Gil Courtemanche, dans Le Devoir d’aujourd’hui, s’indigne de l’avance des conservateurs dans les sondages et s’interroge sur les raisons de leur popularité. Sans conviction, il évoque brièvement l’élection de Stéphane Dion à la tête du Parti libéral comme l’un des facteurs ayant contribué à la montée du PC. Puis il précise sa pensée, non sans trahir une profonde amertume : “Mais cela n’explique pas tout. Il y a cette foutue province bleue et ce foutu Québec profond qui élisent des André Arthur et des Maxime Bernier. L’un parce qu’il a une grande gueule, l’autre parce qu’il a une belle gueule, qu’il paraît bien et, bien sûr, parce qu’il est du coin et un peu naïf (il s’est fait entourlouper par une fille de la ville). Le beau Beauceron était ministre des Affaires étrangères: c’est un métier qui requiert plus de jugement que celui de gérant d’un bar de danseuses à Saint-Georges.

Gil Courtemanche pratique depuis si longtemps la condescendance puérile du parvenu qu’on ne sait plus trop, le lisant, si l’on doit hausser les épaules ou éclater de rire. Il nous écrit ses chroniques, paraît-il, de La Haye, haut lieu de la justice internationale et de la transparence démocratiste. De son exil européen et progressiste, il regarde le Canada comme un “être” assoiffé de bonheur et d’égalité, qui serait aujourd’hui bridé dans son émancipation par le “travail de sape des conservateurs”. Le Canada de Courtemanche, c’est celui que nous aurions connu “depuis Saint-Laurent” (alors qu’il faudrait plutôt dire : depuis Trudeau), un Canada sans Alberta, “qui n’a jamais fait partie du pays“, et bien sûr sans “Québec profond“, sans armes à feu, sans répression et sans conservateurs. Courtemanche, un romantique comme bien des gauchistes, cherche à libérer ”le Canada authentique“ des magouilles conservatrices. Car c’est bien connu, à l’époque des libéraux, dans les années quatre-vingt dix, les magouilles ça n’existait pas. Le “Canada authentique” était libre. C’était le bon temps.

Forcément, selon un tel raisonnement, le “Canada authentique” ne peut que représenter la “démocratie authentique”. Les conservateurs, qui ne font pas partie prenante du “Canada authentique”, sont par conséquent des obstacles à l’avènement de la “démocratie authentique”. “En fait, écrit Courtemanche, le Canada ne change pas vraiment (depuis Saint-Laurent, NDLR…). C’est le système politique et le mode de scrutin qui l’empêchent de s’exprimer. On va nous voler notre majorité, comme cela a été le cas durant ces deux dernières années, pendant lesquelles un gouvernement minoritaire a sabré dans le pays que nous connaissons.” L’éventualité d’un gouvernement majoritaire conservateur, avec 36% d’appuis, contre une gauche divisée en trois partis, est jugée antidémocratique par Courtemanche.

Un scrutin proportionnel, poursuit-il, empêcherait les conservateurs de former un gouvernement. Aucun des autres partis n’accepterait de s’allier à Harper pour former un gouvernement. À travers ce refus, la volonté majoritaire des Canadiens serait respectée.” Maintenant que la gauche est en recul, il faudrait chambarder nos institutions au nom des intérêts supérieurs de la démocratie. C’est que la gauche s’estime volontiers dépositaire de l’essence démocratique. Notre système majoritaire unimonial à un tour n’est valide que s’il garantit l’expression permanente des intérêts de la gauche – il cesse de l’être à partir du moment où une volonté antagoniste (l’infâme droite) prétend également à l’exercice souverain du pouvoir. La gauche vertueuse n’hésite pas, alors, à proposer le chambardement des institutions pour s’assurer de la victoire, car ce faisant, bien sûr, elle ne bouscule pas les principes démocratiques du pays, elle ne méprise pas le peuple : elle améliore la démocratie. Et qui dit amélioration de la démocratie, dit recul du ”Québec profond” et de ”l’Alberta” au profit du “Canada authentique”. Il faut comprendre en effet que le Canada authentique, composé de journalistes, de diplomates et de juristes de La Haye, poursuit une démocratie supérieure que ne peuvent connaître les Canadiens inauthentiques, composé essentiellement de grandes gueules et de gérants de bars de danseuses nues.

L’objectif de la démocratie, écrit Courtemanche, n’est pas d’élire un gouvernement, mais de faire en sorte que la volonté de la majorité des électeurs, même si elle est diffuse, oriente les destinées futures du pays.” Très bien, se dit-on, alors pourquoi ne pas démocratiquement travailler à la fusion des partis de gauche pour s’opposer, dès les prochaines élections, à la droite unie ? Pourquoi ne pas le faire, puisque la majorité se trouve du côté de la gauche ? La victoire ne serait-elle pas acquise ? Eh bien non. Il faut plutôt exiger un renversement des institutions, créer une pagaille indescriptible, entraîner une paralysie du pays pour les vingt-cinq prochaines années, car l’objectif de la gauche, à défaut d’être celui de la démocratie, n’est pas la gouvernance, mais le contestation systématique de la gouvernance. Si la gauche est incapable de s’entendre dans le régime actuel, comment pourrait-elle s’entendre dans un régime proportionnel ? Courtemanche fait l’éloge des “compromis” et du “consensus” des gouvernements de coalition européens, si respectueux de la “démocratie”, alors qu’il sait fort bien, lui qui a les magouilles en horreur, que les tractations, dans un tel contexte, ne feraient que décupler, au détriment d’une gouvernance claire et active du pays. Les ambassadeurs et les juristes y gagneraient, cela ne fait pas de doute ; le Canada pourrait ouvrir de nouveaux bureaux à Bruxelles et à La Haye ; mais qu’en serait-il du peuple ? Aujourd’hui, dans le discours de Courtemanche, ce n’est qu’une partie du peuple qui est “inauthentique”. Demain, dans le royaume de la bureaucratie de coalition et de la transparence démocratiste, ce sera le peuple en entier, de gauche comme de droite, qui sera inauthentique.

La gauche demande aux institutions de s’abaisser à son niveau, plutôt que d’exiger d’elle-même une discipline et un travail soutenu qui pourrait la porter, à terme, au niveau des institutions existantes. Elle se reporte sur le rêve, sur la facilité du rêve, plutôt que d’affronter la réalité actuelle. À travers le militantisme autour du scrutin proportionnel, elle cherche à retrouver dans l’idéal un sens existentiel qu’elle a perdu. Elle n’acceptera jamais de faire le jeu d’Harper, qui, parti de rien, a participé au Reform party puis a travaillé à sa fusion avec le Parti conservateur, ce qui lui permet aujourd’hui de briguer un mandat majoritaire. Cela demande trop de travail, trop de rigueur, trop de discipline, trop de patience. Et la gauche — enfin, la gauche professionnelle et dogmatique — méprise le travail, la rigueur et la discipline, qu’elle rattache au mantra de la “loi et l’ordre” ; alors que le travail, la rigueur et la discipline ne sont que des valeurs simples qui donnent au peuple une certaine forme de paix et de prospérité. Or, dans le monde de la transparence démocratiste et du fantasme proportionnel, cette paix et cette prospérité recherchées par l’homme du commun ne seraient plus respectées, non plus qu’encouragées, mais méprisées par les élites du “Canada authentique”.

Une telle réforme, faite au nom de la pureté démocratique, ne servirait pas l’intérêt général, et encore moins la démocratie telle que nous la connaissons.

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Prenez note que je continuerai d’alimenter L’I. C. une fois par semaine, vraisemblablement le samedi.