mars 2009


Comme l’État poursuit les compagnies de tabac pour avoir contribué à la création de problèmes de santé, ce dernier devrait poursuivre les églises catholiques locales qui font la promotion de mauvaises pratiques sanitaires de prévention.
– “Punir l’inqualifiable“, commentaire d’un lecteur du Devoir, en réaction à l’article de Gil Courtemanche “Catholique, mais pas chrétien” (28 mars 2009)

Que penser de la bonne image dont a profité l’industrie vinicole au cours des dernières années, au point que des organismes de lutte contre les maladies cardiaques se sont associés à la Société des alcools du Québec ? Et que dire de cette société d’État qui multiplie les promotions pour encourager la consommation du vin, un produit de plus en plus considéré comme cancérogène même lorsqu’il est consommé de façon responsable ?

– André Pratte, “La modération n’a plus meilleur goût“, La Presse (5 mars 2009)

Comment ne pas croire, au vu des réactions épidermiques suscitées par la “fausse polémique” du pape en Afrique, que derrière la criminalisation du pape et de l’Église se profile le règne d’un tout nouveau régime politique transnational, dont le premier dogme incontestable sera : la Santé toute-puissante ? Comment ne pas voir que le fameux “principe de prévention”, ci-haut évoqué par le lecteur délirant du Devoir, est en train de se transformer en principe de persécution, et que c’est précisément au nom de ce principe que le nouveau régime punira ceux qui oseront commettre “l’inqualifiable” : se réserver un espace de la pensée à l’abri de l’intégrisme sanitaire ?

Ce type d’intégrisme, c’est tout naturel, se conjugue avec le sans-frontiérisme. Le régime a eu l’astuce de présenter le sans-frontiérisme (Médecins sans frontières, Clowns sans frontières, Musiciens sans frontières, Gastronomes sans frontières) comme une offensive bienfaisante tournée uniquement vers l’extérieur. Quelle illusion ! L’action prioritaire du sans-frontiérisme se fait à l’intérieur même des sociétés occidentales, où il s’agit d’éliminer les frontières de la culture et de la raison : nous retrouvons là le projet suicidaire de Destination Occident. L’article d’André Pratte sur la nature “cancérogène” du vin s’inscrit parfaitement dans le projet d’élimination de tous les risques porté par cet intégrisme qui est d’autant plus incontestable qu’il se réclame de la science. Étranger au ridicule et à l’humour, voici que Pratte, alerté comme tous ses contemporains par les dernières études de la science dite de “prévention”, écrit : “Il se peut – malheureusement ! – que les consommateurs, les médecins et la SAQ doivent modifier leur façon de voir la consommation modérée d’alcool. Compte tenu de l’évolution des connaissances scientifiques, compte tenu aussi de la place considérable qu’occupe le vin sur nos tables et dans notre vie sociale, les responsables de la santé publique au Québec doivent se pencher dès que possible sur la question.” Cet extrait est remarquable en ce qu’il donne à voir les nouveaux interdits et les nouvelles adorations de notre époque. Notons que Pratte est prêt à renier le principe de modération, qui nous vient de la sagesse philosophique, si jamais la science parvenait à lui fournir des raisons de renoncer complètement à l’alcool. Le chemin vers la connaissance du réel n’est plus guidée par la culture, les acquis de la civilisation et de la sagesse cumulée des siècles, mais par la science toute-puissante. Pratte, comme sans doute un bon nombre de ses semblables, se met à l’écoute de la seule ”évolution des connaissances scientifiques” pour cultiver son art de ne pas vivre.

Le principal problème de ce nouvel intégrisme scientiste (par ailleurs récurrent depuis le XIXe siècle) est l’absence de liberté. Rien ne peut ni ne doit dépasser du cadre préalable fixé par la science de prévention, dont la particularité est de ne s’exercer que dans une perspective utilitaro-sanitaire. La science de prévention n’a rien à voir avec la science désintéressée des Lumières, jadis inspirée par une interrogation philosophique aujourd’hui absente chez nos techno-scientifiques sanitaires. Où se trouve la poursuite dépensière et inutile de la connaissance chez ces techniciens de l’Institut national du cancer qui ont étiqueté le vin comme “produit cancérogène”, eux qui sont justement rétribués pour ne trouver que prétexte à cancer dans tout ce qu’ils étudient ? Comment pourraient-ils comprendre, ces grossiers techniciens, que des fils et des pères, des filles et des mères à l’agonie réussissent à différer l’action physiologique de la mort pour quérir auprès d’un proche aimé un dernier regard, une dernière caresse, dans une dernière et touchante protestation contre la fatalité ? Peuvent-ils seulement imaginer, ces ignorants du coeur humain, qu’un homme privé de sa liberté et de sa culture est plus mort qu’un homme effectivement mort, enterré dix pieds sous terre depuis dix ans ? Sont-ils en mesure de concevoir, ces techniciens aux mains froides, que la mort puisse être autre chose que la fin biologique d’une existence prise entre deux dates ?

On peut se demander en quoi une vie humaine entièrement déterminée par “l’évolution des connaissances scientifiques”, à l’exclusion de toute approche sensible, de toute appréhension esthétique du réel (car c’est bien sur cela que débouche le dogmatisme techno-sanitaire), pourrait être digne d’être vécue. Derrière ce supposé progressisme, qui est en réalité un techno-progressisme, se cache une volonté mortifiante de sacrifier l’anthropos de la nature humaine au profit du seul bios. Le “bios”, soit dit en passant, est aussi le nom de l’interface informatique qui règle la “vie intérieure” de nos ordinateurs. Étrange convergence sémantique, mais ô combien révélatrice ! On peut aussi se demander comment une telle unanimité techno-sanitaire, dans le monde occidental, pourrait ne pas nous entraîner sur des chemins politiquement dommageables. Des citoyens obsédés par leur “bios” resteront toujours indifférents à la perte de leurs libertés civiles, pourvu que ce sacrifice se fasse au nom de l’hygiène et de la santé collectives. Pour des egos convertis depuis longtemps à toute-puissance transfrontalière du scientisme managérial et du bien-être humanitaire, la “polis” n’est plus un défi posé à leur raison mais une abstraction inintéressante, sinon embarrassante. Rien ne saurait plus s’opposer à l’argument définitif, sans appel, du médecin ou du manager sans frontière, auquel le robot techno-progressiste moyen consent à se soumettre quelles qu’en soient les conséquences.

Dans son article sur la “fausse polémique” du pape, Gil Courtemanche écrit : “Au moment où cet ayatollah catholique prononce ces mots [sur les "préservatifs" et le sida, NDLR], je vous le jure, la Terre cesse de tourner. Les médecins ferment leurs labos, les ONG quittent l’Afrique, les chrétiens qui vivent avec les malades se suicident. Ce pape est malade, il faut l’enfermer. Et tous ses évêques devraient le suivre en prison.” En voilà un qui ne dissimule pas ses intentions. Du reste, on ne s’en étonne pas vraiment, surtout que depuis une semaine les publimédias, plus complaisants que jamais, ont nourri la haine anti-catholique qu’ils avaient eux-mêmes générée sur la base d’une désinformation à grande échelle (voir mon billet de la semaine passée sur la “passion anti-catholique“). Le décret carcéral proféré par Courtemanche est tout particulièrement intéressant en ce qu’il affiche les véritables motifs à l’oeuvre dans la criminalisation publimédiatique de la doctrine de l’Église. Il faut enfermer Benoît XVI parce qu’il est “malade“, parce qu’il est “fou” : parce qu’il est rongé par une maladie, le catholicisme, à laquelle Courtemanche oppose la “santé” de la mystique chrétienne révolutionnaire. On pourrait rétorquer à Courtemanche que si le pape est à ce point “malade”, il serait aisé de le laisser mourir avec sa religion morbide. Pourquoi vouloir à tout prix le mettre en prison ? Parce que, semble-t-il, ses paroles conduiraient les chrétiens proches de sidatiques à se suicider, les médecins à fermer leurs labos et les ONGs à quitter le terrain. Les paroles obscurantistes de Benoît XVI seraient un attentat permanent contre la science et l’humanité, en même temps qu’une source bactériologique préjudiciable pour les organes du corps mondial. Bien entendu, ces allégations ne reposent sur aucun fondement et relèvent du pur délire, mais cela n’arrête pas Courtemanche, de toute évidence trop aveuglé par son instinct de justice pour voir en quoi ses propres paroles peuvent être injustes et irrationnelles. Pour lui et pour bien d’autres caniches du nouvel ordre modernitaire, le Vatican doit, ou se conformer à la doctrine révolutionnaire du scientisme transfrontalier, ou tomber et livrer son clergé au Tribunal pénal international. Point final. Tel est le message empreint de tolérance et de charité de nos guévaristes publimédiatiques détenteurs de la “vraie foi”. Cet intégrisme péremptoire n’annonce rien de bon pour l’avenir.

Il n’y a aucune, mais bien aucune contradiction entre les folles politiques techno-sanitaires que nos États post-modernes adoptent unilatéralement (sur le tabac, la sexualité, le fromage et très bientôt sur l’alcool) et les appels pour incarcérer le pape, jugé coupable de ne pas faire de la solution techno-sanitaire du condom une fin en soi dans la lutte contre l’épidémie de sida. Nos politiques techno-sanitaires internes sont l’envers de l’impérialisme de la mort que Destination Occident poursuit partout dans le monde sous couvert de sans-frontiérisme bienfaisant. Il est difficile de croire que la polémique hallucinante sur les paroles du pape — une déformation irresponsable qui n’a jamais été reconnue et corrigée par les publimédias — ne soit qu’un événement isolé. La hargne déployée à cette occasion annonce une radicalisation politique de Destination Occident à l’encontre du Vatican. À titre de seule altérité occidentale encore vivante, de surcroît populaire auprès de populations défavorisées que l’intégrisme techno-sanitaire aimerait convertir au guévarisme christique, l’Église risque d’apparaître comme le dernier virus, le dernier obstacle, le dernier anachronisme à vaincre avant l’avènement du monde nouveau tant désiré.

Qu’on ne se méprenne pas : les menaces d’emprisonnement adressées au pape ne concernent pas que le pape, mais tous les catholiques fidèles à Rome, c’est-à-dire au Magistère. C’est une menace de persécution très grave. On notera que le lynchage de Benoît XVI s’est fait dans l’indifférence de la classe politique, ce qui en dit long sur les dispositions de l’État à préserver sur son territoire la liberté de conscience, en particulier s’il s’agit de la religion historique de la nation. Après tout, c’est bel et bien cette notion de “liberté de conscience” que l’État s’est chargé de redéfinir dans la Charte des droits, en juin 2005, pour imposer à toute la jeunesse du Québec le cours obligatoire d’Éthique et culture religieuse le temps d’un interminable cursus d’une dizaine d’années. Nul doute, en tout cas, que le “dialogue” dirigé par les pédagogues du cours ECR permettra aux enfants ces jours-ci de se faire une juste idée du conflit opposant Benoît XVI à ses accusateurs “progressistes”. Si j’en juge par le comportement exemplaire des publimédias dans l’affaire Benoît XVI, le “dialogue” se fera en toute transparence et dans le meilleur intérêt de la démocratie. Qu’ils en soient tous remerciés.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 4 avril 2009

Le néo-monde publimédiatique, poussé par cette admirable passion de l’altérité qu’on lui connaît, s’est trouvé un nouveau monstre : Benoît XVI. Puisque George Walker Bush (l’aspect “beauf” doit être souligné) s’est retiré dans ses terres texanes, voici venu le temps de taper sur un autre représentant du “vieux monde”. Car le pape, avant d’être pape, est d’abord ringard. C’est un ennemi esthétique, puis ensuite seulement un ennemi idéologique. Le pape, on le comprend aisément, ne sera jamais décontracté ; le Show ne réussira jamais à lui faire porter de jeans ; aucune recherchiste de Tout le monde en parle et du Jay Leno Tonight Show ne réussira à le convaincre de se laisser cathodifié en toute transparence. Sa Sainteté, hélas, ne passe pas. Le pape ne se prononce pas dans des scrums, mais par encycliques et discours diplomatiques ; c’est un authentique dinosaure, et à ce titre il ne mérite que le mépris des gens bien de leur temps.

La passion anti-catholique qui se déchaîne actuellement dans les publimédias trahit une lutte formelle entre les idéologues modernitaires et leurs adversaires présumés ou effectifs. L’idéologie de la modernité (et non pas la modernité elle-même : distinction capitale), qui veut que le progrès de l’être humain ne puisse passer autrement que par l’hypervolontarisme managérial et humanitaire, ne saurait accepter sans frémir d’indignation le rappel intemporel de la loi morale et de la nature clivée de l’homme. Si la société et les moeurs changent en effet, la nature humaine, elle, ne change pas : vérité humiliante, puisqu’elle suppose que l’humanité, malgré d’évidents progrès techniques et matériels, n’aurait toujours pas progressé fondamentalement. Animée par les mêmes tentations qu’il y a deux mille ans, l’espèce humaine continue de céder à ses instincts et à avilir ce qui pourrait la conduire sur le chemin de la rédemption. C’est donc gonflée d’orgueil qu’elle jette l’anathème sur ce pape “réactionnaire” qui, du haut de son trône, ose lui rappeler sa condition de pécheurs en alignant les interdits. Car c’est bel et bien à titre de guide moral qu’est “crucifié” Benoît XVI, lui qui se refuse à quitter le terrain des fondations et des principes pour celui, publimédiatique, de “l’événementiel”.

Le conflit s’est révélé tout particulièrement dans “l’affaire” des préservatifs. Je dis “affaire” entre guillemets, car il n’y a pas “d’affaire”, toute “l’affaire” ayant été montée de toutes pièces par la démagogie publimédiatique. Qu’a dit Benoît XVI ? Il faut savoir que Benoît XVI ne “dit” jamais grand-chose, en ce sens que ce n’est pas un commentateur, mais la voix fidèle de la doctrine de l’Église. De fait, au sujet de l’épidémie de sida en Afrique, il n’a fait que rappeler la position du Vatican : il n’y avait donc pas “d’événement” en tant que tel. Mais toute “l’affaire” a été montée de façon à ce que les paroles du pape soient perçues comme le fait d’une conscience erratique, un peu sénile sur les bords, et qui dans son ignorance des affaires courantes de la modernité managériale mettait en danger la vie de millions d’Africains. Selon la version officieuse des publimédias, et qu’a relayée tous les fils de presse du monde, le pape aurait dit que l’utilisation du préservatif “aggravait le problème” de l’épidémie de sida en Afrique. Les caniches habituels du nouvel ordre moral modernitaire se sont alors aussitôt mis à japper en même temps : on a parlé à droite et à gauche de “meurtre prémédité” et de “crime contre l’humanité“, suggérant à demi-mots que le pape serait mûr pour une petite convocation au Tribunal pénal international.

Dans un éditorial navrant et mesquin, Mario Roy se joignait à la meute des inquisiteurs en prétendant faussement que “Benoît XVI interdisait le préservatif aux Africains” et tournait le dos à “la souffrance à l’état pur” sur ce continent. Jeuniste, comme tout idéologue modernitaire qui se respecte (“l’abstinence et la ‘fidélité sexuelle’ sont les seuls remèdes efficaces, estime l’homme de 81 ans“), Roy suggère que les paroles du pape s’inscriraient dans cette tradition bien vaticanesque d’occulter la réalité de la vie au profit des “querelles byzantines“. C’est sans compter, prétend-il, que “toutes les institutions religieuses, la catholique comme les autres, ont un sérieux problème avec le sexe“. Par conséquent, dit Roy, les institutions religieuses devraient “demeurer sagement dans leur pré carré” et ne pas venir contrecarrer, par leurs prescriptions morales, l’hyperactivité humanitaire sur le terrain. On est en 2009 et on est sérieux :  l’ONU est sur place avec des dix roues remplis de condoms, des cargos humanitaires et des gestionnaires compétents. De quoi se mêle le Vatican ?

Cette vision “pragmatique” de la réalité est quelque peu caricaturale. Mario Roy évite commodément dans son éditorial de souligner l’apport des institutions catholiques dans la lutte au sida en Afrique (près de 25% des infrastructures disponibles), ainsi que le dévouement des religieux sur le terrain pour soigner les malades. En outre, il feint de ne pas savoir (ou ne sait pas du tout) que le pape, dès son arrivée au Cameroun, a lancé un appel pour la gratuité des soins. Aussi, que je sache, l’Église n’empêche certainement pas la distribution de préservatifs, et rappelle, en cohérence avec la mission morale qui est la sienne, que les solutions matérielles et mécanistes ne peuvent à elles seules vaincre un fléau qui est aussi dû en bonne partie aux comportements humains. Le pape, qui s’est fait poser la question sur les préservatifs par un journaliste, a répondu avec limpidité — je le cite au complet, en incluant la question :

Question – Votre Sainteté, parmi les nombreux maux qui affligent l’Afrique, il y a également en particulier celui de la diffusion du sida. La position de l’Eglise catholique sur la façon de lutter contre celui-ci est souvent considérée comme n’étant pas réaliste et efficace. Affronterez-vous ce thème au cours du voyage ?

Benoît XVI – Je dirais le contraire : je pense que la réalité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte contre le sida est précisément l’Eglise catholique, avec ses mouvements, avec ses différentes réalités. Je pense à la Communauté de Sant’Egidio qui accomplit tant, de manière visible et aussi invisible, pour la lutte contre le sida, aux Camilliens, à toutes les religieuses qui sont à la disposition des malades… Je dirais qu’on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires. Si on n’y met pas l’âme, si on n’aide pas les Africains, on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs : au contraire, le risque est d’augmenter le problème. La solution ne peut se trouver que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité, c’est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l’un avec l’autre, et le deuxième, une véritable amitié également et surtout pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements personnels, à être proches de ceux qui souffrent. Tels sont les facteurs qui aident et qui conduisent à des progrès visibles. Je dirais donc cette double force de renouveler l’homme intérieurement, de donner une force spirituelle et humaine pour un juste comportement à l’égard de son propre corps et de celui de l’autre, et cette capacité de souffrir avec ceux qui souffrent, de rester présents dans les situations d’épreuve. Il me semble que c’est la juste réponse, et c’est ce que fait l’Eglise, offrant ainsi une contribution très grande et importante. Nous remercions tous ceux qui le font.

En tournant en dérision le message du pape et en lui attribuant un sens qu’il n’a pas, Mario Roy — ainsi que ses collègues publijournalistes, qui ont tous suivi dans le même mensonge – non seulement fait de la désinformation, mais contribue au lynchage médiatique qui partout en Occident a entouré les déclarations du pape. Le travail journalistique ne devrait-il pas consister à situer les paroles des différents acteurs du monde dans leur juste contexte ? Dans une perspective éditoriale, du moins, cette partie du travail journalistique devrait être une priorité. On se demande bien en quoi un tel éditorial est d’une quelconque utilité au regard du lectorat, du simple bon sens, voire même de la cause — la lutte à l’épidémie de sida — qu’il prétend défendre.

L’épidémie du sida en Afrique n’est pas qu’une question médicale. Elle est aussi morale. La ruée de la petite cléricature publimédiatique contre le pape témoigne de l’intolérance croissante des élites occidentales pour toute autorité morale qui prétendrait pouvoir arracher l’homme à ses pulsions et l’élever à la dignité du sens moral. L’éducation à la responsabilité, semble-t-il, serait désormais assimilable à une prescription pédagogique réactionnaire, au même titre que la dictée et les moyennes de groupe. Ce serait faire preuve de naïveté, et surtout, d’une volonté de tout régenter qui nous ferait “retourner en arrière” de plusieurs siècles. L’homme serait, aujourd’hui et pour toujours, une petite bête pétrie de pulsions et d’avidité, qui occasionne partout où elle passe une dévastation que le management onusien devrait se contenter de ”gérer” extérieurement. Le malheur de l’homme serait étranger à sa nature et à ses actes. Si l’on peut certes concevoir qu’une part d’arbitraire préside au malheur humain, on peut aussi concevoir qu’un malheur humain aussi collectivement ressenti que l’épidémie de sida en Afrique n’est pas que pur arbitraire. Il y a, ici, un malheur collectif qui, au-delà de la solution médicale, sollicite une anthropologie morale. Le sida n’est pas la peste ni la grippe : sa propagation n’est pas due à une seule fatalité virale, mais aussi à des comportements erratiques et moralement inadéquats. L’Église prône un idéal, qui peut certes être contesté, mais qui n’est imposé à personne. Cet idéal d’abstinence ou de fidélité dans le mariage peut apparaître difficile et contraignant, mais dans les circonstances de l’épidémie du sida il apporte une espérance précieuse. À défaut de l’atteindre complètement, les fidèles peuvent légitimement en tirer des leçons de tempérance. Des condoms parachutés par millions pourraient-ils en faire autant ?

On essaie de faire passer le pape pour un “leader d’opinion” (ce sont les mots de Mario Roy) irresponsable parce qu’il se dérobe à l’obsession du détail des managers sanitaires pour privilégier le large portrait de la solution morale. Ce n’est pas parce que le pape ne partage pas l’obsession du condom que ses visées sur l’épidémie de sida sont moins pertinentes. Le pape, et c’est là son rôle, nous invite à réfléchir à la portée morale de nos actes. Les interventions papales sont une discussion permanente sur les principes. L’hystérie des détails et du présent médiatique n’est pas son affaire, et c’est heureux. Les managers occidentaux prétendent que leur curée humanitaire saurait venir à bout du fléau si seulement tous les “leaders d’opinion” se mettaient du même côté pour entonner un grand “Yes we can !” transatlantique. En somme, tout serait plus facile si Benoît XVI, plutôt que de parler d’espérance et de charité, de fidélité et de mariage, de responsabilité et de sens moral, acceptait de monter sur scène avec Bono, Sting et Obabama pour lutter contre le sida. Le Show aurait enfin l’impression d’être Un, Indivisible et Invincible. Le sida ne disparaitraît pas pour autant, mais les publimédias en auraient l’impression – et c’est tout ce qui compte.

Ce supposé pragmatisme dont on nous rebat les oreilles, qui n’est en fait qu’un mélange de théorie managériale et de scientisme naïf, et qui stigmatise toute autorité prétendant encore incarner le sens moral dans la vie charnelle, engage la raison occidentale sur une pente dangereuse. Ces jours-ci, il s’agit de l’épidémie de sida ou encore de l’avortement en Afrique (Benoît XVI a soulevé une nouvelle ‘polémique’ publimédiatique hier à ce sujet). Mais d’autres sujets sont également touchés. Toute résistance à la toute-puissance médicale et managériale, en particulier si elle provient de l’Église catholique, se voit combattue avec une hargne qui donne froid dans le dos. C’est le cas notamment de ces cliniques, ici à Montréal, où l’on veut distribuer gratuitement de l’héroïne pour “soigner” les toxicomanes. Toute réserve, toute pudeur, toute objection se voit rangée du côté de la frilosité réactionnaire : il faut ouvrir des cliniques partout ! En profiter pour légaliser la drogue. Toutes les drogues. Distribuer des pamphlets pour “informer”. Faire du militantisme thérapeutique. Dénoncer les “coincés” et les “bourgeois”. Mais de qui se moque-t-on ? Pourquoi refuser, et avec une telle agressivité, de réfléchir à la portée morale du geste que le toxicomane pose à l’encontre de sa propre personne — et ce, malgré tous les pamphlets “informatifs” distribués par l’État ? Pourquoi ne pas admettre que le mal dont est affligé le toxicomane ne relève pas uniquement d’une dépendance physique, mais également d’une inclination à l’autodestruction ? Pourquoi, enfin, ne pas avoir l’élémentaire intelligence de reconnaître que le gigantisme techno-humanitaire, loin d’être une panacée, pourrait au contraire exciter les perversions et les errances particulières ? Construire des cliniques où l’on distribue gratuitement de la drogue, n’est-ce pas céder un peu trop vite aux fantasmes du toxicomane ?

Le point de vue médical et humanitaire méconnaît la part d’ombre des êtres humains : pour le médecin, l’homme est un petit animal innocent du début jusqu’à la fin, aléatoire victime de cancers, de bactéries et de virus. Mais ce point de vue est trop grossier pour appréhender la complexité de la nature humaine. En ce sens, la contribution de l’Église est importante et même essentielle. Elle met à dure épreuve nos préjugés modernitaires et nous force à apprivoiser la vie comme un don plutôt que comme un placement. Ceci est tout particulièrement sensible dans les débats entourant l’avortement et les tests prénataux, qui permettent maintenant aux mères d’empêcher la naissance d’un enfant handicapé. Les progrès de la science ouvrent plusieurs portes dans la lutte contre la maladie, mais recèlent inversement des potentialités plus ou moins heureuses. Qu’on le veuille ou nom, la voie de l’eugénisme est tout de même pavée avec l’avortement préventif. Que ce type d’avortement se fasse au nom d’une  “compassion” supposée n’y change rien. L’Église, dans son enseignement, pose que les simples d’esprit et les handicapés, au même titre que les enfants, seront accueillis en premier au royaume de Dieu. “Les derniers seront les premiers“, cette phrase magnifique et si mal comprise, signifie que les simples et les faibles, précisément en raison de leur statut, sont les dépositaires d’un savoir fondamental sur la condition humaine. Un monde sans faibles et sans simples d’esprit serait-il plus humain ? Il est permis d’en douter. Que l’on soit d’accord ou non avec la doctrine catholique, que l’on soit croyant ou non, ce serait pure mauvaise foi que de prétendre que l’Église ne contribue pas à garder ouvertes ces questions fondamentales, alors que tout concourt, dans la société moderne, à les fermer définitivement et brutalement.

Le lynchage actuel de Benoît XVI par la machine publimédiatique est-il anecdotique, ou bien révélateur d’une tendance lourde en faveur d’une évacuation complète du sens moral dans les questions humaines ? L’avenir — énigmatique et inquiétant — nous le dira.

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À LIRE ÉGALEMENT :

Benoît XVI et la prévention du sida“, par Mgr Tony Anatrella. (ZENIT, le 19 mars 2009)

PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 28 mars 2009.

Ma foi, la “Journée inernationale des femmes” a été bien pénible. Elle l’est toujours, pénible, mais il me semble que cette année elle l’a été au-delà de toute mesure. Des esprits pernicieux me feront remarquer que si, au plan international, la propagande féministe bénéficie d’une “Journée” spéciale, nous avons la chance, ici au Québec, de vivre toute l’année comme une longue “Journée internationale des femmes”. En effet, c’est 365 fois par année “merci les femmes” au pays de René Lévesque. Il faut dire que les Québécois sont à l’Amérique du Nord ce que les Suédois sont à l’Europe. Une sorte d’enfer égalitaire sur fond de soleil nordique. Un enfer froid, en somme ; étranger à toutes les représentations théologiques, il se présente dépourvu des flammes du vice. Il est simple, pastoral. Accessible en un clin d’oeil. Il suffit d’ouvrir la fenêtre de son loft urbain et qu’est-ce qu’on voit ? Un État omniscient et liberticide, des places publiques bio, des individus amorphes. Des piétons par-ci, des clients de bistro sans fumée par-là, quelques festivals, des meubles Ikea. Des vélos, des transgenres, des couples “conjointés”. Des animateurs de St-Jean ouverts sur le monde. Et beaucoup, beaucoup de poussettes…

Cela dit, ne soyons pas de mauvaise foi. La “Journée”, à sa manière, est l’occasion d’un rayon de soleil dans la grisaille du mois de mars. Prenez Le Devoir, par exemple : édition du week-end (7-8 mars), cahier G, 8 pages pleines de pubs du macro-État québécois : CSN, Bloc québécois, “Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine” (sic), Fédération “autonome” du collégial, Commission de “l’équité salariale”, Institut d’études féministes de l’Université Laval, Conseil du statut de la femme, etc. Bien sûr, on pourrait souligner le design soviétique de ces publicités (en particulier celle du Syndicat de la fonction publique en page 3), mais serait-ce vraiment pertinent ? Pour une fois que Le Devoir peut faire de l’argent, qui va le blâmer ? Le champagne a dû couler à flots rue de Bleury. De toute façon, comme il est indiqué en caractères gras sur chacune des pages : il y a encore beaucoup de travail à faire. Il faut rester aux aguets. La vigilance s’impose. Les acquis sont fragiles. Attention. Il faut continuer de se battre. Il faut des budgets “sexospécifiques”. Une “analyse différenciée selon les sexes” à tous les niveaux de l’État et de la société. Ne soyons pas dupes. Le Québec est peut-être l’un des endroits les plus “égalitaires” au monde mais il est encore loin du compte de “l’égalité de fait”. Et c’est sans compter Harper à Ottawa, avec sa bande de cowboys misogynes. Non, vraiment : attention, attention et attention. Le Bloc veille, mais on ne sait jamais. Gilles Duceppe comme Michèle Asselin, l’un à Ottawa et l’autre à Québec, sont nécessaires pour “faire respecter les valeurs québécoises”…

Oh, certes, le scénario commence à être usé, les fils dépassent, le décor tombe en morceaux, mais c’est le seul film que la machine techno-progressiste a prévu pour nous. Et si vous voulez être socialement opératoire, il vous faut adhérer à l’histoire, du moins en public. Dites ce que vous voulez des acteurs, sur la nécessité de changer les visages et de revamper la tapisserie — mais ne contestez jamais les fondements de la doctrine. La “Journée” du féminisme est la journée de l’année où il est le plus difficile de parler librement du féminisme : il me semble que cela devrait suffire à mépriser cet événement de propagande. On peut bien grimacer, cela n’empêche pas que chaque 8 mars (et chaque 6 décembre), on a droit au renforcement symbolique d’un pouvoir illégitime qui fait semblant de se présenter comme un non-pouvoir légitime. Le pouvoir illégitime consiste à employer les moyens de l’État à des fins de reconfiguration idéologique, en conflit ouvert avec les libertés politiques et économiques les plus fondamentales. Par “non-pouvoir légitime”, j’entends ici cette prétention absurde du lobby féministe à voir en “les femmes” un groupe sociostatistique victime de “discrimination systém(at)ique”. Les féministes, c’est attesté dans la dénomination même du ministère, ont un accès direct et une oreille immédiate des secteurs de la “culture” et des “communications”. La majeure partie de leurs postulats idéologiques sont repris, promus et imposés avec zèle par les autres branches de l’État, que ce soit en éducation ou dans le cadre de la gestion des ressources humaines. Et elles continuent, contre toute raison, à se présenter comme un “non-pouvoir” carencé, sans aucune emprise politique sur le réel.

Tout a été dit mille fois par quelques esprits libres sur la mystification économique de “l’équité salariale”, ainsi que sur la manipulation odieuse des chiffres sur la “violence conjugale” dans les campagnes publicitaires de l’État. C’est sans compter la redéfinition déraisonnable de la “violence conjugale”, un phénomène qui ne se fonde plus seulement sur les actes violents réellement commis contre un tiers mais sur le substrat psychologique et comportemental des personnes. Il semblerait qu’en cette matière, l’extension des prérogatives de l’État soit devenue incontrôlable, au point de devenir carrément dangereuse. La mutation totalitaire de l’État québécois n’est pas une fiction, elle est visible de tous et d’autant plus invisible : personne n’ose croire au Mal qui ne se cache pas pour agir. Sur le site du Ministère de la Santé et des Services sociaux (mais c’est un exemple parmi bien d’autres horreurs), on peut lire que la “violence conjugale, ça commence à l’adolescence” : on y lit que le ”désir de contrôler [serait] encore très présent chez les garçons“. Des “modèles égalitaires” seraient à promouvoir dès le début de leur éveil sexuel pour éviter qu’ils ne puissent jamais se croire autorisés à juger leur petite amie : “Pas question que je sorte avec toi si tu t’habilles comme ça” serait un commentaire inacceptable, selon le Ministère. Que ce soit pour indiquer à la jeune fille qu’elle ne s’habille pas de façon suffisamment féminine, ou encore pour exiger d’elle plus de retenue et de pudeur en raison d’une tenue trop vulgaire, ce commentaire n’a pourtant rien de bien inquiétant ; il est même tout à fait normal. À travers une supposée “prévention” égalitaire, c’est donc le jugement que l’on s’applique à neutraliser chez le garçon, le principe de précaution se transformant ici en principe de castration. Et il ne concerne que le garçon seul : viendrait-t-il l’idée au Ministère d’empêcher, de quelque manière que ce soit, le jugement des jeunes filles de s’exprimer ?

Le contrôle, la rééducation et, à terme, la criminalisation du désir masculin sont un aspect central de l’action du féminisme d’État. Mais curieusement cela reste peu discuté. La raison en est simple : le féminisme tire justement sa légitimité de l’idéologie modernitaire de “l’émancipation” radicale, qui donne aux Modernes l’exclusivité du savoir sur le désir. Ce que disent les technocrates du progresssime officiel devrait par conséquent avoir valeur d’Évangile sur ce que les hommes et les femmes ressentent ou sont supposés ressentir. On ne saurait accepter, du côté de la police idéologique, que des individus remettent en question l’oeuvre du féminisme d’État, qui se situe, par définition, du côté de la seule émancipation souhaitable du désir : je veux dire celle qui passe par le filtre de l’égalitarisme radical. Quand l’État parle d’imposer des “modèles égalitaires” à des adolescents par souci de “prévention” de la “violence conjugale”, il admet d’emblée ne plus se trouver sur le terrain de l’éducation mais sur celui de la rééducation. Une éducation digne de ce nom reconnaît l’état de nature du désir, et par le fait même reconnaît que celui-ci porte une interrogation essentielle — la dichotomie entre le corps et le coeur, entre le sexe masculin et féminin – qui appelle une réponse de la société dans le langage de la culture plutôt que dans le micro-lexique de la propagande. Le désir, étant un fait de nature, est extérieur à la volonté infiniment malléable du contractualisme libéral : il suppose une relation de réciprocité entre ses dichotomies constituées qui ne soit pas uniquement réductible à l’intérêt et à la volonté de puissance.

En s’attaquant au désir masculin, le féminisme d’État ne s’attaque pas tant “aux hommes” qu’à l’idée même de réciprocité. Mais les féministes ne veulent guère l’admettre. C’est que la réciprocité engagée par le désir fait refluer les prétentions de l’égalitarisme radical dans le domaine du non-désir. Elle démystifie la nature profondément anti-érotique du projet égalitariste. De fait, “l’éducation sexuelle” actuellement en vigueur dans les écoles — aux côtés de la propagande égalitariste — est basée sur une science matérialiste primaire pour laquelle la désérotisation du rapport entre les sexes est un préalable vers la connaissance libérale du désir. L’utilisation du préservatif et le droit à l’avortement précèdent le discours amoureux, toujours plus ou moins suspect de véhiculer une “volonté de dominer” et un “désir de contrôler” incompatibles avec les “valeurs égalitaires”. Seul importerait désormais d’inculquer aux jeunes techno-progressistes une conscience suraigüe de leurs “droits et devoirs” en tant que “sujets sexuels égalitaires”. Mais la nature, qui en parle ? Personne. Pour les savants de l’égalitarisme radical, le cas de la nature est réglé par l’approche matérialiste des organes sexuels et des MTS : tout le reste, les délicatesses et les espérances du désir, sont laissées à l’abandon lorsqu’elles n’existent tout simplement pas.

Ce silence de l’État sur ce qui est fondamental et ce bavardage assourdissant sur ce qui est accessoire est sans aucun doute un facteur de grande détresse chez les jeunes gens. L’enceinte de l’éducation publique n’est plus en mesure d’accueillir la jeunesse pour l’éclairer sur l’amour et la beauté ; c’est là un constat dramatique qui ne concerne pas que “l’éducation sexuelle”, mais tout le système scolaire. Ainsi, l’érotisme n’est plus une aventure ouverte sur le réel, mais un concept abstrait et cérébral qui renvoie chacun des sexes à sa solitude. Si vous êtes de sexe masculin, vous devez accepter de reconnaître la culpabilité historique de votre sexe (c’est l’accusation de sexisme) ; tandis que si vous êtes de sexe féminin, vous devez comprendre que vous ne pourrez jamais complètement exercer votre libre arbitre, le système à l’intérieur duquel vous évoluez ayant été construit par et pour des hommes. Le piège est circulaire et sans fin. Sous de fallacieux prétextes “d’émancipation”, les jeunes gens, à l’orée de la vie érotique, se voient éduqués dans une perspective de non-réciprocité qui ne reconnaît plus la dépendance naturelle du sexe féminin et du sexe masculin. La dernière chose qu’un pédagogue post-moderne veut entendre de la bouche d’une jeune fille, c’est qu’elle aurait besoin d’un garçon pour vivre et exister. Un tel aveu, inimaginable, se verrait immédiatement référé aux psychologues et aux autorités concernées. Les jeunes filles et les garçons doivent désormais comprendre que le désir de l’autre n’est intelligible et valide que s’il s’inscrit dans une logique de choix contractuel. En un certain sens, on les éduque à se passer les uns des autres pour mieux pathologiser sous le nom de “dépendance affective” ou de “dépendance sexuelle” leur besoin naturel de se retrouver dans l’étreinte. Cette doctrine radicale, symptôme d’un libéralisme falsifié et dégénéré, méconnaît la réalité charnelle au nom des plus hauts principes de l’égalité abstraite. Elle peut certes flatter la vanité, l’égoïsme ou apporter une satisfaction narcissique à des intellects de troisième ordre, mais qui croira qu’elle est favorable à l’émotion érotique ?

Avant, on éduquait la jeune fille à plaire à son amoureux ; aujourd’hui, à l’ère du soupçon, on lui apprend à ”négocier” face à un “partenaire”. Voilà un bien ennuyeux portrait du rapport entre les sexes, mais qui résume assez bien l’irruption du management dans les chambres à coucher. “Faire l’amour à un partenaire”, ça prenait bien une époque comme la nôtre pour adopter une formule pareille ! Cette régression très malheureuse procède d’un retournement de sens complet de la notion “d’indépendance”. C’est une chose d’être indépendant dans la vie civile et c’en est une autre de l’être dans les sentiments. Les féministes exigent des femmes l’indépendance dans le domaine du désir, à défaut de quoi elles seront jugées dupes de la volonté du mâle. Autant exiger l’impossible. L’indépendance du désir n’a aucun sens. Un désir indépendant n’est pas un désir, mais un ressentiment, qui chez les féministes s’amplifie à mesure que grandit leur fascination passionnelle pour cet objet — le désir mâle — dont elles se disent par ailleurs entièrement délivrées. Mais c’est bel et bien à cette ascèse pénitentielle du refus du désir comme récripocité de nature que se livreront beaucoup de femmes modernes influencées par le féminisme. Certaines iront jusqu’à prétendre pouvoir décider de désirer comme un homme plutôt que comme une femme. Mais la vérité de la nature est bien cruelle. La nature ne se décrète pas, elle se reçoit. Ces femmes, qui se croient audacieuses dans leur arrogance, n’ont pas besoin des hommes pour se frustrer : elles savent très bien le faire elles-mêmes. Aujourd’hui elles sont seules et malheureuses, et passent l’essentiel de leur temps dans les pages des magazines féminins à faire l’apologie du “bonheur d’être soi”.

La réciprocité de nature étant brisée, il n’est pas surprenant de voir pulluler, autour du féminisme institutionnel établi, un nouveau militantisme inspiré de l’égalitarisme radical. L’idéologie gay et transgenre fait elle aussi du contractualisme dogmatique un principe cardinal de son programme. Après le choix libre du “partenaire”, on en arrive au choix libre de l’orientation sexuelle puis tout bonnement au choix libre de l’identité sexuelle. C’est le choix, en toutes circonstances, qui domine, alors que nulle part la question du désir et de la jouissance n’est abordée. Le plaisir, désormais, s’éprouve seul, dans une démarche sans fin vers une perfectibilité narcissique que seconde un État managérial infiniment flexible et sensible aux revendications psychiques particulières. Le problème du militantisme gay et transgenre est qu’il s’attaque, au même titre que les féministes mais avec encore plus de violence, à la réciprocité de nature constitutive du plaisir hétérosexuel. Le régime de “tolérance” appelé de tous leurs voeux par les idéologues homosexualistes est en fait un régime d’une intolérance farouche pour toute normativité fondée sur l’idée de nature. Et pour cause : la nature renvoie l’homosexualité à son manque et à son conflit spécifiques, ce que ne saurait supporter le relativisme moral ambiant. Le slogan d’un organisme du gouvernement français titrait récemment, dans le cadre d’une énième “lutte contre l’intolérance” : “entre l’homosexualité et l’hétérosexualité, la seule différence c’est l’homophobie“. Rarement le dessein indifférenciateur et suicidaire des idéologies féministe, gay et transgenre aura été aussi bien synthétisé. Car dire qu’il n’y a pas de différence de nature entre l’homosexualité et l’hétérosexualité est une autre façon de nier la différence des sexes et, partant, le principe de réalité que combat également le féminisme.

En somme, la “Journée internationale des femmes” devrait regrouper d’ici quelques années des groupuscules militants de l’idéologie gay et transgenre. La porte, me semble-t-il, a été amplement ouverte cette année, et c’est évidemment les transgenres (ceux qui auront choisi de devenir femme) qui risquent, bien avant les homosexuels militants, de s’entendre comme des larrons en foire avec les féministes. Rarement le contractualisme fanatique et le refus de la nature auront été à ce point salués d’un même élan enthousiaste. D’ailleurs, il est à remarquer que le fameux “droit de vote” que les féministes évoquent à l’occasion de la “Journée internationale des femmes” ne semble pas répondre à une conscience politique traditionnelle mais à une volonté d’ériger en culte l’individualisme contractuel. Est-ce vraiment la liberté politique que les féministes célèbrent dans le symbole du droit de vote, ou est-ce la liberté de choisir ? La deuxième option me semble plus probable. C’est l’éloge du libre choix, et non l’éloge de la démocratie libérale traditionnelle (laquelle suppose des contraintes), qui se manifeste dans le rappel récurrent et hypnotique de l’obtention “récente” du droit de vote des femmes. Aux dernières nouvelles, les féministes n’étaient pas très sensibles aux célébrations entourant le Jour de Souvenir, pas plus qu’elles n’éprouvaient de scrupules à s’inviter dans la vie privée des gens pour faire avancer leur cause.

Cette haine de la réciprocité de nature et de l’expérience réelle, traduite en programme aux plus échelons de l’État, n’est pas sans causer de nombreux problèmes. Sur le plan amoureux, tout d’abord. L’intuition de René Girard, qui prévoyait que les modernes, à force de mimer l’indifférence au désir pour mieux exciter le désir des autres, finiraient par tuer le désir même, pourrait malheureusement se confirmer. En tout cas, si on ne s’en tient qu’à une observation patiente de la vie urbaine, on ne peut pas dire que la disponibilité érotique et sensitive des citoyens de Boboland soit maximale. Tous ces individus enfermés dans leur moi fantasmatique, les oreilles bouchées par un iPod, les yeux dissimulés derrière des lunettes opaques et précédés par deux ou trois chiens en laisse, n’annoncent pas un environnement propice au frémissement de l’expérience réelle. On peut supposer que le succès de l’iPod est dû moins à son format pratique qu’à sa capacité d’emmagasiner des centaines de chansons, le libre choix précèdant toujours le plaisir chez le techno-progressiste type. Pour les mêmes raisons, le bobo ipodé ne saurait nouer un rapport de séduction autrement que fantasmé avec les bobos qui l’entourent. Fermer le iPod et parler à une personne en particulier serait se cantonner à un seul choix ; ce serait aussi admettre que notre désir nous gouvernerait davantage que notre libre choix. Un contre-sens scandaleux au regard de la croyance dominante.

Sur le plan politique, ensuite. L’isolement des individus n’augure rien de bon pour la défense des libertés fondamentales. Affaiblis, nos contemporains sont peut-être encore disposés à se satisfaire des misérables nourritures que leur réserve le régime, mais pour combien de temps ? Chose certaine, ça ne peut plus durer. L’imminence de l’implosion demande un travail soutenu sur le plan de l’intelligence : il n’y aurait rien de plus tragique qu’une crise de dépossession sociologique et politique vécue en silence, sans le secours de la pensée. Ce que nous vivons est réel et doit être nommé ; ce n’est pas un délire, pas plus que ce n’est une construction fictive. L’appel au bon sens et à l’entendement doit donc continuer à se faire entendre, avec patience et talent, au milieu du babillage autopromotionnel de l’idéologie d’État. Même si cela fait parfois japper les caniches de garde du régime.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 21 mars 2009.

Disons-le d’emblée : Dédé à travers les brumes, de Jean-Philippe Duval, est une réussite remarquable. En entrevue, Duval disait avoir voulu faire un film “populaire et intelligent” ; si tel était son objectif premier, le succès est total. L’interprétation exceptionnelle de Sébastien Ricard, qui campe un André Fortin tourmenté et passionnel, y est pour beaucoup, mais ce serait faire injure à ce beau film populaire que de le résumer à la flamboyance d’une interprétation individuelle. Outre sa distribution, il se distingue par sa production : la somme de moyens requis pour réaliser une oeuvre pareille est considérable, il n’est nul besoin d’être un expert de l’industrie pour le remarquer. Le scénario s’appuie sur une vaste recherche documentaire ; le rythme est nerveux, enlevé ; les personnages sont correctement découpés ; l’action dramatique bien marquée. La trame historique et la trame biographique s’entremêlent avec aisance, en particulier lors de l’épisode référendaire de 1995. En somme, seule la bedaine de Louis Saïa, dans le rôle de Raymond Paquin, fait véritablement tache : s’agit-il de sa vraie bedaine, ou est-ce plutôt — de toute évidence, c’est le cas – d’une bedaine rehaussée d’un oreiller ? Elle était en tout cas d’une irréalité troublante sur grand écran. Jamais le vrai et le faux n’aura été si problématique.

Oui, une belle réussite. Et on ne peut s’empêcher de penser que ce sont là les seules réussites, ou les seules virtualités dramatiques à disposition de la culture québécoise pour produire des oeuvres cinématographiques. Il est inutile, comme le font les imbéciles attitrés à la défense du modèle québécois, de pointer les premières statistiques venues sur la “scolarisation des jeunes” pour “prouver” la supposée alphabétisation des Québécois. En effet, un sens des réalités élémentaire suffit pour constater que la “scolarisation”, loin d’apporter lumière et sagesse dans la société québécoise, a coïncidé dans les faits, chez le plus grand nombre, avec un accroissement proportionnel de la stupidité, de la pédanterie et de l’esprit de dépendance. Je le reconnais, cette remarque a quelque chose de brutal et de gratuit : elle n’est guère justifiable du point de vue de la méthodologie intellectuelle. Elle comporte néanmoins une certaine part de vérité. Cela dit, je m’écarte un peu. Je voulais seulement dire que la culture québécoise, depuis toujours et pour encore un bon bout de temps, est une culture de l’oralité. Si les Québécois écrivent si mal, ou sont à ce point mal à l’aise avec la langue française normative, ce n’est pas par “aliénation” ou par “défaut de scolarisation” : c’est plutôt par prédisposition culturelle. En général, les gens de ce pays ne conduisent par leur vie — intime et sociale — en puisant dans la culture écrite ; au plus secret de leurs rêves, ce n’est pas l’axiome ou le proverbe qui donne le ton, mais le refrain. Instinctivement, pour retrouver l’émotion poétique, ou l’émotion tout court, les Québécois se tournent vers la chanson. Je le dis sans méchanceté particulière et par simple souci de comprendre. Je sais fort bien qu’une certaine catégorie de la population “scolarisée” prétend — avec un acharnement suspect – être en mesure de s’affranchir de ce trait culturel : effort admirable, mais qui ne pourra acquérir une prégnance déterminante sur la collectivité avant plusieurs générations. Convenons que la pratique québécoise de la culture est surtout orale.  Il est par conséquent tout à fait normal qu’une impression de profond accord – entre la société et le mythe, entre la chanson et la culture – se dégage d’une oeuvre comme Dédé à travers les brumes. Le pari consistait justement à raconter la vie d’André Fortin, un chanteur saguenéen profondément nationaliste, aimé et admiré par les Québécois, sans sacrifier à l’intelligibilité populaire.

On peut supposer, sans risquer de se tromper, que Dédé Fortin, s’il était toujours parmi nous, aurait adhéré à la plupart des postulats gauchisants de Québec solidaire. Son nationalisme passionné, on le devine bien, est dû à sa personnalité lyrique, ce qui n’exclut aucunement une appartenance sincère à la patrie. Mais sans une “personnalité lyrique”, le personnage “Dédé” aurait-il pu voir le jour ? Le lyrisme est consubstantiel à la chanson, comme l’est la prose à l’égard du roman. Et le lyrisme, par nature, est volatil ; au nom des intérieurs supérieurs de l’authenticité, il emprunte des causes différentes selon l’époque.

Puisque Dédé Fortin est mort en mai 2000, le réalisateur/scénariste a bien été forcé de présenter le “nationalisme” de Dédé Fortin sous un angle historique, très ancré dans le récit de la mémoire collective québécoise : le conflit linguistique, entre autres, est très bien illustré, notamment grâce au personnage du guitariste (un autochtone natif de Saskatchewan). Considérant que Duval a dit, lors d’une entrevue au Devoir, que “Dédé Fortin fut le premier à comprendre l’importance qu’une société métissée et multiculturelle aurait sur le monde“, on s’estime tout de même chanceux de ne pas se faire agresser plus que ça par la bien-pensance officielle dans Dédé à travers les brumes. L’intérêt de Dédé Fortin pour les djembés africains, les dialectes étrangers, les danses d’esclaves et autres exotismes est somme toute assez bien montré dans le film, sans jamais basculer dans la rhétorique. Dédé Fortin était un musicien profondément “populaire”, il parlait un langage — celui de la musique “roots” — que comprenaient d’autres musiciens comme lui, qu’ils fussent africains, américains ou européens : il est possible de le comprendre, il me semble, sans en tirer des conséquences idéologiques. Insérer une diversité de sonorités étrangères dans une chanson n’est pas un geste politique, mais musical — ce n’est ni “progressiste” ni “multiculturel”. Duval n’a pas eu cette réserve dans son entrevue, mais qui peut lui en vouloir ? Le format même de l’entrevue publimédiatique pousse le publijournaliste comme l’interviewé à la banalité et à la sottise. Pourquoi ça changerait ? Surtout quand c’est Odile Tremblay qui mène l’entretien, comme c’était le cas. Jean-Philippe Duval est innocent.

Au fond, tout chanteur sérieux, au Québec, devient forcément un mythe : des plus marginaux, comme Plume Latraverse, jusqu’aux plus populaires, comme Robert Charlebois et Dédé Fortin. Leur statut n’est pas dû au starsystem de type américain, lequel ne comprend que la valeur capitalisable : il est dû à un starsystem sociologique bien particulier, qui élève un homme — le chanteur — en même temps qu’il consolide culturellement une communauté. Éric Lapointe, par exemple, en raison de son côté “ravagé” et “artiste sur le B. S. qui s’en est sorti à coup de ténacité” (et surtout : sans jamais se détourner de sa vocation, de son authenticité), suscite, chez bien des Québécois, un sentiment d’identification qui va bien au-delà du premier degré de l’idolâtrie médiatique. Mais cette douleur, chez Lapointe, doit être chantée pour être communiquée à la collectivité — seul le canal du lyrisme est en mesure de provoquer une adhésion commune, une identification fédératrice.

Cette domination écrasante de la chanson sur toutes les autres formes d’expression artistique rappelle le fondement oral/communautaire de la culture québécoise. Du reste, il est tout à fait possible de reprendre la même analyse en se penchant sur la littérature. Quelle obsession de l’oralité chez les écrivains québécois ! À les lire, on les sent hantés par la perspective de ne pas être fidèle à l’oralité, à la “parole québécoise” telle qu’entendue et vécue dans leur prime enfance. C’est tout particulièrement visible dans la façon qu’ils ont de composer leurs dialogues : plutôt que de s’abandonner au jeu de l’esprit, qui est la véritable condition d’un dialogue réussi, ils se laissent paralyser par une forme prédéterminée : la forme joualisante, au plus près de “l’authenticité” de la parole québécoise — ou de l’idée qu’ils s’en font. Fidèle, loyale, organique, communautaire, la forme joualisante serait censée les faire communier en toute “honnêteté” avec leur communauté et leurs ancêtres. Ceci est commun chez les Québécois instruits qui ne se pardonnent pas d’être instruits, chez les écrivains qui se sentent coupables d’être écrivains, chez les intellectuels qui se sentent indignes de leur occupation officielle. Mais c’est aussi, plus vulgairement, typique des écrivains-graphomanes qui confondent littérature et sténographie. La “vraie” langue orale n’existe pas, c’est une illusion.

La littérature québécoise regorge de naufrages épiques, de tentatives de réconcilier l’oralité avec la modernité (“modernité” au sens de “roman”). De crises de mégalomanie, de grands cris désespérés, de pétages de coche. De dépressions larvées, de suicides. Et surtout, de personnages principaux alcooliques et/ou toxicomanes. C’est normal. Le lyrisme veut, en littérature, que l’auteur se projette avec intensité dans son double narratif, c’est une pente naturelle du romantisme, une conséquence esthétique des tares sociogénétiques de la culture québécoise. L’ambition plus ou moins avouée de l’écrivain est ainsi de s’élever en même temps au niveau du mythe, où sa personne serait consacrée — aux yeux de tous – comme nouvelle figure communautaire de rassemblement. Obsession maladive, déraisonnable, qui produit une mauvaise littérature, parce que complètement fermée au réel. Elle est même deux fois fermée au réel, puisque l’obssession communautaire, au Québec, se heurte en littérature à une indifférence absolue de la communauté. Puis, outragée, cette malheureuse obsession dégénère péniblement en lettrisme, autre nom du ressentiment esthétique.

Le chanteur québécois devient mythique sans effort apparent, à travers son oeuvre, tandis que l’écrivain québécois ne peut devenir mythique qu’avec beaucoup de difficulté, et malgré son oeuvre. D’où l’impression, devant le “patrimoine” littéraire québécois, de se trouver face à une monumentale métaphore de l’impuissance. Une métaphore filée longue de deux siècles, dont la pelote a singulièrement grossi dans les quarante dernières années. C’est là une conséquence manifeste d’une culture essentiellement orale où la littérature ne régnera jamais en maître. Mais c’est aussi la conséquence d’écrivains qui n’ont jamais pris acte de cette réalité et qui se sont entêtés dans une voie sans issue, participant à la constitution d’une “québécitude” — “quhébétude”, aurait dit l’insupportable, mais parfois juste Réjean Ducharme — qu’il aurait fallu s’appliquer à détruire plutôt qu’à construire. La littérature québécoise, par angoisse et par manque de génie, s’est subsumée dans le grand corps lyrique québécois, alors que pour exister d’un point de vue proprement littéraire elle aurait dû s’en retirer. Cesser de siffloter cet air trop connu. Laisser le refrain sans suite. Ne pas reprendre la ritournelle du feu de camp communautaire. Déclarer la guerre aux guitares, plutôt que de vouloir écrire — ou “groover” sur papier — comme une guitare.

C’est ainsi que je comprends la fascination des écrivains québécois pour Jack Kerouac. Tout un courant majoritaire, de VLB à Louis Hamelin, s’en réclame. D’ailleurs, Kerouac, beaucoup plus que le corpus québécois en tant que tel, constitue le filon invisible qui relie les générations littéraires au Québec. Car Kerouac, c’est le mythe intégral ; le mythe qui, en passant par l’oralité, accède à la dignité de la littérature américaine et mondiale. Le mythe pour la postérité. Il suffisait de voir le grand cas que Le Devoir a fait, ces deux dernières années, de la découverte de romans “écrits en français” par Kerouac à l’époque de On the Road pour comprendre toute l’importance symbolique que l’intelligentsia culturelle québécoise accorde au mythe de Jack Kerouac. Évidemment, le “français” de Kerouac est celui de Lowell, un joual abrutissant que nos élites s’obstinent pourtant à trouver “musical”. Or, cette supposée “musicalité” est nécessaire pour lier qualitativement, au-delà de la frontière de la langue, l’oeuvre de Kerouac à des soubassements mythologiques qui se trouveraient en sol canadien-français, c’est-à-dire québécois. D’obsession communautaire qu’elle était au départ, l’inclination romantique des écrivains québécois se métamorphose donc, à travers le mythe Kerouac, en une mégalomanie continentale : c’est la fameuse “américanité” dont ils se réclament tous, un doigt d’honneur fièrement montré à l’Europe.

Kerouac, dans la grande tradition orale canadienne-française, ne pouvait raconter qu’en partant de la confession. D’où l’alcoolisme pour libérer le “flux” verbal. Comme dit André, héros lyrique de Réjean Ducharme dans L’Hiver de force : “À jeun tu as beau chercher, creuser ta tête, passer des journées à ça, tu n’arrives pas à comprendre ce qui se passe. Après deux Bloody Mary, ça vient tout seul, tu le sens, tu l’as : le sens de la vie c’est d’être soûl.” Le sens, du point de vue culturel québécois, est dans le perpétuel présent de la fugue continentale, on the road, dans l’oubli violent d’une maison intérieure abandonnée depuis longtemps ; depuis la naissance peut-être.

Mais cette vérité profonde, qui pourra la raconter, sinon celui qui commencera par renoncer au mythe à la porte du pays ?

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 14 mars 2009.

Reste que votre foi ignore l’Histoire, tandis que nous-mêmes traitons cette dernière comme si elle était Dieu. De telles dispositions presque symétriques devraient d’ailleurs nous permettre de nous entendre, un jour ou l’autre, ou du moins de nous retrouver secrètement dans la chambre sourde d’un nouvel obscurantisme enfin partagé.

– Philippe Muray. Chers djihadistes… (Mille et une nuits, 2002)

Le récent attentat au Caire, qui n’a pas encore été revendiqué, laisse présager l’action d’une cellule islamiste isolée. En plein coeur du Khan al-Khalini, un bazar du Caire à haute fréquentation touristique, un engin explosif primitif — bardé de clous et de pièces de métal — a été lancé sur un groupe d’adolescents principalement constitué de Français, tuant une adolescente de 17 ans et blessant plus d’une vingtaine de personnes. Cet attentat, bien sûr, doit être étudié pour ce qu’il est, avec les indices et les informations disponibles. Dans le cas où la piste islamiste ou islamoforme se confirmerait, ce serait une nouvelle illustration de la dynamique curieuse qui semble s’être nouée depuis plusieurs années entre le tourisme occidental et l’islamisme radical. Un exemple plus spectaculaire est celui des attentats de Mumbai en novembre dernier, une orgie de sang et de meurtres qui s’est déroulée dans un hôtel de luxe pour touristes occidentaux. Sur certaines photos, on voyait des marques comme Louis Vuitton surplomber les cadavres en arrière-plan. Pensons également à l’attentat de Bali en 2002, qui a fait plus de 200 morts parmi les clients de deux boîtes de nuit bondées de touristes.

Le touriste, beaucoup plus que le diplomate, est devenue la figure cible du terrorisme islamiste. Lorsqu’il n’y a pas de touristes, comme c’est le cas dans des zones en guerre comme l’Irak et l’Afghanistan, le terroriste islamiste kidnappe et parfois exécute des travailleurs humanitaires ou des missionnaires religieux. Mais en-dehors des zones de guerre, dans des espaces urbains centraux ou sur des îles paradisiaques, tous plus ou moins en proie à une bobolandisation relative, le terrorisme islamiste frappe de front le secteur touristique et ses représentants les plus visibles. De toute évidence, le choix de la cible touristique obéit à une forme d’intérêt stratégique : le tourisme, une industrie dont la force de séduction repose entièrement sur l’image, se voit facilement affectée par ce type d’attaques aux échos médiatiques retentissants. D’autre part, le tourisme, on l’oublie souvent, se situe dans le haut du classement dans l’économie mondiale, et plusieurs pays — en particulier ceux de l’Asie du sud-est — en dépendent pour vivre. Déstabiliser le tourisme, pour les islamistes, équivaut à déstabiliser l’économie du pays et le régime politique en place. Et à préparer, d’une certaine façon, l’avènement de la charia.

Mais il y a plus. Quelque chose comme une fascination mortelle, en effet, se joue dans le rapport qu’entretient l’islamiste radical avec le touriste occidental. Pour l’islamiste, le touriste n’est pas un objet de dérision, mais de haine passionnelle : entre l’image fantasmatique qu’il se fait de l’Occident et la personne même du touriste, il n’existe pas de différence. L’image est la personne. La machine de guerre publimédiatique occidentale a réussi un tour de force prodigieux : les images qu’elle ne cesse de produire à la chaîne ne sont pas perçues comme des images, mais comme des réalités indivisibles, tangibles, absolues. Il est tout à fait possible qu’aux yeux d’un islamiste, le touriste occidental en bermudas apparaisse — contre toute raison – comme un soldat au service de la luxure, du vice et de l’immoralisme (si seulement il savait…). Dans tous les cas, comme un mécréant qui doit être exclu de l’humanité. Comme un microbe dont l’Oumma doit être débarrassée.

L’islamiste radical, contrairement à l’Occidental type, ne vit pas dans l’Histoire ou de ce qui en tient lieu. Il vit dans l’imaginaire cyclique d’une théologie absolutiste qui exige l’abandon collectif des sujets, dans le culte d’une action dont la finalité n’est limitée que par la foi, illimitée par nature. Les martyrs du jihad, paraît-il, attendent de leur sacrifice la récompense d’un séjour au paradis, au milieu de nymphes et de vierges en adoration. Les survivants de la tragédie de Mumbai ont pu en témoigner, ils sont parfois très jeunes, et “ont l’air d’être des enfants”. Le martyr espère surtout, à travers la récompense divine, retrouver l’idylle — non pas un succédané d’idylle, mais l’idylle pure, ontologique, originelle. Dans Le livre du rire et de l’oubli, Kundera écrit : “tous les êtres humains aspirent depuis toujours à l’idylle, à ce jardin où chantent les rossignols, à ce royaume de l’harmonie [...] Là-bas, chacun est une note d’une sublime fugue de Bach, et celui qui ne veut pas en être une reste un point noir inutile et privé de sens qu’il suffit de saisir et d’écraser sous l’ongle comme un pou.” L’idylle se décline sur un mode collectif ; elle est, par définition “pour tous“. Kundera parle de l’idylle communiste, mais c’est en même temps l’idylle de tous les totalitarismes : un projet lyrique qui devient politique, puis mystique. C’est l’idylle du croyant fanatique, qui ne saurait accepter l’étrangeté du monde sans s’effondrer.

Il y aussi l’idylle du non-croyant : celle de l’Occidental moyen. Et c’est ici qu’intervient le touriste. Car le tourisme post-moderne est le produit d’une toute autre réalité que le tourisme de masse, qui s’est développé durant les Trente Glorieuses et a coïncidé avec l’avènement des classes moyennes. Le tourisme post-moderne a une prétention vaguement spirituelle, et se fait un devoir de se détacher des préoccupations matérielles du tourisme de masse. Aujourd’hui, le touriste bobo est prêt à payer le gros prix pour accéder aux quelques ”coins de paradis” de la planète qui seraient toujours vierges, ou prétendus vierges. Sous prétexte d’être plus évolué que le touriste de masse, il dit ne pas vouloir simplement se divertir, consommer ou visiter ; il cherche à faire l’expérience de “l’ailleurs”, à se déposséder (dans les limites de la raison et de sa police d’assurances) de sa propre culture et de ses “préjugés”. Il veut rompre la routine, en somme, et exige d’être bousculé dans le confort et la sécurité. En général, ce goût de l’ailleurs s’accompagne d’une multiplication rassurante, dans les lieux ”exotiques” visités, d’installations occidentalo-consuméristes. Discothèques, boîtes de nuit, boutiques Louis Vuitton pullulent sur les rives des plages “vierges” pour le plus grand plaisir du touriste bobo. La poursuite de l’idylle de non-croyant occidental peut prendre plusieurs formes, et procède certainement d’une fatigue civilisationnelle. Les touristes post-modernes sont des individus “en fuite”, qui, contrairement à leurs ancêtres du tourisme de masse, n’attendent que l’occasion de se laisser convaincre de ne pas retourner chez eux. Chose certaine, ils ne croient pas à la supériorité de leur culture et de leur civilisation, ou de ce qui en reste. Ils ruminent leur détresse le coude au bar, et envisagent déjà, deux semaines après leur arrivée, comment ils utiliseront ce qu’ils ont vu ici sur les îles pour remplir ceux qu’ils retrouveront là-bas dans les bureaux. Avant, le touriste de masse revenait les bagages remplis de babioles exotiques ; aujourd’hui le touriste bobo revient les bagages réduits au plus simple, avec une masse impressionnante de photos. Les photos permettent de renouveler indéfiniment le récit d’aventure ; elles font rêver ; elles ne sont pas circonscrites par la vulgarité du matériel. On sait aussi qu’elles ont l’avantage de représenter le touriste bobo en compagnie des indigènes dans un décor édénique ; elles ramènent le touriste à sa quête personnelle, le situant au centre d’une “histoire de vie”.

Se laisser envoûter par les mirages doucereux du tourisme exotique, c’est le moyen qu’a trouvé l’Occidental bobo pour habiter sa propre fin, qui est aussi un terme historique. Le substitut à l’Histoire s’appelle le bobotourisme. Qu’est-ce que le touriste bobo sinon l’explorateur parodique des temps post-modernes ? Les explorateurs anciens partaient à la recherche des Indes, ou de quelque territoire rempli de richesses ; le touriste bobo, lui, n’a pas assez de la planète entière pour trouver son chemin en “lui-même”. Il lui faut bouger et aller le plus “loin” possible ; je pèse mes guillemets. Car l’idée n’est pas tant de partir au loin géographiquement que culturellement : le désir d’exotisme précède, et atrophie par le fait même le désir de découverte. Un touriste satisfait est un touriste repu, rassassié, qui n’hésitera pas à parler de son voyage comme d’une odyssée gastronomique. Il croit à la représentation occidentalisée des endroits les plus éloignés, et c’est à la représentation publicitaire de l’idylle qu’il adhère en bonne partie. Sur le fond d’écran de millions de travailleurs occidentaux,  ou encore sur des photos qu’ils afficheront sur le babillard de leur poste de travail, l’idylle, avec ses océans céruléens, ses plages blanches et son soleil apaisant, domine en absolu. C’est d’ailleurs au nom de la représentation qu’il se fait de l’idylle, et certes pas au nom de la “découverte” ou d’une Académie des sciences quelconque, que le touriste s’est arrogé le droit de transformer les plus récentes explorations territoriales de l’humanité — l’espace, la Lune, la planète Mars — en potentialités touristiques. On sait que le Cirque du Soleil, dans son défunt projet de divertissement Le Complexe Cirque (abandonné au début des années 2000), prévoyait faire tirer au sort des voyages dans l’espace à ses clients. La néo-conquête touristique passe nécessairement par Boboland et sa doctrine festive.

On peut dire que le terrorisme islamiste et le tourisme occidental figurent la rencontre de deux idylles. Ce sont deux lyrismes opposés qui s’attirent et se repoussent, en attendant peut-être un engloutissement commun. Le lyrisme du Bien rencontre le lyrisme du Mal : leur rapport est-il distinct, indépendant, ou le lyrisme du Bien est-il déjà compris dans le lyrisme du Mal ? Il ne s’agit pas, ici, de renvoyer le touriste et le terroriste dos à dos, et de dire que l’un est l’égal de l’autre. Ce n’est pas la question. Seulement, il me semble qu’il y a dans ce schéma une occasion de comprendre notre temps ; l’éviter au nom de la guerre idéologique serait trop bête. L’Occident ne mérite pas d’être défendu s’il s’agit bêtement de dominer un ennemi désigné. Le travail politique, le travail de terrain, fait de persévérance et de ténacité, est certes important en contexte liberticide, mais c’est encore par l’exercice de la raison critique que la raison critique est la mieux défendue.

“Le mal est déjà présent dans la beauté, l’enfer en germe dans le rêve de paradis, et si nous voulons comprendre l’essence de l’enfer, il faut commencer par examiner l’essence du paradis qui en est l’origine” dit encore Kundera, cette fois à Philip Roth en 1980, dans un entretien repris dans Parlons travail. Dans toute son oeuvre, et en particulier dans Le livre du rire et de l’oubli, Kundera pose ce problème essentiel. Cette posture décalée, souveraine, même si elle exaspère un certain nombre de lecteurs pressés, lui permet d’être le plus antitotalitaire des écrivains tout en restant radicalement étranger à la vulgate de l’antitotalitarisme. Kundera est l’empêcheur de toutes les fusions, la négation de tout kitsch (y compris celui de l’antitotalitarisme), de tout lyrisme, il est l’instrument de toutes les variations, par le fait même l’instrument de personne, et encore moins d’une cause. Dans Le Livre du rire et de l’oubli, l’antitotalitarisme existe en tant que motif, et se retrouve donc – comme tout le reste — en proie à l’examen libre du roman.

“C’est un roman sur le rire et sur l’oubli et sur Prague, sur Prague et sur les anges. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le jeune homme qui est au volant s’appelle Raphaël.” Raphaël, c’est le jeune occidental “en jeans” qui, dans cette Europe de l’Ouest où s’est réfugiée Tamina, a proposé à l’émigrante tchèque l’extase de l’oubli, du rire amnésique. Il convaincra Tamina de quitter le café où elle travaillait jusque-là, et où elle ruminait ses souvenirs, sa mémoire surchargée, son histoire tragique. La destination ? “L’île des enfants”, endroit mystérieux, accessible par le biais d’une barque, que conduit un enfant enchanteur étranger au monde adulte. Elle qui ployait sous le poids de la pesanteur de son passé, qui avait gagné l’Ouest avec son mari (mort peu après), une seule valise à la main pour ne pas éveiller les soupçons de la police communiste, aborde les rives de l’île des enfants, où la pesanteur n’existe plus. Pendant si longtemps, elle s’est demandé comment elle pourrait récupérer la correspondance amoureuse et les carnets intimes — trop volumineux — qu’elle avait dû laisser dans le tiroir de son appartement de Prague. Elle a vécu coupée de la mémoire écrite de son amour, tout en refusant néanmoins de se laisser avaler par le doux marasme de l’oubli. Aujourd’hui, le jeune homme en jeans, qui s’est arrêté par hasard dans le café où elle travaille, l’invite à monter dans sa “voiture de sport rouge“. Il a réussi à la délier de sa fidélité au mari décédé, en lui faisant admettre qu’ainsi elle ne carburait pas à la loyauté, mais au remords, à la tristesse du remords de celle qui a compris qu’elle ne se pardonne pas d’avoir manqué l’être aimé. Pourquoi n’a-t-elle pas plus connu son mari lorsqu’il était vivant ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas davantage interrogé ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas plus aimé ? L’île des enfants est ce royaume perdu qui permet justement de liquider le remords comme l’oubli. L’île permet d’oublier jusqu’à l’oubli même ; elle autorise le retour à l’indifférencié, au primitif originel, à la matrice de l’idiotie pour ainsi dire naturelle de l’homme. L’île des enfants, c’est la tentation de l’idylle.

L’aventure tourne rapidement au cauchemar. Tamina, qui était toujours si pudique, perd le sens de la gravité inhérent à la mémoire de l’amour. C’est la sexualité adulte qui se voit ainsi sacrifiée. “Ici, parmi les enfants, au royaume de l’insignifiance, elle est enfin redevenue ce qu’elle était à l’origine : un petit joujou à produire une jouissance physique.” Les enfants l’entourent de leurs petits corps, de leurs petites mains, et ils la bercent tour à tour, la caressent : elle en ressent une étrange volupté, comme s’il “n’y avait pas de lien entre les enfants et cette douce volupté qui l’envahissait“. “La sexualité libérée du lien diabolique avec l’amour, écrit Kundera, [s'était] muée en une joie d’une angélique simplicité.” La sérénité trompeuse qui envahit Tamina signe en réalité la fin, chez elle, de la division humaine. Le spectre de la mort et de l’immobilité étend son spectre et annonce une jouissance détachée de la “présence de l’âme“, “qui n’imagine rien, ne se rappelle rien“. Puis elle se réveille enfin de ce songe doucereux lorsqu’un enfant, jurant avec les caresses qu’on lui prodiguait, lui mord soudainement les mamelons.

Entourée d’enfants qui ne cherchent plus qu’à l’humilier, et pour qui le bien et mal se confondent aisément, elle cherche à fuir l’île. Cachée derrière le tronc épais d’un platane, elle attend le moment où elle pourra s’en aller. La nature cachée du royaume de l’harmonie se révèle alors au grand jour. Les gamins ont les yeux fixés sur un magnétophone émettant des cris d’une chanson et un vacarme de guitares électriques. “Ils lancent les bras en avant, tantôt l’un, tantôt l’autre, ils renversent la tête en arrière, ils agitent les mains en pointant l’index d’un air menaçant et leurs cris se mêlent à la chanson qui sort du magnétophone.” Les enfants hypnotisés se conduisent “avec une coquetterie provocante, comme s’ils imitaient le coït.” Ils abolissent extérieurement, de façon visible, publique, ce qui était déjà en train d’être aboli intérieurement chez Tamina. “L’obscénité des mouvements plaqués sur les corps enfantins abolit l’antinomie entre l’obscène et l’innocent, entre le pur et l’immonde. La sensualité devient absurde, l’innocence devient absurde, le vocabulaire se décompose et Tamina se sent mal à l’aise : comme si elle avait une poche vide dans l’estomac.

Évidemment, cette poche vide dans l’estomac n’est rien d’autre qu’une absence de pesanteur devenue par trop insupportable. “De même qu’un extrême peut à tout moment se changer en son contraire, la légèreté portée à son maximum est devenue l’effroyable pesanteur de la légèreté et Tamina sait qu’elle ne pourra pas la supporter une seconde de plus“. Elle se met à courir et tente de fuir en sautant dans l’eau. Elle ne s’en sortira pas et mourra sous les “yeux écarquillés et rapaces” des enfants qui, tranquillement assis dans une barque, assisteront en effet à sa noyade sans oser le début d’un geste de secours.

De la légèreté à la pesanteur, du rire sérieux des anges au rire diabolique, Kundera scrute, appréhende, dévoile entre les extrêmes potentiels cette “frontière” au-delà de laquelle nos actes perdent leur sens et deviennent ridicules, pour devenir dans certains cas facteur de violence et de fanatisme. “Dans un monde construit sur certitudes sacro-saintes, dit-il encore à Roth, le roman est mort. Le monde totalitaire, qu’il ait pour base Marx ou l’islam, ou n’importe quoi d’autre, est un monde de réponses plutôt que de questions. Le roman n’y a pas sa place.” Entre le lyrisme du Bien et le lyrisme du Mal, entre l’idylle publicitaire et l’idylle fanatique (elle-même engendrée en réaction à un “vice” et une “hérésie” publicitaires), qui communient de part et d’autre dans une secrète et étrange complicité, le roman est peut-être la seule “arme occidentale” qui nous reste.

C’est pourquoi, pour poursuivre cette réflexion sur le tourisme occidental et l’islam radical, je me garderai de prendre congé de la sagesse romanesque. Tournons-nous plutôt vers l’extraordinaire roman de Michel Houellebecq, Plateforme, publié en 2001.

*

Plateforme s’ouvre sur un meurtre : celui du père du narrateur. “Devant le cercueil du vieillard, des pensées déplaisantes me sont venues. Il avait profité de la vie, le vieux salaud ; il s’était démerdé comme un chef. ‘T’as eu des gosses, mon con… me dis-je avec entrain ; t’as fourré ta grosse bite dans la chatte à ma mère.’ Enfin j’étais un peu tendu, c’est certain ; ce n’est pas tous les jours qu’on a des morts dans sa famille.” On voit tout de suite, en somme, humour houellebecquien en prime, sur quelle tonalité seront traités les thèmes de la filiation et de la sexualité dans le roman. On découvrira rapidement que le paternel, un incorrigible sportif qui se faisait un plaisir, malgré l’âge, d’être plus en forme que son fils, entretenait une liaison avec Aïcha, une jeune Arabe qui lui servait aussi de domestique. Il fut tué par le frère musulman d’Aïcha, venu lui “demander des explications“.

Il avait tout à fait l’air d’une petite brute ordinaire, écrit-il ; je n’éprouvais pas la moindre sympathie à son égard. Levant les yeux il croisa mon regard, m’identifia certainement. Il connaissait mon rôle, on avait dû le prévenir : selon ses conceptions brutales j’avais un droit de vengeance, j’étais comptable du sang de mon père.” Comptable du sang, non, mais comptable de l’héritage certainement : le narrateur, Michel, touchera trois millions de francs, soit l’équivalent de quinze fois son salaire annuel. Il en profitera, après les funérailles, pour se présenter au guichet de Nouvelles Frontières, où il optera pour un forfait “Tropic Thai” de deux semaines.

Pourquoi partir ? Laissons parler Michel :  ”Mes rêves sont médiocres. Comme tous les habitants d’Europe occidentale, je souhaite voyager. Enfin il y a les difficultés, la barrière de la langue, la mauvaise organisation des transports en commun, les risques de vol ou d’arnaque : pour dire les choses plus crûment, ce que je souhaite au fond, c’est pratiquer le tourisme. On a les rêves qu’on peut ; et mon rêve à moi c’est d’enchaîner à l’infini les Circuits passion, les Séjours couleur et les Plaisirs à la carte – pour reprendre les trois thèmes du catalogue de Nouvelles Frontières.” Les habitants d’Europe occidentale, dit-il, “se précipitent à l’autre bout du monde” dès qu’ils en ont l’occasion, et se comportent littéralement comme des “évadés de prison“.

Le Dieu de l’Histoire, qui est le Dieu des Européens, ne trouve que l’écho des ruines chez Houellebecq. “La volonté de puissance existe, dit-il, et se manifeste sous forme d’histoire ; elle est en elle-même radicalement improductive.” Chez Michel, le sentiment de la fin de l’Histoire s’accompagne d’une sorte de dérision, qui se manifeste en particulier lors d’une visite en Birmanie. Après avoir résumé les conflits guerriers qui ponctuèrent l’histoire de la Birmanie et de la Thaïlande, il conclut, philosophe : “Maintenant c’était bien paisible, une légère brise soufflait de la poussière entre les temples. [...] Le sourire du Bouddha continuait de flotter au-dessus des ruines.” Il était encore dans sa méditation historique lorsqu’on lui signifie qu’il est  temps de sortir les caméras vidéos et de garder un souvenir du lieu visité. C’est l’occasion de se moquer des prétentions à la grandeur de sa propre culture : “J’imaginais Chateaubriand au Colisée, avec un caméscope Panasonic, en train de fumer des cigarettes ; probablement des Benson, plutôt que des Gauloises Légères. Confronté à une religion aussi radicale, ses positions auraient sans doute été légèrement différentes ; il aurait éprouvé moins d’admiration pour Napoléon. J’étais sûr qu’il aurait été capable d’écrire un excellent Génie du bouddhisme.”

C’est le moins qu’on puisse dire, il n’y a pas de francophilie excessive et de chauvinisme chez Houellebecq. La France est un pays “entièrement sinistre, administratif“, marqué par un “socialisme apaisé“, et qu’encadre une réglementation infantilisante. Michel, employé au Ministère de la Culture, doit son emploi à la “modernisation du socialisme” faite par Jack Lang dans les années quatre-vingt, qui a fait pleuvoir les dollars sur les institutions culturelles de l’État. Sans faire de vague, il a résisté aux changements politiques successifs, vieillissant dans le calme bureaucratique de la sécurité d’emploi. Il est courtois, ponctuel ; ses rapports avec ses collègues sont au beau fixe, et ne sauraient être qualifiés d’hostiles. Mais un problème demeure, lancinant : il ne ressent aucune passion à faire ce qu’il fait, pas plus qu’il ne perçoit le sens existentiel de son activité. Son travail consiste à prévoir la dimension comptable des projets d’art contemporain à la Direction des arts plastiques du Ministère. Il lui arrive donc fréquemment de côtoyer des artistes contemporains, qui font tous évidemment dans le trash, la “provoc”, le kitsch. Il se garde bien de partager leur aventure. “Les questions politiques et esthétiques ne sont pas mon fait ; ce n’est pas à moi qu’il revient d’inventer ni d’adopter de nouvelles attitudes, de nouveaux rapports au monde ; j’y ai renoncé en même temps que mes épaules se voûtaient, que mon visage évoluait vers la tristesse. J’ai assisté à bien des expositions, des vernissages, des performances demeurées mémorables. Ma conclusion, dorénavant, est certaine : l’art ne peut pas changer la vie. En tout cas pas la mienne.

Quant à l’appartenance plus largement occidentale, elle n’est pas davantage tenue en haute estime. Dès le premier arrêt de “Tropic Thaï”, à Kanchanaburi, il se fait expliquer par les guides l’histoire la Deuxième guerre mondiale en Thaïlande. Des Japonais, en 1941, avaient voulu construire un pont à Kanchanaburi pour relier Singapour et la Birmanie, dans le but d’envahir l’Inde. S’informant de la position des Thaïs lors de la Deuxième guerre mondiale, on lui apprend que la Thaïlande avait passé un accord militaire avec le Japon sans pour autant déclarer la guerre aux alliés. “C’était la voie de la sagesse“, dit-il, admiratif devant “l’esprit de subtilité” des Thaïs, restés insensibles au grand appel allié. Aussi est-il désemparé lorsqu’on lui annonce la visite du JEATH Museum, destiné à commémorer les souffrances des prisonniers de guerre alliés. “Un peu plus tard, il fallut subir la visite du cimetière des prisonniers [...] Il y avait des croix blanches, bien alignées, toutes exactement identiques ; l’endroit dégageait un ennui profond.” Cela lui fait penser à Omaha Beach, qui lui avait d’ailleurs rappelé à l’époque une “installation d’art contemporain“. Pour lui, les soldats morts au combat lors de la Deuxième guerre mondiale sont des “imbéciles morts pour la démocratie“.

L’héritage des “droits de l’homme” et des Lumières est devenu une sorte de farce, ses principes fondateurs ayant été repris pour l’essentiel par la publicité humanitaire et les bons sentiments. Le fier drapeau des “droits de l’homme”, en effet, n’est plus tenu au XXIe siècle que par des idiots utiles comme Josiane, membre du groupe de voyage de Michel, prof de lettres (“exactement le genre de salopes qui m’avaient fait renoncer à mes études littéraires, bien des années auparavant“, observe-t-il), et qui fera subir à son groupe, lors d’un dîner collectif, un discours moralisateur sur le “tourisme sexuel” en Thaïlande. Dans Plateforme, le tourisme sexuel est une sorte de pléonasme : le véritable intérêt de partir dans les contrées lointaines réside dans le sexe bon marché, dans ce cas-ci auprès de prostituées thaïes expertes dans l’art de la coucherie. Dès son arrivée, notre anti-héros ira dans un bar et se paiera une jeune thaï, qui lui témoignera gratitude et reconnaissance pour ses trois mille bahts payés, un “très bon prix“. L’échange verbal avec la prostituée se fait dans le néo-anglais de la mondialisation marchande, au lexique minimal ; il n’y a pas de phrases structurées, que des mots épars et des gestes : l’absence de conversation n’est pas ressenti comme un manque, mais comme un soulagement.

La démission de la parole est nécessairement liée à la dégradation accélérée du rapport érotique et, partant, à l’affaissement de la civilisation. Elle est le symptôme d’une désarticulation de la raison et de la nature humaine : l’équilibre organique entre ces deux pôles fondamentaux semble définitivement rompu. La raison fait son chemin seule, dans les laboratoires où se pense la perfectibilité de l’homme nouveau, tandis que la nature humaine est abandonnée à ses pulsions inexprimées. Le corps se voit réduit au statut de “petit joujou à jouissance physique“, pour reprendre la formule de Kundera sur le destin de la nature au royaume de l’indifférenciation. Du haut de sa plateforme décadente, c’est sans émotion que le narrateur observe la grande transe indifférenciatrice qui saisit ses contemporains. Marchant sans but dans les rues de Patong Beach, il a cette réflexion : “Je me rendis compte que tout ce que le monde civilisé avait pu produire en fait de touristes se trouvait réuni là, sur les deux kilomètres du front de mer. En quelques dizaines de mètres je croisai des Japonais, des Italiens, des Allemands, des Américains, sans compter quelques Scandinaves et Sud-Américains riches.” Bref, des Occidentaux et des para-Occidentaux. À perte de vue. “On est tous pareils, on cherche tous le soleil“, lui avait d’ailleurs dit “la fille de l’agence de voyages“. Cette remarque banale est, dans les circonstances, d’une étonnante profondeur. Les êtres apparaissent à la lumière de ce soleil cosmogonique comme les “petits joujous” qu’ils sont devenus, des petits animaux instinctifs et béats : “Devant le Royal Savoey Seafood, j’aperçus un couple d’Américains qui fixaient un homard avec une attention exagérée. ‘Deux mammifères devant un crustacé’, me dis-je. Un serveur les rejoignit, tout sourire, probablement pour vanter la fraîcheur du produit. ‘Ça fait trois’, poursuivis-je machinalement.” La régression de l’espèce ne le révolte pas, il se contente de constater. Et finit par souligner la douce vacuité qui se dégage de la foule environnante : “Elle se déversait continûment, composée de solitaires, de familles, de couples ; tout cela donnait une grande impression d’innocence.

Comme Kundera, mais d’une façon qui lui est tout à fait propre bien entendu, c’est en se penchant de près sur la sexualité que Houellebecq réussit à dévoiler le grand désir de mort à l’oeuvre dans l’indifférenciation idyllique. Le “tourisme sexuel”, dans Plateforme, est ce qui permet au romancier de déchirer le voile dissimulant le drame du désir. Le voile de l’idylle, tissé de bons sentiments et de slogans droit-de-l’hommistes, cache ce qui meut en réalité les corps à moitié mort des touristes occidentaux. Le personnage de Jean-Yves, dans le roman, représente l’entrepreneur du tourisme nouveau genre, à l’écoute d’une clientèle qu’il devine plus nuancée et diversifiée que celle du tourisme de masse. Mandaté par le Groupe Aurore pour renouveler une marque laissée à l’abandon, Jean-Yves se doit d’étudier empiriquement le comportement de sa clientèle, et déceler ce qui, dans le programme offert par la chaîne, pèche par excès de flatterie et par manque de sens pratique. Pour une bonne part, l’excès de flatterie est due à une confiance trop naïve des compagnies dans la “sociologie comportementale”, qui elle-même colle trop naïvement à la méthodologie des sondages. Le Groupe Aurore, comme bien d’autres chaînes touristiques, avait cru à l’autoreprésentation occidentale de “l’évolution des mentalités”. Elle avait donc signé la charte du “tourisme éthique”, exigeait de ses sous-traitants le respect de “l’architecture du pays” et des critères du “développement durable”. Selon les sociologues consensuels, grassement rétribués par le Groupe Aurore, la nouvelle clientèle bobo était “plus éclectique, plus ludique, plus engagée dans l’humanitaire” ; “[elle] ne consommait plus pour ‘paraître’, mais pour ‘être’“. Ces clichés de magazine, usés jusqu’à la corde, s’imposaient comme “image officielle” du touriste post-moderne. Pourtant, soupire Jean-Yves, la chaîne continuait de décliner, en dépit de tous les investissements et ajustements effectués. Les gens achetaient l’image qu’on leur donnait d’eux, mais se faisaient tirer l’oreille pour renouveler leur achat : leur expérience effective était trop décevante.

La vérité était simple, lui dit Michel : les gens s’ennuient. Officiellement ils se veulent vertueux et humanitaires ; mais dans les faits, ils voyagent par désoeuvrement, et attendent secrètement de leur voyage un événement insolite, voire une petite aventure. Les femmes espèrent une romance au léger parfum d’érotisme ; les hommes veulent une aventure sexuelle. Pour remonter la marque, dit-il à Jean-Yves, “il faut [donc] offrir aux gens la possibilité de baiser“. L’effondrement du rapport amoureux, en Europe occidentale, lui semblait un fait avéré, qui préparait le terrain de l’indifférenciation, c’est-à-dire du métissage : “L’humanité entière tendait instinctivement vers le métissage, l’indifférenciation généralisée ; et elle le faisait en tout premier lieu à travers ce moyen élémentaire qu’était la sexualité.” Les Blanches ne désiraient plus les Blancs, et leur préféraient les Noirs ; tandis que les Blancs ne supportaient plus les Blanches, au bénéfice des Asiatiques : Houellebecq avance ici une théorie des races qui choquera le politiquement correct. Pourtant, le phénomène racial peut difficilement être escamoté dans un monde gagné par la transe indifférenciatrice, où la distinction des êtres humains passe prioritairement par le biologique et, en tout second lieu, par le culturel. Sur le plan technocratique notamment, cette réalité est réflétée dans les sociétés occidentales par les programmes de “discrimination positive”, qui ont transformé le facteur biologique en plus-value sociale. Ceci vaut également pour le féminisme d’État (voir “L’analyse différenciée selon les sexes“).

Les Occidentaux [n'arrivant] plus à coucher ensemble à partir de 25-30 ans“, la logique économique consiste à les “mettre en réseau” avec cette partie de la population mondiale “qui n’a plus rien à vendre que son corps, et sa sexualité intacte” : “Le fric qu’on peut ramasser là-dedans, rêve-t-il à haute voix, est presque inimaginable : c’est plus que l’informatique, plus que les biotechnologies, plus que les industries des médias“. Jean-Yves écoute attentivement. Il  appliquera les suggestions de Michel : c’est ainsi que voit le jour le nouveau forfait “Eldorador Aphrodite”. Sans s’afficher avec trop d’insolence comme une offre de tourisme de charme, il désigne ce que la clientèle attend en secret du marché touristique. Le forfait connaîtra un succès monstre et contribuera à remonter la marque “Eldorador”. Le Groupe Aurore est satisfait, les affaires roulent : on envisage des partenariats lucratifs, des acquisitions, des fusions. “Eldorador Aphrodite”, c’est le klondike rêvé pour une clientèle occidentale qui, en matière de sexualité, a “complètement perdu le sens du don” : “Donner gratuitement du plaisir : voilà ce que les Occidentaux ne savent plus faire. [...] Ils ont beau s’acharner, ils ne parviennent plus à ressentir le sexe comme naturel.”

La sexualité en Occident est décrite froidement dans Plateforme. Les descriptions des séances de sado-masochisme et d’échangisme sont le prétexte à des réflexions éclairantes sur la fracture culturelle de l’Occident, qui consiste, comme j’ai dit plus tôt, en une désarticulation de la raison avec la nature humaine. Le sado-masochisme, indique Houellebecq, est une pratique sexuelle d’êtres froids et purement cérébraux, qui ne savent plus érotiser que leur propre volonté. Les masochistes ne s’intéressent qu’à leurs propres sensations, “ils essaient de voir jusqu’où ils pourront aller dans la douleur, un peu comme les sportifs de l’extrême“. Quant aux sadiques, “ils vont de toute façon aussi loin que possible“, et sont animés du désir de détruire. On peut dire, à la suite de Houellebecq, que le sado-masochisme constitue le stade terminal du délitement du lien érotique. En contexte ultra-démocratique, la pratique sado-masochiste ritualise avec violence le désir dans son expression anti-égalitaire : on peut supposer que plus une société devient indifférenciée, et que plus s’effacent les cloisons et les hiérarchies, moins ce type de sexualité devient évitable. Fait à noter, les sado-masochistes se font une fierté d’avancer le caractère “libéral” de leur entente : ce sont des amoureux du code, des règles, du protocole. Un des personnages féminins de Plateforme, amateure de SM, se justifiera ainsi : “Pourquoi, dégueulasse ? À partir du moment où il y a libre consentement des participants, je ne vois pas le problème. C’est un contrat, c’est tout.

Tout ça pour ça, pourrait-on dire. Des siècles de philosophie, d’art et de science pour en arriver à un libéralisme de l’humiliation et de la souffrance. Quoi d’étonnant, lorsque le droit-de-l’hommisme est slogan, et que le slogan devient appât publicitaire ? Lorsque le sens moral est piétiné par les instincts ? En guerre permanente contre toute forme “d’aliénation”, d’une acuité maladive pour tout ce qui touche à leurs “droits” individuels, les Occidentaux ont avili la belle notion d’individualisme et en ont fait un signe d’esclavage plutôt que de liberté. Sous leur gouverne, la notion de droit, centrée sur le sujet politique, s’est décomposée avec une régularité monstrueuse en mille et une versions managériales à l’échelle de l’économie de marché : droit à l’excellence, droit à l’innovation, droit à… De fait, pour la campagne publicitaire de leur nouveau forfait, Jean-Yves et Michel choisiront le slogan : “Eldorador Aphrodite : parce qu’on a le droit de se faire plaisir“.  On retrouve ici les deux thèmes fusionnels de la doctrine post-moderne : le droit-de-l’hommisme et l’hédonisme. Fondus en une même formule percutante, ils peuvent maintenant faire redémarrer un marché touristique chancelant.

Fonctionnaire au Ministère de la Culture, Michel est au coeur de la faillite occidentale. Il est témoin du désastre de l’art contemporain ; il est témoin de la vacuité des rapports humains dans le milieu de l’art ; il est témoin, enfin, de l’absurdité de la machine entourant ”l’art”, ce phénomène qui avait jadis la propriété, semble-t-il, de condenser ce que l’esprit humain avait de plus grand. En qualité de responsable comptable au ministère, il jouit encore du meilleur poste d’observation : “La plupart des artistes que je connaissais se comportaient exactement comme des entrepreneurs : ils surveillaient avec attention les créneaux neufs, puis ils cherchaient à se positionner rapidement. Comme les entrepreneurs, ils sortaient en gros des mêmes écoles, ils étaient fabriqués sur le même moule.” La langue des artistes se mêle à celle des entrepreneurs-managers, le monde qu’ils construisent est le même, c’est celui du tourisme, de Boboland, de l’indifférenciation, de l’extermination érotique et du festivisme généralisé. Un jour, une ”artiste contemporaine”, dont il a la responsabilité, entre dans son bureau avec un plâtre de son clitoris. C’est son projet, et elle veut l’exposer, le commercialiser. Le milieu où Michel évolue, l’Occident post-soixante-huitard, est un monde déserté par l’émotion érotique. Les femmes du “milieu culturel”, pourrait-on penser, pourraient faire contrepoids à ce sombre tableau ; elles ont certainement, plus que d’autres catégories de la population, un savoir-faire en matière de liberté de moeurs qui pourrait enchanter Michel. C’est peine perdue : “Ces filles ne s’intéressaient pas du tout au sexe, mais uniquement à la séduction — et encore, il s’agissait d’une séduction élitiste, trash, décalée, pas du tout érotique en fait. Au lit, elles étaient tout bonnement incapables de quoi que ce soit. Ou alors il aurait fallu des fantasmes, tout un tas de scénarios fastidieux et kitsch dont la seule évocation suffisait à me dégoûter.” Quant aux artistes, ils ne valent guère mieux. Ils ne réussissent pas à provoquer l’étonnement, à solliciter les sens, l’intellect : ce sont des ignorants absolus du coeur humain. Ils sont brutaux, grossiers, arrivistes. “Il était rare, dit-il, dans les dossiers d’artistes dont j’avais à m’occuper, que je ressente une véritable nécessité intérieure.

De toute évidence, l’univers occidentalo-touristique est plus qu’un épiphénomène culturel, c’est une véritable machine, un système programmé, complexe, qui déraille avec cohérence parmi le fatras du networking économique mondial. Personne, dans Plateforme, et encore moins les personnages directement impliqués dans l’entreprise touristique, n’est convaincu du bien-fondé de son action. La seule réalité qu’ils connaissent est celle du marché, et peut-on vraiment leur reprocher ? Leur époque est celle de l’âge de l’information. Leur Occident à eux n’est pas celui de la production industrielle, c’est celui de l’évacuation du savoir manuel, de la disparition du contact charnel avec le faire de l’homme. “Valérie et Jean-Yves, comme moi, ne savaient utiliser que de l’information et des capitaux ; ils les utilisaient de manière intelligente et compétitive, alors que je le faisais de manière plus routinière et fonctionnarisée. [...] Nous vivions dans un monde composé d’objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d’être nous étaient absolument étrangers.” L’artisan occidental avait quitté son atelier, il s’était enrichi ; il avait construit une usine, développé une industrie : il était maintenant prêt à transformer le monde entier en carton-pâte. Même si les Occidentaux “voulaient retourner en arrière“, ils ne le pourraient pas, les mutations économiques ayant bouleversé les équilibres sociologiques naturels sur la planète entière. L’Occident forme désormais un seul peuple, un peuple touristique, toujours plus en fuite devant le monstre qui se construit malgré lui sur son propre territoire, mais aussi partout où son désir de mort le mène. Le siège social du Groupe Aurore est en proche banlieue de Paris, il est encerclé de gardes armés qui assurent une surveillance 24 heures sur 24, dans ce secteur où règne une criminalité violente. Autour du siège social, dont les grandes baies vitrées brillent au soleil, des meurtres, des viols, des agressions ont lieu à tout moment de la journée : c’est un secteur où les policiers s’aventurent de moins en moins. De grandes passerelles routières, des lacis d’autoroutes et des services de taxi spécialisés permettent le transport quotidien des employés. Surplombant ce paysage urbain de sa fenêtre de bureau, Jean-Yves dira : “J’ai de plus en plus de doute sur le monde qu’on est en train de construire.

Oui, car le monde du bobotourisme, le monde d’aujourd’hui, c’est celui de l’identité vitrifiée, marketée, publicisée — l’identité prête à être consommée. Avant de quitter l’aéroport de Phuket, concluant son premier voyage en Thaïlande, Michel passe en revue les boutiques, qui affectent la forme de huttes pour imiter la couleur locale. On y vend des coquillages, des bibelots et autres objets locaux, mêlés à des produits occidentaux comme des foulards Hermès et des parfums Yves Saint-Laurent. “En somme, les boutiques de l’aéroport constituaient encore un espace de vie nationale, mais de vie nationale sécurisée, affaiblie, pleinement adaptée aux standards de la consommation mondiale. [...] J’avais l’intuition que, de plus en plus, l’ensemble du monde tendrait à ressembler à un aéroport.” L’aéroport, c’est-à-dire ce lieu qu’on ne peut jamais quitter, puisque c’est par lui qu’on arrive. Une prison à la mesure de l’homme moderne. Destination Occident ne connaît pas le répit et le repos, pas plus qu’il n’est favorable aux liens durables, à l’enracinement, à l’inscription dans la durée. C’est une “destination” perpétuelle, un décalage horaire qui revient de façon cyclique, comme dans un cauchemar. Subrepticement, la perte du sens de la continuité historique, qui est une conséquence directe de l’individualisme hédoniste, pave la voie dans le tréfonds des consciences à l’effacement des interdits anthropologiques. C’est ainsi que Jean-Yves, au coeur d’une procédure de divorce, se laissera tenter par la douce taille de sa baby-sitter de 15 ans. Il y trouve un plaisir inattendu, répétant plusieurs fois l’expérience. La petite est ravie de pouvoir lui poser toutes sortes de questions sur le monde de l’entreprise, qu’elle ne connaît pas du tout, et où elle aimerait évoluer plus tard. “En somme leur relation, se disait-il avec une étrange sensation de relativisme, était une relation équilibrée. C’était quand même une chance qu’il n’ait pas eu de fille en premier ; dans certaines conditions, il voyait difficilement comment — et, surtout, pourquoi – éviter l’inceste.” Un soir, son jeune garçon le surprit avec la baby-sitter, mais il ne jugea pas bon de lui parler. Il chassa l’idée de son esprit, avec indifférence, comme si les règles de la filiation n’avaient plus de sens, et que dans ce monde-ci elles ne sauraient plus avoir de pesanteur morale.

Au fond, Destination Occident n’est valable, aux yeux de Michel, qu’à titre de machine économique. Le premier réflexe de survie de l’Occidental, c’était encore de tirer de sa condition une fortune suffisante pour quitter à la première occasion sur une île à l’abri du monde. L’Occidental partait avec plusieurs longueurs d’avance sur les autres catégories de la population mondiale. Son compte bancaire, qu’il pouvait gérer à distance par le biais d’un ordinateur, pouvait lui procurer en temps voulu les sommes nécessaires pour vivre n’importe où dans le monde, souvent à des prix très inférieurs à ce qu’il était habitué de payer chez lui. Le capitalisme post-moderne était une jungle, où se croisaient les victimes et les prédateurs ; chacun devait faire ce qu’il pouvait pour tirer son épingle du jeu. Et l’enjeu, pour ainsi dire, consistait à accumuler les moyens nécessaires à la construction de son propre terrain de jeu intime, à partir duquel pourrait se reconstituer quelque chose comme un lien humain et amoureux. La société – en particulier l’occidentale — était littéralement inhumaine ; elle était devenue ”impossible à vivre“. Il ne restait plus qu’à faire de l’argent pendant nombre d’années, travailler excessivement fort, puis quitter la jungle, se trouver une petite maison à l’ombre d’un platane et y finir ses jours en compagnie d’un être que l’on s’appliquerait à connaître, peut-être même à aimer. Cette île — métaphorique et charnelle — à l’abri du monde, Michel croira la trouver en la personne de Valérie, une jeune femme occidentale “pas comme les autres” qu’il rencontrera lors de son périple en Thaïlande. Si l’idée d’être attaché à Destination Occident ne l’a jamais effleuré, la perspective, en revanche, de “survivre avec une femme, s’y attacher, essayer de la rendre heureuse“, lui paraît désirable et praticable. Un nouvel espoir s’annonce. “J’arrivais de moins en moins à comprendre, dit-il, qu’on soit attaché à une idée, un pays, à autre chose en général qu’un individu.

Attablés à un restaurant lors d’un deuxième périple en Thaïlande, Valérie et Michel expliquent à Jean-Yves leur projet de s’y installer pour de bon. Jean-Yves reste dubitatif, trouve étrange cette rupture avec le monde occidental. Michel, qui est plutôt du genre à se laisser porter par les événements, laisse parler Valérie : “Ce n’est pas moi qui suis bizarre, dit-elle à Jean-Yves, c’est le monde autour de moi. Est-ce que tu as vraiment envie de t’acheter un cabriolet Ferrari ? Une maison de week-end à Deauville — qui sera, de toute façon, cambriolée ? [...] De payer la moitié de ton salaire en impôts pour financer [...] des plans de sauvetage des banlieues ?” Valérie est une “prédatrice“. Prête à chasser, elle s’est lancée, les dents bien affûtées, dans la jungle grouillante du marché touristique. Elle est aujourd’hui fatiguée, mais son compte de banque déborde : elle peut enfin avouer son mépris du monde occidental, ce monde dont elle est issue et qu’elle rejette. Cet aveu se fait dans un décor oriental apaisant : “Le soir tombait ; des lumières s’allumaient dans les villages qui entouraient la baie. Un dernier rayon de soleil illuminait le toit doré de la pagode.” Michel et Valérie, après avoir renoncé à l’idylle publicitaire, s’apprêtent à amarrer sur une île favorable aux joies simples.

Mais voilà : l’aveu sitôt fait, Michel, tout en se retournant pour jeter un “regard reconnaissant à Valérie“, entend sur “[sa] droite un espèce de délic“. Un bruit de moteur, venant de la mer, cesse. Un silence éthéré flotte un moment dans l’espace, et puis soudain : “À l’avant de la terrasse, une grande femme blonde se leva en poussant un hurlement. Il y eut alors une première rafale, un crépitement bref. Elle se retourna vers nous, portant les mains à son visage : une balle avait atteint son oeil, son orbite n’était plus qu’un trou sanglant ; puis elle s’effondra sans un bruit.” Une deuxième rafale touchera un nombre considérable de clients. Les assaillants, “trois hommes enturbannés“, se promènent “une mitraillette à la main“ ; ils tirent sur tout ce qui bouge et ne bouge pas. C’est quelques instants avant qu’un immense bruit d’explosion ne se fasse entendre à proximité au Crazy Lips, un bar réputé pour son affluence. La bombe, très puissante quoiqu’artisanale, avait été construite à base de dynamite ; les terroristes l’avaient fourguée dans un sac bourré de boulons et de clous tout près de la piste de danse. Les effets sont dévastateurs : “les boulons avaient crevé des yeux, arraché des mains, déchiqueté des visages“. Ainsi, les terroristes islamistes n’avaient pas seulement voulu tuer des gens : ils désiraient également les mutiler. Les boulons et les clous servaient certes à étendre le plus possible le spectre de l’agression, mais ils avaient aussi une fonction proprement mutilatrice : ne s’agissait-il pas d’abord de priver le corps de la jouissance des sens ? De lui retirer les organes agissants du désir : les yeux, les mains, les visages ?

Valérie meurt dans l’attentat, et Michel se retrouve seul : il s’en sort sans une égratignure, mais psychologiquement effondré. On le rapatrie à Paris et on l’interne presqu’aussitôt dans un hôpital psychiatrique : il passera de l’aéroport à l’asile en un clin d’oeil, sans humeur particulière, conformément à ce fatalisme sophistiqué qui lui vient de ses années de dépression tranquille. La presse occidentale se déchaîne : le Journal du dimanche titre “LE RETOUR DE L’ESCLAVAGE” ; Françoise Giroud s’indigne à la pensée des “centaines de milliers de femmes souillées, humiliées, réduites en esclavage” ; c’est la grande révélation du “tourisme sexuel” dans l’intelligentsia. Confronté à la réalité du désir, qui fuit par millions ses terres ingrates, Destination Occident, dont la vanité repose sur le monopole publicitaire du sexuel, se rebiffe et joue les grenouilles de bénitier. Le vice publicitaire, tout naturellement, cède la place à la vertu publicitaire. Cette épreuve de réel est décidément trop humiliante pour les destinationaux occidentaux. Pendant ce temps, ironiquement, Michel se fait soigner en institution pour “déni de réel”, un comportement pathologique que son psychiatre définit comme un “trouble de la représentation“. Les médecins le mettent en garde contre une “prise de conscience brutale“, qui pourrait arriver d’un jour à l’autre et entraîner, parmi d’autres dommages collatéraux, une tentative de suicide. “Ah bon, dit-il, ah bon.” Ce sera sa seule réponse au pronostic de la science psychiatrique occidentale. Son seul commentaire.

Une fois sorti de l’hôpital, Michel ne tardera pas à s’envoler de nouveau pour Bangkok. Il remarque que les touristes sexuels arabes ont quitté les lieux ; les rares encore présents rasent les murs, ou restent cloîtrés dans leur hôtel. En ces lendemains d’attentat, leur existence sociale à Bangkok devenait trop pénible, et dans certains cas impossible. Michel croisera l’un d’entre eux dans un café de l’hôtel, un banquier jordanien. La discussion bifurqua sur l’islam, une religion que le banquier tenait pour vaincue  à moyen terme : “Le problème des musulmans, dit-il à Michel, c’est que le paradis promis par le prophète existait déjà ici-bas : il y avait des endroits sur cette terre où des jeunes filles disponibles et lascives dansaient pour le plaisir des hommes, où l’on pouvait s’enivrer de nectars en écoutant une musique aux accents célestes ; il y en avait une vingtaine dans un rayon de cinq cents mètres autour de l’hôtel.” Pour le banquier jordanien, cela ne faisait aucun doute : le capitalisme était inarrêtable. Son action virale, qui passait désormais par une mise en réseau effrénée de l’humanité, des peuples et des races promettait une indifférenciation payante pour tous. L’agressivité islamiste n’était qu’une réaction de panique, un dernier sursaut avant l’engloutissement final dans le grand network mondial. Les jeunes Arabes, selon le Jordanien, ne rêvaient déjà, quoiqu’ils en disent, qu’à la consommation, au sexe et au modèle américain. L’islam, avec ses devoirs et sa guerre sainte, perdait du terrain : son apparente vitalité ne relevait que du tape-à-l’oeil mimétique. Les jeunes Arabes avaient constamment sous le nez le paradis du “droit au plaisir”, et pour cela ils n’avaient même pas à voyager : “il suffisait d’avoir une antenne parabolique“. Ou d’être branché sur Internet, le réseau des réseaux.

Dégoûté par Bangkok, où l’on rencontre “trop d’hommes d’affaires” et “trop de touristes en voayges organisés“, Michel prend un bus pour Pattaya. “On ne vient pas à Pattaya pour refaire sa vie, mais pour la terminer dans des conditions acceptables.” Dès le début, il comprend que son arrivée sera définitive. Véritable “cloaque de la névrose occidentale“, Pattaya est la “destination de la dernière chance, celle après laquelle il n’y a plus qu’à renoncer au désir“. Rappeurs à casquette, cyberpunks aux cheveux rouges, gouines autrichiennes piercées : toute une série de “spécimens” de Destination Occident y échouent, à des milliers de kilomètres de leur “destination d’origine”. La description a de quoi effrayer : “Des pédérastes allemands moustachus et ventrus se dandinaient dans leurs chemises à fleurs. Près d’eux, trois adolescentes russes parvenues au dernier degré de la pétasserie se tortillaient en écoutant leur ghetto-blaster ; elles se tordaient et se roulaient littéralement sur place, les sordides petites suceuses“. Michel, qui continue d’aller dans les salons de massage “par principe“, a perdu le goût des relations humaines. Or, tout en ne recherchant pas la compagnie de ses semblables, il noue une conversation, un jour au comptoir d’un bar, avec un homosexuel de passage. Un Français tout comme lui. Heureux de parler français (surtout l’homosexuel, qui se trouve en Thaïlande depuis un certain temps), leur langue se délie. L’homosexuel raconte son parcours, erratique bien sûr ; toute sa vie est entièrement déterminée par les deux pôles du désir et du capitalisme. Dix ans plus tôt, à quarante ans, il s’était rendu compte que de plus en plus, il rentrait bredouille de ses sorties en boîte. “Tant qu’à ça, s’était-il dit, autant payer des Asiatiques“. D’où son départ pour Pattaya, Thaïlande.

Inhibé par ses réflexes d’Occidental, tout de suite il s’excuse de cette remarque auprès de Michel. Surtout, qu’il n’y voie pas de connotation raciste. Ce dont se gardera bien Michel qui, en bon sociologue, explique : “Bien sûr, je comprenais : il est moins humiliant de payer pour un être qui ne ressemble à aucun de ceux qu’on aurait pu séduire par le passé, qui ne vous rappelle aucun souvenir. Si la sexualité doit être payante, il est bon qu’elle soit, dans une certaine mesure, indifférenciée.” C’est ici que Houellebecq, à mon sens, fait vraiment très fort. Car après avoir exposé plus tôt dans le roman une théorie des races un peu sommaire, il explicite dans ce passage les ressorts profonds et cachés de ce que Destination Occident appelle le “métissage”. Le métissage érigé en doctrine, tel que c’est le cas actuellement dans l’Occident officiel, relève en vérité d’une rationalisation enthousiaste de la pulsion indifférenciatrice : c’est, littéralement, le lyrisme du Bien confondu dans le lyrisme du Mal. C’est le rire amnésique, énervé, saccadé de l’île aux enfants kundérienne qui fait entendre la promesse d’un accord catégorique (et définitif) avec l’être. De deux choses l’une. Ou bien les hommes et les femmes sont disposés à habiter leur dissonance ontologique et à s’aimer par-delà toute forme d’intérêt ; ou bien leur cause est désespérée et ce sont les lois du marché qui devront compenser. Le premier cas implique une déconstruction de l’idylle publicitaire occidentale, et peut-être même un retour de l’émotion érotique ; le second, une mathématique du désir sexuel et une psychiatrisation sans fin du sentiment amoureux. Pour l’heure, la doctrine du “métissage” semble bel et bien vaincre, car c’est celle du marché et de l’effacement de la mémoire sensible. À l’âge de l’information, le “métissage” promu dans les sciences sociales et le discours médiatique n’est qu’un écho publicitaire de la grande ”mise en réseau” du capitalisme planétaire.

L’islamisme radical, on l’oublie souvent, est un phénomène périphérique de la “mise en réseau” médiatique internationale. Il prend son essor avec Internet et la télé satellite. La culture commune du XXIe siècle est d’abord et avant tout une culture médiatique, néo-anglo-saxonne et cybernétique. Langage sommaire, images stéréotypées, expressionnisme multimédia : la nouvelle culture médiatique a un pouvoir de codification sur la réalité qui ne trouve pas d’équivalent dans le patrimoine occidental. Elle est le creuset de la concurrence mimétique entre deux idylles, toutes deux nées d’une désarticulation déterminante : du côté occidental, celle de la raison et de la nature humaine ; et du côté islamiste, celle de la foi et de la nature humaine. C’est par une raison détachée de la nature humaine que l’Occidental décadent en est arrivé à un libéralisme de l’humiliation et de la souffrance ; tandis que c’est par une foi détachée de la nature humaine que l’islamiste radical en est venu, ici-bas, à une négation absolue de l’existence charnelle. Si, comme le prétend Kundera, notre monde est borné d’un côté par le “fanatisme absolu” et de l’autre par “le scepticisme absolu”, le double désir de mort du tourisme occidental et de l’islamisme radical ne figurent pas deux mondes, mais un même monde. L’extrémisme de la vertu et du vice publicitaires affiché par la cléricature de Destination Occident, dans une alternance sans logique apparente, est un miroir trouble de l’extrémisme islamiste, où l’on cultive aussi cette alternance, mais — au contraire de Destination Occident — selon une logique implacable et atroce. Tu trompes ton mari, et on te coupe un pied. Tu voles, on te fouette tant de fois. La folie des islamistes n’est pas un archaïsme archaïque, mais un archaïsme moderne. Notre droit-de-l’hommisme de consommation et les Commissions de Vertu islamistes, dans leur fascination mutuelle, murmurent au-dessus du corps du désir de mortelles litanies.

La barbarie islamiste des mains coupées et des visages brûlés n’est pas si loin de celle de l’Occident, lorsqu’on voit des gens ici aller de plein gré dans des cliniques de chirurgie plastique se faire brocher des organes pour maigrir, ou encore se faire siphonner le gras sous la peau pour paraître plus jeune et désirable. De quelque côté que l’on regarde, la boucherie est générale et le drame du désir en est le moteur particulier pour tous. Encore fallait-il un romancier, “un enfant de l’Europe, du souci et de la honte“, comme se décrit lui-même Michel dans Plateforme, pour oser, contre les faux-semblants de son époque, en faire la représentation à l’abri du monde.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : mardi le 10 mars 2009. Le prochain billet portera sur le film Dédé à travers les brumes. Le choix de cette date de parution a pour but de respecter l’embargo critique, en vigueur jusqu’au 9 mars. L’I. C. devrait ensuite reprendre son rythme de publication régulier (à chaque samedi).