février 2009


Ayant été un peu surpris par l’ampleur de l’essai de cette semaine, je me vois dans l’obligation d’en reporter la publication pour demain, dimanche — jour du repos… Je me suis dit qu’il serait trop stupide de conclure précipitamment un texte de qualité pour une simple question de date. Merci de votre compréhension.

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[AJOUT DIMANCHE 1/3/2009 : chers amis, me voici encore tenu de reporter de 24h la publication. Je vous assure cependant que la rédaction est très avancée. Il me faudra regarder tout cela à tête reposée demain soir. J'ai tout de même claqué 7 000 mots dans les deux derniers jours. Vous me voyez une fois de plus désolé pour les inconvénients.]

Est-ce par mimétisme revanchard, ou est-ce simplement par mégalomanie provinciale ? Québec serait en train de talonner sérieusement Montréal dans la grande course à la néantisation festive. On l’a vu avec le 400e, le concert tapageur de Paul McCartney, la fierté du maire Régis Labeaume : Québec aurait enfin terminé sa psychothérapie ; elle serait décomplexée et résolue à s’affirmer, à se “mettre sur la mappe” une bonne fois pour toutes. Il me semble pourtant que, la dernière fois que j’ai jeté un coup d’oeil sur la “mappe”, Québec y figurait bel et bien, à six milimètres de Montréal, à trois centimètres de New York et à quelque trente centimètres de Paris. D’où vient donc ce désir démentiel de réitérer, à coups de subventions et de performances espaceculturelles, sa présence sur la “mappe” ? C’est que la “mappe” où il s’agirait de se situer n’est plus l’ancienne mappe des villes historiques, mais bien celle, festivo-ludique, d’une post-Histoire dominée par une déesse tout particulièrement exigeante  : la déesse Tourisme.

Deux événements, cette semaine, ont confirmé ce constat : la tenue d’un sommet d’Espace Culture, sous la présidence d’honneur du chaman post-moderne Robert Lepage ; ainsi que l’annulation, “pour des raisons de sécurité”, de la reconstitution de la bataille de 1759 sur les Plaines d’Abraham.

Commençons par le sommet d’Espace Culture. On se souvient que Montréal avait tenu un exercice semblable en novembre 2007 sous le thème de ”Montréal, métropole culturelle”. Publiartistes, publijournalistes, relationnistes, businessmen, avocats philanthropes, humoristes, tout Boboland s’était donné rendez-vous au centre des congrès pour débattre du “branding” à adopter pour Montréal. Espace Culture, en effet, se caractérise par le “dialogue” continu qu’il entretient avec le “milieu des affaires”. Le langage des managers, c’est tout naturel, finit ainsi par s’imposer, avec son cortège de “branding”, de “plans d’action” et “d’objectifs semestriels”. Quoi qu’on en dise, ce nouveau mariage n’est pas bien douloureux. Le “milieu culturel” partage avec le “milieu des affaires” une même démission de l’intelligence, préalable crucial dans l’édification sans douleur des nouveaux temples touristiques. Dans Le Devoir d’aujourd’hui, le vice-président de l’Union des artistes (section Québec) affirme : “Dans dix ans, les liens tissés entre le milieu des affaires et celui de la culture seront beaucoup plus forts. Ce qu’on vient d’illustrer, c’est la volonté de faire de la culture un axe de développement économique. On commence à faire la preuve qu’investir en culture rapporte, et on va travailler de notre côté à pousser ça plus loin”.

Et pourquoi faudrait-il “pousser ça plus loin”, si c’est pour aligner la démarche artistique des uns et des autres sur un même plan de développement urbain et économique ? Il y avait jadis quelque chose de très beau qui s’appelait le “mécénat”. Un homme d’affaires, ou simplement un homme de goût disposant d’une fortune, décidait arbitrairement d’aider un artiste dont le travail lui semblait essentiel. Ce type de mécénat reconnaissait une forme de supériorité morale chez l’artiste, et n’épousait en aucun cas une logique économiste de “croissance”. Le mécénat répondait, par la gratuité du geste, à la gratuité de l’artiste. Que le mécène pût tirer vanité de son geste, sans doute, mais ce n’est pas la question. L’enjeu posé restait celui de l’indépendance toujours menacée d’une démarche artistique en porte-à-faux de la communauté de croyance. C’est pourquoi le “mécénat public” est une contradiction dans les termes. Le gouvernement ne peut pas reproduire l’esprit du mécénat, tout au plus peut-il prétendre agir comme une forme de substitut, de succédané public d’une fonction qui ne pouvait se déployer qu’en-deça du social.

Que ces “sommets de la culture” soient en vérité des sommets de grandiloquence et de mauvais goût ne devrait donc pas nous surprendre. Publicitaires et humoristes y côtoient directeurs de théâtre et lobbystes professionnels, comme si la fusion de la culture et de l’entertainment était une affaire entendue. Les institutions, désormais incapables d’assumer leur rôle de garde-fou différenciateur, se sont transformées en de simples caisses de résonance au service du corporatisme espaceculturel. Le maire Labeaume, un manager-né, est chargé de “gérer” les demandes en vue de l’atteinte des objectifs fixés de développement. D’où son empressement à adopter un “branding” pour sa ville : “Expérience Québec”. C’est vers l’objectif commun d’Expérience Québec que les “artistes” et les fonctionnaires d’Espace Culture seront sommés d’orienter leur activité. En ce sens, le fait que Labeaume, sorte d’entrepreneur populo à la bonhomie canadienne-française, enchante une publijournaliste bobo comme Nathalie Collard, ne devrait pas étonner. Labeaume, tout comme Nathalie Collard, comprend le langage du “branding” et des “plans d’action”. Dans son éditorial du 18 février, Collard écrivait : “À Québec, il n’y a pas de tataouinage, pour reprendre une expression populaire. Le maire est encore au sommet de la vague du succès du 400e et il en profite. Lundi, Régis Labeaume avait déjà trouvé son branding – Expérience Québec – et il annonçait des projets à coup de millions de dollars.” Encore sous l’inspiration de la vague obamienne, Collard affirme “qu’un leader, c’est quelqu’un qui génère de l’espoir”. “Le style du maire, dit-elle, direct et efficace, compte pour beaucoup quand vient le temps de rallier les troupes.”

Il y a, dans le phénomène Espace Culture, un culte de la volonté, du “dynamisme” gestionnaire qui fait reposer sur les seules épaules des managers-politiciens la tâche de dénouer une impasse existentielle frauduleusement posée dans des termes matériels et économiques. Les artistes-fonctionnaires d’Espace Culture sentent confusément que la transmission de la culture, la formation du goût et du jugement n’est plus assurée par les institutions (l’école et la famille). Ils savent d’instinct, parce qu’ils sont en bonne partie la cause du problème, que le seul avenir qui leur reste est celui de l’entertainment sophistiqué. Que le Festival Juste pour rire soit devenu leur nouveau voisin à la table de négociations étatique n’est pas un accident, mais bien le signe d’une nouvelle alliance, qui sacrifie les principes pour les objectifs de “développement”. Les acteurs les plus disparates finissent toujours par s’entendre lorsqu’il est question d’atteindre des “objectifs de développement”. On dit qu’au nom du nouveau branding, “Expérience Québec”, on a accordé une subvention à un projet de festival littéraire, qui se propose de consacrer sa première édition à Borgès. Tout cela est charmant et plein de bons sentiments. Mais personne, semble-t-il, n’a pensé à souligner que la condition de possibilité d’un tel festival au coeur d’Expérience Québec est le sacrifice de l’expérience littéraire elle-même. On n’apprend pas à lire aux gens, on ne les intéresse pas à la littérature avec des feux d’artifices, des mises en scène ludiques et des techniques de marketing. La littérature n’est pas un festival.

Boboland cherche surtout, par le biais de ces ”festivals” et “ateliers” espaceculturels, qui se font évidemment une fierté de se dérouler sous la forme la plus exposée possible, à assiéger physiquement les villes conquises. Cela commence par l’esprit, et lorsqu’il est acquis que les institutions sont complètement ravagées, mises à la merci du techno-progressisme gestionnaire, Boboland peut passer à la deuxième phase de son entreprise de conquête : l’occupation géographique. À quand Expérience Chicoutimi, Expérience Matane et Expérience Gaspé pour noircir la nouvelle “mappe” de Destination Québec ?

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Cela m’amène à mon deuxième point : l’annulation de la reconstitution de la Bataille de Québec sur les Plaines d’Abraham. Rappelons que cette reconstitution était l’initiative de la Commission des champs de bataille, et qu’à ce titre, il est tout à fait légitime de croire à une provocation — l’administration publique fédérale étant d’abord une administration libérale. Cela dit, je n’ai pas l’intention de reprendre ce débat, surtout que les termes dans lesquels il s’est déroulé ne me semblent pas être les bons.

De façon plutôt prévisible, cette affaire a dégénéré en débat sur l’héritage de la Conquête. Objectivement, l’héritage de la Conquête est une question historiographique passionnante, qui se voit d’ailleurs fréquemment revisitée par des historiens de talent et de différentes écoles. Il ne fait aujourd’hui aucun doute que la Conquête est un mythe qui fut surinvesti politiquement par le mouvement nationaliste ; cela ne veut pas dire, pour autant, que la Conquête n’a aucune résonance avec la réalité politique actuelle. La Conquête a contribué à la construction du Canada tel que nous le connaissons, un pays à l’intérieur duquel, qu’on le veuille ou non, continue de se poser la question nationale québécoise.

Mais est-il seulement question d’histoire dans cette affaire ? La reconstitution de la Bataille de Québec relève moins de la “commémoration” que de la farce de mauvais goût. On a évoqué une manne touristique potentielle : l’événement, nous dit-on, avait déjà commencé de susciter l’intérêt partout à travers le monde chez les fans de ce type de reconstitutions. Un peu à la manière des duels loufoques, mis en scène par Denys Arcand dans L’âge des ténèbres, où des fonctionnaires se prennent pour des chevaliers héroïques, des greffiers de Liverpool et des plombiers de Cleveland auraient emprunté à cette occasion les habits de Montcalm et de Wolfe pour reconstituer une bataille militaire vieille de plus de deux siècles. Dans un curieux article publié dans La Presse, un prof d’histoire de la capitale destinationale, Marc Simard, après s’être moqué non pas de l’interprétation nationaliste, mais de l’interprétation nationale de notre histoire, conclut avec énergie : “N’en délaise à ceux qui se sont opposés à cet événement, ce n’est pas en donnant des cours d’histoire sur les Plaines qu’on attirera des touristes l’été prochain !” Autrement dit, il n’y aurait rien à faire pour résister aux injonctions du Show et du marché touristique. Le nouveau branding de Québec bobolandisée, “Expérience Québec”, est là pour garantir une “expérience en plein air” aux touristes internes comme aux touristes externes. Car la reconstitution de la Bataille de Québec ne présuppose pas seulement une invasion de touristes étrangers. Elle présuppose surtout une transformation du peuple historique québécois en peuple touristique, tout disposé à accepter sans rien dire, sur son propre territoire, une reconstitution en carton-pâte d’un de ses mythes fondateurs.

Selon André Pratte, l’acceptation du nouvel état des lieux bobolandisé serait le signe non pas d’un abrutissement culturel, mais d’âmes pacifiées, “réconciliées” avec leur histoire collective : “Les Hurons de Wendake, écrit-il, ont fait savoir qu’ils participeront à la commémoration de la bataille de 1759. «On va être beaux, on va être grands, on va être nobles», a dit le chef Konrad Sioui. [...] La nation huronne a participé aussi au 400e anniversaire de la fondation de Québec, même si les Français du XVIIe siècle avaient comme politique explicite l’assimilation des «sauvages». Comme quoi certains peuples se sont mieux réconciliés que d’autres avec leur histoire.” Il faudrait bien qu’on m’explique un jour ce que signifie ”se réconcilier” avec son histoire, alors que l’histoire se définit justement par le conflit, l’imprévu, la confrontation. Une histoire “réconciliée” est une histoire morte. Les Hurons de Wendake peuvent bien se permettre d’être grandiloquents et de promettre d’être “grands” et “nobles” : il y a longtemps qu’ils n’ont plus d’existence historique. Le tourisme et le tape-à-l’oeil des reconstitutions, c’est tout ce qui leur reste pour exister à l’extérieur de leurs réserves. Pour quelle raison refuseraient-ils ce que leur offre “Expérience Québec” ?

La fureur des défenseurs de la reconstitution, dont faisait partie le maire Labeaume, qui pointait les “séparatistes extrémistes”, est exemplaire des nouveaux antagonismes post-historiques. Ce n’est pas de Québec que nous parlaient le maire Labeaume et les défenseurs enragés de la reconstitution, mais d’”Expérience Québec”. Leur colère est tombée sur les “séparatistes extrémistes” (qui sont eux-mêmes toujours en colère, par définition), mais elle aurait pu tout aussi bien cibler n’importe quel autre groupe à prétention politique. Les raisons politiques et historiques n’ont plus de valeur dans l’univers bobolandisé des reconstitutions et des festivals, entièrement gouverné selon des principes de management technicien. Non seulement sont-elles sans valeur, mais elles sont révoltantes. Elles ne sont plus que des obstacles retardant la néantisation festive.

Que le nouveau peuple se rassure, Québec et Montréal enterront bientôt la hache de guerre et sauront sans doute trouver, dans leur bobolandisation respective, le terrain d’entente si ardemment désiré. Les deux villes s’estimeront ”réconciliées” avec leur histoire conflictuelle au moment précis où leur bobolandisation sera achevée. À en juger par le zèle de leurs élites politiques, culturelles et économiques, cela ne devrait plus tarder.

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À LIRE : “Le Québec lyrique depuis 1534“, L’I. C., 27 février 2008 ; “Boomer Pride — Retour sur l’affaire McCartney“, L’I. C., 28 juillet 2008 ; “Bernanos contre les industriels de la culture“, Le Devoir, 20-21 septembre 2008.

PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 28 février.

AN février

Mathieu Bock-Côté propose, dans le numéro de février de L’Action nationale, un superbe “Retour sur Mai 68″ avec Jean-Pierre Le Goff.

Extrait :

[...]
Q : Daniel Cohn-Bendit, dans une récente conférence à Montréal, répétait ce que l’on pourrait appeler un de ses grands points de doctrine : les soixante-huitards ne voulaient pas le pouvoir mais cherchaient plutôt à s’y dérober. Au nom d’un idéal libertaire, il s’agissait de se soustraire à l’autorité de la tradition et aux institutions qui la transformaient en norme sociale. Et Cohn-Bendit d’enchaîner avec un deuxième point de doctrine : nul besoin de souhaiter une nouvelle révolution culturelle, car les soixante-huitards ont gagné. Pourtant, il me semble qu’il y a dans cette victoire bien plus qu’une victoire culturelle mais bien une victoire politique. Arrivés au pouvoir, les soixante-huitards en ont fait un usage massif pour déconstruire une société qui leur résistait. On l’a vu avec le multiculturalisme qui s’est imposé un peu partout en Occident, les soixante-huitards ne résistaient aucunement à l’usage du pouvoir pour déconstruire les « stéréotypes » et les « préjugés » qu’ils jugeaient contraire à leur interprétation très particulière des droits de l’homme. Dans leur lutte contre les « discriminations » et pour niveler toutes les normes sociales, il me semble encore une fois que les soixante-huitards n’ont pas hésité à prendre le pouvoir pour changer la vie, d’autant plus que leurs catégories de référence en sont venues à s’imposer aux administrations publiques qui ont entrepris une gestion de tous les rapports sociaux à partir d’un nouvel idéal, celui de l’égalitarisme différencié. Croyez-vous que l’usage du pouvoir par la génération 68 relève de ce qu’on pourrait appeler une forme d’autoritarisme thérapeutique, pour construire contre ceux qui y résistent une société « tolérante » envers tous les modes de vie ?

Jean-Pierre Le Goff : Après avoir rejeté le pouvoir en le considérant comme un instrument de domination et d’aliénation, la génération soixante-huitarde contestataire a su l’utiliser à son profit pour diffuser ses valeurs à une large échelle. Cet usage du pouvoir intervient au terme d’une évolution marquée par l’échec de la prétention révolutionnaire et de ses archaïsmes. Avec la crise des grandes idéologies et de l’idée révolutionnaire, le gauchisme culturel centré sur le désir et la recherche du bien-être dans le présent l’a emporté. La montée des thèmes féministes et écologistes dans la seconde moitié des années 70 est significative de cette évolution. Une partie du mouvement écologiste rejoint le féminisme fondamentaliste dans sa prétention à être le porteur de nouvelles valeurs qui doivent à terme éradiquer l’agressivité et pacifier la civilisation. Ces nouvelles valeurs ne peuvent s’imposer par la violence ou la révolution mais par la « douceur » d’une persuasion et d’une pédagogie imbues d’une volonté de combattre le mal et de faire le bien.

C’est ainsi que le mouvement contestataire s’est transformé en une « gauche morale » particulièrement présente au sein de l’université et dans les grands médias. La gauche médiatique a le plus grand mal à se débarrasser d’un imaginaire post-soixante-huitard qui est rapidement passé de la mythologie du prolétariat et des luttes contre l’impérialisme à un gauchisme culturel de bon aloi. Elle considère toujours les couches populaires comme des « beaufs » et ne cesse de leur donner des leçons de morale pour qu’elles changent de mentalité et de mœurs. Incapable de sortir de son ghetto mental et mondain, elle s’indigne à chaque élection, rejoue la énième version de la lutte contre la montée de la xénophobie, du racisme, du fascisme rampant…, ce qui lui permet de perdurer sur une scène médiatique avide de bons sentiments. Ses représentants incarnent un type de comportement faussement gentil. Ils se veulent tolérants, pacifistes et festifs, se soucient d’éducation et de pédagogie pour transformer les mentalités, tout en n’hésitant pas à dénoncer les récalcitrants. Chez eux coexistent un « look cool », ouvert sur les autres cultures, et une intolérance extrême contre qui ne rentre pas dans leur cadre de pensée basé sur la certitude aveugle d’être le dépositaire du Bien. Cette forme de nouvelle radicalité me paraît plus insidieuse, plus répandue et plus difficile à déraciner que l’ancienne. Une idéologie révolutionnaire se prête plus facilement à la critique qu’un discours patchwork à base de posture victimaire, de bons sentiments et de modernisme branché. Dans un cas, on se trouve face un discours repérable, structuré et relativement cohérent, dans l’autre on est condamné à « boxer contre des édredons » pour reprendre une expression de C. Castoriadis et l’on se trouve d’emblée disqualifié si l’on n’entre pas dans les nouvelles normes, quitte à passer ensuite devant les juges.

Q : Quelle vision du pouvoir héritons-nous avec la culture politique post-soixante-huitarde ?

Jean-Pierre Le Goff : L’occupation du pouvoir par la génération soixante-huitarde ne suffit pas à rendre compte de ce qui s’est passé et les soixante-huitards ne sont pas responsables de tous les maux. En fait, mai 68 fait apparaître au grand jour des aspirations et des contradictions qui étaient déjà présentes dans les années soixante et il est suivi très rapidement par un autre événement décisif : la fin des Trente glorieuses. La conjugaison de la crise culturelle ouverte en Mai et de la fin des Trente glorieuses, avec la montée du chômage de masse, ouvre une période historique particulièrement critique dont nous ne sommes pas sortis. Le retournement qui s’est opéré a débouché sur une logique de victimisation et de ressentiment qui érode l’ethos des sociétés démocratiques. Chacune à leur façon, la droite et la gauche ont été amenées à faire du surf sur ces évolutions. L’un des traits marquants de l’héritage impossible de mai 68 consiste à réduire le pouvoir à un simple phénomène de domination et d’aliénation et en même temps à ériger l’exigence d’autonomie de la société et des individus en absolu. À travers cette critique radicale des pouvoirs et des institutions, c’est la dimension anthropologique du vivre-ensemble qui a été mise à mal. Toute collectivité humaine a en effet besoin d’une instance qui se détache d’elle pour figurer sa cohésion et sa perpétuation, pour se penser comme sujet collectif capable d’agir ; l’écart entre le pouvoir et la collectivité, la dissymétrie entre dirigeants et dirigés sont constitutifs de la vie en société. L’érosion de cette dimension a abouti au développement d’un pouvoir informe n’assumant pas clairement son rôle, se présentant sur le même plan que ceux qu’il dirige et dont les choix et les décisions ne seraient que l’émanation des évolutions de la société dans tous les domaines. Avec le développement du chômage de masse, ce pouvoir informe est l’une des sources de désorientation et de morcellement de la société qui ne trouve plus en face d’elle une instance cohérente et stable qui lui permette de se structurer, face à laquelle elle pourrait se situer. Il en ressort un mal-être généralisé dans les rapports sociaux et une victimisation qui devient l’une des principales modalités de l’affirmation de la société et des individus qui demandent à l’État de les reconnaître dans leur statut de victime ayant des droits. Ainsi, s’est installé depuis des années un jeu de miroir délétère entre un État gestionnaire des évolutions et compassionnel et une société victimaire.

[...]

Le Québécois Libre reprend l’article sur Polytechnique dans son édition de février.

Veuillez noter qu’en raison de problèmes informatiques, je ne suis pas en mesure de publier mon billet hebdomadaire. Mon ordinateur s’est lâchement éteint hier soir. Je vous écris ces quelques lignes d’un Espace Café, sur le Plateau Mont-Royal…

Rendez-vous samedi prochain, le 21.

On pourrait croire, d’après le synopsis, que Polytechnique est une sorte de huis clos. Ce serait supposer à tort que ce film est une oeuvre d’art autonome, avec ses imprévus, ses nuances, ses strates de sens propres. Bien au contraire, cette “oeuvre”, et c’est bien dommage, n’est que le prolongement filmé d’un récit idéologique maintenant vieux d’une vingtaine d’années ; un récit connu, diffusé, remâché et imposé de toutes les façons possibles par l’État et les médias de masse.

Le 6 décembre 1989, un jeune psychopathe de 25 ans, Marc Lépine, entrait à l’École polytechnique de Montréal, où il assassina 14 femmes, blessa plusieurs autres personnes, avant de s’enlever la vie une vingtaine de minutes plus tard. Dans une lettre d’adieu, il présenta son geste comme une “déclaration de guerre” contre les “féministes”, dont il disait qu’elles lui avaient “gâché la vie”. Remplie de fautes et d’incohérences, cette lettre pompeuse, ponctuée de locutions latines sommaires (tirées des pages roses du Larousse), était une forme d’autoexpiation narcissique, où le tueur, aveuglé par son délire, osait se présenter comme un “érudit rationnel”. Si ”rationnel”, en fait, qu’il ne sut répliquer que par la déraison meurtrière à l’une de ses victimes, qui lui avait assuré, contre ses allégations, qu’elle n’était pas nécessairement féministe, mais seulement étudiante. À l’argumentation rationnelle, Lépine ne savait opposer que la violence pure. Il tira sur la malheureuse à bout portant.

Les choses ainsi présentées, plusieurs estimeront à justre titre que le psychopathe Lépine ne pouvait soutenir l’épreuve de la raison et du langage. Or, sachez que ce n’est pas l’avis du réalisateur : pour Denis Villeneuve, en effet, “la violence est un langage”. Selon Villeneuve, Lépine serait un homme “relativement articulé” qui a “mis des mots sur sa colère” ; on devrait par conséquent prendre au sérieux sa rhétorique vaseuse sur ”les femmes”, le “féminisme”, les “Forces armées”, le “caporal Lortie” et sa “théorie des travaux remis”. Le “discours” de Lépine ne serait pas celui d’un psychopathe, d’un individu isolé, enfermé dans sa folie, mais le symptôme d’une pathologie sociale à grande échelle. Lépine, en évoquant des motifs antiféministes pour justifier son bain de sang, aurait révélé un malaise inhérent à l’ensemble de la culture québécoise. Disons les choses clairement : Lépine serait le symbole d’un refus de l’évolution égalitaire ; il représenterait le désir d’un ancien ordre patriarcal contre l’irrésistible ascension des femmes. Dans le dossier de presse de Polytechnique, Villeneuve écrit en effet que Lépine, en séparant les hommes et les femmes, aurait voulu “remettre à jour (sic) l’ordre d’un monde révolu”. “Il nous remet, dit-il, une certaine misogynie collective et l’aliénation des rapports entre les hommes et les femmes en pleine figure (sic).” Marc Lépine, ou le bras agissant d’une volonté collective…

Le public était d’autant plus préparé à voir les choses de cette façon que les publijournalistes ne cessaient, depuis deux semaines, de l’abreuver d’interprétations consensuelles et normatives à propos de Polytechnique. “On ne peut pas remettre en question la pertinence du film, il est là, il a été tourné, il existe, c’est tout” — “Le film n’apporte pas de réponses toutes faites, il pose des questions” — “Denis Villeneuve a fait preuve de beaucoup de sensibilité et de respect pour les victimes” — les formules décérébrantes, trop multiples pour être toutes dénombrées, avaient à tout le moins pour effet de paralyser la liberté critique du spectateur. Avant même d’avoir vu le film, le public n’avait d’autre choix que de consentir à faire partie de la procession des endeuillés respectueux.

Tout d’abord, il est faux de dire que le film n’apporte pas de “réponses toutes faites”, alors que absolument tout, dans ce film, l’histoire comme la mise en scène, est orienté par une logique féministe. Notons pour commencer que la lettre de Marc Lépine est lue dès le début de film, presqu’en guise de prologue, et qu’elle agit forcément comme clef de lecture. Je ne nie pas, bien entendu, la pertinence de lire la lettre à l’écran ; la chose était incontournable. Mais pourquoi s’être contenté de lire la lettre sous la forme d’une “voix intérieure”, sans montrer la calligraphie nerveuse et les multiples fautes d’orthographe et de grammaire du tueur ? Pourquoi ne pas avoir montré la lettre ? Pourquoi, en somme, avoir donné prise à la folie même du tueur, qui insistait pour se présenter comme un “érudit rationnel” — ce qu’il n’était manifestement pas ? La version “orale” avait cet immense désavantage — ou “avantage”, selon le point de vue — de ne pas rendre en toute justice les ressorts délirants de la lettre. Dans la version orale, les incohérences syntaxiques demeurent certes, mais elles ne sont pas aussi évidentes que lorsqu’elles sont vues. Ceci est capital. Le choix de mise en scène, à propos de la lettre, avait valeur de choix éditorial.

De fait, le personnage de Lépine a été développé très étrangement comme “facteur de sens”. Générateur de chaos dans la réalité du 6 décembre 1989, il apparaît dans cette fiction comme l’organisateur premier du récit. La lettre en “voix off”, ce sera tout ce qu’on entendra de Lépine durant tout le film. Le reste de ses interventions verbales se résumera à des blasphèmes, des injonctions, des onomatopées. La formulation de mots de plus de trois syllabes semble être une épreuve au-dessus des forces de cet “érudit rationnel”. La lettre d’adieu, doit-on comprendre, condense l’essence de son discours, tandis que le reste de l’action n’en est que l’illustration. Il n’y aurait plus rien à ajouter à la lettre, sinon qu’elle contenait la grille de sens nécessaire à l’action meurtrière qui suivait. Le silence rageur de Lépine, qui nous est montré à l’écran, apparaît dans ce contexte biaisé comme l’introspection bouillante d’un “érudit rationnel” plutôt que comme le symptôme d’une conscience détachée de toutes les balises de la raison.

On nous dit que Villeneuve “n’apporte pas de réponses toutes faites” parce qu’il se contente de filmer les événements du 6 décembre, sans “chercher à expliquer”. Cette prétention est admirable de perversité. Oublions pour un moment les innombrables “réponses toutes faites” que Villeneuve lui-même n’a cessé, justement, de débiter dans les publimédias pour expliquer les événements de Polytechnique et justifier moralement son film. Le 6 décembre 1989, Marc Lépine était en pleine psychose. En concentrant son film sur la seule journée du 6 décembre, et en utilisant la lettre d’adieu comme prologue, Villeneuve se fait le relais passif du point de vue psychotique du tueur. Sous prétexte de ne pas “chercher à expliquer”, il n’oppose aucune résistance à la logique folle de Lépine, et laisse le spectateur prisonnier d’une série d’images chargées de violence et d’affects. Ce film sans pensée fait reposer son architecture de sens sur la cervelle détraquée d’un jeune psychopathe. En ce sens, contrairement à ce qui a été affirmé partout dans les publimédias, Villeneuve emprunte bel et bien le point de vue du tueur, mais dans une perspective de combat idéologique. Si la “violence est un langage”, la psychose n’éradique pas le sens, elle le précède ; elle suggère une relation dialectique avec la société.

Dans Polytechnique, Lépine est donc un psychopathe générateur de sens. À sa psychose correspond une “réalité” fabriquée, qui nous est racontée par le biais de deux personnages féminins, étudiantes en génie à Poly. L’une d’elles, personnifiée par Karine Vanasse, est une première de classe, qui verra rapidement son ambition limitée par le “sexisme” de ce “milieu traditionnellement masculin”. Convoquée en entrevue pour un poste de stagiaire, Valérie Goyette, rayonnante d’espérance et avide de communication, bute sur “l’insensibilité” machiste du patron, qui ne daigne même pas lever les yeux sur elle lors de son entrée dans le local. Le rapport d’autorité entre le patron et l’aspirante stagiaire est net, tranché ; il n’est guère avilissant, même si le réalisateur tente de nous le faire passer pour avilissant. Le patron, incorrigible “sexiste”, demande à notre aspirante stagiaire si elle prévoit avoir des enfants — un détail qui, en raison de la nature du travail proposé, pourrait être décisif pour l’embauche. Puis, fade out. ”Compassionnelle”, la caméra de Villeneuve filme ensuite la colère toute féminine de Goyette, qui, après l’entrevue, s’était repliée dans la salle de bains pour grincer des dents et serrer les poings.

Mais d’où vient donc la colère de Valérie Goyette ? On se dit aussitôt qu’elle n’a pas eu l’emploi, malgré l’excellence de son dossier scolaire. Mais non, ce n’est même pas ça : elle a bel et bien été embauchée. Sa révolte tient au fait qu’elle a été obligée de mentir pour avoir le poste ; et de dire, contre son désir naturel, qu’elle ne prévoyait pas avoir d’enfant. “Il était super méprisant”, dira-t-elle tout de même du patron qui a fini par l’engager. Ce à quoi son amie répondra : “Fuck les mononcles…”. “Oui, tu as raison : fuck les mononcles”, conclut notre stagiaire si injustement bafouée dans son droit à la transparence.

Les “mononcles”, parlons-en. Où sont-ils dans Polytechnique ? Pris pour endurer les jeunes étudiantes incomprises, leurs “chums” compréhensifs et le psychopathe générateur de sens, on s’ennuie désespérément d’eux. Seul ce pauvre diable de Roger Martineau, le patron “insensible” qui a révulsé Valérie Goyette, nous est proposé comme figure d’altérité dans ce tableau où règne la transparence égalitaire entre les étudiants et les étudiantes de Poly. Roger Martineau, seule figure d’altérité, oui, avec Marc Lépine. Car le film est construit de façon à ce que le “mononcle” Roger Martineau apparaisse, aux côtés de Lépine, comme l’altérité illégitime qui s’oppose au désir de transparence égalitaire des plus jeunes. On serait censé croire que du “bon sens” paternel de Roger Martineau à la psychose infantile de Marc Lépine, il n’y aurait qu’un pas – que n’a d’ailleurs pas hésité à franchir la publijournaliste féministe Marie-Claude Lortie dans sa chronique du 6 février dernier :

Je venais tout juste d’avoir 24 ans quand j’ai couvert Poly et la portée symbolique du geste du tueur m’était alors rentrée dans l’âme comme un coup de poignard. [...] C’était comme si toute la douleur accumulée, jour après jour, face aux petits gestes de sexisme ordinaire s’étaient mises à faire mal d’un coup. [...] Ce n’est pas pour rien qu’un des moments les plus douloureux à regarder, au début du film, n’a rien à voir avec la tuerie comme telle. C’est plutôt une scène où l’on est justement témoin d’un petit geste de sexisme ordinaire, poche. Sachant ce qui s’en vient, on a envie de hurler.

À la suite de cet incident, toujours dans le film, une jeune femme dit à sa copine que, dans le fond, tout ce qu’il faut se dire, dans ce temps-là, c’est “fuck les mononcles”. Tant pis pour les réactionnaires.

Lépine, se rappelle-t-on en regardant le film, voulait justement que les femmes cessent de s’affirmer ainsi, consciemment ou inconsciemment.

“Moment douloureux”, qui “n’a rien à voir avec la tuerie comme telle” ? Pourtant, Lortie ne cesse d’évoquer les liens organiques qui uniraient le “sexisme ordinaire” à la misogynie meurtrière de Lépine. Roger Martineau et Marc Lépine sont des “réacs”, qui voulaient tous deux poser des limites aux femmes : ce sont des ennemis d’un même camp, et doivent être rejetés de la même façon. Entre Roger Martineau, un patron qui a le défaut de prendre en compte les lois du réel, c’est-à-dire de la nature humaine (le désir, pour les femmes, d’avoir des enfants), et Marc Lépine, un puceau malade mental, il n’y aurait pas vraiment de différence de fond. Les deux personnalités seraient inspirées par un même refus de l’aspiration légitime des femmes à être les seules maîtresses de leur destin.

Nulle surprise, en ce cas, à ce que l’on retrouve, lors de la scène de la fin, une Valérie Goyette messianique. Après avoir récupéré de ses blessures physiques et psychiques, et intégré le marché du travail comme ingénieure, elle s’adresse à la petite fille qu’elle s’apprête à mettre au monde en ces termes : ”tu dois savoir que le monde t’appartient”. Dans le monde du futur, préparé par les martyrs du féminisme, les femmes, devine-t-on, n’auront plus à se faire rappeler les fluctuations naturelles de leur sexe : elles pourront vivre en permanence dans le fantasme d’en être délivrées. Personne n’aura le droit de remettre en question cette conviction, ni de compromettre l’action bienfaisante du féminisme, ”la révolution du XXIe siècle” (dixit Denis Villeneuve). Et c’est bien la raison pour laquelle les Roger Martineau de ce monde sont rangés, par ce film de propagande, mais aussi par tous ceux qui s’en font les relais publimédiatiques, du côté des meurtriers par association.

Ce qui est refusé à travers la figure dépréciative du “mononcle”, c’est le père, le sens commun, l’empathie sans sentimentalité du mâle. Lors de l’entrevue, Martineau avait suggéré à l’aspirante stagiaire que le génie civil était plus “facile” que le génie mécanique pour une femme qui espérait fonder une famille. Si cette remarque, dans le sous-texte du film, est qualifiée de “sexiste”, c’est tout simplement parce qu’elle prend acte de la différence des sexes dans l’approche du réel. La négation de la différence sexuelle constitue le fondement même de l’idéologie féministe ; tout raisonnement admettant la réalité de la différence sexuelle ne peut être que “sexiste”. Pour les féministes, si les femmes n’ont pas la possibilité d’être toutes-puissantes, détachées des limites de leur corps et de leurs désirs, c’est qu’elles sont brimées dans leurs droits fondamentaux. L’utopie féministe veut que tout doit rester possible indéfiniment, selon les caprices et la volonté de chacune des femmes.

Or, la première loi que les “mononcles” rappellent aux plus jeunes qu’ils ont sous leur responsabilité, c’est justement que le monde ne leur appartient pas et qu’il ne peut pas leur appartenir. Une fois le ”mononcle” disqualifié par Valérie Goyette et Marie-Claude Lortie, la loi du fantasme idéologique peut enfin être élevée à la dignité de la norme sociale. Exiger du monde qu’il soit soumis à nos fantasmes en toute authenticité et en toute transparence, plutôt que d’accepter de guider notre action selon les contraintes du réel, à coup de ruses, de mensonges et de stratégie, tel est ce qui distingue les “féministes ordinaires” des “sexistes ordinaires”. Polytechnique n’est rien d’autre que l’histoire mythifiée de la victoire des premières sur les seconds. Le film raconte un duel idéologique, et répond volontiers au ”casus belli” évoqué par le psychopathe Lépine dans sa lettre. ”Déclaration de guerre” adressée à l’antiféminisme sous toutes ses formes, il pathologise toute attitude qui — comme celle du “sexiste ordinaire” Roger Martineau — se pose contre le fantasme féministe de toute-puissance. Polytechnique n’est pas tant une ”oeuvre consolatrice” qu’une surenchère lacrymale qui agit comme force d’intimidation idéologique.

Du reste, comment s’en étonner, lorsqu’on voit Villeneuve nous présenter Marc Lépine comme un “fasciste” ? Dans le numéro de février de L’Actualité, il affirme : “[Lépine] avait un discours carrément fasciste. S’il avait vécu dans les années 1930, il aurait probablement dirigé sa haine contre les Juifs. Dans les années 1950, ç’aurait été contre les Noirs. À la fin des années 1980, c’était contre les femmes.” Comme avec le ”sexisme ordinaire” en regard de la misogynie meurtrière de Lépine, on passe naturellement du “racisme ordinaire” à l’Holocauste et à la ségrégation. Polytechnique, de l’aveu même de son réalisateur, s’inscrit dans le sillage d’une propagande néo-anti-fasciste et néo-anti-raciste nécessaire à la lutte contre toutes les formes de “discrimination” et “d’intolérance”. Ainsi, on peut considérer Polytechnique comme un outil de propagande de luxe qui ne se distingue de la propagande d’État habituelle que par une facture visuelle plus léchée. Quelle différence de fond entre ce film et les ”plans d’action” du Conseil du statut de la femme ? Polytechnique, conformément à la politique ministérielle, est une opération relevant à la fois de la ”culture”, de la “communication” et de la ”condition féminine” : un triptyque idéologique parfait. À quand la répétition de l’opération, cette fois à propos des émeutes de Montréal-Nord ? Je suis sûr que Sean Penn adorerait.

Toute récupération idéologique se signale par un appel vibrant aux nécessités historiques. L’idéologie n’existe pas sans l’Histoire. De fait, Villeneuve parle fréquemment d’Histoire avec un grand H pour qualifier les événements du 6 décembre, comme si ce n’était pas seulement un individu, Marc Lépine, qui avait ce jour-là perpétré un assassinat misogyne, mais tout l’État québécois, et à la suite de celui-ci toute la société civile. Lépine aurait blessé “l’âme collective”. Ce à quoi on est tenté de répliquer : qu’est-ce que “l’âme collective” ? Ne s’agit-il pas d’un oxymoron ? L’âme ne figure-t-elle pas l’irréductibilité individuelle ? Depuis quand l’âme est-elle un phénomène collectif ? Polytechnique “collectivise” systématiquement les “âmes individuelles” des protagonistes : Lépine n’est pas un malade mental solitaire, mais le porte-parole d’une misogynie collective refoulée ; tandis que les étudiantes tombant sous ses balles deviennent des combattantes idéologiques présumées.

Poly est certes un fait divers marquant, et dont le caractère singulier ne peut être contesté ; mais il ne s’agit pas d’un événement ”historique”. Villeneuve, avec son film pieux, ajoute au culte idolâtre, déjà de fort mauvais goût, qui continue de se déployer à chaque année autour des victimes du 6 décembre 1989. Quelle organisation féministe ne profite pas du 6 décembre pour réitérer publiquement son plaidoyer idéologique sur la “condition des femmes”, la “violence conjugale” ou “l’équité salariale” ? On était sans doute quelques-uns, ces dernières années, à espérer que cette sacralisation opportuniste s’essoufle d’elle-même, et que les victimes de 1989 soient finalement laissées en paix. Mais avec ce film ! On en a encore pour trente ans de récupération ! On gage combien qu’une fois disponible en DVD, Polytechnique sera régulièrement diffusé à des fins “pédagogiques” dans les écoles primaires et secondaires du Québec ?

Le film de Villeneuve répond à tous les critères du film de propagande ; il pose, en même temps que la nature du mal, l’essentiel du traitement. La nature du mal, c’est le “sexisme”, qu’il soit ordinaire ou extraordinaire, qu’il s’appelle Marc Lépine ou Roger Martineau. Le seul traitement envisageable pour en venir à bout, c’est la thérapie et les bons sentiments — deux traits distinctifs de la nouvelle communauté de croyance québécoise. Les individus, laissés sans ressource, sont condamnés à panser les plaies des blessés, à se sentir éternellement “coupables”, et à devenir, auprès de leurs conjointes égalitaires, soit des “chums” compréhensifs et excessivement doux, soit des suicidés. Le personnage de Jean-François, interprété par Sébastien Huberdeau, est à cet égard exemplaire. Ce n’est pas qu’une victime arbitraire du drame que Villeneuve présente à travers ce personnage masculin ; tout comme les autres personnages, il lui a promis un programme, un rôle idéologique, une destinée. Lépine était le porte-parole de la majorité silencieuse misogyne ; les deux victimes féminines, des combattantes anonymes du ”sexisme ordinaire” : Jean-François sera, lui, l’homme archétypal du royaume techno-progressiste égalitaire.

Jean-François pleure. Même avant la tuerie, on a l’impression qu’il est constamment en train de pleurer. Il est brouillon, incompétent, arrive en retard à ses cours, renverse du café sur ses papiers. Il ne flirte guère avec Valérie Goyette : s’il l’approche, c’est pour lui demander son aide afin de comprendre un problème, résoudre une équation, ou encore pour compléter ses notes de cours. L’absence d’attirance sexuelle entre les personnages féminins et masculins du film est vraiment frappante. Lorsque le gars manqué Valérie Goyette, sous l’oeil désespéré de sa colocataire “carte de mode”, s’habille à la garçonne, sans imagination, et se regarde dans le miroir pour juger de son allure, on s’imagine à tort que c’est pour un rendez-vous avec un jeune homme. On comprend plutôt, à la scène suivante, que c’était en vue de son entrevue avec Roger Martineau. L’étalage des fétiches féminins (chaussures, bas nylons, rasoirs pour les jambes, cintres, vestes, boucles d’oreilles), fait à cette occasion avec talent par Villeneuve, nous plonge au coeur de l’intimité féminine des deux colocataires, et dégage une sensualité latente particulière. C’est pourquoi on reste un brin incrédule en constatant que c’est à la carrière, plutôt qu’au rendez-vous, que conduisait cet étalage sensuel. Même incrédulité, par ailleurs, lorsqu’on voit Valérie Goyette courir dans les couloirs de Poly pour arriver à temps à son cours, croisant sur son chemin le malheureux Jean-François, en train de changer de paire de jeans devant son vestiaire. Pas de malaise entre Valérie Goyette et Jean-François, que de la convivialité égalitaire, des salutations sans malaise et un rappel du “party” où ils sont censés se retrouver après le cours. Le “party”, c’est-à-dire le contraire du rendez-vous, et où prime l’indifférenciation adulescente, asexuée, collective, sur le tête-à-tête entre deux individus de sexe opposé.

On comprend, en regardant Polytechnique, que Villeneuve ne fait pas qu’illustrer la tragique impuissance où se sont retrouvés ces hommes lors de la tuerie. C’est carrément un modèle d’action, de riposte au mal, qui est proposé à travers les jeunes personnages masculins. La seule contre-offensive à apporter contre le Mal, c’est la consolation, les bandages, la thérapie. De fait, il est remarquable que la seule contre-offensive visible de la société dans Polytechnique soit l’arrivée des ambulanciers. Nulle part ne voit-on l’action des policiers, l’agitation des journalistes, l’activité de l’extérieur, Villeneuve nous maintenant jusqu’au bout dans la soupière à affects. Tout est toujours braqué sur l’intimité blessée des personnages, sans qu’il soit possible de situer leur drame à l’échelle de la société réelle, en-dehors du coma d’une société oppressive fantasmée. Les victimes n’ont pas de père dans Polytechnique. Il n’y a que des mères, des jeunes femmes traumatisées, des fils avortés, des psychopathes générateurs de sens, des conjoints doux. C’est à sa mère que rendra visite Jean-François à la fin du film, en pleine campagne, où il lui aidera virilement à couper du bois — ce qu’elle faisait parfaitement, du reste, avant son arrivée. Ce sera tout juste avant d’aller manger une tarte dans la cuisine, et de repartir pour Montréal — court trajet, puisqu’il s’arrêtera au bout du rang pour se suicider. Ah ! Si seulement il avait osé passer par-dessus son orgueil masculin, et se confier à sa mère… Tout aurait été différent.

Toute cette mise en scène, au fond, pour ne pas admettre que la seule figure qui aurait pu assurer une digue véritable contre la folie de Lépine, ainsi que contre la culpabilisation excessive des victimes, est celle du “sexiste ordinaire” Roger Martineau, le “mononcle” honni. Le patron borné. L’homme d’autorité. Le macho d’un “monde révolu”. Le représentant de la raison institutionnelle, garde-fou des fantasmes du mal comme des fantasmes du bien. Castrateur pour Valérie Goyette comme pour Marc Lépine. Mais on ne veut pas d’un Roger Martineau autrement que coupable par association. On ne veut pas de son point de vue, car si jamais Roger Martineau avait à se prononcer sur les événements de Polytechnique, le film perdrait aussitôt toute sa force d’intimidation et se verrait relégué dans le garde-robe à fantasmes de Denis Villeneuve, dans le Mile-End. Or, il y a bien longtemps déjà que Roger Martineau a perdu la partie.

Il suffisait, pour s’en rendre compte, d’observer le comportement de la salle. Personnellement, je suis parti plus tôt du bureau vendredi dernier, pour assister à la représentation de fin d’après-midi au Quartier latin. Je voulais éviter à tout prix une projection en soirée. Motivé par le souci de rester à l’écart de mes concitoyens techno-progressistes, mais aussi par celui d’avoir une vue en plongée sur le public, je me suis installé sur le bord de l’allée dans l’avant-dernière rangée, dans un recoin de la salle. J’étais presque seul, tout juste rejoint, à la toute dernière minute, par un cinéphile désinvolte, qui traînait avec lui un gros sac de popcorn, des barres de chocolat, des Smarties et un verre de Coke. Alors que j’observais du coin de l’oeil le nouveau peuple activer ses glandes lacrymales, tantôt chez une jeune fille analphabète de 16 ans, tantôt chez une post-féministe faceliftée de 55 ans, j’entendais de temps à autre, derrière moi, un rot de mon compagnon d’infortune, qui tentait de digérer tant bien que mal ses kilogrammes de sucre artificiel.

Contre le terrorisme lacrymal de Polytechnique, cette présence vulgaire était un soulagement. Les rots de ce cinéphile anonyme étaient autant de brèches de réel, de fissures de lumière, en porte-à-faux du pathos opaque d’un film qui avait résolu de prendre en otage l’intelligence de ses spectateurs sur plus d’une heure. Quand, plus tard dans le film, mon compagnon d’infortune allongea nonchalamment sa jambe gauche dans l’allée — je vis son pied dépasser à ma gauche, entre l’accoudoir et mon siège — je fus saisi d’une sorte d’émotion. Comment ne pas y voir un geste de fraternité au coeur des ténèbres ? Une vingtaine de minutes plus tôt, j’avais moi-même, par lassitude, allongé la jambe gauche dans l’allée, tout en jouant de le cheville pour signaler mon impatience grandissante. Par-delà le prélangage primitif de ses borborygmes, mon voisin aurait donc tenu à me communiquer une forme de solidarité face à l’ennemi lacrymal ?

Ne dites rien. Cette hypothèse est précieuse pour l’avenir du monde.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 14 février 2009.