Bombarde

La Presse, 6 juillet, p. A2 :

Les Montréalais ont eu bien des occasions de danser hier. Après avoir été invités à se trémousser sur des rythmes africains et caribéens par les organisateurs de la Carifête, c’est la Corée du Sud qui leur a lancé le même appel en soirée en leur offrant un spectacle pyrotechnique sur le thème “M’accorderiez-vous cette danse ?” Les feux d’artifice ont explosé sur des musiques pour le moins éclectiques, passant du cancan au tango et au disco, en plus d’un peu de mélodies traditionnelles coréennes. Fait inusité, l’entreprise qui a présenté le spectacle, hier, a été fondée en 1952 au lendemain de la guerre de Corée, quand a recommencé la course à l’armement. Ce n’est qu’en 1964 qu’elle a changé sa production de bombes destructrices pour celle de bombes esthétiques.

Il faudrait voir de plus près le recyclage, par les néo-humains du 21e siècle, de l’arsenal militaire du temps historique en arsenal festif. Ce n’est pas la première fois que je lis un truc de ce genre. Je sais qu’une falaise en Gaspésie, qui servait autrefois à l’armée de camp d’entraînement, est aujourd’hui utilisée par l’industrie touristique du sport extrême. Je ne serais pas surpris d’apprendre que la touristisation de l’armée et de ses outils de combat est une pratique coutumière dans les pays occidentaux.

Certains Montréalais d’élite, qui n’ont pas encore l’esprit grillé par la propagande techno-progressiste, savent d’instinct qu’il est périlleux de fréquenter le centre-ville en période estivale. L’arsenal festif est désormais trop imposant pour espérer échapper à l’une ou l’autre de ses offensives : feux d’artifices pétaradants, défilés multiethniques, financement humanitaire et écologiste, police égalitaire, congrès multimédia…

Les défilés ethnicisants comme la Carifête peuvent d’ailleurs être vus, sous leur apparence festive, comme des parades militaires que le nouveau pouvoir multiculturel déploierait sciemment dans la cité pour asseoir son autorité sur la population. La Carifête, ou encore la Fête des italiens machin chouette, les contribuables québécois s’en contre-fichent bien, et pourtant ils sont impuissants à en empêcher le financement régulier par l’État.

Une habituée du défilé, Savory Jalet, a regretté qu’autour d’elle les spectateurs aient presque tous la peau noire: “Ce serait un événement merveilleux pour favoriser les rencontres et les échanges interculturels, mais les Blancs ne viennent pas. Ils ne sont pas bien informés de ce qui se passe ici.” (La Presse, “Des milliers de personnes au rendez-vous de la Carifête, 6 juillet, p. A6)

Comment ne pas voir que c’est ainsi que le régime se renforce ? Plus les Québécois se montrent écoeurés de la soupière inter/multiculturelle qu’on leur sert, plus la nécessité de renforcer cette orientation idéologique se manifeste. Ils ne sont pas bien informés ! Ah bon ! Et pourtant la propagande d’État sur les festivals de ce type ne cessent d’être parachutée sur tout le territoire national, à chaque saison, sous prétexte d’ouvrir les Québécois “à la différence”.

Les Québécois ne vivent plus sous un régime politique représentatif. Ils ne sont plus entendus. Ils aimeraient que ces fêtes ethniques de merde (souvent organisées en anglais, de surcroît), qui siphonnent les fonds publics, disparaissent du radar subventionnaire d’Espace Culture. Ils aimeraient que les immigrés entreprennent de devenir des Québécois, plutôt que d’aller à rebours de l’intégration nationale. Il est vrai que plusieurs immigrés profitent de leur “immunité différentielle” — garantie par la Charte des droits et les politiques inter/multiculturelles — pour cultiver leur “ethnicitude” sur plusieurs décennies. Des participants de la Carifête n’ont-ils pas affirmé avoir été de toutes les éditions de l’événement depuis 34 ans ?

Il est toutefois difficile d’éliminer ces festivals multiculturels, puisqu’il s’agirait dans ce cas d’attaquer de front la logique touristique. Citée dans l’article de La Presse sur la Carifête, Catherine McCullum, touriste irlandaise, s’exclame avec ravissement : “On m’a toujours vanté le multiculturalisme de Montréal et là, au détour d’une rue, je tombe sur un événement pareil ? C’est le comble !” Oui, nom de Dieu, c’est le comble de tomber sur des pitounes métis en paillettes, qui sont par ailleurs les mêmes que celles de la Carifête de Toronto, de New York ou de… Dublin. On pourrait s’étonner que les touristes dépensent pour aller voir à l’étranger ce qui se trouve déjà chez eux, dans leurs propres métropoles inter/multiculturalisées, mais ce serait mal comprendre le tourisme.

Comme l’inter/multiculturalisme (dont il est le bras marchand), le tourisme n’a que faire de la différence réelle. Il est là pour permettre la visite impersonnelle des espaces nationaux, transformés avec la fin de l’Histoire en destinations touristiques, où le touriste post-humain peut retrouver avec bonheur le même niveau d’abrutissement familier. Le tourisme consiste en effet à vérifier, sur un mode festif et jovial, que tout le monde sur la planète est devenu comme soi : mort, iPodé, interculturalisé…

Une réflexion politique sérieuse ne peut pas faire l’économie des festivals multiculturels et des installations festives à grand déploiement. Ils sont là pour une raison : pour bombarder l’ennemi et venir à bout des résistances.

Identifier cet ennemi, les raisons pour lesquelles il est attaqué, la cartographie des résistances, est une première étape pour comprendre la réalité où nous sommes plongés. Une contre-attaque politique majeure n’est guère possible tant que ce travail de débroussaillage intellectuel n’est pas fait.