs sites et leurs entrepôts archéologiques.

Réal La Rochelle. Denys Arcand. L’ange exterminateur, Leméac, 2004, p. 33-34.

Amende

Ethique

Sur la mutation du politique induite par le chantage écologiste, lire :

Le Parlement des plantes“, L’Intelligence conséquente, 21 mai 2008 ;
La nature de l’écologisme“, L’I. C., 27 mai 2008.

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