Papies

 

C’est un tabou, un tabou très fort dont personne ne parle, et qui pourtant structure l’inconscient sexuel de toutes les grandes villes modernes. Ce tabou, que l’on pourrait également qualifier de “syndrome”, s’est édifié sur les ruines de la symbolique paternelle, mise à mal comme on le sait par 40 ans de révolution contre-culturelle. À la consternation des jeunes hommes, et en particulier des jeunes hommes d’élite, qui pressentent d’instinct les grands mouvements civilisationnels, le capital sexuel dont ils étaient logiquement les bénéficiaires jaloux se voit aujourd’hui disputé par de déplaisants rivaux : les papies !

La chose s’est produite doucement, mais non moins sournoisement. Il faut donc retourner quelque peu en arrière pour mieux mesurer la mutation.  Il y a d’abord eu, auprès de la jeune gent féminine, l’omniprésence des chats, qui a inspiré, qui continue d’inspirer de fielleuses pensées à la part mâle de la population montréalaise (un autre tabou structurant dont L’I. C. est le seul à parler). La dextérité de ces pervers félins, sautillant d’une courbe à l’autre sur le corps de leur maîtresse, ne peut que susciter la haine chez le jeune homme, qui se doute bien, lui, quelles épreuves épuisantes – et autrement plus complexes – lui seront imposées pour le même parcours, nature humaine et conventions sociales obligent.

C’est un secret de Polichinelle : il y a surpopulation féline à Montréal, une réalité que L’I. C. se propose d’imputer à une surpopulation célibataire du côté féminin. Vous me ferez remarquer que la nature humaine étant partagée en deux parts à peu près égales entre le sexe masculin et féminin, une surpopulation féminine ne peut que s’accompagner que d’une surpopulation célibataire du côté masculin. C’est ce que je dis, en effet. Gardons en tête ces données pour la suite du raisonnement.

Les chats, donc, prédisposaient déjà les jeunes hommes à la méfiance et à la jalousie, mais c’est avec les papies, à mon sens, que le renversement anthropologique ici observé a pris toute son ampleur. Je m’en souviens comme si c’était hier : une jeune femme, à qui je débitais une réflexion brillante sur la littérature française du XIXe siècle, m’a soudainement coupé la parole parce que la voix d’un autre homme — celle de Tom Waits, en l’occurence — venait de se faire entendre dans la pièce où je croyais être seul avec elle. 2 minutes et demi de voix rauque et de mélodie approximative, de pathos trash et de comédie de la déchéance ont donc suffi pour envoûter la jeune femme, non pas à mon détriment, puisqu’elle m’est revenue (après son voyage cosmique avec Tom Waits), mais en ajoutant néanmoins une tierce partie indésirable dans l’équation.

Le rapport du jeune homme avec les papies maîtres chanteurs n’est pas simple, on le voit. Je l’admets volontiers, ce rapport est rempli de trouble, d’un mélange de fascination et de répulsion, de gratitude et de haine. Le papie peut être d’un secours certain en soirée vers 22h-23h dans une pièce restreinte, comme il peut être carrément désagréable, lorsque par exemple il s’invite à la télévision pour une entrevue d’une heure, ou pour un documentaire cinéma d’une durée de trois heures. Impossible, alors, d’appuyer sur pause ou de frôler innocemment la touche “Stop” en profitant de la transition entre deux chansons. Papie est dans votre salon, dans votre chambre pour un long moment, et il n’y a rien à faire, il vous faut quitter votre propre foyer. Les premiers ricanements que vous aurez pour votre rival ne feront qu’aggraver votre cas : l’exaspération – de moins en moins dissimulée – de votre femme achèvera de vous montrer la porte. L’impasse est d’autant plus complète que le documentaire ou l’entrevue met souvent en scène une journaliste femme, assez jeune et jolie, une sorte de duplicata de votre propre femme, ce qui ne manquera pas d’enrichir — par un double effet de projection, narcissique et médiatique — le capital de séduction du papie maître chanteur.

Quand ce n’est pas Tom Waits, c’est Henri Salvador, et quand ce n’est pas Henri Salvador, c’est Leonard Cohen. Il suffit aux papies chanteurs de se présenter le dos légèrement voûté, le visage buriné et le regard rempli de sous-entendus ”subtils”, de garder un silence profond et étudié avant de répondre aux questions (Cohen) ou d’éclater d’un rire tonitruant (Salvador) pour que la gent féminine s’avoue vaincue. Mais c’est la voix, n’est-ce pas, qui est déterminante dans le jeu des papies chanteurs. Cette voix mieilleuse, rauque, baignée dans le whisky, sans doute un peu artificielle, imprégnée de l’expérience de la vie “bohème”, est d’un effet sans égal sur le système nerveux féminin. À moins d’avoir lui aussi une voix grave, le jeune homme sera donc forcé de combattre le fléau par la ruse.

Feindre une admiration “érudite”, de “bon goût” pour les papies chanteurs — saluer leur talent poliment, tout en se gardant de toute idolâtrie – est la solution la plus partagée chez les jeunes hommes qui ont une conscience politique du nouveau phénomène. Qui peut se permettre, dans la comédie sociale, de dire à voix haute qu’il est tout à fait insensible à Leonard Cohen ? Qui peut se permettre de faire de l’ironie sur Henri Salvador (encore plus intouchable depuis qu’il est mort) et Tom Waits ? Figures centrales du culte féminin pour les figures néo-paternelles, les papies chanteurs sont plus que des chanteurs, ce sont les nouvelles figures d’un sacré contre-culturel. Les femmes d’aujourd’hui ne sauraient, bien entendu, rappeler à notre mémoire les figures véritablement paternelles — et si peu “contre-culturelles” — de Churchill, De Gaulle ou Eisenhower. Dans un monde où les fils (Obama, maître chanteur junior, rock star à sa façon) sont idolâtrés et les pères proscrits, les papies chanteurs, avec leur look décalé, style “vieil amant qui ne s’est jamais vraiment rangé”, occupent une fonction compensatoire dans les manquements de la culture. Ils sont la traduction d’un vieux fantasme régressif chez la femme, celui du “père-amant”, du “père-pas-sévère”, du “père-qui-me-conte-une-histoire-au-coin-du-feu”. Et ils sont surtout la résolution incarnée du paradoxe entre bohème et richesse matérielle, qui est au coeur de l’époque : c’est ce qui explique, sans doute, pourquoi ils ont été choisis pour servir de nouveau sacré. Ils condensent le meilleur de la bohème (l’étiquette, le standing “rebelle” du chanteur, les amis coolissimes, les souvenirs “inoubliables” de la “belle époque” de Greenwich Village et de Saint-Germain-des-Prés, etc.) et le meilleur de la célébrité artistique (richesse matérielle, plusieurs maisons de par le monde, reconnaissance sociale, prestige).

Ironiser sur ces figures sacrées reviendrait à rappeler les béances et les manques sur lesquels la “société” contre-culturelle s’est construite. L’affaire est délicate, car elle touche au coeur des attentes les plus intimes que les femmes ont eu coutume de nourrir dans cet univers.

C’est le rêve de rester éternellement jeune et désirable que les jeunes femmes célèbrent dans la vieillesse des papies chanteurs, qui continuent, à un âge avancé, d’attirer les foules sous les projecteurs et de susciter l’enthousiasme. Elles jouissent de s’imaginer aux côtés du papie chanteur, qui viendra leur chuchoter de sa voix d’or, comme lorsqu’elles étaient enfant, que le monde n’est pas l’horreur que l’on dit, que le monde va rester identique à lui-même pour l’éternité : le papa avec la fifille, enlacés à tout jamais, à l’abri du temps et de ses ravages sur les corps. Le “père-amant” n’est qu’un écran. Elles aiment à cultiver une illusion essentielle en lui, qui est celle du triomphe des contes de fées, de la victoire du bien sur le mal, du rêve sur la réalité.

Vous me direz: mais Cohen, Waits et — un peu moins — Salvador disent tout le contraire dans leurs chansons : on vieillit ; le monde est une horreur ; le mal l’emporte toujours, même si parfois l’on peut jouir d’une grâce furtive, d’un rayon de soleil très bref.

Mais justement ! Ce ne sont que des chansons. La voix d’or avec laquelle ces choses sont dites réconforte aussitôt, elle répand son miel, colmate les brèches, atténue les angoisses. Car la personne physique du papie chanteur est comme la preuve inversée de ce que racontent toutes ses chansons : le vieillesse ne sera toujours qu’anecdotique, regarde ma chérie, je suis toujours là et j’aurai bientôt 100 ans ; je ne suis pas fait pour mourir ; l’amour tragique continue, même à 70 ans ; les applaudissements ne cesseront jamais et demain encore, je serai célèbre.

Demain encore, je chanterai des chansons dont les titres évoqueront des prénoms de femmes.