Lettres - L’endoctrinement
Pascal Barrette, Ottawa
LE DEVOIR, 18 juillet 2008À 15 ans, j’étais pensionnaire dans un orphelinat de Rouyn recyclé en séminaire. Mon père m’avait destiné à la plus belle carrière de l’époque, la prêtrise, à devenir un héraut de la foi catholique. J’assistais à la messe tous les matins, n’avais aucun contact, fût-il de l’oeil, avec les filles. On m’apprenait que la femme idéale pouvait enfanter sans «commettre le péché». Un surveillant de dortoir la nuit soulevait nos draps pour nous prendre en flagrant délit. Dans ce sombre univers à la gloire de Dieu, le sexe était partout, tellement on voulait qu’il ne fût nulle part.
À 15 ans, Omar Khadr était entraîné par son père à devenir un soldat taliban. On lui apprenait tous les matins à détester les «suppôts de Satan» et à devenir un héros de la foi musulmane. Dans ce sombre univers à la gloire d’Allah, la haine était partout, tellement on voulait qu’elle y fût. Omar et moi avons en commun que tous deux avons été des enfants endoctrinés par des adultes qui avaient instauré tout un arsenal pour faire de nous des soldats, moi du Christ, lui de Mahomet. La grande différence est que moi j’ai pu sortir de cet univers tordu, lui pas. Lessivé par des fondamentalistes, incarcéré par des tortionnaires, il se fait maintenant larguer par son propre — mauvais mot — pays, qui prétend venir en aide aux enfants-soldats. Mon histoire n’en est pas une. La sienne est celle de l’indicible bêtise humaine — autre mauvais mot: les bêtes sont plus sensibles.
Un énième éclopé du catholicisme de l’arrière-pays québécois montre ses plaies ce matin dans Le Devoir, faisant un parallèle pour le moins douteux entre son enfance catholique et la jeunesse terroriste d’Omar Khadr. Ce garçon aurait donc été poussé vers la foi catholique, comme d’autres ont été poussés vers le hockey et le multilinguisme à 8 ans, ce qui l’autorise à se reconnaître dans tous les jeunes du monde étouffant sous “l’arsenal des adultes” — toute mise en contexte à part.
Un seul petit problème, ici. C’est que si le monde catholique d’où provient ce défroqué était à ce point “tordu” et “barbare”, irrespectueux pour la dignité humaine, abrutissant et “sexophobe”, comment se fait-il qu’il en soit sorti apte à la citoyenneté démocratique, sans la moindre envie de se faire exploser dans un marché public rempli d’innocents ? Tout au plus se contente-t-il aujourd’hui, après toutes ces années, de cultiver son amertume envers l’Église, estimant avoir été privé d’une jeunesse qu’il aurait sans doute voulu différente. Or, ces griefs, sur un plan personnel, peuvent apparaître importants à ceux qui les formulent, mais sur un plan plus général et sociologique, ils ne sont d’aucune valeur. Il me semble que l’Église peut certes se faire accuser de bien des choses, mais certainement pas de produire des terroristes à la chaîne. Une enfance meurtrie à Rouyn, marquée par l’exercice quelque peu zélé d’une autorité forte, n’a rien à voir avec la jeunesse d’un garçon qui, dans les faits, a été impliqué dans une guerre à mort lancée contre l’Occident.
Le ressentiment pour la période catholique du Québec, ou pour ce qu’on a appelé solennellement “La Grande Noirceur”, est un ressentiment qui s’est consensualisé. On voit à quels parallèles étranges il peut mener, sans égards à la vérité objective, et sur quelle pente relativiste fatale il risque d’engager le débat public autour de l’intégrisme religieux.
Il est de bon ton, chez l’intelligentsia québécoise, d’esquiver toute réflexion critique sérieuse sur la religion en lançant, d’un air entendu : “toutes les religions mènent à la barbarie”. Que le catholicisme ait structuré pour une bonne part l’espace politique séculier à partir duquel on se flatte aujourd’hui de le calomnier n’est pas la moindre de nos ingratitudes, et elle n’est pas la seule. Ce genre de pose vertueuse, qui tente de se faire passer pour voltairienne, est d’une hypocrisie rapace, en ce qu’elle essaie de nous faire croire que l’intégrisme catholique — aujourd’hui mort et enterré — serait à mettre au même niveau que l’intégrisme islamique.
L’intégrisme qui menace actuellement la liberté dans le monde n’est pas l’intégrisme judaïque, catholique ou bouddhiste, c’est l’intégrisme islamique. Puiser une fois de plus dans la mythologie de la “Grande Noirceur catholique” pour dépolitiser la menace contemporaine de l’islamisme, c’est la lâcheté typique à laquelle la gauche chrétienne défroquée nous a habitué au fil des ans. Elle relativisait aussi le communisme et le maoïsme, à l’époque — ouverte d’esprit comme on la connaît. Aujourd’hui elle nous joue la comédie du “combat contre tous les intégrismes”, contre tous “les arsenals des adultes” — comme si cette posture consensuelle ne faisait pas le nid, justement, de l’intégrisme réel.