juillet 2008


Handicapes

À lire sur L’Intelligence conséquente :
L’égalité de fait des handicapés“, 5 avril 2008.

Dans Le Devoir de ce matin, excellente entrevue de Christian Rioux avec Sylvain Gouguenheim, l’historien auteur de Aristote au Mont-Saint-Michel, un ouvrage qui remet en question le rôle du monde islamique, au Moyen Âge, dans la transmission du savoir grec à l’Europe.

Nouvel exemple, ce matin dans les médias, de l’inquiétante immaturité politique provoquée par le phénomène Barack Obama. Dans La Presse, un article affirme qu’Obama fait l’objet “d’un véritable culte dans la communauté noire de Montréal, qui se prend à rêver d’un leader noir pour le Québec ou le Canada“.

Une commerçante originaire du Kenya présente Obama comme un “don du ciel“, et n’hésite pas à faire un parallèle avec le Messie. Une comédienne d’origine haïtienne croit qu’Obama permet aux Noirs de “rêver, de repousser leurs propres limites“. Quant au lobbyste professionnel Dan Philip, de la Ligue des Noirs, il salue la candidature d’Obama aux présidentielles américaines mais doute qu’un tel scénario soit possible au Canada “avant plusieurs années“. Un lobbyste ethnique plus tranchant que Philip, Noel Alexander, président de l’Association jamaïcaine de Montréal, croit pour sa part que le Canada “est plus raciste que les États-Unis” : “Michaëlle Jean n’a aucun pouvoir. Par contre, Condoleeza Rice est l’une des femmes les plus puissantes du monde“. On comprend donc qu’aux yeux de ce maître chanteur victimaire, le Canada continuera d’être raciste tant qu’il n’aura pas élu un premier ministre ou un ministre de la Défense noir.

Ces commentaires, que ce soit dans les lobbys ou les quartiers ethniques, expriment une vision de la politique réduite à une dimension racialiste et tribale. Que je sache, aucune des personnes interrogées n’a jugé bon d’approfondir la pensée politique de Barack Obama, préférant s’en tenir, pour justifier leur appui inconditionnel, à l’appartenance raciale de leur idole. Ils voient en la fonction présidentielle américaine un simple ”poste prestigieux”, où il serait bon de placer un des leurs, un peu comme on le fait dans l’administration publique avec les programmes de “discrimination positive”. Ils ne semblent pas comprendre que le président des États-Unis soit le président de la nation américaine, et non de la communauté transnationale des tribus ethniques onusifiées. La différence est de taille : dans un cas, Obama reste un objet possible de critique, tandis que dans l’autre Obama devient — comme Michaëlle Jean aux yeux de la communauté haïtienne — une figure sacrée, intouchable, qu’il est interdit de remettre en question.

Au reste, la candidature d’Obama ne suscite pas de l’idolâtrie seulement chez les Noirs, mais chez tous ceux qui entretiennent un ressentiment envers le politique classique, avec ses frontières nationales, son horizon stratégique, ses bases électorales locales. Joan Baez, la chanteuse contre-culturelle, signe dans Le Monde du 26 juillet un papier dans lequel elle accorde publiquement son appui à Barack Obama, parce que celui-ci incarnerait “l’espoir dans les décombres de la politique actuelle“. C’est sur les ruines de la conception classique du politique qu’il s’agirait maintenant d’échafauder une utopie qui “unifierait toutes les divisions“. Et qui dit divisions, dit frontières nationales. Baez écrit d’ailleurs : “je déteste toute idée d’allégeance à un pays — la naissance est le fruit d’un tel hasard ! — et n’ai jamais pu saluer le drapeau américain, la main sur le coeur, en récitant des âneries ! Aucun drapeau d’ailleurs !“. C’est parce qu’elle croit que Barack Obama pourra faire muter les États-Unis en une utopie transnationale onusienne que Joan Baez lui accorde son appui. Lorsque notre chanteuse contre-culturelle prétend ne jamais réciter d’âneries sous aucun drapeau, elle ment : il n’y a qu’à lire son texte, qui se décline à chaque phrase sous le drapeau de l’ONU.

Je me suis toujours sentie citoyenne du monde, quitte à être mal comprise. Je me souviens par exemple d’une marche de protestation aux côtés du syndicaliste Hugo Chavez et de milliers d’ouvriers mexicains. “Alors, vous vous sentez latino ?”, m’a-t-on demandé dans l’enthousiasme général. “Pas plus que je me sens écossaise”, ai-je répondu.

Hugo Chavez ! Elle en a des belles références, Joan Baez. On voit dans quel giron elle situe Barack Obama. On voit surtout que ce qui est suscité par le phénomène relève de la fièvre révolutionnariste (beaucoup plus que de la fièvre ”révolutionnaire”) et de l’utopie politique. Nulle part est-il question du peuple américain, des intérêts des États-Unis et des alliances, des stratégies et des politiques qu’il faudrait songer à établir avec eux. Obama annonce la promesse d’une “citoyenneté du monde” accordée à tous, par le simple miracle de sa présence raciale au sommet de la première puissance de la planète. Où l’on voit, non sans quelque effarement, que c’est encore la race qui est cette fois convoquée pour le sauvetage de l’humanité. Sauf que le culte s’est déplacé de la “pureté” à “l’impureté de la race”, de l’homogénéité absolue au métissage doctrinaire.

Le monde des utopistes du métissage et des idolâtres d’Obama est un monde où il suffit d’exister racialement pour agir politiquement. C’est un monde honteux et parfaitement risible, d’une pauvreté intellectuelle qui n’a d’égal que la prodigieuse euphorie où il plonge ses habitants erratiques et festifs.

Rioux

Il y a longtemps que les grands débats américains ne tournent plus, comme dans les années 1980, autour de l’équilibre fiscal et de la création d’emplois. Hors de la rust belt, les délocalisations ne sont guère au coeur des préoccupations. Les questions qui agitent l’Amérique d’aujourd’hui concernent davantage l’avortement, le mariage gai, les cellules souches, le terrorisme et la politique internationale. Toutes ont en commun d’avoir une forte résonance morale.

Et ces questions ne sont pas posées que dans le camp de la droite religieuse. L’éventail est beaucoup plus large et va chercher une grande partie de l’électorat démocrate. C’est à cet électorat que George Bush s’est adressé lorsqu’il promulgua une loi, largement acceptée dans la population, interdisant les avortements tardifs (appelés en anglais partial births). C’est aussi lui qu’il a cherché à convaincre en déclarant lors d’un débat télévisé que, si les Américains étaient divisés sur le droit à l’avortement, ils pourraient au moins s’entendre sur la nécessité d’en réduire le nombre. Sur un sujet aussi crucial, son adversaire démocrate, pourtant volubile, est demeuré muet.

La société américaine n’est plus à l’époque de la conquête des droits civiques, comme le pense parfois la gauche du Parti démocrate. Elle serait plutôt à l’heure de comprendre les effets profonds des nouveaux droits apparus depuis trente ans. Comme Sandel [Michael Sandel, un philosophe américain, NDLR], les Américains se demandent si l’État peut se contenter d’appliquer ces droits en bon gestionnaire, tout en se gardant de toute position morale sur les conséquences de leur application.

Le débat sur le mariage gai illustre parfaitement cette préoccupation. Il ne concerne pas tant l’égalité en droit des couples hétérosexuels et homosexuels [...] que la nécessité ou non pour la société de continuer à promouvoir, d’une façon ou d’une autre, le mariage entre un homme et une femme. C’est ce que Michael Sandel appelle l’”ethos” du mariage. Peut-on éviter ce débat moral en se cantonnant dans la stricte observance des droits ? Telle est la question qui est aujourd’hui largement posée dans la société américaine.

Peu d’intellectuels ont saisi avec autant d’acuité que Michael Sandel le douloureux déchirement moral qui traverse aujourd’hui les États-Unis. Loin de représenter un questionnement d’arrière-garde inspiré par une droite religieuse réactionnaire, ces interrogations sont celles d’une société moderne qui a depuis longtemps achevé sa révolution des “droits civiques”.

Christian Rioux. Carnets d’Amérique, Boréal, 2005, p. 114-115.

Le conservatisme québécois qui reste à penser, ici en 2008, est un conservatisme nord-américain, dont la première fonction, outre un rétablissement immédiat de la dignité institutionnelle (loi et ordre, excellence, éducation, majorité démocratique, liberté d’opinion), serait de permettre l’expression, dans l’espace public, d’une réflexion décomplexée sur la “révolution des droits” des quarante dernières années.

Une majorité de Québécois, j’en suis convaincu, sont d’accord pour restreindre — sans l’éliminer — le droit à l’avortement en-deça d’un nombre raisonnable de semaines de grossesse (les “partial births”). Cette façon d’aborder le droit à l’avortement, sous un angle critique mais sans dogmatisme zélé, est autrement plus “féconde” que le stupide conservatisme canadien-anglais, qui a inspiré récemment le projet de loi du gouvernement conservateur sur les “droits du foetus”.

C’est par un certain “conservatisme critique”, c’est-à-dire par un souci constant de renouer avec le sens profond de leurs institutions, que les Québécois pourront lentement recomposer le tissu national et combattre la torpeur qui leur fut léguée par des décennies d’inconscience péquiste et de désinvolture social-démocrate.

Les Québécois ont toujours été beaucoup plus américains que canadiens. La popularité de Harper auprès de l’électorat conservateur de la région de Québec et de la Beauce est passagère. La raison en est simple : le conservatisme n’a pas encore su trouver une incarnation québécoise viable — Mario Dumont ayant prouvé son incapacité de passer du populisme régional au conservatisme national. Opposez une figure conservatrice d’envergure à Harper, même au niveau provincial, et vous verrez sa popularité chuter progressivement.

Le supposé antiaméricanisme des Québécois est cantonné aux élites ; il n’a rien à voir avec les classes populaires. Le conservatisme canadien-anglais ne servira toujours que de repoussoir aux nationalistes gauchistes (Le Devoir) et aux libéraux chartistes (La Presse). Le conservatisme québécois, en témoignant des affinités américaines du Québec, serait l’occasion de briser ce cadre de référence absurde, qui ne fait que servir l’incurie des élites au détriment du peuple.

Populaire

Quelques dizaines de personnes, impliquées à divers degrés dans des organismes militants des droits de l’homme, se rassemblent pour manifester contre la position du gouvernement fédéral dans le dossier Omar Khadr, et Radio-Canada parle de “pression populaire”.

“Populaire” devrait avoir un lien non pas avec les militants professionnels, mais avec le peuple. Or, selon le média que l’on lit ou que l’on consulte, ce qualificatif renvoie à des réalités différentes. Quand Le Devoir, Radio-Canada ou La Presse parlent d’une “pression populaire”, on peut comprendre que les lobbys victimaires ou les regroupements militants professionnels qui s’arrogent une légitimité sur le dos du peuple sont en train d’exercer une pression dans un dossier politique quelconque.

Ces organismes ne représentent pas le peuple ; ils ne peuvent donc pas être “populaires”. Mais les médias d’aujourd’hui n’ont cure de ces nuances. Car c’est justement sur la négation de cette vérité, ainsi que sur la reconnaissance des organismes victimaires comme acteurs légitimes du débat démocratique, que se construit le pouvoir politique des médias d’aujourd’hui.

Sans la gauche morale qui lui donne un ”contenu”, comment le consensus médiatique pourrait-il se maintenir face au public ? Comment son imposture pourrait-elle continuer ?

Radio-Canada a besoin d’Omar Khadr, de la même façon qu’Omar Khadr a besoin de Radio-Canada.

Larochelle

       Les calendriers et les horaires de préproduction indiquent que le tournage de cinquante jours des Invasions barbares va se dérouler pendant dix semaines, du 8 septembre 2002 jusqu’à la mi-novembre. Une bonne partie de ce travail se fait dans un hôpital de Montréal. Jeudi, le 29 août, le premier assistant Jacques Wilbrod Benoit dirige une délégation des principaux responsables des diverses équipes, image, son, scénographie et accessoires, éclairages, gestion de production : Guy Dufaux, Patrick Rousseau, François Séguin, Caroline Alder, Claude Fortier, Hélène Grimard. Visite des décors en prévision du tournage. Lieu retenu et loué : le Lachine General Hospital, construit en 1951, fermé maintenant depuis sept ans. Denise Robert, productrice du film, explique que ce lieu était un choix et une demande du réalisateur. Comme ce bâtiment n’avait jamais été utilisé comme lieu de tournage, plusieurs démarches compliquées ont dû être faites auprès d’un syndic pour obtenir du ministère de la Santé l’autorisation de le louer. Il y a déjà, dans le scénario, des scènes qui se déroulent sur un étage vide d’un hôpital en opération. Ici, c’est tout l’hôpital de Lachine qui est un désert, un fantôme, quoique le bâtiment soit en excellent état et pourrait être rouvert demain. Le lieu est formidable pour y tourner les nombreuses scènes du film et y installer bien confortablement toutes les équipes ; le producteur Daniel Louis, de Cinémaginaire, s’est montré très satisfait, à l’instar du réalisateur : « C’est l’équivalent d’un grand studio, et pour nous seuls. » Le parking extérieur et la façade d’entrée, puis le hall, les corridors, les chambres, l’étage des bureaux administratifs, une petite chapelle, vont servir de décors. Au rez-de-chaussée, plusieurs salles seront aménagées comme infrastructure pour les costumes, le maquillage, la cafétéria et le reste. Jacques Wilbrod explique à la troupe que le plan de tournage tend à respecter grosso modo la progression dramatique du film, un vecteur intéressant pour aider les comédiens à jouer la mort progressive de Rémy. Par ailleurs, l’ingénieur du son Patrick Rousseau indique au premier assistant qu’il préfère le son naturel du lieu, une chambre avec réverbération, plutôt qu’une insonorisation qui ne rendrait pas l’ambiance de l’hôpital.

       En parcourant cet hôpital vide, une chose frappe. Non seulement il s’agit d’une bonne construction solide qui ne sert plus aux soins de santé, mais ce bâtiment semble avoir été abandonné et vidé en catastrophe. Toutes les toilettes et les salles de bain sont fonctionnelles, les plaques « réservé » sont visibles dans le parking ; la marquise du Coffee Club aussi, dans le hall d’entrée ; le nom d’un « Dr. Sicotte » est encore épinglé à l’entrée d’un bureau des urgences ; une autre salle est décorée des papiers d’une récente fête d’adieu et, sur le tableau noir, tracé à la craie : Bye, bye Lachine, Montréal Here We Come ! !, allusion sarcastique au projet de fusion « Montréal, une île, une ville ».

       Cet hôpital fantomatique dégage une atmosphère surréaliste et glacée, à l’image du scénario des Invasions barbares. C’est comme le lieu « dantesque » décrit par le cinéaste arrivait à son irréversible dénouement. Imaginons une suite : Rémy, une fois parti pour mourir à la campagne en Estrie, l’hôpital ferme définitivement ses portes, le système de santé du Québec est lui-même moribond, voué à la destruction par l’abandon et le silence. Le Québec tout entier est devenu plein de ces bâtiments délaissés et vidés, églises, vieux palais de justice, écoles et maintenant hôpitaux, en attente de budgets improbables pour de nouvelles transformations et de nouveaux usages. Les anciens régimes de Duplessis et de la Révolution tranquille possèdent dorénavant leurs cimetières, leurs sites et leurs entrepôts archéologiques.

Réal La Rochelle. Denys Arcand. L’ange exterminateur, Leméac, 2004, p. 33-34.

Diversite

 

Jadis, les FrancoFolies fédéraient la diversité musicale sous la langue française. Aujourd’hui, les FrancoFolies la fédèrent sous une doctrine politique, le multiculturalisme.

Quand le régime parle d’un artiste appartenant à la “diversité artistique”, il parle d’un artiste politiquement enrôlé. En échange de son absence de sens critique et de sa pleine adhésion à la propagande d’État festivo-multiculturelle, l’heureux artiste bénéficie d’une appartenance publique à la “diversité artistique”, ce qui lui confère une supériorité morale sur ses semblables et une place de choix dans l’attribution des subventions.

Une analyse lexicographique sommaire nous renseigne que le régime a complètement réussi la falsification de la notion de “diversité”, comme il l’avait d’ailleurs fait plus tôt avec celle de “liberté” et “égalité”. “Diversité”, comme “liberté” et “égalité”, sera désormais employé dans les médias de masse et les “plans d’action” gouvernementaux sans égard à sa signification véritable. Dans dix ans, plus personne ne remarquera quoi que ce soit. Ce qui est aujourd’hui matière à étonnement suscitera demain l’indifférence.

Toute guerre idéologique est une guerre d’usure.

Extrait de “On n’est pas couché”, une émission animée par Laurent Ruquier sur France 2 (17 mai 2008). Invité : Robert Redeker.

Cette émission est française, mais on pourrait tout aussi bien imaginer un Guy A. Lepage à la place de Ruquier. Dans tous les cas, elle représente avec une rare limpidité — surtout pour l’observateur étranger — la mutation radicale des interdits de penser en France et la restructuration concomitante de l’espace public. On voit à quel point la présence de Redeker met en relief le malaise des panélistes par rapport à l’islam. La gêne, les boutades et les piques impulsives, toutes dues aux propos politiquement incorrects de Redeker sur l’islam, trahissent surtout, dans la classe intellectuelle et médiatique française, une incapacité grandissante à désacraliser cette religion pour mieux en critiquer les contours idéologiques et politiques. Il n’y a pas, dans une démocratie, de critique possible, de discussion intellectuelle, sans une désacralisation préalable des religions — ce qui inclut le judaïsme, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme et l’islamisme. Il semblerait que la France, du moins si l’on se fie à l’extrait ci-haut, soit de moins en moins prête à défendre ce principe.

Redeker, c’est l’évidence, ne déshonore pas la République, non plus que le principe de liberté d’expression. Il a commis une analyse de l’islam, que d’aucuns qualifieront, les dents serrées, de “pamphlet” — comme si la France n’avait pas prouvé, par son passé éloquent, que le pamphlet était inhérent à toute culture vivante. Mais la France, étrangement, ne se revendique désormais de son histoire qu’avec un léger haut-le-coeur, comme si le traumatisme de Vichy empêchait les Français de renouer avec le “substrat” du génie français, qui a fait de la France au cours des siècles cette patrie de la gaîté, de la joie de vivre et de la vitalité intellectuelle qu’il nous plaît encore parfois de voir en elle.

Si on ne peut critiquer, voire même “insulter” l’islam (à la manière du pamphlet), c’est que l’islam n’est pas entré — contrairement au judaïsme et au christianisme, Redeker a raison sur ce point — dans un processus de désacralisation et d’apaisement théologique en Occident. Il y a quelque 2 milliards de chrétiens dans le monde, et à peu près autant d’insultes qui se disent par année sur cette religion. Avez-vous entendu dernièrement des “imams” chrétiens terrés dans quelque temple en appeler à une mise à mort des hérétiques ? Que je sache, les insultes contre le christianisme sont soumises aux mêmes lois du cybermarché planétaire que les insultes contre l’islam, et peuvent également être relayées à la vitesse de l’éclair sur Internet. Pourquoi, dans un cas, un “blasphème” entraîne-t-il des menaces de mort, et que dans l’autre il n’entraîne qu’un haussement d’épaules ?

Cette question, qui est d’une importance cruciale, implique que l’on puisse se pencher sur l’islam autrement que sur le mode de la soumission et du respect immodéré. Il y a toujours, dans la liberté d’expression, ainsi que dans toute entreprise intellectuelle de démystification, une part d’ombre, violente, vertigineuse, qui incite au blasphème et à la provocation. Cette tension, qui fonde et défie à la fois la démocratie, est constitutrice du génie occidental. Robert Redeker a jugé que l’islam augmentait son emprise sur les esprits et a cru bon de le souligner, de s’en inquiéter, de s’en indigner. Il a cru surtout que l’islam avait des implications idéologiques et politiques (d’où son corollaire : l’islamisme), et qu’à ce titre il était dans son droit de le prendre de haut.

Les menaces de mort dont il a été victime laissent pantois. Mais que dire de l’invraisemblable ton inquisitorial des panélistes ? Il n’y a guère qu’Éric Zemmour pour garder le fort et ne pas ânonner les mêmes réserves démagogiques, ne pas traduire dans une pose vertueuse une peur panique de choquer. On doit se pincer pour être certain qu’on ne rêve pas lorsqu’on entend Pascale Clark défendre son indéfendable politique d’autocensure idéologique : “ce sont des croyants, ce sont des gens qui croient, voilà, on ne peut rien dire, on doit respecter cela”. On ne peut rien dire ! Quel aveu !

Évidemment, dans la République des droits de l’homme, il serait contre-indiqué de se déclarer ouvertement contre la liberté d’expression. C’est ainsi qu’est née une toute nouvelle posture idéologique bien-pensante, qui fait la jonction entre la liberté d’expression — impossible à renier — et la “responsabilité” (lire : une autocensure) qu’il s’agirait de faire preuve dans son exercice. En principe, bien sûr, cette posture a quelque chose de séduisant, puisqu’elle fait appel au sens commun — mais elle est trompeuse. Elle transforme en vertu ce qui n’est, à la base, que lâcheté et abdication. Car la liberté d’expression est tout à fait distincte de “l’autocensure responsable” qu’on cherche à lui annexer de force. La liberté d’expression, à l’opposé de “l’autocensure responsable”, s’adresse à l’exception de la pensée plutôt qu’à la norme ; à ce titre, elle posera toujours problème, et c’est tant mieux. Quand les contempteurs de Redeker l’accuse d’”irresponsabilité” (lire : d’un manque d’autocensure), ils soumettent l’exception de la pensée à la qualité morale de la norme idéologique. Ils auraient voulu que l’esprit de responsabilité civique qui a poussé Redeker à intervenir, et à exercer souverainement sa liberté d’expression, fût éteint dans les coeurs de tous les professeurs de lycée du pays. C’est que la “responsabilité” est devenue un slogan dans leur bouche à partir du moment où elle n’engageait plus rien d’autre que le consensus. Ils détournent à leur profit la notion de “responsabilité” qui a pourtant inspiré l’action de Redeker, et ce faisant ils l’avilissent. La “responsabilité” n’est pas incompatible avec la violence du discours : tout débat sur les questions essentielles de la religion et de la liberté est forcément violent. Cette vérité conflictuelle du politique, aucun des panélistes de “On n’est pas couché”, sauf Zemmour, n’est prêt à la reconnaître et à l’assumer.

Pour reprendre le titre de l’émission, on dirait que tout le monde ne désire rien de plus que d’aller se coucher. Plus de débat. Plus de conflit. Que des procès sur “l’autocensure responsable” que chacun de nous est appelé à observer envers les diktats islamiques. Remarquez bien la subtilité de la nouvelle équation : d’un côté, vous avez “l’autocensure responsable”, produit infect de nos sociétés “progressistes” et politiquement correct ; et de l’autre, vous avez l’islam, qui est vu comme une nouvelle référence verticale. Lorsqu’une religion réussit à dompter à ce point la vie intellectuelle et la langue d’un pays démocratique, on peut dire qu’elle n’est plus seulement une religion parmi d’autres, mais une idéologie politique en pleine conquête.

* * *

Censure

Les idéologies ne commencent jamais par s’implanter par le bas des sociétés. Ce sont les élites en premier qui résistent ou cèdent aux séductions idéologiques. C’est donc avec un grand intérêt que j’ai lu La censure dans tous ses états, un livre sur la censure récemment paru sous la direction de Claude Lévesque, aux éditions HMH. Y a-t-il meilleur moyen de se renseigner sur l’état d’esprit de nos élites que de les lire sur un sujet aussi fondamental ?

De fait, la première chose qui m’a frappé à la lecture du livre fut l’omniprésence de la figure de Robert Redeker dans les différents textes. Dans tous les cas, elle est problématique et source de réprobation, à l’exception notable de Christian Saint-Germain, qui après une première partie baroque, affermit sa réflexion dans la seconde partie de son texte et circonscrit l’enjeu : “Plus que jamais, le courage de la raison, les écarts de langage, blasphèmes et sacrilèges de toutes sortes, paraissent essentiels pour dissiper le climat d’intimidation allié à la rectitude politique qui pèse autant sur les écrivains que sur les intellectuels.” Et il ajoute aussitôt : “Mais cela ouvre sur la contagion des martyrs.” Cette crainte d’exciter la violence islamiste par la liberté d’expression innerve toutes les pages du livre, comme si l’éventualité d’une “réplique” violente à leur propre intervention publique était suffisante pour forcer les intellectuels et les écrivains à “l’autocensure responsable”. La référence verticale qui fonde la liberté d’expression n’est plus la recherche de la vérité — quelque cahoteux et abruptes qu’en soient les chemins — mais l’adhésion à “une” vérité, qui peut être n’importe laquelle en autant qu’elle ne soit pas contraire à l’islam.

Dans une “interlocution à deux voix” (sic), les psychanalystes René Major et Chantal Talagrand écrivent :

L’AUTRE : Notre condamné à une nouvelle fatwa aurait-il dû s’autocensurer pour ne pas attirer l’appel à une mortelle vengeance de la part d’un prédicateur islamiste ?

UNE VOIX : Oui, mais pas pour cette raison. Je ne peux que condamner sans appel toute menace de mort proférée contre quelqu’un au nom d’une croyance religieuse ou d’une idéologie, quelque infamants que soient les propos qu’il ait pu tenir. Mais doit-on pour autant défendre la liberté d’expression quand elle est mise au service de la haine ? Ce serait nous faire pour nous-mêmes, et donner à ceux qui sont privés de la liberté d’expression, une piètre idée de la démocratie, de la laïcité et de la liberté. Ce serait dénier à la liberté d’expression toute responsabilité, toute nécessité d’avoir à répondre de ce qui la fonde.

Ne me demandez pourquoi ces deux psychanalystes départagent question et réponse en “L’Autre” et “Une voix” : je crois comprendre qu’il s’agit d’un concept post-moderne. Concentrons-nous plutôt sur le fond du raisonnement : l’appel à la mise à mort du prédicateur islamiste ne serait pas révélateur d’un problème dans l’islamisme, mais simplement la confirmation que l’Occidental Redeker a abusé de sa liberté d’expression. L’appel à la mise à mort, bien que condamnable, serait, du point de vue de nos intellectuels, parfaitement rationnel. Redeker, en se posant ainsi en porte-à-faux de l’islam, aurait fait preuve “d’islamophobie” — il se serait mis au “service de la haine”.

Si les propos antisémites sont aujourd’hui légalement réprimés, contrairement à la libre expression dont ils jouissaient avant la Seconde Guerre mondiale, n’y a-t-il pas deux poids deux mesures à ne pas sanctionner de la même manière les propos islamophobes ?

Ici, Major et Talagrand trahissent une volonté pour le moins discutable de se décharger du fardeau de la liberté d’expression sur la maniaco-compulsion légaliste. Plutôt que de discuter la pertinence d’avoir une loi pour sanctionner les propos antisémites, ils préfèrent nourrir la surenchère légaliste et y inclure le nouveau crime “d’islamophobie”. C’est pourtant donner aux propos antisémites une importance qu’ils ne méritent pas que de les sanctionner par la loi. On peut se demander si ce genre de loi n’a pas un effet contraire à celui qu’elle recherche, et qu’elle ne concourt pas à mobiliser les passions antisémites, d’autant plus excitées qu’elles se retrouvent légitimées – négativement, certes, mais légitimées tout de même — par le code judiciaire.

D’autre part, comme le soulignent Redeker et Zemmour, l’antisémitisme n’est pas “l’islamophobie”. L’antisémitisme ne relève pas de la critique d’une religion, mais de la haine du Juif en tant que Juif. L’”islamophobe” Robert Redeker croit que l’islamisme porte des germes totalitaires et pousse ses adeptes à une haine meurtrière : il ne souhaite pas pour autant l’éradication des musulmans de la surface de la terre. L’”islamophobie” (tel que le conçoivent nos théoriciens de “l’autocensure responsable”) n’a jamais tué personne, ce qui n’est pas le cas de l’islamisme, qu’il faudrait pourtant défendre et protéger. N’y a-t-il pas, derrière le désir de voir “l’islamophobie” reconnu comme crime, un consentement à la sacralisation de l’islam dans l’espace public ? Il me semble que le militantisme juridique autour de “l’islamophobie” vise surtout à contrôler le langage et à inhiber le sens commun, ceci pour instituer, à l’échelle de toute la société, un nouveau sacré qui ne souffrirait plus aucune réplique. Par exemple, dans un monde où “l’islamophobie” serait passible d’amende et de jugement au tribunal, la population serait-elle encore autorisée à émettre des critiques sur le port du voile ? Il est “permis” d’en douter.

Les censeurs peuvent dormir tranquilles, la lucidité et le courage n’étouffent pas nos intellectuels. Les auteurs de La censure dans tous ses états ont tout de même réussi le tour de force d’écrire un livre sur la censure qui parle moins de censure que de la nécessité de s’autocensurer. Le souci numéro un, n’est-ce pas, étant de ne pas blesser “l’Autre”, à un point tel qu’on peut se demander s’il ne serait pas préférable, en attendant la transformation définitive de la société en Hôpital, de rester alité chez soi avec un thermomètre dans le cul et des analgésiques plein la bouche. Interdiction absolue de parler, d’écrire, de péter, de blasphémer, de publier. Certes, pourrait-on s’autoriser de temps en temps un petit article dans un journal consensuel de gauche pour en appeler à une “plus grande vigilance contre l’intolérance”. Accorder par-ci par-là des entretiens à de jeunes étudiants, question d’entretenir la ferveur, et attendre patiemment, comme dans un long coma, le passage des mois et des années jusqu’à la retraite. Ce serait bien le comble du nihilisme que de présenter l’absence d’oeuvre et de parole conflictuelle comme l’aboutissement vertueux d’une longue ascèse.

Il y a beaucoup de charabia psychanalytique dans La censure dans tous ses états. Remarquez, ce n’est pas que je sois contre. Le charabia psychanalytique a parfois son charme. Seulement, ce charabia occulte une réalité, qui est celle de la mise en place, au Québec, d’une police de la langue et de la pensée, pour laquelle la “censure” est loin d’être une notion abstraite. Pas un mot, donc, sur la fabrication des nouveaux crimes, comme “l’homophobie”, “la misogynie”, ”l’intolérance”, la “xénophobie”, et sur les plus récents progrès des lobbys victimaires au sein de l’appareil médiatico-étatique. Pas un mot sur la table rase des écoles, sur la sortie de la culture des lieux d’éducation et l’arrivée simultanée des “techniques d’acquisition de compétences”. Pas un mot sur le consensus maladif des médias : tout au plus parle-t-on de la rituelle “marchandisation de la culture”. Alors que le discours des médias, tout comme le lobbying victimaire, se nourrit à une mamelle : le politiquement correct. Mais voilà, le politiquement correct n’est évoqué que du bout des lèvres, tenu pour trivial en comparaison de la politique israëlo-américaine, qu’on ne pardonne pas à Redeker de soutenir.

Plutôt que de parler des implications idéologiques, politiques, concrètes du politiquement correct, nos auteurs parlent des “multiples voix” existant en nous, toutes des voix qui se “censureraient” les unes les autres, selon les aléas de la vie intime ; de cette “censure” que nos parents nous imposeraient dès la naissance, lorsqu’on est enfant et qu’on apprend à parler ; de “l’autocensure machiavélienne” inavouable de Strauss, qui désirait dominer la démocratie plutôt que la renouveler ; de la “censure” du marché, qui fait primer le “cause toujours” relativiste sur le “tais-toi” dictatorial. Mais la censure du sens commun ? Que font-ils du Système de rééducation, relayé par l’État québécois, que L’I. C. décortique sur une base quasi quotidienne, depuis plusieurs mois ? Jamais il en est question. Ça n’existe pas. Le sens commun, à tout prendre, est même plutôt mal vu, puisqu’il n’est probablement pas apte à saisir toute la complexité de ces oeuvres absconses que le marché rejette avec insolence, et sur lesquelles nos intellectuels voudraient tant braquer la lumière de la reconnaissance médiatique.

Un minimum de sens commun leur aurait pourtant permis de réfléchir aux intrications de l’islamisme et du politiquement correct, de l’avancée de l’un et de la complicité du second, et du danger à terme qu’il y a à tourner le dos à notre propre création monstrueuse — le politiquement correct du techno-progressisme totalitaire — pour mieux jouer la comédie de “l’autocensure responsable” face à l’islamisme. En ce sens, ce n’est pas d’autocensure que le Québec aurait besoin, mais d’une autocritique féroce. Le Québec doit se retourner sur lui-même et procéder froidement à un état des lieux.

La vérité est que l’extinction progressive de la liberté d’expression semble nous satisfaire, puisque c’est dans ce sens que nous avons fait évoluer nos institutions, converties depuis les Chartes à la doctrine du techno-progressisme. La culture québécoise, après quarante ans de contre-culture, est traversée par un désir de mort et d’anéantissement. C’est précisément ce désir qu’externalise une idéologie comme l’islamisme, en donnant à ses disciples l’illusion de la “regénérescence”, de la vitalité et de la fécondité. Nos élites, si elles étaient véritablement “responsables”, travailleraient à empêcher la fusion entre le politiquement correct et l’islamisme, puis à démolir ce qui, dans notre culture, a produit le politiquement correct.

Seins

Show

À lire également sur L’I. C. :
D’un bombardement à l’autre” (6 juillet 2008)
Québec et Lévis assiégées : l’arsenal du Show contre le peuple” (10 avril 2008)

Espace

Croissant

La venue récente de Leonard Cohen en ville a réactivé, dans la sphère médiatique, ce que j’appellerais le “pittoresque montréalais”, ou cet ensemble de signaux culturels par lesquels une intelligentsia perpétue une certaine image de la ville où elle règne. Leonard Cohen, comme Schwartz, le défunt Warshaw, le boulevard Saint-Laurent, le Montreal Pool Room (répugnants, leurs hot-dogs, soit dit en passant), Mordecai Richler, le resto chez Ben’s, les “bagels de la rue Saint-Viateur”, fait partie de ce pittoresque montréalais bien précis qu’affectionnent les branchés.

Le pittoresque des branchés exclut d’emblée, par snobisme, ce qui est hors jeu ou “non-pittoresquisable”. Pas de place, dans le tourisme accommodant du pittoresque branchouille, pour les coups de poings sur la gueule qui se donnaient, il n’y a pas si longtemps, les Québécois et les Canadiens anglais de Montréal, au coin du chemin Queen Mary et Côte-des-Neiges. Pas de place pour les ouvriers qui mangeaient des coups dans l’est de la ville.

Quelques axes traversent la cartographie branchouille du pittoresque montréalais : gastronomie, cyclisme et activité pédestre. Périodiquement, de nouvelles plumes de la branchitude nourrissent le grand catalogue du pittoresque montréalais, contribuant ainsi à accélérer la dégringolade de Montréal, de ville historique en destination touristique. Ce phénomène n’est pas unique à Montréal, on peut le reconnaître dans tout le Québec, mais il est certainement, en raison du pittoresque particulier à Montréal, plus marqué dans le métropole qu’ailleurs.

Je vous dis ça parce que Rima Elkouri, de La Presse, qui est une spécialiste du pittoresque montréalais, a produit ce matin un chef d’oeuvre dans le genre. La pauvre Elkouri, qui a été embauchée au départ pour écrire “sur la vie de Montréal”, a déjà écrit au moins 100 fois cette chronique dans les dernières années, et je ne comprends pas comment elle peut continuer ainsi avec une telle assurance, une telle certitude absolue de ne pas être en train de se répéter, ou de présenter une image caricaturale de la ville.

S’adressant à un touriste hypothétique, à qui il s’agirait de faire découvrir la ville, Elkouri suggère de “rester loin du Stade olympique” et de “miser d’emblée sur le mont Royal“. “J’irais d’abord , dit-elle, acheter des croissants pur beurre au Paltoquet, avenue Van Horne, et proposerais à mon invité de les déguster au sommet, en admirant Montréal de haut“. Croissant pur beurre ? Au Paltoquet ? Continuons la visite guidée : “Si le mont Royal ne l’intéresse pas, je remonterais avec lui le boulevard Saint-Laurent qui raconte l’histoire de Montréal mieux que n’importe qui. Si c’est un fan de Leonard Cohen, je m’arrêterais devant sa maison, dans le carré portugais, en espérant, qui sait, le croiser. Plus au nord, je ferais ensuite un premier crochet rue Fairmount pour attraper un bagel chaud et un deuxième rue Saint-Viateur pour le latté. Là, je lui proposerais d’égrener les minutes qui lui restent à la terrasse du Olimpico ou du Club social italien et d’y observer la faune montréalaise.

Je me souviens d’avoir goûté aux bagels de la rue Fairmount, il y a quelques années, et ce pour une raison fort simple : je restais dans le quartier. C’était pratique, quand j’avais un creux, en revenant de l’université. Mais depuis que j’ai quitté ce quartier, jamais il ne me viendrait à l’esprit d’y retourner pour manger de stupides bagels. Certes, ces bagels sont meilleurs que ceux que l’on achète à l’épicerie. Et alors ? Faut-il que l’existence, dans cette ville, se soit appauvrie pour que l’on ait du temps à perdre à ce point ? Pour se déplacer du pôle sud au pôle nord, seulement pour goûter des épices, ou je ne sais quelle sauce compliquée, disponible à tel ou tel marché reconnu par la branchitude ?

Je me souviens également du Club social, et une fois de plus la raison en est fort simple : c’était encore, à l’époque (mais je ne sais pas si c’est encore le cas), un café ordinaire, où l’on pouvait acheter un “latté” pour un prix raisonnable. Je me souviens toutefois de ma dernière visite, qui ne fut pas très concluante : comme d’habitude, les vieux pépés jouaient aux cartes à la même table sur le bord de la fenêtre, mais quelque chose de fondamental avait changé : la musique. C’était désormais de la zizique, comme partout ailleurs — zizique de la branchouille. Les vieux pépés ont sûrement déguerpi depuis le temps. Je me souviens de cette femme boomer, insupportable de contentement, en compagnie de son conjoint sportif à lunettes fumées, qui était de toute évidence ”en visite spéciale” dans un “club social” typique du quartier “Mile-End” pour y goûter “un vrai bon café du coin”. Elle était tout juste devant moi dans la file, et elle ”dansait” au son de la zizique, devant son conjoint “hédoniste” – tout en regardant autour d’elle avec fascination, le mobilier en vieux bois, les pépés qui jouent aux cartes. C’était une Montréalaise, et pourtant elle n’était rien d’autre qu’une touriste. Dans sa propre ville. Elle ne venait pas se commander un café, mais une “idée de café” dans une “idée de club social”, tout ça au sein d’une “idée de Montréal”. Elle était déjà en plein pittoresque.

Mais revenons à Elkouri. La visite guidée continue :

S’il n’aime pas le café, j’irais plutôt lui faire faire une tournée express du Plateau-Mont-Royal. S’il se préoccupe peu de son taux de cholestérol, je lui proposerais une poutine à la Banquise, rue Rachel, ou encore la version décadente au foie gras du Pied de Cochon, rue Duluth. Puis, on irait flâner un peu dans le coin de l’avenue Laurier Est, s’arrêtant au Byblos pour y boire un thé à la menthe, assis à la fenêtre.

Laurier Est, ça se rapproche de mon coin. Si je ne me retenais pas, j’irais tout de suite au Byblos, pour aller me prélasser “en lisant un bon livre”, le dernier Pennac, pourquoi pas, tout ça en sirotant mon thé vert et en souriant aux passants. Je me passerais la main dans les cheveux de temps en temps, pour regarder s’il y a quelqu’un qui me regarde tout en faisant semblant que je m’intéresse aux pattes de chaises et au mur de brique, là, droit devant, juste au-dessus de la blonde à la poitrine plantureuse. Les minutes s’écouleraient, sans que j’aie réussi à passer à travers un seul chapitre, l’essentiel de mes tâches touristiques m’accaparant entièrement. Après y être entré à 19h30, je ressortirais du Byblos vers 23h, mon Pennac à peine entamé, beaucoup de sourires aux passants dispensés et ma carte de crédit alourdie de quelques thés à la menthe hors de prix.

S’il est américain, continue Elkouri, je l’emmènerais dans les rues du Vieux-Montréal, m’assoirais quelques minutes à la place Jean-Paul Riopelle, puis lui proposerais le meilleur brownie en ville, chez Olive et Gourmando, rue Saint-Paul.

Olive et Gourmando ! c’est mon rêve d’y aller un de ces jours. Ce n’est pas loin de mon travail. Mais à chaque fois que je suis passé devant, l’endroit débordait. Il y avait une file à l’extérieur, c’est donc vous dire tout le plaisir, le prélassement délicieux dont je me prive en dédaignant à chaque reprise ce haut lieu du pittoresque branchouille.

S’il est très affamé, je lui proposerais une crème glacée au chocolat noir du Havre aux glaces du marché Jean-Talon, après avoir pris une bouchée au meilleur syrien en ville, Le Petit Alep, rue Jean-Talon, ou au meilleur libanais, Daou, un peu plus au nord, rue Faillon.

S’il m’énerve, je l’abandonnerais lâchement dans un resto attrape-touriste de la place Jacques-Cartier. On y a l’embarras du choix.

Vieux-Montréal, Jean-Talon, Syrie, Liban. Ça commence à faire beaucoup de promenade pour un seul touriste. Moi-même, qui suis Montréalais, je ne me permets que rarement ce genre d’aller-retour. Mais qui a dit que la distance avait de l’importance au royaume de la destination touristique ? Le pittoresque ne consiste-t-il pas, précisément, à tirer une satisfaction du déplacement d’un lieu à l’autre, pour se donner l’illusion d’aller dans les “endroits cachés”, là où se terre “l’âme de Montréal” ? Le pittoresque n’est-il pas un essentialisme, une poursuite romantique, une quête infinie ?

Cela dit, Elkouri vise bien avec la place Jacques-Cartier. Pourquoi ne pas y avoir pensé avant ? Je ne comprends pas les gens qui se proposent de sauver les touristes des attrape-touristes : ils sont là pour ça. Le touriste a besoin de l’attrape-touriste, comme l’attrape-touriste du touriste. Ils sont nés pour se rencontrer. Je ne vois pas l’intérêt d’empêcher leur rencontre. Mais voilà, les branchouilles ont besoin de tourner en dérision les attrape-touristes.

Pourquoi ? me demanderez-vous. Tout simplement parce que les branchés ont besoin des attrape-touristes pour avoir des touristes “à sauver” et “à amener” dans le pittoresque de la “vraie vie montréalaise”, dont ils sont par ailleurs les porte-garants exclusifs.

Une suggestion pour la prochaine chronique d’Elkouri : les attrape-pittoresques.

DiversCite

175 000 $ d’argent public, donc, pour attirer des homosexuels de l’étranger qui viendront grossir artificiellement, le temps d’un festival subventionné, le “lobby homosexuel” d’ici. Pas mal.

Margarine

Au début, je croyais à un courrier ironique. “Ce n’est pas vrai que le gouvernement Charest ne fait rien, il permet maintenant la margarine jaune et la vérification des états financiers par des comptables CGA“, c’était d’un comique certain et bien lancé. Mais il semblerait que non : ce courrier n’est pas ironique, du moins d’après ce que je puis juger du style et du caractère de son auteur, dont j’ai recensé quelques courriers antérieurs parus dans Le Devoir.

J’oubliais en effet que l’ironie, en 2008, est devenue à peu près aussi rare que le port de la moustache et les voitures diesel. Sans doute, il s’agit là des effets, par nos écologistes du politiquement correct, d’une décontamination réussie du sol du débat public. Qu’ils en soient remerciés.

Margarine et titres comptables, ou les priorités d’un gouvernement devenu purement managérial.

Burqa

Voilà exactement comment il faut procéder : préserver la liberté de religion d’une part, et affirmer les prérogatives nationales d’autre part. Le raisonnement mériterait d’être étendu au hijab, qui trahit également un défaut d’assimilation majeur à la société d’accueil. Là où la burqa est un rejet complet et spectaculaire des valeurs occidentales, le hijab se pose comme une alternative subtile, qui défie les valeurs occidentales tout en testant au quotidien la capacité de soumission de la société d’accueil.

Il serait temps, pour l’intelligentsia québécoise, de quitter l’angélisme niais où elle a coutume de loger et de rompre avec le discours islamolâtre qui fait des femmes voilées des “femmes modernes, coquettes et charmantes” — tout ça parce qu’elles ont des téléphones mobiles, des Ph.D. et une diction parfaite. Qu’elles soient coquettes à leur façon, je n’en doute pas : toutes les femmes sont coquettes. Ce n’est pas la question. La question qui doit être posée est une question politique : ces jeunes femmes, par leur comportement public, affichent-elles, oui ou non, une ferme volonté d’assimilation à la nation québécoise ?

La réponse est évidente : c’est non. La citoyenneté ne devrait pas être accordée à ceux qui se placent de façon aussi visible, et aussi ostentatoire, en marge de la société. Modifiez la position de l’État en ce sens et vous verrez les musulmans s’ajuster en conséquence. Les plus modérés, qui se laissent actuellement tentés par le hijab et autres excentricités, reviendront à des sentiments plus favorables à la cohésion nationale, tandis que les excités moyenâgeux, qui étaient de toute façon réfractaires dès le départ, partiront d’eux-mêmes pour des contrées plus “tolérantes” et moins “islamophobes”.

Les musulmans qui sont en ce moment citoyens québécois ne doivent en aucun cas être persécutés en raison de leur croyance religieuse. Ce qui n’empêche pas qu’il est du devoir de l’État de prendre tous les moyens à sa disposition pour assimiler sociologiquement cette population à terme, sans quoi leur présence sur notre territoire n’aurait aucun sens.

Par ailleurs, une réflexion de fond sur la sélection de l’immigration devrait être menée en toute sérénité par le gouvernement, dans des termes politiques plutôt que moraux — ce qui revient à faire le trajet inverse de la Commission Bouchard-Taylor. Les Québécois ont un historique d’immigration important, et savent que certaines populations s’assimilent plus facilement que d’autres à leur société.

Par exemple, entre un Libanais chrétien et un Marocain musulman, il serait préférable de choisir le Libanais, même s’il parle un français plus boiteux que le séduisant Marocain. La langue est une matière plus aisée à modeler que la religion, c’est entendu. Il me semble que c’est le bon sens même.

Mais voilà, apparemment ces choses-là ne se disent pas.

Espace

La dilution de la “culture” dans le “tout-culturel”, l’une des métamorphoses les plus fascinantes de notre époque, est aussi l’une des moins commentées. Et pourtant ! De quel plaisir inouï les “commentateurs” se privent-ils ! La lecture des “chroniques culturelles”, des communiqués de presse des festivals, des oeuvres subventionnées, pour moi c’est du BONBON ; je ne peux tout simplement pas passer toute une fin de semaine sans avoir lu les cahiers culturels du Devoir et de La Presse. Chaque fois c’est la même propagande à faire dresser les cheveux sur la tête, la même vanité, la même mise en scène des faux talents et des fausses originalités, la même célébration puérile et prépubère des bonnes intentions.

Espace Culture a un but : faire le Bien. On pourra me dire, certes avec raison, et non sans une ironie cinglante, que les grands génies de l’art n’ont jamais eu pour préoccupation première de faire le Bien, mais ce serait passer complètement à côté des objectifs d’Espace Culture. Céline, Picasso, Cervantès, Proust, Balzac, tous ces artistes immenses qui se sont faits persécuter d’une façon ou d’une autre par la société de leur époque sont exclus de facto du projet global d’Espace Culture.

Voyez-vous, Espace Culture c’est la beauté déboulonnée des masses démocratiques, la beauté produite en série par la chaîne de montage du tout-culturel ministériel. Dans ce contexte, Céline, Picasso, Cervantès, Proust et Balzac sont bons tout au plus à être récupérés dans la confection de sacs thématiques chez Renaud-Bray, ou pour mettre en valeur telle ou telle place publique qui aurait été évoquée dans leur oeuvre. Pour Espace Culture, l’individualité humiliante du génie doit à tout prix, pour que soit possible l’avènement de la “culture pour tous”, être ramenée à un motif décoratif, à un topos esthétisant et mielleux.

Espace Culture ne divise pas, ne sépare pas, n’inhibe pas. Espace Culture dit aux foules ce que les foules veulent entendre : qu’il est du plus haut intérêt esthétique et moral qu’elles passent l’essentiel de leur temps à visiter festivals, “installations”, parades, jongleries et autres purs bonheurs de la néo-société festive. Pour accentuer cette osmose forcée, Espace Culture n’hésite pas à “occuper” l’espace de la vie civique, sous prétexte “d’embellir” l’environnement et de favoriser la “compréhension mutuelle” des citoyens.

Par exemple, outre le projet évoqué dans l’extrait ci-haut, la Fonderie Darling a donné son aval à un second projet, intitulé Ombre de Ville 2, qui “applique le concept de mur végétal développé en écologie urbaine“. Des espèces différentes de plantes garnissent donc “des casiers d’aluminium, édifiant le long du mur un damier rafraîchissant“. L’opération, bien sûr, “s’étend jusque dans la rue avec des bacs donnant à croître d’autres végétaux“.

Dans la rue, c’est-à-dire là où les “citoyens” vivent. Cette nouvelle oeuvre d’Espace Culture n’est-elle pas commanditée en partie par le Jour de la Terre ? Elle aurait donc été conçue pour entraîner des “retombées environnementales, écologiques, sociales et économiques” — on reconnaît ici le jargon managérial propre à séduire les jurys subventionnaires. “Dans ce quartier où le béton règne en maître, explique Le Devoir, les composantes végétales ont notamment un impact positif sur la température et la qualité de l’air. Le projet engendre donc des avantages directs pour les résidants.” Imagine-t-on Balzac, dans un avant-propos aux Illusions perdues, arguer que son oeuvre ne peut avoir qu’un impact positif sur la santé psychologique de ses lecteurs ? Qu’elle améliorerait l’air ambiant et l’harmonie dans un couple, une famille, une nation ? Les concepteurs d’art contemporain et d’Espace Culture peuvent dormir tranquilles : le pouvoir, l’État, le consensus sont de leur côté ; ils ne seront jamais persécutés pour leur travail. Bien au contraire.

Espace Culture, au fond, c’est le pacifisme appliqué aux choses de la culture. Les zélateurs d’Espace Culture ne “veulent pas de problème” et sont fatigués des conflits, des disputes, des mésententes et des règlements de compte — de tout ce qui, finalement, faisait jadis le sel de l’aventure artistique. Ils ne parlent qu’un langage, à l’instar des lobbys victimaires et des disciples ethnico-égalitaires : celui de l’HARMONIE. C’est pourquoi le volet communautaire et “social” d’Espace Culture est intensément exploité par les apparatchiks du régime. Dans les dernières années, on a ainsi pu assister à la construction de toutes pièces d’une nouvelle “discipline” en sciences sociales : la “médiation culturelle“. Un nouveau vecteur “d’employabilité” très prometteur.

Sur le site de l’organisme Culture pour tous, on peut lire :

Au Québec, le terme « médiation culturelle » est maintenant utilisé par un nombre croissant d’intervenants culturels et chapeaute un vaste ensemble de pratiques allant des actions de développement des publics à l’art participatif et communautaire. Les instances gouvernementales et les municipalités mettent sur pied des programmes visant à contrer l’exclusion culturelle d’une grande partie de la population, alors que les organismes et les artistes multiplient des démarches inédites de rencontre et d’interaction avec les citoyens. Les multiples formes que revêtent la notion et la pratique de la médiation culturelle, ses obstacles et ses enjeux, posent la question plus générale de la condition et de la mutation de la culture aujourd’hui.

Les gens qui vivraient en-dehors des quadrilatères bobos, où fourmillent théâtres et galeries d’art, seraient donc des “exclus de la culture”, auxquels il serait urgent de d’apporter la “beauté” des murs végétaux. Mais surtout, les “exclus de la culture” seraient identifiables par leur “origine ethnoculturelle”. Leur dignité souffrante de minoritaires les poserait d’emblée comme des cibles de choix pour la médiation culturelle, qui a des objectifs avoués “d’inclusion sociale” et de “dialogue interculturel”.

Les mots qui reviennent souvent sous la plume des apparatchiks d’Espace Culture, qui exploitent à des fins idéologiques cette nouvelle “discipline” fumeuse qu’est la médiation culturelle, sont la “rencontre”, le “dialogue”, “l’inclusion” et “l’expression plurielle des identités”. La médiation culturelle serait ainsi le bras actif, technocratique, discret et peu connu du régime techno-progressiste, qui a fait de l’inter/multiculturalisme — bien avant Bouchard-Taylor — la doctrine cardinale de son action. Ce concept est d’ailleurs de plus en plus accrédité par l’Université-État québécois, qui propose des conférences dans les départements de communication sur le thème de la médiation culturelle, ou qui l’insère comme “compétence transversale” dans des programmes existants comme la muséologie et l’histoire de l’art.

La progression d’Espace Culture est constante et pourrait être comparée à la progression du désert : chaque année, le désert avance un peu plus et entame l’espace vivant, amenant un vent sec et mortifère qui assèche l’air de la cité. Carrefour idéologique de l’inter/multicuralisme, de l’égalitarisme, du tourisme de masse et de l’anesthésie critique ; creuset naturel des revendications subventionnaires des lobbys culturels ; objet de culte pour une société en manque de repères ; Espace Culture, on le voit, est promis à un avenir fulgurant.

Un de ces jours, un médiateur culturel vous arrêtera dans la rue ou frappera à votre porte pour vous parler “d’exclusion culturelle”. Il regardera d’un oeil mauvais votre bibliothèque garnie, qui laisse présager un esprit élitiste peu enclin au “partage” et au “dialogue” extra-muros. Une bibliothèque qui, de surcroît, laisse peu de place à la littérature des minorités, étant composée à 99% d’auteurs blancs occidentalo-centristes. “Mais Proust était un homosexuel, ça compte : j’ai tous les volumes de la Recherche”, rétorquerez-vous pour votre défense. Mais ce sera peine perdue. Vous serez définitivement fiché.

Espace Culture ne peut entraîner qu’une spirale inflationniste des dépenses publiques en matière de pédagogisme interculturel, de culture festive et “d’écologie urbaine”. La dimension holistique d’Espace Culture rend difficile sa critique, puisqu’on ne peut que le rejeter d’un bloc, ce qui donne l’impression, chez les récalcitrants, d’un refus massif et irréfléchi. Alors qu’il n’en est rien. Ce qui est massif et irréfléchi, c’est bel et bien Espace Culture et ses “appropriations” infinies, incontrôlables et effarantes des derniers lieux de civilité qui nous restent dans la cité.

Le 10 juillet dernier, le maire de Montréal et “la” ministre de la Culture dévoilaient la première phase du Quartier des spectacles, qui verrait l’aménagement d’une gigantesque Place des Festivals — un chef d’oeuvre dans le genre. Je termine donc ce texte en vous recopiant la description qui en a été faite par Le Devoir. Difficile de ne pas imaginer, dans cette description, l’ébauche générale de la néo-société espaceculturalisée. Cette Place des Festivals a été conçue pour s’étendre, tranquillement mais sûrement, dans les quartiers avoisinants, puis dans la ville toute entière. Elle s’enracine désormais au centre-ville (des installations électriques permanentes ont été prévues dans le souterrain du quartier) et aucun pouvoir ne pourra plus l’en déplacer sans encourir un “séisme” au sein même du fonctionnariat culturel.

Une transformation complète

«Nous avons commencé la transformation complète de ce secteur de Montréal, a expliqué hier aux journalistes l’architecte Real Lestage, de la firme Daoust-Lestage, idéatrice de la mutation. Nous sommes en train de réaliser une grande salle de spectacle à ciel ouvert en plein centre-ville.»

Il a décrit sa future place-fontaine de huit hectares comme «la plus importante du genre au Canada». Les jets d’eau, à pulsion variable, seront éclairés en rouge et blanc, «pour imiter un rideau de scène» et non pas l’unifolié. Le revêtement du sol sera fait de matériaux nobles, dont beaucoup de granit bicolore.

Sur la maquette, la rue Jeanne-Mance rétrécit à trois voies et est carrément fermée à la circulation les jours de grands rassemblements. L’artère jouxte une nouvelle rangée d’arbres et des stands de services temporaires (nourriture ou souvenirs) masquant l’affreuse colonnade du Musée d’art contemporain de Montréal.

La jonction avec la portion ouest de l’îlot Balmoral se fait grâce à un terrain vert incliné menant vers la future Maison du jazz, elle aussi en préparation dans l’immeuble Blumenthal (rue Sainte-Catherine), et l’immeuble Wilder (rue De Bleury), toujours orphelin de projet celui-là. Les plans montrent deux immenses constructions au nord de l’îlot, histoire de bien fermer le quadrilatère, comme l’exige la norme traditionnelle d’aménagement d’une place publique.

Le chantier a déjà nécessité le déplacement de 50 000 mètres cubes de terre, dont une portion contaminée. La visite d’hier a également permis de constater l’insertion d’une immense salle électrique et mécanique en sous-sol. Ce relais aura son vis-à-vis de l’autre côté de la Place des Arts pour former les pôles centraux d’un vaste réseau souterrain de services de branchement high-tech pour les festivals.

Les plans dévoilent trois types de lampadaires, certains vraiment gigantesques pour bien éclairer les foules. Une grande oeuvre d’art haute de cinq étages complète la grand-place de Montréal. Les détails du concours national ou international seront dévoilés plus tard.

Police

Dans Le Devoir d’aujourd’hui, on pouvait lire que la compagnie Molson Ex se faisait traîner dans la boue par des idéologues victimaires féministes. Ces apparatchiks, qui ont visiblement encore trop de temps à perdre et pas assez d’argent public à dépenser, lui reprochent ses “publicités sexistes”.

Publicité sexiste et méprisante pour les femmes — Serge aime le sport, les autos et… les jolies filles
Molson Ex soulève un tollé en recourant à une publicité qui rappelle les calendriers de garage

La bière Molson coule à flots… et les plaintes aussi. À elle seule, une campagne publicitaire du géant brasseur jugée «à la limite de la pornographie» par ses détracteurs a fait l’objet d’une centaine de plaintes reçues par le Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques, soit presque autant que ce que l’organisme a recueilli au total l’an dernier.

(…)

Dans une lettre adressée au vice-président au marketing de Molson Canada, le président du Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques, Claude Béland, a souligné «le nombre élevé de plaintes» contre l’entreprise, «qui est accusée de sexisme, d’exploitation du corps des femmes et de mépris». «Après avoir analysé les plaintes et en avoir sérieusement débattu, les membres du conseil ont été unanimes à considérer que votre promotion est profondément sexiste et méprisante pour les femmes. Elle n’est nullement compatible avec les normes d’éthique que devraient suivre les entreprises qui font la promotion de l’alcool», pouvait-on lire.

(…)

«C’est dégueulasse», a affirmé Estelle Lebel, directrice de la revue Recherches féministes et membre du Groupe de recherche multidisciplinaire féministe (GREMF). «C’est du niveau des calendriers de garage. On dirait qu’on avance d’un pas et qu’on recule de deux. [...] C’est exactement la définition de la femme objet», a-t-elle ajouté.

(…)

«Il n’y a pas de recours; on considère que c’est le publicitaire qui s’autocensure. C’est un rapport de force entre les mouvements sociaux et les publicitaires», explique Estelle Lebel. «Généralement, le publicitaire réagit aux plaintes et finit par retirer la publicité parce qu’il ne veut pas de problèmes.» Elle déplore que, devant des compagnies qui «poussent leurs publicités le plus loin possible», il revienne à la population d’assurer le rôle de vigile et de dénoncer les abus. Inondés d’images, les gens perdent leurs repères, a-t-elle estimé. «On devrait obliger les compagnies à adhérer à des codes d’éthique», a-t-elle proposé, plaidant toutefois pour l’éducation plutôt que pour la censure. Elle formule également le souhait de voir davantage de femmes siéger aux comités d’éthique.

Selon la compagnie Molson Coors, le nombre anormalement élevé de plaintes contre elle s’explique par une action concertée du Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de Rimouski. Dans une entrevue accordée mercredi au Journal de Montréal, la porte-parole de ce géant du houblon, Marieke Tremblay, a fait savoir que la priorité de l’entreprise était de rejoindre son public cible, soit les hommes de 18-34 ans qui, selon des études, ont «parmi leurs cordes sensibles le sport, les voitures, la musique, la fête et les belles filles».

Il va sans dire que L’Intelligence conséquente appuie à 100% la compagnie Molson Ex dans cette nouvelle tentative du régime techno-progressiste de criminaliser socialement son public-cible : les hommes de 18-34 ans. De fait, il se trouve que le régime techno-progressiste aimerait bien transformer tous les hommes de 18-34 ans en gastronomes égalitaires, qui préfèrent cultiver du basilic dans leur cour arrière, les matinées de printemps, plutôt que de suivre le hockey. Par conséquent, il ne peut que répudier les “représentations sociales véhiculant des stéréotypes sexistes”, comme dans les délicieuses publicités de Molson Ex, ces “représentations” s’enracinant un peu trop à son goût dans le sens commun des classes populaires.

Il est pour le moins hilarant de voir Estelle Lebel, une apparatchik féministe entretenue par le Système, évoquer la “vigile de la population” contre les publicités des compagnies, comme si la “population” avait eu jamais quoi que ce soit à foutre de ces scrupules puritains qu’on lui prête par nécessité idéologique. La “vigile de la population”, dans le langage d’Estelle Lebel, ne représente rien d’autre que des “mouvements sociaux”, qui s’arrogent un rôle de “vigile citoyenne” au nom de citoyens qu’ils ne fréquentent même pas. Les “mouvements sociaux” n’ont rien à faire de la société réelle et des gens ordinaires ; ils ont des intérêts idéologiques à défendre.

La suggestion de Molson, selon laquelle la hausse du nombre de plaintes seraient due à une manoeuvre de l’un de ces “mouvements sociaux”, est parfaitement crédible, même si elle reste à confirmer. Les “Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel” sont habitués à jouer avec les chiffres : ce ne serait donc pas nouveau. Sur le site de leur “Regroupement”, on peut lire que pas moins de 34% des Québécoises auraient subi une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans, soit 1 220 000 femmes — c’est presqu’une femme sur deux. C’est du délire. Nous avons affaire probablement aux mêmes hystériques du MCCCF/SCF/CSF qui jugent que le moindre “acte de pouvoir, avec ou sans contact sexuel”, peut constituer dans les faits “une agression sexuelle” (Source). Toutes les mystifications statistiques sont bonnes pour prouver la “discrimination systémique” contre les femmes, et pour justifier un renouvellement indéfini des budgets des organismes victimaires.

Que les hommes soient obsédés par le corps des femmes, et que les femmes soient obsédées par l’idée d’apparaître sur un piédestal, c’est vieux comme le monde. Comme si ces “femmes-objets” ne jouissaient pas, elles aussi, de diffuser leur nudité à une ampleur médiatique, comme si elles ne savaient pas ce qu’elles faisaient. Les idéologues victimaires, obsédés par l’idée de javelliser les médias et de les soumettre à la didactique progressiste, dissimulent mal leur envie de pénaliser le désir à sa source et de venir à bout de la différence sexuelle. Car à moins d’accepter de vivre dans un régime communiste, la comédie sexuelle continuera à tous les niveaux, avec ses campagnes publicitaires, ses coups de gueule, ses ruses amusantes, ses déviances.

La dernière chose à faire, en l’occurence, c’est d’imiter Radio-Canada et d’en faire un “débat social”. Il n’y a pas de débat. Le génie du régime est de prendre au sérieux le premier “diagnostic” venu, et de le relancer dans la sphère médiatique pour “créer l’événement”. Le problème à soulever n’est pas, de leur point de vue, la psychiatrisation ainsi organisée du désir masculin, mais la liberté commerciale elle-même, qui ne serait plus compatible avec les “normes citoyennes” progressistes.

Vous trouverez ci-joint quelques exemples des pubs de Molson Ex. Difficile, après les avoir visionnées, d’imaginer des gens du peuple porter plainte auprès d’organismes “citoyens” (d’ailleurs, ils ne sont même pas au courant que de pareils organismes existent). Il n’y a qu’une seule catégorie de la population que de telles pubs peuvent déranger, et ce sont les “regroupements” professionnels d’enragés égalitaires.

Pour l’observateur québécois, le passage du féminisme est obligé, tant il est vrai que cette idéologie — et c’en est une — est omniprésente dans le Québec d’aujourd’hui. Cette vitalité a quelque chose d’ambigu, dans la mesure où le féminisme tient sa force de l’inertie des institutions, qui ont eu l’imprudence de l’accueillir en son sein il y a quelques décennies. Il est certain que le féminisme, sans des organismes d’État comme le Conseil du statut de la femme et le Secrétariat à la condition féminine, verrait son pouvoir considérablement réduit. Bien que le rôle de ces organismes soit de plus en plus discuté, nous sommes encore loin d’une quelconque manoeuvre en ce sens. Avec la montée rapide de l’islamisme, il est même à parier que ces organismes trouveront de nouvelles raisons politiques de se perpétuer.

Il suffit de soulever la question du féminisme, parmi un cercle de personnes scolarisées, dites “intellectuelles” (à défaut d’être cultivées), pour voir soudain les mines se renfrogner, le regard bifurquer, les toussotements se multiplier. Le féminisme n’est pourtant pas différent, du point de vue du débat intellectuel, que d’autres courants idéologiques. Pourquoi donc qu’aussitôt le mot “féminisme” est évoqué sous un jour critique, un malaise surgit-il ? Au Québec, ce phénomène est patent : le féminisme serait chargé d’une immunité toute spéciale, qui auréolerait ses partisans d’une lumière pure et divine, tandis que ses contradicteurs seraient d’emblée placés du côté de la damnation.

Il faut d’abord distinguer plusieurs types de féminisme. Il y a celui des idéologues pures et dures, qui sont dans quelques rares — mais inoubliables – cas des hommes, pour qui le sexe féminin serait ontologiquement discriminé par l’homme, perçu comme animal prédateur et cruel, insensible à la fragilité innée des femmes. Ce premier féminisme n’est guère populaire dans la société civile, mais est très bien branché dans l’administration publique et les départements universitaires, notamment ceux des sciences sociales — où se concentrent d’ailleurs les Instituts d’études féministes.

Un second féminisme, plus populaire que le premier, consensuel et pratique, peut être ensuite distingué dans le préjugé favorable des Québécoises modernes pour l’évolution libérale des moeurs et du marché du travail. C’est le féminisme de celles qui se disent en accord avec la détraditionalisation du rôle de la femme, comme elles se disent d’accord, du reste, avec la détraditionalisation progressive de la société en général. Elles peuvent admettre, d’un côté, une anomalie inquiétante dans l’utilisation abusive de l’avortement par leurs compatriotes, mais restent attachées au droit à l’avortement, qui est considéré comme une conquête importante.

Enfin, un troisième féminisme, de type carriériste, peut être identifié principalement dans la sphère des médias. Ce féminisme, qui n’est pas militant, tire néanmoins sa légitimité des “acquis” du féminisme, et en assure le déploiement professionnalisé et publicitaire dans les journaux, les radios et les stations de télé. Ce féminisme chic se défend d’être rageur, préférant prendre une position en surplomb sur les luttes passées et présentes des “idéologues professionnelles”. Son influence est considérable, et structure le consensus médiatique de façon plus beaucoup plus marquée que d’autres courants idéologiques. Cette réussite tient en partie à la prédisposition québécoise pour la parole féminine, et en partie à la force d’intimidation que peut constituer, aux yeux de certains, une nébuleuse de 12 à 15 journalistes connues assurant une présence physique, régulière, palpable, dans la majorité des débats médiatiques.

Le féminisme, on le voit, est aujourd’hui décliné en plusieurs types et ne saurait être vu comme un phénomène monolithique. Il y a des féministes qui sont incapables de se parler, des féministes qui sont appelées à ne jamais se connaître, et pourtant toutes ces féministes se rejoignent dans l’appui stratégique qu’ellent puisent dans cette même idéologie, qui a la particularité d’avoir façonné, plus qu’aucune autre, le Québec moderne.

Comment le féminisme, qui est une idéologie qui se pose en porte-à-faux du “patriarcat”, ou de la domination de la femme par l’homme, a-t-il pu se développer autant dans une société où le “patriarcat” était pourtant vaporeux, voire inexistant ? Entendons-nous : les femmes québécoises étaient certes restreintes à un domaine précis de la vie quotidienne (tout comme l’homme d’ailleurs), mais on ne peut pas dire qu’elles étaient soumises et dépourvues de tout pouvoir, et certainement pas au profit exclusif, égoïste de leurs maris. Une fréquentation assidue de l’histoire canadienne-française, ainsi que de ses mythes populaires et fondateurs, nous renseigne rapidement sur l’assise matriarcale du foyer canadien-français. En outre, il est difficile d’imaginer un “patriarcat” oppressant dans un monde où les hommes canadiens-français étaient exclus des sphères de pouvoir économique et politique, depuis longtemps monopolisées par les élites anglo-saxonnes.

Historiquement, l’homme canadien-français était soit un paysan, soit un notable, soit un curé. Dans tous les cas, il était socialement castré. C’est pourquoi la représentation sociale d’un Canada français, puis d’un Québec patriarcal, relève plus du délire fantasmatique que de la réalité sociologique.

Le féminisme d’ici ne s’est pas bâti dans une logique d’émancipation, mais dans une logique de compensation. Avec son essor accéléré durant la période contre-culturelle des années soixante et soixante-dix, il a profité de l’avènement du Québec moderne pour s’institutionaliser. Cette particularité mérite d’être soulignée et analysée plus finement. On l’oublie souvent : le Canada français, en l’espace d’une dizaine d’années, a rompu avec l’Église catholique, qui était le socle sociologique de son existence nationale depuis trois siècles, pour devenir “le Québec”, lieu de fermentation d’une identité nationale en pleine modernisation et parallèlement confronté à une révolution contre-culturelle occidentale. Le Québec était ainsi appelé à se constituer, à s’institutionaliser dans sa pleine souveraineté dans un contexte où les notions même de nation, de souveraineté et d’autorité étaient la cible d’une contestation générale dans tous les pays industrialisés.

On s’est donc retrouvés dans une situation tout à fait unique, où les idéologies contre-culturelles (dont le féminisme), ont été appelées à s’instituer — contre toute logique — comme normes culturelles et politiques. Sans doute, les défaites référendaires successives de 1980 et de 1995 ont renforcé la confusion préexistante entre identité nationale et contre-culture, une confusion qui est peut-être, soit dit au passage, la véritable clé de l’histoire québécoise des quarante dernières années. La confusion entre identité nationale et contre-culture, qui témoignerait d’un noeud historique et sociologique extrêmement singulier, structure pour une bonne part l’espace politique québécois en 2008. L’indépendantisme québécois, qui carbure de façon presque caricaturale à la doctrine gauchiste, en est un excellent exemple. De fait, les indépendantistes ne sont pas que des indépendantistes, ils sont également féministes, égalitaires, pacifistes et écologistes. Ils ne veulent pas un pays pour des raisons politiques et historiques, mais pour des raisons sociales et idéologiques. Ce qui est pour le moins particulier.

Dans un pareil contexte, n’est-ce pas, le féminisme n’est pas seul. Et il faut se pencher de plus près sur le pacifisme québécois, par exemple, pour comprendre dans quel cadre ces idéologies diverses se rejoignent pour former une même conjoncture idéologique, qui en est venue avec le temps à se confondre avec l’identité nationale. Dans un vidéo disponible sur le site lesdentsduquebec.tv, Pierre Falardeau, représentant de l’indépendantisme gauchiste, illustre malgré lui les contradictions flagrantes d’une partie des Québécois, en témoignant à la fois d’une aspiration à la souveraineté nationale et d’une impuissance à formuler en termes politiques l’inscription du Québec dans l’espace occidental. Falardeau, interviewé sur le thème des “accommodements raisonnables”, après avoir servi une critique du politiquement correct multiculturaliste, bifurque soudainement sur la question islamiste, où il se permet de mettre en garde les Québécois contre leurs sentiments arabophobes et pro-américains. Banalisant visiblement la portée géopolitique d’un événement comme le 11 septembre 2001, Falardeau ridiculise le discours critique sur l’islamisme, rappelant à qui veut bien l’entendre qu’il a des amis personnels musulmans “tout à fait corrects” qui “prient régulièrement sans que cela fasse de problème”. Passons sur des exemples épars, tirés de la vie intime, et érigés à la dignité de l’argumentation politique. Le procédé est trop vulgaire pour être dénoncé. Ce qui, en revanche, doit tout de suite mériter toute notre attention, est l’argument avancé par Falardeau pour justifier politiquement sa posture : à trop critiquer l’islam, à trop affirmer une solidarité occidentale avec Israël et les États-Unis, les Québécois risquent tôt ou tard “d’avoir des problèmes”. Ces paroles, qui dénotent un sens de la capitulation consternant, éclairent d’une lumière inattendue ce pacifisme qu’on ne cesse pourtant de nous présenter comme une vertu “distincte”.

Le pacifisme québécois, pourrait-on dire, est le pacifisme de ceux “qui ne veulent pas de problème”, et qui consentent à accorder leur appui au groupe ethnico-religieux qui aura démontré la plus grande force de terreur sur le territoire national. S’arranger pour ne pas avoir de problème chez soi, quitte à créer des problèmes chez nos alliés et à falsifier les principes fondateurs de notre démocratie : il est difficile d’imaginer une pensée plus collabo. On pense ici à Falardeau défilant dans les rues de Montréal aux côtés de militants du Hezbollah, au mépris de la plus élémentaire décence. “Nous, on n’a pas été attaqués, ce sont les Américains qui l’ont été”, de se justifier Falardeau, comme si une attaque frontale contre les États-Unis d’Amérique n’avait pas de signification plus large et ne touchait pas directement le Québec. Comme si le Québec ne faisait pas aussi partie de cet Occident judéo-chrétien ciblé par les terroristes islamistes.

Le pacifisme québécois est le pacifisme d’une nation qui n’a pas dépassé la guerre, et qui se fait d’autant plus une fierté de lui tourner le dos qu’elle renonce d’emblée à toute forme de conflit politique sérieux sur son territoire. Qu’est-ce que le pacifisme chez un peuple qui de toute façon n’opposera aucune résistance à l’occupant ? Qu’est-ce que le pacifisme quand il ne s’agit, au fond, que s’en remettre au plus fort et de capituler dès le départ ?

De manière à peu près identique au pacifisme, le féminisme québécois emprunte les traits de l’héroïsme émancipateur sans jamais avoir à les éprouver dans la réalité historique. Le féminisme québécois se nourrit donc d’une mythologie de la “victoire” et de la “bataille”, faisant de chaque Québécoise une “battante” qui doit rester vigilante pour se “faire respecter” dans une société où “rien n’est acquis pour elle”. Il n’y a pourtant aucun “patriarcat” visible contre lequel se battre – il suffit d’ouvrir les yeux pour le comprendre. Ainsi les féministes sont-elles condamnées à renouveler la mise en scène de leur récit d’émancipation, sans jamais le confronter à la réalité. Le féminisme, comme le pacifisme, comme les idéologies contre-culturelles des années soixante et soixante-dix, se voit surinvesti par des forces de contestation politique qui, on le sent, s’abîment dans une caricature d’elles-mêmes à défaut de pouvoir buter contre les limites sociales de la cité constituée.

L’État québécois, et cela est dû pour une bonne part à la question nationale (qui reste irrésolue), a pris en charge la constitution de l’identité nationale québécoise, qui passait de la diaspora canadienne-française à la nation québécoise, d’une présence communautaire diffuse à une fondation politique délimitée géographiquement. Or, cet État, aussi indispensable fut-il, n’en avait pas moins une action politique circonscrite aux médiations maternelles. La santé, l’éducation, les routes, les ressources naturelles : l’État québécois n’a jamais vraiment pu se déprendre de ces ”petites affaires” que l’on déléguait jadis aux religieux. Les médiations paternelles (armée, monnaie, affaires étrangères, etc.) demeurent encore aujourd’hui largement inconnues de l’État québécois, ainsi que de l’identité nationale qui s’est cimentée sous sa protection. De sorte que les conflits internationaux qui ne sont pas auparavant désamorcés par la pensée magique pacifiste figurent littéralement une menace identitaire pour un nombre considérable de Québécois. Ce n’est pas au nom de la paix qu’ils sont systématiquement contre la guerre, mais au nom de leur identité.

Le féminisme “victorieux”, dans une telle société, apparaît comme la force du faible, la médaille par défaut que le perdant affiche devant les siens, silencieux puisque complices dans la défaite et la honte. Indifférent à ces médiations essentielles qu’il n’a pas su acquérir, et qu’il dénigre d’autant plus ouvertement, le Québec moderne n’arrive pas à se déprendre de la prosmiscuité cosanguine et à engendrer une éthique du débat et de la polarité politique.

Ce constat se vérifie partout dans la culture québécoise, dans les oeuvres comme dans les moeurs. D’où vient l’omniprésente esthétique romantique dans les oeuvres sinon que de cet échec ? Culte effréné de la nature, de la terre, de la mère, du sentiment : il suffit d’ouvrir un roman québécois pour être aussitôt plongé malgré soi dans une mare amniotique répugnante. Tendez l’oreille, la noyade québécoise s’entend tout de suite. Dans la rue, les syllabes languides et le tutoiement font la non-loi, tandis que dans les livres, le lyrisme spéculatif des écrivains fait ployer le style, occulte le sens, empêche la réciprocité, embrume l’intelligence du réel. La langue québécoise, si tant est qu’une telle chose ait jamais existé, ne doit pas être défendue : c’est une langue de l’impuissance. Sur cette question, la posture nationaliste, qui est francophobe, doit être battue en brèche. Plusieurs intellectuels québécois de la Révolution tranquille, qui se sont longtemps réclamés des socialistes français, saluaient avec chaleur le soutien intégral de l’État dans le domaine de la culture. Ils ne se doutaient pas, pourtant, que la “culture” qu’il s’agissait ici de soutenir — peut-être pas au départ, sous la direction de Guy Frégault, mais ensuite avec l’arrivée des boomers, certainement — était une culture avortée, une culture de l’amputation. Financer les castrés, est-ce vraiment une solution pour venir à bout de la castration ? Pas si sûr…

Dans les moeurs, le féminisme triomphant sert également à dissimuler des béances importantes. Très peu de gens en parlent, mais l’un des phénomènes sociaux les plus marquants des dernières décennies, ce n’est pas le droit à l’avortement, ce n’est pas l’”équité salariale” : c’est l’effondrement du mariage. Chez l’élite, on ne se marie plus que cyniquement, ou par dérision, tandis que le peuple continue de croire à ce serment de la loyauté et de l’honneur. Or, les mariages se défont, dans les classes aisées comme dans les classes populaires, comme s’il était devenu strictement impossible pour quiconque, en 2008, de fonder ainsi un couple, un foyer, une famille. Ici le féminisme, sur la pente libérale, s’est allié avec le contractualisme contemporain pour déspiritualiser le mariage et le ramener à une manoeuvre pratico-juridique au service des intérêts et des désirs.

On ne souligne pas assez qu’au-delà du kitsch romantique que notre époque lui accole, le mariage était avant tout, dans le monde historique, la construction anthropologique qu’avait élaborée la civilisation pour transmettre aux hommes le sens du mot “sacrifice”, qui est la notion fondatrice sans laquelle aucune cité digne de ce nom ne saurait être constituée. Chez les mariés, du moins chez ceux d’avant la révolution contre-culturelle des boomers, on ne se disait “je t’aime” qu’après quelques années de mariage, presque sans le dire, en chuchotant. Rien à voir avec le “je t’aime” que se lancent à tout bout de champ les couples d’aujourd’hui, et qui se séparent après deux ou trois ans, non sans avoir éprouvé sur l’autre une cruauté qui aurait effrayé nos grand-parents. Le romantisme kitsch de notre époque, derrière ses airs sucrés et festifs, est une barbarie, en ce qu’il ne reconnaît pas les nécessités de la différenciation et de la distance. Les lyriques mêlent tout, veulent tout vivre, sont instables et finissent par épuiser tout le monde sans rien créer. À l’opposé, dans le monde historique du mariage, on savait distinguer l’amour de la passion, l’amour s’inscrivant dans la durée et le sacrifice ; la passion se consumant dans l’éphémère. L’un appelait une patiente construction, le second une destruction immédiate — d’où sa séduction.

La principale imposture du féminisme, face au mariage, a été de transformer le divorce en rite d’initiation à la modernité. Il n’y a pas si longtemps, lorsqu’une femme divorçait, ou faisait part d’un désir de divorcer, une communauté d’amis et de proches se pressait autour d’elle pour l’entourer, engager la discussion, l’appeler à s’expliquer. Car le divorce n’était pas naturel. C’était littéralement, à l’échelle de la cellule familiale, un appel à l’éclatement, un acte de désespoir en vertu duquel une femme ou un homme recouvrait une liberté toute relative, peu désirable au fond, puisque celle-ci témoignait d’un échec dont il convenait de ne pas se faire une fierté. Or, transformer la honte en fierté, sous prétexte de délivrer les femmes de la “culpabilisation judéo-chrétienne”, ce fut exactement le renversement produit par le féminisme. Avec pour résultat, aujourd’hui en 2008, qu’une mère de famille qui divorce est aussitôt félicitée pour son “courage”, sans qu’il vienne à l’esprit de personne que cette femme pourrait très bien, ce faisant, céder au contraire à la lâcheté et fuir ses responsabilités. Divorcer, comme avorter, équivaut à s’émanciper. À agir “pour soi” et pour son petit bonheur.

Et pourtant ! Être malheureux ou heureux n’est pas l’affaire des parents et ne devrait jamais l’être. Le rôle fondamental du mariage était d’inculquer ce renoncement précieux à la majorité de la population. La fierté des honnêtes gens, ce ne peut pas être le divorce demandé au nom de désirs primitifs, égoïstes et passagers. Leur fierté, c’est d’élever des enfants qui leur succéderont, et auxquels ils auront transmis quelque chose comme une “modestie admirable”, une moralité, une force tranquille : une volonté de faire le bien dans la continuité plutôt que dans la rupture. Combien de couples, de foyers, de familles prématurément défaits parce que la femme ou l’homme, c’est selon, a voulu se remettre sur le marché pour jouer à la bourse du narcissisme sexuel ? Simplement pour “vérifier” ?

On ne bâtit pas une société sur la spéculation, en jouant son va-tout, sans réfléchir, sur des coups de tête suicidaires. On bâtit une société sur le sens du sacrifice et de l’héritage. Ceux qui, divorçant par caprice, sont enclins à dilapider l’héritage symbolique (la famille, ainsi que l’éducation et la sécurité qui en découlent) sont les mêmes qui n’auront aucun remords à ne laisser aucun héritage matériel à leurs enfants. L’important n’est-il pas de jouir et de “profiter de la vie” (quelle formule !) ? Là où il y a profit, il y a abus. Aux dépens de qui ces “jouisseurs” profitent-ils de la “vie”, telle est la question que personne ne pose et ne veut poser. Celle-ci est pourtant au coeur de la problématique de la transmission et du lien social.

Enfin, un bousculement notable dans les moeurs, apporté en partie par le féminisme mais pas seulement, fut la sacralisation du sexe. L’omniprésence de la doxa féministe, dans les écoles, dans les médias, les gouvernements, a stimulé ce vice si féminin de vouloir parler de tout. De fait, la prétention pédagogique du féminisme a coïncidé avec l’arrivée des cours d’éducation sexuelle, et de cette manie de parler de sa vie sexuelle en public, de façon décomplexée, impudique. Bien entendu, les fonctionnaires féministes entendaient ainsi “démystifier” la sexualité et “détraditionnaliser” les rôles sexuels, en se moquant des précautions catholiques autour du corps de la femme. Les partenaires doivent dialoguer, parler de leurs besoins respectifs, l’homme doit être à l’écoute, ne pas penser qu’à son plaisir, etc. Sous des airs scientifiques de pédagogie avancée, l’éducation sexuelle égalitaire n’a fait que renforcer, en réalité, la “mystification” de la sexualité si vertement dénoncée chez les religions en général, et chez la catholique en particulier. Classifier et vitrifier la sexualité à la manière d’un entomologiste retraité qui disposerait d’une quinzaine d’heures de temps libre par jour revient à sacraliser ce que l’on entendait au départ désacraliser. Il y a maniaque et maniaque. Parler de sexe ainsi, tout le temps et en toutes circonstances, n’est guère moins fétichiste que de se refuser en parler, comme le font les bigots bornés. Le pédagogisme post-moderne a sa liturgie.

Le sexe a toujours intrigué, bien sûr. Mais avant le féminisme, il n’était venu à l’idée de personne que le sexe pourrait devenir un jour matière à débat, comme on dit. Le sexe, comme le crime, a toujours fait partie de l’histoire cachée, de cette histoire qu’on ne raconte pas et dont on soupçonne cependant l’influence. Cette idée d’en faire un sujet de discussion démocratique, de faire sortir la psychanalyse des cabinets de consultation, de mêler le peuple à ces histoires de jouissance et d’insconscient était de la pure folie. Freud l’avait bien vu : le sexe est une sujétion. Fallait-il absolument ouvrir la boîte de Pandore ? Faire croire au bon citoyen qu’il pouvait lui aussi, s’il s’y mettait, se délivrer de la sujétion et jouir sans complexe (une fiction !) ? Mettre le sexe au coeur de la “délibération” ? Tout “démystifier” une bonne fois pour toutes ?

Dans une société égalitariste où tous sont rivaux, y compris à l’intérieur même du couple (ainsi que nous l’enseigne le féminisme), la jouissance tant vantée par les idéologies contre-culturelles puise sa source essentiellement dans l’amertume et l’envie. On ne jouit pas de la présence charnelle de l’amant, de la maîtresse, de l’aimée ; on jouit de se savoir en acte, en retrait de la masse tourmentée et masturbatoire. On ne jouit pas de la beauté de sa femme, mais de l’envie qu’elle inspire à autrui ; d’où l’absence de protestation chez les hommes féministes, lorsque d’aventure leur femme se promène en public dans une tenue vulgaire. L’idée n’est plus, comme auparavant, de jouer finement sur la marge entre séduction et sexe, entre espace public et espace privé, entre civilisation et fornication. Ce n’est plus d’exprimer l’éros par les médiations codifiées de la culture, et d’en jouir charnellement chez-soi, derrière des volets clos. L’idée, désormais, est de s’en tenir à l’idée que l’on se fait de soi, et de transformer en événement érotique ce qui n’est plus que la rencontre furtive, sans sublimation, d’affects narcissiques dispersés et primitifs.

La contre-culture a voulu faire du sexe ce qu’il n’était pas : un instrument de libération, un moyen d’affirmation libertaire. De telle sorte que le pédagogisme féministe a très logiquement fusionné avec la doxa progressiste, incitant les gens à percevoir le sexe comme un terrain d’exercice de l’utopie politique. Il faut avoir lu les documents produits sur le sujet par le Conseil du statut de la femme pour comprendre que la vie sexuelle des gens n’a jamais autant intéressé l’État, et pour cause. Dans nos sociétés idéologisées à fond, le sexe est le dernier lieu de liberté où les adultes peuvent encore se retrouver au-delà de toute partisanerie, le corps et l’esprit pour un temps délivrés de la pression consensuelle. C’est pourquoi il importe de produire des plans d’action, d’ébaucher des politiques publiques, de financer des campagnes publicitaires qui viendront une fois de plus brouiller les représentations que l’homme et la femme se font d’eux-mêmes en tant que genres sexués, complémentaires et irrémédiablement dissemblables. Un homme poilu, une femme aux cheveux longs, tous les deux entrelacés, contemplant leur nudité dans le silence serein des êtres sûrs de leur différence : voilà ce qui est insupportable. Cet homme, cette femme, cette scène doivent s’animer ; ils doivent parler, discuter de quelque chose qui ne va pas ; trouver un problème quelque part, le disséquer ; et finir par se détester à mort. Car si tous les hommes, toutes les femmes s’aimaient ainsi, naturellement et en toute douceur, que deviendrait le régime ? Que deviendraient les technocrates sociaux ? Il faut rééduquer tout le monde, c’est la seule solution.

Aujourd’hui, bien sûr, le lobby féministe légitime l’éducation sexuelle en évoquant “l’hypersexualisation”, les grossesses non-désirées en bas âge, la “violence conjugale”, toute une série de problèmes qui seraient imputables à une pédagogie déficiente insensible aux “besoins des femmes”. Pourtant, jamais la “pédagogie” d’État n’a été aussi répandue, et les problèmes aussi nombreux. Tout est remis en question par les administrations successives, des “plans d’action” aux procédures ministérielles, des codes de règlement des écoles aux campagnes publicitaires. Personne, évidemment, ne suggère la possibilité que cette pédagogie démentielle soit justement la cause des problèmes. Or, au nom des idéaux supérieurs de l’utopie, l’État techno-progressiste n’a pas hésité à retirer aux honnêtes gens les repères moraux qui leur étaient familiers. Et l’on s’étonne ensuite du désastre ainsi créé ?

Ce qui est en place doit être nécessairement changé, ce qui relève du passé est forcément une aberration, le présent est une célébration perpétuelle de l’innovation : le techno-progressisme, dont le féminisme, repose sur quelques mythes très simples. L’éducation sexuelle, dont se réclame le consensus québécois à la suite des idéologues féministes, se spécialise certes aujourd’hui dans les problématiques plus pointues, comme les MTS, l’avortement, les “stéréotypes”. Mais on oublie qu’elle a des racines féministes, et qu’elle a d’abord été lancée pour “libérer” la femme. Nos contemporains aiment se représenter leurs ancêtres comme des arriérés qui ne connaissaient rien au sexe, et voir leur pédagogisme sexuel comme une avancée de la science sur l’obscurantisme. Pourtant, dans les deux cas, il ne s’agit encore et toujours que d’apprentissage. Seulement, d’un côté vous avez un apprentissage laissé à l’initiative des individus, et de l’autre, un apprentissage entièrement dépendant de l’État. C’est vrai, nos grand-parents se mariaient souvent vierges (mais pas toujours), et apprenaient ensemble, patiemment sous les couvertures, ce qu’il convenait de faire. Quel est le problème ? Est-ce si grave ? Cet apprentissage par frétillement, par tâtonnements, n’est-il pas plus humain que nos stupides “plans d’action” égalitaires ?

Le pédagogisme sexuel de l’État cherche à persuader les masses qu’il leur faut absolument penser au sexe de façon obsessionnelle, et dans le bon sens politique, pour exister — un techno-progressiste étant quelqu’un qui baise beaucoup, beaucoup, beaucoup, n’est-ce pas, et un ”réactionnaire” quelqu’un qui ne baise pas. Placer la “jouissance” et “l’épanouissement” au coeur de leur “projet de vie”. Apprendre à “négocier” leurs besoins et à “dialoguer” dans la créativité égalitaire. Pure foutaise ! La majorité de la population n’attend qu’une chose de la société : qu’elle lui confirme que le sexe, ce n’est pas la fin du monde ; que ne pas parler de sexe, c’est bien ; et que le sexe n’est pas toute la vie. La passion du sexe, l’authentique libertinage, l’oisivité de la séduction n’ont jamais concerné qu’une infime partie de la population. Pour la plupart des honnêtes gens, il fut certes un temps, vers la fin de l’adolescence et au début de la vie adulte, dans la prime vingtaine, où le sexe était une aventure, un tumulte, un jeu constant ; mais cette période trouve vite son terme. Vers 27, 28 et 30 ans, il est normal de vouloir de s’inscrire dans une durée, et le mariage a toujours été, dans notre civilisation, le moyen indiqué pour satisfaire cette aspiration légitime, profonde, qui doit être d’autant plus respectée qu’elle est nécessaire au maintien de l’ordre social. L’adulescence, les saouleries et les histoires de bar à 30 ans, c’est d’un pathétique absolu. Une société qui entreprend de ridiculiser le mariage et la famille, pour mieux célébrer, chez les jeunes trentenaires, ce mode de vie adulescent, est une société qui souhaite à voix haute son anéantissement.

L’un des meilleurs moyens de comprendre l’emprise d’une idéologie, ou d’une conjoncture idéologique, est d’étudier la réception des critiques qui lui sont adressées. De fait, ces dernières années, le consensus médiatico-étatique québécois a autorisé l’émergence, dans l’espace public, d’une certaine critique du féminisme, appelée “masculinisme”. On parle de “critique”, mais il serait sans doute plus juste de parler de “réaction” — car le “masculinisme” n’est qu’une réaction symétrique au “féminisme”, rien de plus. Tout comme son pendant féministe, le travail critique est étranger au “masculinisme”, la présence médiatique de ces deux courants étant toutefois nécessaire au consensus québécois pour se donner l’illusion d’une vie démocratique stimulante, composée d’antagonismes furieux, de conflits, “d’enjeux de société”. Seul triomphe pourtant, dans cette mise en scène, le Show techno-progressiste, qui se nourrit de l’émotion ainsi fabriquée.

Au fond, qu’est-ce qu’un “masculiniste” ? Un adulescent de 34 ans, père de famille divorcé, qui aimerait voir sa fille une semaine sur deux plutôt qu’une semaine par mois, en plus de bénéficier de quelques aménagéments spéciaux sur la pension alimentaire. De ce point de vue, vous pensez bien que ce n’est pas avec le “masculinisme” que le “féminisme” sera discuté sérieusement. Le masculiniste ne cherche qu’une chose : participer aux côtés de la féministe au travail de destruction anthropologique général.

C’est en se mettant en retrait du Show, en refusant les faux antagonismes du Système, que l’on est mieux à même de mesurer le problème. Décaler le regard de nouveau vers le pacifisme québécois est peut-être ce qui convient le mieux, puisque c’est à travers la critique pacifiste qui a été faite de l’intervention militaire en Afghanistan que s’est révélée, à mon avis, le schisme le plus notable entre le féminisme du consensus et les moeurs des classes populaires, d’où proviennent l’essentiel des soldats. Les techno-progressistes aiment présenter l’armée, surtout l’armée américaine, comme une école d’éducation au meurtre, au service des intérêts mesquins des multinationales et de l’Occident “impérialiste”. Ainsi n’ont-ils pas hésité à ridiculiser l’engagement des hommes québécois dans l’armée, sous prétexte que ceux-ci ne seraient “que des gamins”, ignorants des véritables enjeux de la guerre où on les plongeait. Je mets l’accent sur les hommes, car la campagne de salissage qui a eu lieu dans les médias sur l’engagement des soldats ciblait les hommes et les hommes seulement : aucune femme n’était nommément désignée, en partie parce que la figure qu’il s’agissait de tourner en dérision était celle du jeune homme bestial, amoureux de la guerre, trop aveuglé par ses bas instincts pour distinguer la réalité des jeux vidéos. Comme dans la police, on ne parle des femmes dans l’armée que pour les idolâtrer, ou pour applaudir à je ne sais quel concours “Chapeau les filles”. Jamais pour les critiquer.

La manoeuvre était risquée, car s’il y avait certes des jeunes hommes parmi les soldats québécois impliqués en Afghanistan, il y avait aussi plusieurs pères de famille. Difficile, en l’occurence, de tout réduire à la figure du joueur de jeu vidéo immature, ou à celle, plus empathique mais non moins condescendante, du jeune orphelin égaré à la recherche d’un clan. Le monde des opérations de combat, plus simplement, est un monde d’hommes. Comme si cela ne suffisait pas à le rendre insupportable, ce milieu, ce regroupement d’hommes réunis sous un drapeau prétend assumer entièrement le fardeau de la défense nationale et de l’intégrité des valeurs occidentales. C’est trop. Visiblement, quelque chose n’a pas fonctionné dans le Programme. Les Québécois rééduqués ne sont pas censés réagir ainsi aux stimulis de la politique internationale : ils doivent au contraire se réfugier dans un agiotage victimaire infini, et s’identifier “par solidarité” avec le clan le plus anti-américain, le plus anti-israëlien et le plus anti-occidental possible. Ne pas respecter les injonctions du consensus ne devrait pas faire partie de leur mince éventail de possibilités cognitives.

Nos élites dédaignent et dénigrent l’aspect militaire de la vie politique. C’est une grave erreur. Vous rendez-vous compte, pour la première fois peut-être dans notre histoire, nous ne disposons pas d’une masse d’hommes suffisante pour assurer la défense de notre territoire. La très grande majorité des jeunes hommes, qu’ils proviennent des classes aisées ou des classes moyennes supérieures, sont aspirés par l’adulescence et les mirages de la modernité coolissime, montrant peu de signes encourageants en termes de sens commun, de vitalité, et de sens du devoir. Un signe fatal de décadence, puisqu’historiquement ces milieux ont toujours fourni l’armée en officiers de haut rang, donnant aux forces de la défense un lustre et un prestige qui rejaillissaient ensuite sur les troupes subalternes. L’armée ne tient plus qu’avec les pères de famille des classes populaires, qui y trouvent un prolongement naturel de leurs responsabilités dans la vie civile. Une guerre devait-elle éclater demain sur notre territoire, et nous serions en mesure de mobiliser quelques milliers d’hommes à peine, tandis qu’une simple allusion à la conscription suffirait à déclencher des révoltes à Montréal. Dans les faits, notre pays voit sa souveraineté défendue par la supériorité technologique occidentale beaucoup plus que par son armée.

Le féminisme, dans sa vanité, s’est longtemps chargé de relativiser, voire d’humilier cette fonction protectrice de l’homme de sens commun, père de famille, naturellement bon et dévoué, auprès de ses proches et de son pays. L’un des plus bels exemples de cette figure est sans doute le personnage de Tom Hanks dans Il faut sauver le soldat Ryan : un simple professeur d’anglais dans son pays, que les circonstances forcent à s’engager dans l’armée pour combattre la démence fasciste. À un autre niveau dans la hiérarchie, c’est Eisenhower, qui à la veille de planifier le débarquement de Normandie, regrette de ne pouvoir être présent à la graduation de son fils aux États-Unis. C’est De Gaulle qui, à la veille du déclenchement des hostilités, explique à son fils qu’il devra oublier la préparation de ses examens au Bac ; que la vie ne sera plus la même ; et qu’il lui faudra être à la hauteur de la situation, quoi qu’il arrive. L’honnête homme, on le voit, n’aime pas la guerre — ce qui le place à l’opposé des fous furieux type SS et martyrs d’Allah qui ne vivent, eux, que de cela.

Ceux qui savent ce qui se passe actuellement en Europe et en Australie, au-delà de la propagande bien-pensante que l’on veut bien nous montrer, comprennent que l’ère de la paix perpétuelle est un mythe qui risque d’être démenti dans un avenir à très court terme. La montée de l’islamisme confrontera à nouveau les nations occidentales à leur destin, les obligeant à se ressassir et à se positionner face à une nouvelle expression théopolitique du Mal radical. La multiplication ahurissante des signes d’appartenance aux courants les plus radicaux de l’islam, ici même à Montréal, annonce une modification majeure des enjeux géopolitiques pour les dix à quinze prochaines années. L’islam s’accommode mal, contrairement au christianisme, de la séparation du spirituel et du politique : du point de vue de la démocratie libérale, on ne voit pas, par conséquent, comment le conflit pourrait être esquivé.

Les homosexuels et les femmes sont les deux catégories de la population qui sont prioritairement visées par la violence de l’islamisme. Les femmes en particulier, qui ont l’habitude de la liberté absolue depuis de nombreuses décennies, seront les premières à répudier hardiment la montée de l’islamisme, même si certaines d’entre elles — mystère féminin oblige — se laisseront séduire par une conversion. Celles qui ne se convertiront pas, qui tiennent à rester occidentales et à défendre leur pays, devront se retourner, c’est inévitable, vers ces hommes ordinaires autrefois jugés si “banals et petit-bourgeois” pour assurer leur défense. Malheureusement, avec l’effondrement du mariage et de la famille, les bouleversements anthropologiques inouïs induits par la révolution contre-culturelle, il est à craindre que l’appel des femmes aux hommes du pays n’entraînera pas dans ce cas une réponse aussi vive qu’elles le souhaiteraient.

Il y a quelque chose qui n’est pas assez pris au sérieux au Québec, et c’est l’immense exaspération des hommes pour le féminisme. Et quand je dis “immense”, je pèse mes mots. Quelques années de parade libertaire, cela peut aller, même que c’est plutôt distrayant, mais quarante ans de victimocratie éhontée, c’est dépasser les bornes au-delà du raisonnable. Le hold-up de l’équité salariale, une mystification statistique qui a coûté 2 milliards au Trésor public, a été un sommet dans le cirque du féminisme d’État. Le féminisme aura peut-être réussi à transformer les femmes en créatures intouchables, profitant d’une immunité symbolique et légale, mais ce faisant il aura également réussi à rompre l’espèce de serment intime qui unissait, dans le monde civilisé, l’homme à la femme. Ce serment, il serait périlleux de le détailler, mais il réfère clairement à un engagement profond de l’un pour l’autre, à un respect inné, une tendresse originelle pour l’autre sexe. Les hommes qui sont allés en Afghanistan, ces pères de famille qui ont été ridiculisés par nos médias étaient encore les dépositaires résiduels de ce serment.

Aucun homme digne de ce nom n’acceptera de risquer sa vie ou d’aller en guerre pour défendre le droit des femmes à se promener en lingerie fine en pleine rue. L’Occident, ce ne devrait pas être le droit absolu de se moquer de l’autre sexe en se promenant à poil, au mépris de la décence et du savoir-vivre le plus élémentaire. On peut bien dire si l’on veut que l’Occident, c’est la quintessence de la raison politique et scientifique, mais dans les faits, l’Occident c’est plutôt la musique techno, les lobbys victimaires et la pornographie au quotidien.

Pour que l’Occident soit défendu, il doit redevenir défendable. En l’état, c’est un non majusculaire. La part de responsabilité des femmes d’aujourd’hui, du moins celles qui se revendiquent du féminisme, est importante. Dans tous les cas, à défaut d’une mise à mort définitive, le féminisme devrait voir son immunité médiatique et académique retirée, pour être ramené à un objet d’étude critique — comme toutes les autres idéologies.

Le Québec, pour autant qu’il fasse partie de l’Occident, n’a tout simplement pas les moyens d’échapper à cet examen critique.

Zone sinistree

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