
La venue récente de Leonard Cohen en ville a réactivé, dans la sphère médiatique, ce que j’appellerais le “pittoresque montréalais”, ou cet ensemble de signaux culturels par lesquels une intelligentsia perpétue une certaine image de la ville où elle règne. Leonard Cohen, comme Schwartz, le défunt Warshaw, le boulevard Saint-Laurent, le Montreal Pool Room (répugnants, leurs hot-dogs, soit dit en passant), Mordecai Richler, le resto chez Ben’s, les “bagels de la rue Saint-Viateur”, fait partie de ce pittoresque montréalais bien précis qu’affectionnent les branchés.
Le pittoresque des branchés exclut d’emblée, par snobisme, ce qui est hors jeu ou “non-pittoresquisable”. Pas de place, dans le tourisme accommodant du pittoresque branchouille, pour les coups de poings sur la gueule qui se donnaient, il n’y a pas si longtemps, les Québécois et les Canadiens anglais de Montréal, au coin du chemin Queen Mary et Côte-des-Neiges. Pas de place pour les ouvriers qui mangeaient des coups dans l’est de la ville.
Quelques axes traversent la cartographie branchouille du pittoresque montréalais : gastronomie, cyclisme et activité pédestre. Périodiquement, de nouvelles plumes de la branchitude nourrissent le grand catalogue du pittoresque montréalais, contribuant ainsi à accélérer la dégringolade de Montréal, de ville historique en destination touristique. Ce phénomène n’est pas unique à Montréal, on peut le reconnaître dans tout le Québec, mais il est certainement, en raison du pittoresque particulier à Montréal, plus marqué dans le métropole qu’ailleurs.
Je vous dis ça parce que Rima Elkouri, de La Presse, qui est une spécialiste du pittoresque montréalais, a produit ce matin un chef d’oeuvre dans le genre. La pauvre Elkouri, qui a été embauchée au départ pour écrire “sur la vie de Montréal”, a déjà écrit au moins 100 fois cette chronique dans les dernières années, et je ne comprends pas comment elle peut continuer ainsi avec une telle assurance, une telle certitude absolue de ne pas être en train de se répéter, ou de présenter une image caricaturale de la ville.
S’adressant à un touriste hypothétique, à qui il s’agirait de faire découvrir la ville, Elkouri suggère de “rester loin du Stade olympique” et de “miser d’emblée sur le mont Royal“. “J’irais d’abord , dit-elle, acheter des croissants pur beurre au Paltoquet, avenue Van Horne, et proposerais à mon invité de les déguster au sommet, en admirant Montréal de haut“. Croissant pur beurre ? Au Paltoquet ? Continuons la visite guidée : “Si le mont Royal ne l’intéresse pas, je remonterais avec lui le boulevard Saint-Laurent qui raconte l’histoire de Montréal mieux que n’importe qui. Si c’est un fan de Leonard Cohen, je m’arrêterais devant sa maison, dans le carré portugais, en espérant, qui sait, le croiser. Plus au nord, je ferais ensuite un premier crochet rue Fairmount pour attraper un bagel chaud et un deuxième rue Saint-Viateur pour le latté. Là, je lui proposerais d’égrener les minutes qui lui restent à la terrasse du Olimpico ou du Club social italien et d’y observer la faune montréalaise.“
Je me souviens d’avoir goûté aux bagels de la rue Fairmount, il y a quelques années, et ce pour une raison fort simple : je restais dans le quartier. C’était pratique, quand j’avais un creux, en revenant de l’université. Mais depuis que j’ai quitté ce quartier, jamais il ne me viendrait à l’esprit d’y retourner pour manger de stupides bagels. Certes, ces bagels sont meilleurs que ceux que l’on achète à l’épicerie. Et alors ? Faut-il que l’existence, dans cette ville, se soit appauvrie pour que l’on ait du temps à perdre à ce point ? Pour se déplacer du pôle sud au pôle nord, seulement pour goûter des épices, ou je ne sais quelle sauce compliquée, disponible à tel ou tel marché reconnu par la branchitude ?
Je me souviens également du Club social, et une fois de plus la raison en est fort simple : c’était encore, à l’époque (mais je ne sais pas si c’est encore le cas), un café ordinaire, où l’on pouvait acheter un “latté” pour un prix raisonnable. Je me souviens toutefois de ma dernière visite, qui ne fut pas très concluante : comme d’habitude, les vieux pépés jouaient aux cartes à la même table sur le bord de la fenêtre, mais quelque chose de fondamental avait changé : la musique. C’était désormais de la zizique, comme partout ailleurs — zizique de la branchouille. Les vieux pépés ont sûrement déguerpi depuis le temps. Je me souviens de cette femme boomer, insupportable de contentement, en compagnie de son conjoint sportif à lunettes fumées, qui était de toute évidence ”en visite spéciale” dans un “club social” typique du quartier “Mile-End” pour y goûter “un vrai bon café du coin”. Elle était tout juste devant moi dans la file, et elle ”dansait” au son de la zizique, devant son conjoint “hédoniste” – tout en regardant autour d’elle avec fascination, le mobilier en vieux bois, les pépés qui jouent aux cartes. C’était une Montréalaise, et pourtant elle n’était rien d’autre qu’une touriste. Dans sa propre ville. Elle ne venait pas se commander un café, mais une “idée de café” dans une “idée de club social”, tout ça au sein d’une “idée de Montréal”. Elle était déjà en plein pittoresque.
Mais revenons à Elkouri. La visite guidée continue :
S’il n’aime pas le café, j’irais plutôt lui faire faire une tournée express du Plateau-Mont-Royal. S’il se préoccupe peu de son taux de cholestérol, je lui proposerais une poutine à la Banquise, rue Rachel, ou encore la version décadente au foie gras du Pied de Cochon, rue Duluth. Puis, on irait flâner un peu dans le coin de l’avenue Laurier Est, s’arrêtant au Byblos pour y boire un thé à la menthe, assis à la fenêtre.
Laurier Est, ça se rapproche de mon coin. Si je ne me retenais pas, j’irais tout de suite au Byblos, pour aller me prélasser “en lisant un bon livre”, le dernier Pennac, pourquoi pas, tout ça en sirotant mon thé vert et en souriant aux passants. Je me passerais la main dans les cheveux de temps en temps, pour regarder s’il y a quelqu’un qui me regarde tout en faisant semblant que je m’intéresse aux pattes de chaises et au mur de brique, là, droit devant, juste au-dessus de la blonde à la poitrine plantureuse. Les minutes s’écouleraient, sans que j’aie réussi à passer à travers un seul chapitre, l’essentiel de mes tâches touristiques m’accaparant entièrement. Après y être entré à 19h30, je ressortirais du Byblos vers 23h, mon Pennac à peine entamé, beaucoup de sourires aux passants dispensés et ma carte de crédit alourdie de quelques thés à la menthe hors de prix.
S’il est américain, continue Elkouri, je l’emmènerais dans les rues du Vieux-Montréal, m’assoirais quelques minutes à la place Jean-Paul Riopelle, puis lui proposerais le meilleur brownie en ville, chez Olive et Gourmando, rue Saint-Paul.
Olive et Gourmando ! c’est mon rêve d’y aller un de ces jours. Ce n’est pas loin de mon travail. Mais à chaque fois que je suis passé devant, l’endroit débordait. Il y avait une file à l’extérieur, c’est donc vous dire tout le plaisir, le prélassement délicieux dont je me prive en dédaignant à chaque reprise ce haut lieu du pittoresque branchouille.
S’il est très affamé, je lui proposerais une crème glacée au chocolat noir du Havre aux glaces du marché Jean-Talon, après avoir pris une bouchée au meilleur syrien en ville, Le Petit Alep, rue Jean-Talon, ou au meilleur libanais, Daou, un peu plus au nord, rue Faillon.
S’il m’énerve, je l’abandonnerais lâchement dans un resto attrape-touriste de la place Jacques-Cartier. On y a l’embarras du choix.
Vieux-Montréal, Jean-Talon, Syrie, Liban. Ça commence à faire beaucoup de promenade pour un seul touriste. Moi-même, qui suis Montréalais, je ne me permets que rarement ce genre d’aller-retour. Mais qui a dit que la distance avait de l’importance au royaume de la destination touristique ? Le pittoresque ne consiste-t-il pas, précisément, à tirer une satisfaction du déplacement d’un lieu à l’autre, pour se donner l’illusion d’aller dans les “endroits cachés”, là où se terre “l’âme de Montréal” ? Le pittoresque n’est-il pas un essentialisme, une poursuite romantique, une quête infinie ?
Cela dit, Elkouri vise bien avec la place Jacques-Cartier. Pourquoi ne pas y avoir pensé avant ? Je ne comprends pas les gens qui se proposent de sauver les touristes des attrape-touristes : ils sont là pour ça. Le touriste a besoin de l’attrape-touriste, comme l’attrape-touriste du touriste. Ils sont nés pour se rencontrer. Je ne vois pas l’intérêt d’empêcher leur rencontre. Mais voilà, les branchouilles ont besoin de tourner en dérision les attrape-touristes.
Pourquoi ? me demanderez-vous. Tout simplement parce que les branchés ont besoin des attrape-touristes pour avoir des touristes “à sauver” et “à amener” dans le pittoresque de la “vraie vie montréalaise”, dont ils sont par ailleurs les porte-garants exclusifs.
Une suggestion pour la prochaine chronique d’Elkouri : les attrape-pittoresques.