LE GOUVERNEMENT DU QUÉBEC ACCORDE 60 000 $ À LA FÊTE DES ENFANTS 2008 (CNW/Telbec)

Extrait de ce nouveau communiqué sur la Fête des enfants  :

(…)

La Fête des enfants aura lieu, cette année encore, au parc Jean-Drapeau, où des activités de toutes sortes seront proposées pour rapprocher parents et enfants et inciter ces derniers à s’ouvrir sur le monde. Au menu : des activités qui toucheront autant la culture et la science que le sport.

“La Fête s’inscrit comme le plus important rassemblement familial de la métropole et contribue au rapprochement des diverses communautés. C’est un événement sans pareil, qui se distingue par son caractère multiculturel et rassembleur. De plus, les festivités conviviales et riches en divertissement favorisent la cohésion sociale“, a affirmé la ministre Normandeau.

“La Fête des enfants se révèle un événement d’importance pour la métropole puisqu’elle favorise l’intégration socioculturelle des enfants et de leur famille à leur milieu. L’épanouissement de l’enfant et le développement d’un sentiment d’appartenance à la communauté montréalaise et québécoise se retrouvent au cœur des préoccupations de cette belle initiative collective. Ce rassemblement familial démontre, une fois de plus, le caractère accueillant de la destination québécoise“, a ajouté le ministre Bachand.

Ce communiqué, comme c’est souvent le cas avec les documents administratifs de l’État québécois, est une pure merveille. Je ne comprends pas ceux qui passent sur ces communiqués sans juger bon de les commenter. Les communiqués gouvernementaux figurent pourtant tout un monde, avec leur novlangue managériale et leurs bons sentiments atroces, leurs formules éculées et leur effarante prévisibilité. C’est la documentation la plus mésestimée et véridique de notre époque. Je lis cette propagande un café à la main, l’air détendu, en gardant bien en tête que toute cette laideur sera de toute façon occultée par des lectures sublimes en après-midi. Mais je ne peux guère laisser la Machine produire ses communiqués sans rien faire. Les lire et les commenter est un devoir, une sorte d’exorcisme intellectuel. Un communiqué managérial qui n’a pas été décortiqué et humilié par une intelligence humaine est un communiqué de trop.

Ainsi, l’État québécois délie les cordons de sa bourse pour des motifs qui, pour l’essentiel, relèvent de la thérapie inter/multicuturelle, telle qu’elle fut “proposée” par Bouchard-Taylor et telle qu’elle est de toute façon déjà appliquée par l’État dans toutes les sphères de l’existence. Il ne faudrait pas que les gens s’imaginent que les commissions de consultation millionnaires que l’on met sur pied pour des raisons médiatiques aient jamais consulté quique ce soit en-dehors du cercle restreint des apparatchiks. Il n’y a pas eu de consultation, il n’y en a jamais eu : Bouchard-Taylor a servi à mettre en scène l’incompétence technocratique du peuple en matière d’immigration, et à justifier une doctrine inter/multiculturelle déjà suivie à la lettre par les bureaucrates. Qu’importe que le rapport fût mal reçu ? Le fric va continuer de pleuvoir sur les disciples de l’inter/multiculturalisme.  La Machine est trop bien huilée et l’État, noyauté par la novlangue, ne roule que dans un sens. Les apparatchiks ont réussi à personnaliser leur doctrine dans la figure de l’Immigré, de telle sorte qu’on ne peut plus discuter leur doctrine pour ce qu’elle est : une doctrine ; mais comme la seule approche qui convienne dans le domaine de l’immigration. Désormais, attaquer l’inter/multiculturalisme revient à attaquer personnellement l’Immigré, tel est le tour de force idéologique de nos savants fous. C’est pourquoi le peuple ne peut pas descendre dans la rue par milliers pour contester cette doctrine qui le tue ; c’est pourquoi le premier ministre ne peut la désavouer publiquement ; c’est pourquoi le politique ne peut plus rien faire face à ce chantage humanitaire sans être taxé d’ignominie meurtrière.

On me reproche parfois d’utiliser le qualificatif “totalitaire” pour désigner la réalité québécoise. C’est que plusieurs personnes confondent facilement “totalitarisme” et “fascisme”, comme si une société totalitaire ne pouvait pas être sans une police secrète brutale et un Fuhrer oraculaire. Le totalitarisme, c’est la soumission de la totalité de l’existence à des impératifs idéologiques et technocratiques. Il s’est exprimé de différentes façons au XXe siècle ; il peut très bien touver de nouvelles expressions au XXIeme. Concrètement, son apparition se manifeste par l’impossibilité de tout exercice politique dans la cité, laquelle se voit réduite à une simple toile sociale où s’agitent des citoyens désincarnés, dépourvus de substrat anthropologique et historique. Dans une société totalitaire, l’État surplombe idéologiquement la vie des citoyens et éradique toute forme de plaisir et de liberté, deux notions qu’il falsifie systématiquement. Dans le cas du techno-progressisme québécois, le plaisir et la liberté sont remplacés par le divertissement et la permissivité inconditionnelle. La répression du système s’exerce en faisant croire aux citoyens qu’ils ont triomphé de la répression, ce qui contribue à maintenir les sujets dans une espèce de catatonie morale et spirituelle où seule leur productivité de contribuable docile sera encouragée. Dans un pareil contexte apolitique, les expressions historiques de la civilisation comme le mariage, la famille, la nation et l’école deviennent l’objet d’une haine sans précédent, retournant une partie du peuple contre elles. La division ainsi créée contribue à détruire ce qui garantissait pourtant au peuple une liberté politique enviable face à un État toujours tenté par l’idéocratie.

L’appareil festif, si l’on exclut le festival de jazz (créé il y a 25 ans dans un autre contexte), s’est surtout déployé depuis dix ans au Québec, parallèlement à l’essor de l’inter/multicuralisme dans les officines universitaires et étatiques. Subventionné à fond par l’État, infiltré par des apparatchiks et des fonctionnaires culturels, l’appareil festif a pour mission d’élargir la pespective du “divertissement” et de la “permissivité inconditionnelle”. Supposément indispensable au développement économique et à l’industrie touristique, l’appareil festif a pour lui la fatalité de l’économisme mondialisé. Il s’agirait en somme de se “mettre sur la carte” de la World Pride, en proposant au monde une vitrine marketing où s’étaleraient les charmes particuliers du pays. La dérogation aux prescriptions festives condamnerait le Québec à la marginalité et à l’anonymat touristique, ce qui, selon nos comptables ministériels, provoquerait certes un effondrement économique, mais surtout une exclusion immédiate de la grande fratrie onusienne.

Les festivals, plus encore qu’une simple fonction économique et touristique, remplissent donc une fonction “politique” — au sens que peut encore avoir ce terme dans le monde d’aujourd’hui. C’est-à-dire que le seul lien “politique” que l’on entretiendrait avec l’extérieur serait un lien orienté et prédéterminé par une logique purement managériale et festive, qui n’aurait plus rien à voir avec la nation. Le Québec ne survivrait plus que comme “Destination Québec” (dixit Raymond Bachand, ministre du Développement économique ET du Tourisme), carte postale qu’il serait de notre devoir d’embellir pour projeter une “image accueillante” auprès des touristes de passage. Les festivals sont la porte d’entrée 3-D de cette carte postale, le Show son et lumière d’une nation en déliquescence qui consacre sous les feux d’artifices et les guitares rock son inexistence politique, son incapacité à agir pour elle-même, dans les paramètres qui sont les siens plutôt que ceux de la World Pride.

Le festivalier, en entrant sur le site du Festival, n’est plus un citoyen : il devient partie prenante de la Fête. Une Fête qui, curieusement, et comme c’est le cas avec la Fête des enfants, est ponctuée “d’ateliers de sensibilisation” sur “l’ouverture sur le monde” et le “multiculturalisme”. Une Fête où le festivalier ne prend pas congé de l’idéologie mais où il y entre au contraire de plain pied. On comprend donc que le “plaisir”, qui est pourtant mis à l’avant-plan lorsqu’il est question des festivals, est une notion entièrement falsifiée pour les besoins de l’opération : le “plaisir” n’est pas réel, car le festivalier ne goûte qu’au “divertissement” – où on le distrait de sa propre individualité, de sa propre intelligence, de son propre esprit critique pour mieux l’abrutir et le rééduquer. Évidemment, la “liberté” si vantée de nos sociétés contre-culturelles n’est pas plus honorée par les festivals, qui flattent surtout — à l’aide de publicités suaves et d’une omniprésence sonore — la vanité de leurs victimes à se croire les auteurs de leur propre émancipation festive.

C’est donc par ce monstre de désintégration existentielle qu’est l’appareil festif que l’État québécois entreprend d’appliquer sa doctrine de l’inter/multiculturalisme. L’efficacité de l’appareil festif n’est plus à démontrer : après toute une décennie de festivals ethniques, où l’État a encouragé symboliquement et financièrement chaque “communauté culturelle” à exalter sa “différence”, voici que les festivals plus neutres, qui n’avaient pas de connotation ethnique ou différentialiste au départ, se voient affublés d’une nouvelle mission de rééducation “multiculturelle”. L’Intelligence conséquente en parlait le 23 juillet et le 4 août : les FrancoFolies, un festival dont la prétention se résumait à diffuser de la musique francophone, se voit soumis, depuis deux ans, à la logique managériale de l’inter/multiculturalisme par la voie de la “Grande Fête multiculturelle”. Les FrancoFolies, en régime techno-progressiste, n’auraient pas d’autres choix que d’accepter des groupes de musique d’autres langues que le français sous prétexte que le français, dans ce festival, se trouverait isolé, appauvri, “fermé sur lui-même”.

Il y a un mois c’étaient les FrancoFolies, aujourd’hui c’est la Fête des enfants. On peut se demander en quoi consiste l’affiliation naturelle de ces festivals avec l’inter/multiculturalisme, et pourquoi au juste la Fête des enfants, qui se présente comme un “rassemblement familial”, devrait se dérouler à l’aune d’une idéologie. Mais voilà, dans notre société dévitalisée, où toutes les résistances traditionnelles se sont évanouies, l’idéologie s’étend avec une facilité déconcertante dans les moindres recoins de la vie des sujets. Les parents se déplacent donc le jour avec leurs enfants à la Fête des enfants, où ils assisteront à des ateliers de moralisation inter/multiculturelle, puis iront aux FrancoFolies le soir venu pour la “Grande Fête multiculturelle”. Ils n’auront été dans aucun festival ethnique, et pourtant ils auront tout de même été exposés à la propagande inter/multiculturelle. C’est dire le progrès prodigieux de cette idéologie dans l’appareil d’État depuis quelques années.

Il faut lire attentivement le communiqué émis par le gouvernement pour comprendre que l’on nage en pleine idéologie, et que nulle part ne surgit la possibilité du sens et de l’emprise du réel. Lorsque la ministre Normandeau affirme que les “festivités conviviales riches en divertissement” favorisent la “cohésion sociale“, veut-elle dire par là que le gouvernement voit désormais en les festivals plutôt qu’en l’État et la culture nationale le vecteur officiel d’intégration des immigrés ? Lorsque le ministre Bachand affirme que la Fête des enfants “favorise l’intégration socioculturelle des enfants et de leur famille à leur milieu“, que veut-il dire exactement ? N’y a-t-il pas contresens à parler d’intégration quand il ne s’agit que d’intégrer les immigrés non pas à la majorité nationale, mais à leur milieu d’origine ? Ne faudrait-il pas parler dans ce cas de renforcement tribal et de ghettoïsation identitaire plutôt que d’intégration ? Intégrer les immigrés à “leur” milieu n’a aucun sens. C’est pourtant ce langage insensé qui se retrouve dans la bouche des ministres.

Or, en régime techno-progressiste, il importe moins d’intégrer les immigrés à la nation que d’assimiler la nation au grand ensemble idéologique du multiculturalisme mondial. Le tourisme est le visage économique que prend ce raz-de-marée idéologique pour réaffirmer la supériorité pratique des micro-cultures pittoresques sur les cultures nationales, jugées trop rebutantes en raison de leur vernis politique et historique. La culture nationale espagnole devient objet de dérision en Espagne, tout comme la culture nationale française en France, mais et l’Espagne et la France, dans leur forme touristique et pittoresque, sont célébrées partout à travers le monde à l’intérieur de frontières nationales qui ne sont pas les leurs. Ce charivari géoculturel nourrit le flux touristique hallucinant qui depuis une cinquantaine d’années bouleverse l’équilibre sociologique des peuples, en amenant son lot de touristes gastronomes admiratifs dans des zones nationales pourtant sinistrées par la repentance victimaire et la haine de soi.

Auparavant, dans les nations, il y avait des citoyens, qui étaient aussi père ou mère, fils ou fille, consommateur, travailleur. Désormais, dans le monde dévasté des nations transformées en “destinations”, il n’y a que des touristes de part et d’autre de la frontière. La fonction parentale, avalée par le ludisme ambiant et la destruction de l’autorité, n’a pas plus de sens que le travail en entreprise, où les sujets continuent d’être infantilisés par des “départements de ressources humaines” qui rejoignent, par leur démence managériale, les apparatchiks de l’État techno-progressiste. C’est pourquoi il n’y a plus, dans les rues de nos métropoles décadentes, inhumaines et brutales, que des touristes-consommateurs, petits êtres pubères à la limite de l’androgynie, dépressifs, loques humaines urbanisées et dépendantes, qui errent d’est en ouest sans autre but que de se consumer dans leur propre insignifiance.

Toute cette masse de touristes qui s’ignorent forme non pas un peuple, mais une “clientèle” que la science managériale de l’État techno-progressiste a pour but de “satisfaire”, ce qu’elle fait à merveille puisque c’est elle-même qui a créé ces “besoins” au nom desquels les sujets revendiquent aujourd’hui — de façon assez cocasse, il faut bien le dire – leur supposée singularité “hédoniste” et “anticonformiste”. Les sujets voient donc du “plaisir” et de la “liberté” où il n’y a que “divertissement” et “permissivité” ; de la vérité où il n’y a que falsification ; de la joie où il n’y a que tristesse.

Les gens n’ont jamais été aussi malheureux. Ils n’ont jamais eu aussi peu d’emprise sur leur vie, sur tout ce qui, dans leur commune humanité, fait d’eux des êtres disposés à l’amour, à la liberté, à la pensée, à la création, au plaisir. Ils sont tout entiers livrés à une Machine décervelante et carnavalesque qui les tue chaque jour davantage. Et il est interdit de nommer cette réalité, car nommer, ce serait déjà aller contre la destruction, ce serait faire une fois de plus le pari du sens ; ce serait interrompre le Show. Et l’on sait que the show must go on, coûte que coûte, peu importe le ridicule tuant auquel il nous livre tous.

À lire également sur L’I. C. :
Les nouvelles féodalités s’organisent“, 13 avril 2008 ;
Le Québec lyrique depuis 1534“, 27 février 2008.