
Tiré de 1984, de Georges Orwell :
Le Parti disait de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles. C’était le commandement final et le plus essentiel. Son cœur faiblit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux subtils arguments qu’il serait incapable de comprendre, et auxquels il serait encore moins capable de répondre. Et cependant, il était dans le vrai. Le Parti se trompait et lui était dans le vrai. L’évidence, le sens commun, la vérité, devaient être défendus. Les truismes sont vrais. Il fallait s’appuyer dessus. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau humide, et les objets qu’on laisse tomber se dirigent vers le centre de la terre.
Avec la sensation qu’il s’adressait à O’Brien, et aussi qu’il posait un important axiome, il écrivit :
“La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit.“
Ai-je besoin de dire que nous sommes de plus en plus rares à prétendre que deux et deux font quatre ?
Ai-je besoin de rappeler que le Système apprend le contraire à ses victimes rééduquées ? Comment ? Par exemple :
- lorsque le Système réussit à abolir dans les esprits la distinction entre les sexes, faisant dire à tout le monde qu’un homme n’est pas différent d’une femme, l’homme pouvant être une femme et la femme un homme ;
- lorsque le Système enseigne que les ennemis n’existent pas, et qu’aucune guerre ne saurait être justifiée ;
- lorsque le Système met au même niveau l’homosexualité, la bi-sexualité et l’hétérosexualité, défendant d’une part toute critique de la propagande homosexualiste et des lobbys homosexuels, encourageant d’autre part le dénigrement vindicatif des rapports amoureux entre les hommes et les femmes ;
- lorsque le Système, par le biais de la propagande féministe, présente la Femme comme une créature délivrée du Mal, de la culpabilité et de la perversion ;
- lorsque le Système, par le biais de la propagande féministe, présente l’Homme comme la créature originelle du Mal, de la culpabilité et de la perversion ;
- lorsque le Système substitue le principe d’inversion au principe de réalité, rendant toute expérience sensible du monde matériel politiquement illégitime et médiatiquement irrecevable ;
- lorsque le Système convainc les masses qu’elles ont vraiment du plaisir à aller dans des festivals et à se perdre dans des foules gigantesques, bruyantes et pestilentielles ;
- lorsque le Système, en mettant “les compétences” plutôt que la connaissance au coeur de son programme d’Éducation, dit oeuvrer pour le bien des enfants (alors que le Système n’oeuvre toujours que pour un seul Bien : celui du Système) ;
- lorsque le Système apprend aux citoyens à détester leur famille, leur maison et leur nation ;
- lorsque le Système, après avoir appris aux citoyens à détester leur famille, leur maison et leur nation, encourage les citoyens à ne pas fonder de famille, à rester locataire pour mieux voyager et à se prononcer ensuite pour une ouverture inconditionnelle des frontières nationales à l’immigration ;
- lorsque le Système, par le discours publicitaire et gouvernemental, réussit à faire croire aux femmes de 35 ans, vivant seules avec un chat et trois avortements (”légaux” et “propres”) sur la conscience, que leur vie n’est pas un échec mais une émancipation ;
- lorsque le Système instille dans la tête de chaque enfant la conviction d’être un génie, et dans la tête de chaque parent la conviction d’avoir engendré un génie ;
- lorsque le Système, après avoir instauré les conditions d’un monde délivré de la critique et de la négativité, accorde démocratiquement à chacun le droit de se dire artiste — subvention d’Espace Culture à la clé ;
- lorsque le Système présente la famille “recomposée” comme un progrès par rapport à la famille traditionnelle, de la même façon qu’il présente le mouvement, la volatilité et l’infidélité comme étant forcément préférables à la stabilité, la constance et la loyauté ;
- lorsque le Système oblige les hommes à vivre dans un monde où les femmes sont dévêtues, mais où le moindre regard libidinal porté à ces mêmes corps dévêtus, la moindre tentative de les toucher et de les goûter est considéré comme une “agression sexuelle” ;
- lorsque le Système transforme le plaisir sexuel en plaisir de consommation plutôt qu’en plaisir des sens ;
- lorsque le Système réussit à noyer les émotions humaines sous l’Émotion médiatique, le tragique sous le narcissisme souffrant et la comédie sous l’humour festivalier ;
- lorsque le Système abolit la société politique, et qu’il la remplace par un espace de “délibération éthique” sous la stricte gouverne de ses apparatchiks et de ses intellectuels ;
- lorsque le Système concourt à rendre désirable ce qui ne l’est pas ;
- lorsque le Système, enfin, réussit à se faire passer pour la vie, pour le réel même.