Curieux éditorial de Nathalie Collard sur le sport. On sent tout de suite que c’est quelqu’un qui a connu le “sport” à travers le gym qui écrit… Pour Collard, le sport serait une “valeur” qu’il s’agirait d’inculquer de force par une augmentation considérable des heures consacrées à l’éducation physique. Les jeunes, d’une sédentarité absolue, sont accrocs à la télévision et aux jeux vidéos : ils sont donc placés dans une position de vulnérabilité face à ces fléaux que sont “l’obésité, le cancer et la dépression“. Bref, la fonction du sport serait thérapeutique et viserait à prévenir toute une série de maladies mentales et physiques. On comprend que pour Collard, le sport étant d’abord une question de santé publique, seule une institution publique comme l’école peut s’en faire le relais.

L’école est LE lieu par excellence pour apprendre aux jeunes l’importance du sport. Parce que les enfants y passent la majorité de leur temps. Parce que les parents de milieux défavorisés font moins d’exercice (ils ont donc moins de chance d’être un modèle pour leur enfant) et n’ont pas les moyens d’inscrire leur progéniture à des cours de natation ou de hockey. Parce que tous les parents ne pratiquent pas un sport et que c’est le rôle des milieux éducatifs d’éduquer les enfants à la santé.

Mine de rien, Collard utilise le méta-langage de la réforme : il faut enseigner à apprendre. Depuis quand faut-il enseigner “l’importance du sport” ? Enseigne-t-on “l’importance du français” ? “L’importance de l’histoire” ? Non, on enseigne le français et l’histoire — quant à leur importance respective, la place naturelle que ces deux matières occupent dans le cursus de l’institution est censée parler d’elle-même.

Le propre de l’éducation physique — c’est d’ailleurs ce qui faisait son succès – était de se poser en-dehors de l’école à l’intérieur même de l’école. Le professeur d’éducation physique se devait d’être en forme et d’avoir une bonne voix, c’était tout ce qu’on lui demandait et c’était tout ce qui était nécessaire. La “théorie” ne servait qu’à expliquer les règles du jeu, que ce soit pour le volleyball, le badminton, le basketball ; le reste était consacré au jeu en tant que tel, c’est-à-dire au plaisir du sport. Oui, le plaisir. C’est un mot qu’on ne retrouve pas dans l’éditorial de Nathalie Collard, et encore moins dans le discours de la plupart des théoriciens pédagogistes qui prônent une augmentation des cours d’éducation physique à l’école.

Ainsi présentée par Collard, l’éducation physique n’est plus cette matière plaisante — plaisante parce qu’accessoire — qu’elle a toujours été. Elle devient un espèce de projet de dressage, destiné à sortir miraculeusement de leur torpeur des jeunes plongés en permanence dans une catatonie affective et intellectuelle aussi mystérieuse que généralisée.

Collard évoque, avec ce sens de l’imposture si familier à la gauche caviar, des “parents défavorisés” peu sportifs pour justifier l’imbrication obligée du “virage sport” au sein de l’école. Pour la gauche caviar, les gens sont par nature trop irresponsables (dans leur langage, cela veut dire : trop abrutis par la pauvreté et l’exclusion sociale) ; l’école a donc le devoir de compenser cette importante lacune et de retenir le plus longtemps possible les enfants entre ses murs.

Ce raisonnement m’apparaît pour le moins particulier. Je ne sais pas pour Collard, mais en ce qui me concerne, j’ai été élevé dans une bourgade de 5000 âmes sur la rive-sud de Québec, dans un modeste et néanmoins chaleureux bungalow, en compagnie d’un frère de deux ans mon aîné. Mes parents ne se distinguaient pas précisément par leur passion du sport. Cela ne m’a pas empêché de passer l’essentiel de mon enfance et de mon adolescence dans la rue à jouer dehors au hockey, ou encore sur des terrains de baseball ou de volleyball (je n’avais pas encore découvert la littérature). Les adultes du voisinage étaient d’honnêtes travailleurs qui jouaient tout au plus à la balle molle l’été ou faisaient du ski de fond l’hiver, mais sans plus. Dès la sortie de l’école, la rue se peuplait pourtant de jeunes qui n’attendaient que la sonnerie de la fin des classes pour s’épuiser le plus possible dans un sport ou l’autre avant de rentrer en retard pour le souper, sous le regard désapprobateur de la mère et le regard indulgent du père. Pour aucun de ces jeunes, le sport n’était une “valeur” : c’était simplement l’expression organique d’une joie de vivre et d’une combativité naturelles.

Autrement dit, le sport ne se conjuguait pas avec l’école, même quand il était pratiqué dans le gymnase : il était toujours un pas de côté du “projet éducatif”, une mise en suspens du déroulement régulier des classes. On n’enseignait plus et on n’était plus enseigné : il n’y avait plus que l’affrontement entre deux équipes, l’ivresse de la victoire et la rage de la défaite. Là seul résidait l’intérêt du sport, ainsi que de l’éducation physique, qui n’était qu’une réplique très atténuée de ce qui passait en-dehors des murs de l’école.

Ce court aparté personnel simplement pour illustrer que le sport, lorsqu’il devient une finalité, lorsqu’il est soumis à une pure logique thérapeutique et sanitaire, va dans le sens inverse de la jeunesse. La jeunesse n’a pas pour vocation d’éviter le cancer, l’obésité et la dépression : la jeunesse a pour vocation de s’épuiser et de s’éprouver dans le conflit.

Quand bien même Collard et ses comparses de la thérapie sportive réussiraient à faire augmenter à cinq heures par semaine l’éducation physique, qu’est-ce que cela changerait au destin profondément merdique que la société d’aujourd’hui réserve à la jeunesse ? Qu’est-ce que cela changerait aux raisons profondes qui maintiennent ces jeunes dans le confort débilitant de la maison ? Qu’est-ce que cela changerait à leur indifférence ?

L’erreur est de croire que les jeunes sont sédentaires parce que le sport leur est inconnu. Or, l’hostilité des jeunes d’aujourd’hui pour le sport n’est pas dirigée directement contre celui-ci, mais à travers lui contre la vie même, qui leur paraît à tort ou à raison insensée et misérable.

Honnêtement, à voir l’état de l’école et de la famille en 2008, et pour connaître de près les méthodes maniaques de décervelage du Ministère de l’Éducation, les jeunes ont plus raison que tort de trouver l’existence insensée et misérable. Oh ! je trouve les jeunes imbéciles, bien sûr ; j’ai même évité à dessein une carrière dans l’enseignement pour ne pas avoir à côtoyer leur médiocrité au quotidien ; mais voyez-vous, cela ne m’empêche pas de ressentir une certaine sympathie pour eux.

Avoir 12-13 ans en 2008, ça n’a vraiment rien de drôle. Et ça l’est encore moins quand on voit que le discours dominant – relayé par des éditorialistes comme Nathalie Collard – s’acharne à ne pas s’intéresser aux causes profondes du problème.