
Paul McCartney sera passé en coup de vent. À peine savait-on, il y a deux semaines encore, que l’ex-Beatle viendrait donner un concert à Québec pour les festivités du 400e. Coup de vent, donc, mais pas moins de 250 000 personnes sur les Plaines d’Abraham pour assister à ce que d’aucuns, qui ne manquent pas d’humour, ont qualifié de “concert historique”. Si les épithètes ont fusé pour qualifier l’événement, la palme revient sans conteste à un animateur radio de la station CFOM, qui a parlé du “meilleur show sur les Plaines depuis la bataille de la Conquête”.
La polémique, déclenchée par une opposition nationaliste par ailleurs très timide, a eu ceci de particulier qu’elle s’est toute entière déroulée dans un cadre rhétorique périmé. D’un côté, vous avez les Curzi, Falardeau et Archambault, qui ont perçu la nationalité britannique de McCartney comme un problème ; et de l’autre, vous avez les Pratte, Boisvert et Roy, qui se sont empressés d’y voir un autre exemple de la xénophobie inhérente au nationalisme. Personne, semble-t-il, n’ayant jugé bon de prendre un recul par rapport à la rhétorique habituelle.
Les quelques nationalistes qui ont signé la lettre de Luc Archambault se sont certes exprimés maladroitement ; leur argumentaire est décalé et n’est pas sans lourdeur ; mais ils ont eu raison de se manifester. Car leur initiative ne relève pas d’une contestation gratuite mais d’une demande de sens, qu’ils adressent à McCartney à défaut de pouvoir influencer directement l’État et l’organisation du 400e. Demande de sens, car au cas où on l’aurait oublié (et il se trouve que plusieurs l’ont oublié), le spectacle de Paul McCartney avait lieu dans le cadre du 400e anniversaire de Québec, et non de je ne sais quel festival anhistorique comme le Festival d’été. On peut bien ne pas poser de questions sur la programmation d’un événement comme le Festival d’été, mais sur celle du 400e ?
Si l’opposition nationaliste a été à ce point attaquée et tournée en ridicule, ce n’est pas parce que son point de vue était historique, mais national. La tentation est grande de voir en les parangons festifs des êtres complètement anhistoriques. Cela est sans doute vrai dans l’absolu, mais ce serait oublier que les parangons festifs ont des prétentions politiques ; en l’occurence, ils font bel et bien un travail sur la mémoire historique, dont le sens leur paraît absolument devoir être soustrait à toute perspective nationale.
Quand les journalistes consensuels se sont lancés aux trousses des nationalistes, ils ne se sont pas contentés d’affirmer que les motivations historiques avancées n’avaient plus aucune valeur aujourd’hui : ils en ont avancé de nouvelles. André Pratte a présenté McCartney comme “l’un des plus grands musiciens de la planète” ; Boisvert, comme un “symbole de la paix” ; et Mario Roy, comme un “monument vivant de la culture du XXe siècle“, ayant constitué une “oeuvre intemporelle, majestueuse, universelle“. Ils opposaient ainsi une histoire cosmopolite, dite espaceculturelle, à une histoire politique jugée ringarde et trop locale, l’histoire des nations et des conquêtes, qui est si pâle au regard de la lumineuse histoire des arts.
Plusieurs ont même osé la comparaison avec Mozart, ce que faisaient déjà à mots couverts nos chroniqueurs de La Presse en parlant de McCartney comme d’un “monument de la culture du XXe siècle”. Lise Ravary, de la revue Châtelaine, parlait, elle, de “monument de la culture internationale moderne“. La course était lancée à celui qui aurait la formule la plus cosmopolite, la plus irréprochable, dégagée, ultramoderne, et suffisamment méprisante pour tous ceux qui auraient l’idée d’accueillir Paul McCartney autrement que la bouche ouverte et les yeux béats d’admiration.
Toutes ces génuflexions à l’attention de Paul McCartney font sourire. C’est évidemment le propre des nains politiques que de surinvestir le champ de la culture. On pourrait également ajouter, si l’on était cruel (et on l’est en effet), que c’est le propre des nains culturels que de surinvestir le champ du showbiz. Car Paul McCartney, des Beatles jusqu’à aujourd’hui, relève beaucoup moins du phénomène artistique que du phénomène sociologique et médiatique. Sans la télé et la presse populaire, les Beatles n’auraient jamais existé. En ce sens, leur musique est bel et bien temporelle, c’est celle des années soixante et de la démocratisation de l’audiovisuel. On voit mal comment la ferveur qui a contribué à “immortaliser” McCartney et les Beatles aurait pu naître sans le contexte unique de l’époque, qui a vu les baby-boomers, dans leur prime jeunesse, jouir à la fois de la prospérité d’après-guerre et de la libéralisation des moeurs. En somme, il y a toute une série de facteurs, tout à fait étrangers à la musique, qui ont fait des Beatles et de McCartney les monuments “majestueux” au nom desquels on nous interdit aujourd’hui de penser le 400e anniversaire de Québec. J’estime utile de rappeler que ce n’était pas le cas de Mozart, qui n’a eu besoin que de sa musique pour être majestueux…
Les baby-boomers, c’est connu, sont de grands nostalgiques, eux qui pourtant n’aiment rien tant que de se réclamer de la rupture. En invitant McCartney, en se portant ensuite à sa défense contre les odieux nationalistes, ils ont simplement voulu affirmer leur appartenance à une histoire générationnelle plutôt que nationale. La première est sociale, espaceculturelle, médiatique, anecdotique et sentimentale ; la seconde est politique, culturelle, légataire, déterminante et rigoureuse. L’histoire nationale transcende les générations là où celles-ci échouent à passer outre leurs réalités domestiques. Mais voilà, se porter à la défense de McCartney équivaut pour les boomers à protéger le mythe de leur jeunesse sacrée contre les profanateurs de culte. C’est prétendre que le culte de McCartney survivra à leur génération et aura valeur de legs, alors qu’ils savent pertinemment que c’est faux — le mythe des Beatles et de McCartney mourra avec eux, comme celui d’Elvis, qui agonise depuis quinze ans dans un kitsch bling-bling pour attardés mentaux.
Il n’est pas nécessaire d’être un nationaliste fervent, ni même d’être un nationaliste tout court, pour ne pas voir l’intérêt et le sens du spectacle de McCartney au 400e. Il suffit d’être indifférent à l’exaltation des foules et à la sentimentalité puissante des mythes médiatiques.
Les mythes médiatiques proposent un récit de substitution à la trame historique. Les sociétés en déclin aiment à penser que ces mythes sont assez substantiels pour compenser une histoire légataire ressentie comme un manque. Le fardeau du sens ne repose donc plus sur les épaules de la collectivité, de la société, de la nation, mais sur celles de l’individu, de la famille, de l’intime, de la génération. Un historien de l’Université Laval, Jocelyn Létourneau, écrivait à ce propos un texte emblématique dans Le Devoir du 10 juillet. L’historien, lauréat de la Fondation Trudeau, s’y faisait l’apologue d’une certaine conception post-moderne de l’histoire, où les individus entretiennent un rapport psycho-utilitaire au passé, sans égard pour la responsabilité collective et le patrimoine historique. Selon une méthodologie pour le moins fallacieuse et discutable, Létourneau classe le “passé de la famille” avant “le passé de la nation” dans la “construction identitaire” des sujets contemporains.
La majorité des Canadiens s’intéressent au passé à partir d’une perspective individuelle pour se situer singulièrement dans un contexte historique, pour donner du sens à leur vie propre ou pour en apprendre davantage sur leurs antécédents familiaux — et ainsi se raccrocher à une histoire familiale qui leur permet de s’inscrire personnellement dans une durée spécifique et maîtrisable. À l’origine de l’intérêt pour le passé chez une majorité de gens, il y aurait donc le désir individuel de se définir par l’histoire en vue de se mieux comprendre à une échelle microsociale et par rapport à une continuité qui aurait du sens au présent.
Tout cela est vrai, bien sûr — même si tout cela ennuie. Or, Létourneau omet de préciser : le passé qu’il évoque n’est pas l’histoire. Le “passé” psycho-utilitaire dont parle Létourneau, à la suite des théoriciens du post-national, ne se situe pas au-dessus des hommes mais derrière. Le passé passe, l’histoire reste ; le passé expire, l’histoire inspire. Ce que les critiques du spectacle ont voulu souligner, il me semble, c’est qu’il y avait dans le spectacle de Paul McCartney trop de passé et pas assez d’histoire, trop de télé et pas assez d’écrit, trop de showbiz et pas assez de culture, trop de fête et pas assez de sens, trop de sentiments et pas assez de raison.
On mesure ainsi toute l’injustice des enragés antinationalistes qui ont fait semblant de ne pas comprendre sur quel terrain voulaient les amener leurs vis-à-vis. Dans un texte d’une rare mauvaise foi paru dans La Presse, Daniel Laprès prenait prétexte de cette polémique pour accuser les artistes signataires de soumettre la culture “à l’orgueil national, à la tribu, à la mobilisation de l’ensemble des énergies nationales sous le drapeau” — alors que ces artistes, soulevant la question du sens (une question que personne n’avait soulevé jusqu’alors), ne faisaient que leur travail de prospecteurs du réel. Laprès est un démagogue. Pour “délivrer” la culture de tout référent sociologique et politique (autrement dit : de toute réalité), il préfère la faire basculer dans l’absolutisme du non-sens, néant confortable qui lui permet de juger toute opposition à l’aune de “l’intolérance”, du “fascisme” et de la “xénophobie”. Dans une pareille souricière idéologique, toute interrogation, toute réflexion, toute tentative de comprendre, de délimiter, de circonscrire est classée dans la catégorie du “repli” et de la “frilosité”. Il va de soi que le courageux Laprès, attifé de son costume de Tartuffe humaniste, en ressort victorieux à tous les coups.
Notre rédacteur pigiste n’hésite pas, pour faire tenir son argumentation défaillante, à fouiller dans le Journal de Saint-Denys Garneau et à y piger une phrase au détour d’une page sur le nationalisme. Jusqu’où ne s’abaisserait-on pas dans l’instrumentalisation des écrivains pour défendre la “culture” ? Laprès ne voit aucune limite : tout ce qui ressemble à de la littérature, à de la pensée, à de l’intelligence est bon pour appuyer son travail de mercenaire. Aujourd’hui c’est Saint-Denys Garneau, demain ce sera un autre auteur. Sa vision de la culture rappelle la vision de Létourneau appliquée à l’histoire : une matière informe, que toute volonté de mise en forme par une instance supérieure ”dénaturerait” irrémédiablement dans son essence même. La culture, comme le “passé” chez Létourneau, est psycho-utilitaire et reste à la disposition des individus “à la recherche d’eux-mêmes”, désirant approfondir leur “originalité et leur créativité”. Managériale, elle devient Espace Culture, ce monstre du XXIe siècle qu’a si souvent désigné et combattu L’Intelligence conséquente.
Espace Culture interdit d’emblée la violence de la forme, du référent, du discours : c’est le pacifisme appliqué aux arts, je l’ai déjà dit ailleurs mais c’est encore plus vrai ici. Give peace a chance ? Dites plutôt : give Espace Culture a chance. Laissez la Machine s’installer, le Show se déployer, l’onguent analgésique d’Espace Culture unifier les déracinés générationnels. Place au Show, au passé dédramatisé, place à McCartney : “le meilleur show depuis la Conquête“. Place aux micro-identités, à la chape de plomb des tribalismes et du narcissisme médiatique, place à la Gay pride, à la Multicultural pride, à la Food pride et maintenant à la Boomer pride.