Jeudi dernier, la correspondante de La Presse à Londres, Mali Ilse Paquin, nous révélait que la liste des membres du British National Party (BNP), un parti d’extrême-droite britannique, avait été l’objet d’une fuite. Résultat ? Les coordonnées personnelles de 12 000 membres, incluant nom, adresse et numéro de téléphone, ont été exposées à la meute populaire après qu’un blog eut pris l’initiative, par un sens tout à fait unique de l’irresponsabilité, de les publier sur Internet. Soulignons, pour information, que certaines de ces coordonnées contenaient l’identité des enfants des membres.

Paquin présente le BNP comme un parti qui “accepte seulement des Blancs de souche britannique”, et qui “prône non seulement l’arrêt de l’intégration des “non-blancs”", mais aussi “le renvoi des immigrants et leurs descendants dans leur pays d’origine”. Disons, pour être plus précis, et pour faire une lecture moins biaisée du programme du parti, que le BNP propose surtout une politique musclée contre l’immigration de masse : suspension de l’immigration, programme de retour volontaire des immigrés légaux, renvoi immédiat des immigrés illégaux, abolition du système de “discrimination positive”, refus des réfugiés. Le BNP est sans aucun doute xénophobe, dans la mesure où son nationalisme ethnique exprime une hostilité de principe aux éléments étrangers. Paquin préfère qualifier le BNP de “raciste”, comme elle préfère parler de “l’arrêt de l’intégration des non-blancs” plutôt que de “l’arrêt de l’immigration”. Ce jeu sur les mots, vicieux comme l’est toute rhétorique publijournalistique, permet, bien entendu, d’amalgamer la xénophobie et le racisme, et de faire comme si la position anti-immigrationniste (en général associée à la mouvance xénophobe) était l’équivalent d’une posture raciste. Or, ce n’est pas forcément le cas.

Je n’ai vu nulle part dans le programme du BNP un quelconque postulat haineux de la “race blanche” contre les autres “races”. Le BNP est moins un parti “raciste” qu’un parti “identitaire” version ultra. On l’aura compris, je m’en tiens à la position officielle du parti : je ne doute pas qu’il existe au BNP des sympathisants radicaux, comme c’est le cas de toutes les formations marginales, de gauche comme de droite. Trouver un “raciste” au BNP, c’est comme trouver un négationniste au Front national ou au Parti communiste : ce n’est pas bien difficile. Par ailleurs, le BNP est un parti parfaitement légal.

Des médecins, des infirmières, des policiers, des soldats, des pasteurs, des travailleurs : toutes les couches de la société britannique, à la grande stupeur des médias consensuels, sont représentées au sein du parti. Il faut lire les médias britanniques ces jours-ci pour mesurer l’ampleur du traumatisme, le BNP étant perçu là-bas comme une sorte d’aberration nazifiante. Cette hallucination néo-antifasciste n’est pas suprenante. La Grande-Bretagne est le pays le plus multiculturaliste du monde. Toute posture politique ou philosophique qui n’est pas directement alignée sur la doctrine multiculturaliste se voit traduite sur le mode de l’hérésie criminelle, le plus souvent pathologisée comme “pulsion racisante”, puis comme “pulsion fascisante”. Les membres du BNP, bien que membres d’un parti légal, se sont ainsi vus menacés de mort, intimidés, et même, dans certains cas, renvoyés de leur emploi. Le service public britannique condamne en effet les policiers et les gardiens de prison membres du BNP, cette affiliation politique étant qualifiée de parasitaire pour le lien social. Tout en admettant que l’État est dans son droit de demander à ses fonctionnaires de ne pas afficher leurs convictions politiques dans l’exercice de leurs fonctions, on peut s’étonner que la simple adhésion à un parti légal puisse, en soi, poser problème et conduire à un congédiement ou à des sanctions disciplinaires. “Although the police and the Prison Service are thought to be the only public bodies that prohibit membership of the BNP, écrit The Guardian, many other individuals could face disciplinary action once their membership is known.” (source) Disciplinary action ? La Grande-Bretagne est-elle encore un pays libre, oui ou non ? Peut-on avoir la liberté d’opter pour le parti politique que l’on veut sans encourir une “disciplinary action” ? Sans risquer de perdre son emploi ?

Un chroniqueur de The Guardian (l’équivalent britannique du Monde et du Devoir), Nicholas Blincoe, une sorte de Marie-Claude Lortie au masculin, y allait, jeudi dernier, d’un héroïque et vertigineux “Postcode protest against the BNP“. “Following the release of the members’ list, écrit-il, I want to stage displays of quiet disapproval to anyone listed who lives nearby”. Blincoe s’est donc procuré la fameuse liste, puis s’est appliqué, avec minutie, à repérer — selon le code postal – toute personne membre du BNP qui vivrait dans son entourage. Oh, il ne veut pas brusquer les “fascistes”, Nicholas. “Not a witch-hunt, dit-il, just something quiet, well-mannered and, I suppose, a bit British.” Très rassurant, cette chasse aux sorcières qui prétend ne pas en être une, et qui se définit comme quelque chose de “something quiet”. C’est doux, c’est ronronnant. Rempli de bonnes intentions. Quitte à désigner à l’opprobre publique ceux que l’on se plaît à présenter comme des “fascistes”, et à reproduire, dans le style british, les méthodes les plus bassement staliniennes.

Cette chasse aux sorcières que vivent les malheureux membres du BNP, et à leur suite toute personne qui, par extension, serait hostile à l’inter/multiculturalisme de l’État britannique, est riche d’enseignements à plus d’un titre. Premièrement, elle donne à voir les effets directs de l’inter/multiculturalisme d’État sur la liberté d’expression et la liberté politique, lorsque cette doctrine s’enracine, dans une phase avancée, dans les institutions, les médias, les universités et l’esprit des individus. Deuxièmement, elle permet de constater jusqu’où les militants de l’inter/multiculturalisme sont prêts à aller pour assurer le respect de leur orthodoxie idéologique. Enfin, elle permet surtout de voir que rien, et surtout pas le réel, ne saurait détourner ces apparatchiks de leur mission. Si, au moins, cette “chasse aux sorcières” avait été faite contre des islamistes radicaux qui prêchent ouvertement, à Londres, la destruction de l’Angleterre (comme c’est actuellement le cas), on aurait pu comprendre. Mais non. La “chasse aux sorcières” de type stalinien a pour unique but de renforcer l’orthodoxie et sa capacité de dissimulation du réel. Plus il y a de la terreur et de l’intimidation, moins le réel a le droit de cité, cependant que l’orthodoxie inter/multiculturaliste, tout en se renforçant, fait le nid de l’extrémisme anti-britannique et anti-occidental.

Nos médias traditionnels n’en font que très peu écho, préférant s’attarder aux facéties des bureaucrates de Bruxelles et des “people” de Paris, mais l’Europe est en train de sombrer dans la tribalisation ethnique, la guérilla urbaine et l’islamisation. Des quartiers entiers, dans les grandes villes européennes, sont en train de vivre des substitutions de population, et surtout — grande nouveauté — une substitution de système judiciaire et policier. Il existe à Paris, Londres ou Bruxelles, des “no-go zones” où l’État ne peut plus guère assurer qu’une présence fantomatique, laissant la délinquance locale faire son oeuvre et y instaurer un nouveau système de répression de type tribal. Un terreau rêvé pour les démagogues islamistes, dont l’offre idéologique capitalise sur le ressentiment anti-occidental et le besoin de reconstitution du lien social, aussi violent et barbare soit-il. On oublie trop souvent que l’attrait de l’islamisme ne consiste pas seulement en l’action directe du jihad, mais également dans une offre communautaire d’autant plus désirable qu’elle se présente comme une revanche sur l’atomisation multiculturaliste de l’Occident.

Le British National Party en Grande-Bretagne, le Front national en France ou le Vlaams Belang en Belgique, outre leurs particularités propres (le VB milite pour l’indépendance de la Flandre) ne sont pas harcelés en justice ou poursuivis par les médias traditionnels en raison du “danger réel” qu’ils représenteraient pour la démocratie, mais parce qu’ils tiennent un propos critique sur l’immigration. Critiquer les politiques d’immigration, telles qu’elles sont menées en ce moment, revient à remettre en cause les fondements mêmes de la doctrine inter/multiculturaliste, et c’est ce que ne peut supporter l’intelligentsia européenne. Depuis le milieu des années quatre-vingt, l’immigration de masse est hors de contrôle en Europe. Les élites nationales, paniquées, plutôt que d’affronter le problème directement, ont préféré mettre le sujet sous le tapis et laisser la situation dégénérer jusqu’à l’éclatement. C’est pourquoi, à leurs yeux, la critique de l’inter/multiculturalisme ne peut pas être acceptée aujourd’hui, puisque sortir de cette doctrine reviendrait à relégitimer les critères nationaux des années quatre-vingt, avant que la situation des pays européens en matière d’immigration ne commence à déraper. Et ces critères, bien que louables et défendables sur le plan philosophique (assimiler les minorités sur le territoire national), sont devenus impraticables dans la réalité de 2008. Les États européens ne peuvent plus assurer l’assimilation des nouveaux arrivants, voilà la vérité — les flux migratoires étant trop importants, et la société d’accueil trop désorganisée. Perdant leur emprise sur la vie politique, les États européens voient leur juridiction et leur autorité contestée auprès d’une partie croissante de la population, qui se vit en marge et en opposition du système. Les conditions de guerre civile qui sont en train d’être implantées ici en théorie, au Québec, sont déjà réalisées en pratique en Europe. Le désastre européen peut être vu comme le destin futur du Québec s’il continue dans la même voie.

Ayant perdu le contrôle de l’immigration, un thème verrouillé par les soins de l’idéologie antiraciste, les États européens se sont donc tournés vers l’inter/multiculturalisme radical pour censurer le malaise national des couches populaires. On préfère mettre l’accent sur les clowns néo-nazis du VB, les suprémacistes blancs du BNP ou les antisémites du FN, comme on a préféré mettre l’accent sur les Bérets blancs lors d’une récente conférence de presse de l’ADQ sur le cours emblématique de l’inter/multiculturalisme au Québec, le cours d’Éthique et culture religieuse. On préfère mettre l’accent sur les “fachos” ou les “réacs” pour mieux disqualifier la critique de l’idéologie inter/multiculturaliste de ces partis. On préfère oublier que des gens ordinaires respectables (des médecins, des soldats, des enseignants et des policiers, comme l’a montré la liste du BNP), s’estimant aliénés par la doctrine dominante, trouvent refuge dans ces alternatives politiques à défaut de pouvoir de s’identifier aux principaux partis, qui ne veulent plus assumer le fardeau d’un point de vue national responsable sur l’immigration. C’est pourquoi l’effondrement actuel de l’ADQ n’est une bonne nouvelle pour personne. Sa disparition à court terme risque de préparer le terrain à l’apparition, d’ici six-sept ans, d’une nébuleuse de partis sectaires, du type “Parti identitaire québécois” (pour la défense de l’identité québécoise, thème abandonné par le PQ/ADQ), “Parti de la liberté” (pour la droite économique abandonnée par l’ADQ) et le “Parti de l’héritage chrétien du Québec” (pour la droite religieuse et/ou sociale). Dans un pareil contexte, seule la droite économique se ferait coopter par l’orthodoxie techno-progressiste. Elle mettrait, à terme, son discours critique sur l’interventionnisme étatique au service d’une idéologie au déploiement étatiste sans précédent. Voilà comment un régime récupère l’opposition qui lui est faite. À coup de postes de chroniqueurs dans les journaux, de postes dans des instituts, de légitimité médiatique, la droite économique développerait ses anticorps contre la droite nationale et contribuerait, malgré ses grands principes de “liberté”, à maintenir la chape de plomb de la doctrine dominante et à diaboliser les critiques anti-immigrationnistes et/ou anti-inter/multiculturalistes.

Le BNP, le VB et le FN sont des partis de “l’écoeurement”. Quelques franges radicales et excentriques, abonnées à la très étrange culture politique de “l’extrême-droite”, s’y retrouvent certes. Mais il y a aussi, pour une bonne part, des gens parfaitement communs, qui n’ont rien à voir avec des skinheads, et qui se disent fatigués du politiquement correct aliénant des partis consensuels. Ils votent BNP, mais si les élites britanniques ne les avaient pas abandonnés, ils auraient volontiers voté pour un autre parti. Ils veulent entendre un message clair sur l’immigration de masse et l’identité nationale. Leur présence ne signifie pas une résurgence, sur le mode “retour de l’Histoire”, du fascisme en Europe. Elle témoigne, en vérité, et de façon beaucoup plus pathétique et moins spectaculaire que le supposé “démon fasciste”, d’un banal refoulement d’un thème politique central, l’immigration, en-dehors de l’espace public légitime, ainsi que d’un profond sentiment de dépossession.

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À LIRE ÉGALEMENT : “L’immigration et la logique d’occupation“, L’I. C., 21 juin 2008.

PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 29 novembre.