Reste que votre foi ignore l’Histoire, tandis que nous-mêmes traitons cette dernière comme si elle était Dieu. De telles dispositions presque symétriques devraient d’ailleurs nous permettre de nous entendre, un jour ou l’autre, ou du moins de nous retrouver secrètement dans la chambre sourde d’un nouvel obscurantisme enfin partagé.
– Philippe Muray. Chers djihadistes… (Mille et une nuits, 2002)
Le récent attentat au Caire, qui n’a pas encore été revendiqué, laisse présager l’action d’une cellule islamiste isolée. En plein coeur du Khan al-Khalini, un bazar du Caire à haute fréquentation touristique, un engin explosif primitif — bardé de clous et de pièces de métal — a été lancé sur un groupe d’adolescents principalement constitué de Français, tuant une adolescente de 17 ans et blessant plus d’une vingtaine de personnes. Cet attentat, bien sûr, doit être étudié pour ce qu’il est, avec les indices et les informations disponibles. Dans le cas où la piste islamiste ou islamoforme se confirmerait, ce serait une nouvelle illustration de la dynamique curieuse qui semble s’être nouée depuis plusieurs années entre le tourisme occidental et l’islamisme radical. Un exemple plus spectaculaire est celui des attentats de Mumbai en novembre dernier, une orgie de sang et de meurtres qui s’est déroulée dans un hôtel de luxe pour touristes occidentaux. Sur certaines photos, on voyait des marques comme Louis Vuitton surplomber les cadavres en arrière-plan. Pensons également à l’attentat de Bali en 2002, qui a fait plus de 200 morts parmi les clients de deux boîtes de nuit bondées de touristes.
Le touriste, beaucoup plus que le diplomate, est devenue la figure cible du terrorisme islamiste. Lorsqu’il n’y a pas de touristes, comme c’est le cas dans des zones en guerre comme l’Irak et l’Afghanistan, le terroriste islamiste kidnappe et parfois exécute des travailleurs humanitaires ou des missionnaires religieux. Mais en-dehors des zones de guerre, dans des espaces urbains centraux ou sur des îles paradisiaques, tous plus ou moins en proie à une bobolandisation relative, le terrorisme islamiste frappe de front le secteur touristique et ses représentants les plus visibles. De toute évidence, le choix de la cible touristique obéit à une forme d’intérêt stratégique : le tourisme, une industrie dont la force de séduction repose entièrement sur l’image, se voit facilement affectée par ce type d’attaques aux échos médiatiques retentissants. D’autre part, le tourisme, on l’oublie souvent, se situe dans le haut du classement dans l’économie mondiale, et plusieurs pays — en particulier ceux de l’Asie du sud-est — en dépendent pour vivre. Déstabiliser le tourisme, pour les islamistes, équivaut à déstabiliser l’économie du pays et le régime politique en place. Et à préparer, d’une certaine façon, l’avènement de la charia.
Mais il y a plus. Quelque chose comme une fascination mortelle, en effet, se joue dans le rapport qu’entretient l’islamiste radical avec le touriste occidental. Pour l’islamiste, le touriste n’est pas un objet de dérision, mais de haine passionnelle : entre l’image fantasmatique qu’il se fait de l’Occident et la personne même du touriste, il n’existe pas de différence. L’image est la personne. La machine de guerre publimédiatique occidentale a réussi un tour de force prodigieux : les images qu’elle ne cesse de produire à la chaîne ne sont pas perçues comme des images, mais comme des réalités indivisibles, tangibles, absolues. Il est tout à fait possible qu’aux yeux d’un islamiste, le touriste occidental en bermudas apparaisse — contre toute raison – comme un soldat au service de la luxure, du vice et de l’immoralisme (si seulement il savait…). Dans tous les cas, comme un mécréant qui doit être exclu de l’humanité. Comme un microbe dont l’Oumma doit être débarrassée.
L’islamiste radical, contrairement à l’Occidental type, ne vit pas dans l’Histoire ou de ce qui en tient lieu. Il vit dans l’imaginaire cyclique d’une théologie absolutiste qui exige l’abandon collectif des sujets, dans le culte d’une action dont la finalité n’est limitée que par la foi, illimitée par nature. Les martyrs du jihad, paraît-il, attendent de leur sacrifice la récompense d’un séjour au paradis, au milieu de nymphes et de vierges en adoration. Les survivants de la tragédie de Mumbai ont pu en témoigner, ils sont parfois très jeunes, et “ont l’air d’être des enfants”. Le martyr espère surtout, à travers la récompense divine, retrouver l’idylle — non pas un succédané d’idylle, mais l’idylle pure, ontologique, originelle. Dans Le livre du rire et de l’oubli, Kundera écrit : “tous les êtres humains aspirent depuis toujours à l’idylle, à ce jardin où chantent les rossignols, à ce royaume de l’harmonie [...] Là-bas, chacun est une note d’une sublime fugue de Bach, et celui qui ne veut pas en être une reste un point noir inutile et privé de sens qu’il suffit de saisir et d’écraser sous l’ongle comme un pou.” L’idylle se décline sur un mode collectif ; elle est, par définition “pour tous“. Kundera parle de l’idylle communiste, mais c’est en même temps l’idylle de tous les totalitarismes : un projet lyrique qui devient politique, puis mystique. C’est l’idylle du croyant fanatique, qui ne saurait accepter l’étrangeté du monde sans s’effondrer.
Il y aussi l’idylle du non-croyant : celle de l’Occidental moyen. Et c’est ici qu’intervient le touriste. Car le tourisme post-moderne est le produit d’une toute autre réalité que le tourisme de masse, qui s’est développé durant les Trente Glorieuses et a coïncidé avec l’avènement des classes moyennes. Le tourisme post-moderne a une prétention vaguement spirituelle, et se fait un devoir de se détacher des préoccupations matérielles du tourisme de masse. Aujourd’hui, le touriste bobo est prêt à payer le gros prix pour accéder aux quelques ”coins de paradis” de la planète qui seraient toujours vierges, ou prétendus vierges. Sous prétexte d’être plus évolué que le touriste de masse, il dit ne pas vouloir simplement se divertir, consommer ou visiter ; il cherche à faire l’expérience de “l’ailleurs”, à se déposséder (dans les limites de la raison et de sa police d’assurances) de sa propre culture et de ses “préjugés”. Il veut rompre la routine, en somme, et exige d’être bousculé dans le confort et la sécurité. En général, ce goût de l’ailleurs s’accompagne d’une multiplication rassurante, dans les lieux ”exotiques” visités, d’installations occidentalo-consuméristes. Discothèques, boîtes de nuit, boutiques Louis Vuitton pullulent sur les rives des plages “vierges” pour le plus grand plaisir du touriste bobo. La poursuite de l’idylle de non-croyant occidental peut prendre plusieurs formes, et procède certainement d’une fatigue civilisationnelle. Les touristes post-modernes sont des individus “en fuite”, qui, contrairement à leurs ancêtres du tourisme de masse, n’attendent que l’occasion de se laisser convaincre de ne pas retourner chez eux. Chose certaine, ils ne croient pas à la supériorité de leur culture et de leur civilisation, ou de ce qui en reste. Ils ruminent leur détresse le coude au bar, et envisagent déjà, deux semaines après leur arrivée, comment ils utiliseront ce qu’ils ont vu ici sur les îles pour remplir ceux qu’ils retrouveront là-bas dans les bureaux. Avant, le touriste de masse revenait les bagages remplis de babioles exotiques ; aujourd’hui le touriste bobo revient les bagages réduits au plus simple, avec une masse impressionnante de photos. Les photos permettent de renouveler indéfiniment le récit d’aventure ; elles font rêver ; elles ne sont pas circonscrites par la vulgarité du matériel. On sait aussi qu’elles ont l’avantage de représenter le touriste bobo en compagnie des indigènes dans un décor édénique ; elles ramènent le touriste à sa quête personnelle, le situant au centre d’une “histoire de vie”.
Se laisser envoûter par les mirages doucereux du tourisme exotique, c’est le moyen qu’a trouvé l’Occidental bobo pour habiter sa propre fin, qui est aussi un terme historique. Le substitut à l’Histoire s’appelle le bobotourisme. Qu’est-ce que le touriste bobo sinon l’explorateur parodique des temps post-modernes ? Les explorateurs anciens partaient à la recherche des Indes, ou de quelque territoire rempli de richesses ; le touriste bobo, lui, n’a pas assez de la planète entière pour trouver son chemin en “lui-même”. Il lui faut bouger et aller le plus “loin” possible ; je pèse mes guillemets. Car l’idée n’est pas tant de partir au loin géographiquement que culturellement : le désir d’exotisme précède, et atrophie par le fait même le désir de découverte. Un touriste satisfait est un touriste repu, rassassié, qui n’hésitera pas à parler de son voyage comme d’une odyssée gastronomique. Il croit à la représentation occidentalisée des endroits les plus éloignés, et c’est à la représentation publicitaire de l’idylle qu’il adhère en bonne partie. Sur le fond d’écran de millions de travailleurs occidentaux, ou encore sur des photos qu’ils afficheront sur le babillard de leur poste de travail, l’idylle, avec ses océans céruléens, ses plages blanches et son soleil apaisant, domine en absolu. C’est d’ailleurs au nom de la représentation qu’il se fait de l’idylle, et certes pas au nom de la “découverte” ou d’une Académie des sciences quelconque, que le touriste s’est arrogé le droit de transformer les plus récentes explorations territoriales de l’humanité — l’espace, la Lune, la planète Mars — en potentialités touristiques. On sait que le Cirque du Soleil, dans son défunt projet de divertissement Le Complexe Cirque (abandonné au début des années 2000), prévoyait faire tirer au sort des voyages dans l’espace à ses clients. La néo-conquête touristique passe nécessairement par Boboland et sa doctrine festive.
On peut dire que le terrorisme islamiste et le tourisme occidental figurent la rencontre de deux idylles. Ce sont deux lyrismes opposés qui s’attirent et se repoussent, en attendant peut-être un engloutissement commun. Le lyrisme du Bien rencontre le lyrisme du Mal : leur rapport est-il distinct, indépendant, ou le lyrisme du Bien est-il déjà compris dans le lyrisme du Mal ? Il ne s’agit pas, ici, de renvoyer le touriste et le terroriste dos à dos, et de dire que l’un est l’égal de l’autre. Ce n’est pas la question. Seulement, il me semble qu’il y a dans ce schéma une occasion de comprendre notre temps ; l’éviter au nom de la guerre idéologique serait trop bête. L’Occident ne mérite pas d’être défendu s’il s’agit bêtement de dominer un ennemi désigné. Le travail politique, le travail de terrain, fait de persévérance et de ténacité, est certes important en contexte liberticide, mais c’est encore par l’exercice de la raison critique que la raison critique est la mieux défendue.
“Le mal est déjà présent dans la beauté, l’enfer en germe dans le rêve de paradis, et si nous voulons comprendre l’essence de l’enfer, il faut commencer par examiner l’essence du paradis qui en est l’origine” dit encore Kundera, cette fois à Philip Roth en 1980, dans un entretien repris dans Parlons travail. Dans toute son oeuvre, et en particulier dans Le livre du rire et de l’oubli, Kundera pose ce problème essentiel. Cette posture décalée, souveraine, même si elle exaspère un certain nombre de lecteurs pressés, lui permet d’être le plus antitotalitaire des écrivains tout en restant radicalement étranger à la vulgate de l’antitotalitarisme. Kundera est l’empêcheur de toutes les fusions, la négation de tout kitsch (y compris celui de l’antitotalitarisme), de tout lyrisme, il est l’instrument de toutes les variations, par le fait même l’instrument de personne, et encore moins d’une cause. Dans Le Livre du rire et de l’oubli, l’antitotalitarisme existe en tant que motif, et se retrouve donc – comme tout le reste — en proie à l’examen libre du roman.
“C’est un roman sur le rire et sur l’oubli et sur Prague, sur Prague et sur les anges. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le jeune homme qui est au volant s’appelle Raphaël.” Raphaël, c’est le jeune occidental “en jeans” qui, dans cette Europe de l’Ouest où s’est réfugiée Tamina, a proposé à l’émigrante tchèque l’extase de l’oubli, du rire amnésique. Il convaincra Tamina de quitter le café où elle travaillait jusque-là, et où elle ruminait ses souvenirs, sa mémoire surchargée, son histoire tragique. La destination ? “L’île des enfants”, endroit mystérieux, accessible par le biais d’une barque, que conduit un enfant enchanteur étranger au monde adulte. Elle qui ployait sous le poids de la pesanteur de son passé, qui avait gagné l’Ouest avec son mari (mort peu après), une seule valise à la main pour ne pas éveiller les soupçons de la police communiste, aborde les rives de l’île des enfants, où la pesanteur n’existe plus. Pendant si longtemps, elle s’est demandé comment elle pourrait récupérer la correspondance amoureuse et les carnets intimes — trop volumineux — qu’elle avait dû laisser dans le tiroir de son appartement de Prague. Elle a vécu coupée de la mémoire écrite de son amour, tout en refusant néanmoins de se laisser avaler par le doux marasme de l’oubli. Aujourd’hui, le jeune homme en jeans, qui s’est arrêté par hasard dans le café où elle travaille, l’invite à monter dans sa “voiture de sport rouge“. Il a réussi à la délier de sa fidélité au mari décédé, en lui faisant admettre qu’ainsi elle ne carburait pas à la loyauté, mais au remords, à la tristesse du remords de celle qui a compris qu’elle ne se pardonne pas d’avoir manqué l’être aimé. Pourquoi n’a-t-elle pas plus connu son mari lorsqu’il était vivant ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas davantage interrogé ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas plus aimé ? L’île des enfants est ce royaume perdu qui permet justement de liquider le remords comme l’oubli. L’île permet d’oublier jusqu’à l’oubli même ; elle autorise le retour à l’indifférencié, au primitif originel, à la matrice de l’idiotie pour ainsi dire naturelle de l’homme. L’île des enfants, c’est la tentation de l’idylle.
L’aventure tourne rapidement au cauchemar. Tamina, qui était toujours si pudique, perd le sens de la gravité inhérent à la mémoire de l’amour. C’est la sexualité adulte qui se voit ainsi sacrifiée. “Ici, parmi les enfants, au royaume de l’insignifiance, elle est enfin redevenue ce qu’elle était à l’origine : un petit joujou à produire une jouissance physique.” Les enfants l’entourent de leurs petits corps, de leurs petites mains, et ils la bercent tour à tour, la caressent : elle en ressent une étrange volupté, comme s’il “n’y avait pas de lien entre les enfants et cette douce volupté qui l’envahissait“. “La sexualité libérée du lien diabolique avec l’amour, écrit Kundera, [s'était] muée en une joie d’une angélique simplicité.” La sérénité trompeuse qui envahit Tamina signe en réalité la fin, chez elle, de la division humaine. Le spectre de la mort et de l’immobilité étend son spectre et annonce une jouissance détachée de la “présence de l’âme“, “qui n’imagine rien, ne se rappelle rien“. Puis elle se réveille enfin de ce songe doucereux lorsqu’un enfant, jurant avec les caresses qu’on lui prodiguait, lui mord soudainement les mamelons.
Entourée d’enfants qui ne cherchent plus qu’à l’humilier, et pour qui le bien et mal se confondent aisément, elle cherche à fuir l’île. Cachée derrière le tronc épais d’un platane, elle attend le moment où elle pourra s’en aller. La nature cachée du royaume de l’harmonie se révèle alors au grand jour. Les gamins ont les yeux fixés sur un magnétophone émettant des cris d’une chanson et un vacarme de guitares électriques. “Ils lancent les bras en avant, tantôt l’un, tantôt l’autre, ils renversent la tête en arrière, ils agitent les mains en pointant l’index d’un air menaçant et leurs cris se mêlent à la chanson qui sort du magnétophone.” Les enfants hypnotisés se conduisent “avec une coquetterie provocante, comme s’ils imitaient le coït.” Ils abolissent extérieurement, de façon visible, publique, ce qui était déjà en train d’être aboli intérieurement chez Tamina. “L’obscénité des mouvements plaqués sur les corps enfantins abolit l’antinomie entre l’obscène et l’innocent, entre le pur et l’immonde. La sensualité devient absurde, l’innocence devient absurde, le vocabulaire se décompose et Tamina se sent mal à l’aise : comme si elle avait une poche vide dans l’estomac.“
Évidemment, cette poche vide dans l’estomac n’est rien d’autre qu’une absence de pesanteur devenue par trop insupportable. “De même qu’un extrême peut à tout moment se changer en son contraire, la légèreté portée à son maximum est devenue l’effroyable pesanteur de la légèreté et Tamina sait qu’elle ne pourra pas la supporter une seconde de plus“. Elle se met à courir et tente de fuir en sautant dans l’eau. Elle ne s’en sortira pas et mourra sous les “yeux écarquillés et rapaces” des enfants qui, tranquillement assis dans une barque, assisteront en effet à sa noyade sans oser le début d’un geste de secours.
De la légèreté à la pesanteur, du rire sérieux des anges au rire diabolique, Kundera scrute, appréhende, dévoile entre les extrêmes potentiels cette “frontière” au-delà de laquelle nos actes perdent leur sens et deviennent ridicules, pour devenir dans certains cas facteur de violence et de fanatisme. “Dans un monde construit sur certitudes sacro-saintes, dit-il encore à Roth, le roman est mort. Le monde totalitaire, qu’il ait pour base Marx ou l’islam, ou n’importe quoi d’autre, est un monde de réponses plutôt que de questions. Le roman n’y a pas sa place.” Entre le lyrisme du Bien et le lyrisme du Mal, entre l’idylle publicitaire et l’idylle fanatique (elle-même engendrée en réaction à un “vice” et une “hérésie” publicitaires), qui communient de part et d’autre dans une secrète et étrange complicité, le roman est peut-être la seule “arme occidentale” qui nous reste.
C’est pourquoi, pour poursuivre cette réflexion sur le tourisme occidental et l’islam radical, je me garderai de prendre congé de la sagesse romanesque. Tournons-nous plutôt vers l’extraordinaire roman de Michel Houellebecq, Plateforme, publié en 2001.
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Plateforme s’ouvre sur un meurtre : celui du père du narrateur. “Devant le cercueil du vieillard, des pensées déplaisantes me sont venues. Il avait profité de la vie, le vieux salaud ; il s’était démerdé comme un chef. ‘T’as eu des gosses, mon con… me dis-je avec entrain ; t’as fourré ta grosse bite dans la chatte à ma mère.’ Enfin j’étais un peu tendu, c’est certain ; ce n’est pas tous les jours qu’on a des morts dans sa famille.” On voit tout de suite, en somme, humour houellebecquien en prime, sur quelle tonalité seront traités les thèmes de la filiation et de la sexualité dans le roman. On découvrira rapidement que le paternel, un incorrigible sportif qui se faisait un plaisir, malgré l’âge, d’être plus en forme que son fils, entretenait une liaison avec Aïcha, une jeune Arabe qui lui servait aussi de domestique. Il fut tué par le frère musulman d’Aïcha, venu lui “demander des explications“.
“Il avait tout à fait l’air d’une petite brute ordinaire, écrit-il ; je n’éprouvais pas la moindre sympathie à son égard. Levant les yeux il croisa mon regard, m’identifia certainement. Il connaissait mon rôle, on avait dû le prévenir : selon ses conceptions brutales j’avais un droit de vengeance, j’étais comptable du sang de mon père.” Comptable du sang, non, mais comptable de l’héritage certainement : le narrateur, Michel, touchera trois millions de francs, soit l’équivalent de quinze fois son salaire annuel. Il en profitera, après les funérailles, pour se présenter au guichet de Nouvelles Frontières, où il optera pour un forfait “Tropic Thai” de deux semaines.
Pourquoi partir ? Laissons parler Michel : ”Mes rêves sont médiocres. Comme tous les habitants d’Europe occidentale, je souhaite voyager. Enfin il y a les difficultés, la barrière de la langue, la mauvaise organisation des transports en commun, les risques de vol ou d’arnaque : pour dire les choses plus crûment, ce que je souhaite au fond, c’est pratiquer le tourisme. On a les rêves qu’on peut ; et mon rêve à moi c’est d’enchaîner à l’infini les Circuits passion, les Séjours couleur et les Plaisirs à la carte – pour reprendre les trois thèmes du catalogue de Nouvelles Frontières.” Les habitants d’Europe occidentale, dit-il, “se précipitent à l’autre bout du monde” dès qu’ils en ont l’occasion, et se comportent littéralement comme des “évadés de prison“.
Le Dieu de l’Histoire, qui est le Dieu des Européens, ne trouve que l’écho des ruines chez Houellebecq. “La volonté de puissance existe, dit-il, et se manifeste sous forme d’histoire ; elle est en elle-même radicalement improductive.” Chez Michel, le sentiment de la fin de l’Histoire s’accompagne d’une sorte de dérision, qui se manifeste en particulier lors d’une visite en Birmanie. Après avoir résumé les conflits guerriers qui ponctuèrent l’histoire de la Birmanie et de la Thaïlande, il conclut, philosophe : “Maintenant c’était bien paisible, une légère brise soufflait de la poussière entre les temples. [...] Le sourire du Bouddha continuait de flotter au-dessus des ruines.” Il était encore dans sa méditation historique lorsqu’on lui signifie qu’il est temps de sortir les caméras vidéos et de garder un souvenir du lieu visité. C’est l’occasion de se moquer des prétentions à la grandeur de sa propre culture : “J’imaginais Chateaubriand au Colisée, avec un caméscope Panasonic, en train de fumer des cigarettes ; probablement des Benson, plutôt que des Gauloises Légères. Confronté à une religion aussi radicale, ses positions auraient sans doute été légèrement différentes ; il aurait éprouvé moins d’admiration pour Napoléon. J’étais sûr qu’il aurait été capable d’écrire un excellent Génie du bouddhisme.”
C’est le moins qu’on puisse dire, il n’y a pas de francophilie excessive et de chauvinisme chez Houellebecq. La France est un pays “entièrement sinistre, administratif“, marqué par un “socialisme apaisé“, et qu’encadre une réglementation infantilisante. Michel, employé au Ministère de la Culture, doit son emploi à la “modernisation du socialisme” faite par Jack Lang dans les années quatre-vingt, qui a fait pleuvoir les dollars sur les institutions culturelles de l’État. Sans faire de vague, il a résisté aux changements politiques successifs, vieillissant dans le calme bureaucratique de la sécurité d’emploi. Il est courtois, ponctuel ; ses rapports avec ses collègues sont au beau fixe, et ne sauraient être qualifiés d’hostiles. Mais un problème demeure, lancinant : il ne ressent aucune passion à faire ce qu’il fait, pas plus qu’il ne perçoit le sens existentiel de son activité. Son travail consiste à prévoir la dimension comptable des projets d’art contemporain à la Direction des arts plastiques du Ministère. Il lui arrive donc fréquemment de côtoyer des artistes contemporains, qui font tous évidemment dans le trash, la “provoc”, le kitsch. Il se garde bien de partager leur aventure. “Les questions politiques et esthétiques ne sont pas mon fait ; ce n’est pas à moi qu’il revient d’inventer ni d’adopter de nouvelles attitudes, de nouveaux rapports au monde ; j’y ai renoncé en même temps que mes épaules se voûtaient, que mon visage évoluait vers la tristesse. J’ai assisté à bien des expositions, des vernissages, des performances demeurées mémorables. Ma conclusion, dorénavant, est certaine : l’art ne peut pas changer la vie. En tout cas pas la mienne.“
Quant à l’appartenance plus largement occidentale, elle n’est pas davantage tenue en haute estime. Dès le premier arrêt de “Tropic Thaï”, à Kanchanaburi, il se fait expliquer par les guides l’histoire la Deuxième guerre mondiale en Thaïlande. Des Japonais, en 1941, avaient voulu construire un pont à Kanchanaburi pour relier Singapour et la Birmanie, dans le but d’envahir l’Inde. S’informant de la position des Thaïs lors de la Deuxième guerre mondiale, on lui apprend que la Thaïlande avait passé un accord militaire avec le Japon sans pour autant déclarer la guerre aux alliés. “C’était la voie de la sagesse“, dit-il, admiratif devant “l’esprit de subtilité” des Thaïs, restés insensibles au grand appel allié. Aussi est-il désemparé lorsqu’on lui annonce la visite du JEATH Museum, destiné à commémorer les souffrances des prisonniers de guerre alliés. “Un peu plus tard, il fallut subir la visite du cimetière des prisonniers [...] Il y avait des croix blanches, bien alignées, toutes exactement identiques ; l’endroit dégageait un ennui profond.” Cela lui fait penser à Omaha Beach, qui lui avait d’ailleurs rappelé à l’époque une “installation d’art contemporain“. Pour lui, les soldats morts au combat lors de la Deuxième guerre mondiale sont des “imbéciles morts pour la démocratie“.
L’héritage des “droits de l’homme” et des Lumières est devenu une sorte de farce, ses principes fondateurs ayant été repris pour l’essentiel par la publicité humanitaire et les bons sentiments. Le fier drapeau des “droits de l’homme”, en effet, n’est plus tenu au XXIe siècle que par des idiots utiles comme Josiane, membre du groupe de voyage de Michel, prof de lettres (“exactement le genre de salopes qui m’avaient fait renoncer à mes études littéraires, bien des années auparavant“, observe-t-il), et qui fera subir à son groupe, lors d’un dîner collectif, un discours moralisateur sur le “tourisme sexuel” en Thaïlande. Dans Plateforme, le tourisme sexuel est une sorte de pléonasme : le véritable intérêt de partir dans les contrées lointaines réside dans le sexe bon marché, dans ce cas-ci auprès de prostituées thaïes expertes dans l’art de la coucherie. Dès son arrivée, notre anti-héros ira dans un bar et se paiera une jeune thaï, qui lui témoignera gratitude et reconnaissance pour ses trois mille bahts payés, un “très bon prix“. L’échange verbal avec la prostituée se fait dans le néo-anglais de la mondialisation marchande, au lexique minimal ; il n’y a pas de phrases structurées, que des mots épars et des gestes : l’absence de conversation n’est pas ressenti comme un manque, mais comme un soulagement.
La démission de la parole est nécessairement liée à la dégradation accélérée du rapport érotique et, partant, à l’affaissement de la civilisation. Elle est le symptôme d’une désarticulation de la raison et de la nature humaine : l’équilibre organique entre ces deux pôles fondamentaux semble définitivement rompu. La raison fait son chemin seule, dans les laboratoires où se pense la perfectibilité de l’homme nouveau, tandis que la nature humaine est abandonnée à ses pulsions inexprimées. Le corps se voit réduit au statut de “petit joujou à jouissance physique“, pour reprendre la formule de Kundera sur le destin de la nature au royaume de l’indifférenciation. Du haut de sa plateforme décadente, c’est sans émotion que le narrateur observe la grande transe indifférenciatrice qui saisit ses contemporains. Marchant sans but dans les rues de Patong Beach, il a cette réflexion : “Je me rendis compte que tout ce que le monde civilisé avait pu produire en fait de touristes se trouvait réuni là, sur les deux kilomètres du front de mer. En quelques dizaines de mètres je croisai des Japonais, des Italiens, des Allemands, des Américains, sans compter quelques Scandinaves et Sud-Américains riches.” Bref, des Occidentaux et des para-Occidentaux. À perte de vue. “On est tous pareils, on cherche tous le soleil“, lui avait d’ailleurs dit “la fille de l’agence de voyages“. Cette remarque banale est, dans les circonstances, d’une étonnante profondeur. Les êtres apparaissent à la lumière de ce soleil cosmogonique comme les “petits joujous” qu’ils sont devenus, des petits animaux instinctifs et béats : “Devant le Royal Savoey Seafood, j’aperçus un couple d’Américains qui fixaient un homard avec une attention exagérée. ‘Deux mammifères devant un crustacé’, me dis-je. Un serveur les rejoignit, tout sourire, probablement pour vanter la fraîcheur du produit. ‘Ça fait trois’, poursuivis-je machinalement.” La régression de l’espèce ne le révolte pas, il se contente de constater. Et finit par souligner la douce vacuité qui se dégage de la foule environnante : “Elle se déversait continûment, composée de solitaires, de familles, de couples ; tout cela donnait une grande impression d’innocence.“
Comme Kundera, mais d’une façon qui lui est tout à fait propre bien entendu, c’est en se penchant de près sur la sexualité que Houellebecq réussit à dévoiler le grand désir de mort à l’oeuvre dans l’indifférenciation idyllique. Le “tourisme sexuel”, dans Plateforme, est ce qui permet au romancier de déchirer le voile dissimulant le drame du désir. Le voile de l’idylle, tissé de bons sentiments et de slogans droit-de-l’hommistes, cache ce qui meut en réalité les corps à moitié mort des touristes occidentaux. Le personnage de Jean-Yves, dans le roman, représente l’entrepreneur du tourisme nouveau genre, à l’écoute d’une clientèle qu’il devine plus nuancée et diversifiée que celle du tourisme de masse. Mandaté par le Groupe Aurore pour renouveler une marque laissée à l’abandon, Jean-Yves se doit d’étudier empiriquement le comportement de sa clientèle, et déceler ce qui, dans le programme offert par la chaîne, pèche par excès de flatterie et par manque de sens pratique. Pour une bonne part, l’excès de flatterie est due à une confiance trop naïve des compagnies dans la “sociologie comportementale”, qui elle-même colle trop naïvement à la méthodologie des sondages. Le Groupe Aurore, comme bien d’autres chaînes touristiques, avait cru à l’autoreprésentation occidentale de “l’évolution des mentalités”. Elle avait donc signé la charte du “tourisme éthique”, exigeait de ses sous-traitants le respect de “l’architecture du pays” et des critères du “développement durable”. Selon les sociologues consensuels, grassement rétribués par le Groupe Aurore, la nouvelle clientèle bobo était “plus éclectique, plus ludique, plus engagée dans l’humanitaire” ; “[elle] ne consommait plus pour ‘paraître’, mais pour ‘être’“. Ces clichés de magazine, usés jusqu’à la corde, s’imposaient comme “image officielle” du touriste post-moderne. Pourtant, soupire Jean-Yves, la chaîne continuait de décliner, en dépit de tous les investissements et ajustements effectués. Les gens achetaient l’image qu’on leur donnait d’eux, mais se faisaient tirer l’oreille pour renouveler leur achat : leur expérience effective était trop décevante.
La vérité était simple, lui dit Michel : les gens s’ennuient. Officiellement ils se veulent vertueux et humanitaires ; mais dans les faits, ils voyagent par désoeuvrement, et attendent secrètement de leur voyage un événement insolite, voire une petite aventure. Les femmes espèrent une romance au léger parfum d’érotisme ; les hommes veulent une aventure sexuelle. Pour remonter la marque, dit-il à Jean-Yves, “il faut [donc] offrir aux gens la possibilité de baiser“. L’effondrement du rapport amoureux, en Europe occidentale, lui semblait un fait avéré, qui préparait le terrain de l’indifférenciation, c’est-à-dire du métissage : “L’humanité entière tendait instinctivement vers le métissage, l’indifférenciation généralisée ; et elle le faisait en tout premier lieu à travers ce moyen élémentaire qu’était la sexualité.” Les Blanches ne désiraient plus les Blancs, et leur préféraient les Noirs ; tandis que les Blancs ne supportaient plus les Blanches, au bénéfice des Asiatiques : Houellebecq avance ici une théorie des races qui choquera le politiquement correct. Pourtant, le phénomène racial peut difficilement être escamoté dans un monde gagné par la transe indifférenciatrice, où la distinction des êtres humains passe prioritairement par le biologique et, en tout second lieu, par le culturel. Sur le plan technocratique notamment, cette réalité est réflétée dans les sociétés occidentales par les programmes de “discrimination positive”, qui ont transformé le facteur biologique en plus-value sociale. Ceci vaut également pour le féminisme d’État (voir “L’analyse différenciée selon les sexes“).
“Les Occidentaux [n'arrivant] plus à coucher ensemble à partir de 25-30 ans“, la logique économique consiste à les “mettre en réseau” avec cette partie de la population mondiale “qui n’a plus rien à vendre que son corps, et sa sexualité intacte” : “Le fric qu’on peut ramasser là-dedans, rêve-t-il à haute voix, est presque inimaginable : c’est plus que l’informatique, plus que les biotechnologies, plus que les industries des médias“. Jean-Yves écoute attentivement. Il appliquera les suggestions de Michel : c’est ainsi que voit le jour le nouveau forfait “Eldorador Aphrodite”. Sans s’afficher avec trop d’insolence comme une offre de tourisme de charme, il désigne ce que la clientèle attend en secret du marché touristique. Le forfait connaîtra un succès monstre et contribuera à remonter la marque “Eldorador”. Le Groupe Aurore est satisfait, les affaires roulent : on envisage des partenariats lucratifs, des acquisitions, des fusions. “Eldorador Aphrodite”, c’est le klondike rêvé pour une clientèle occidentale qui, en matière de sexualité, a “complètement perdu le sens du don” : “Donner gratuitement du plaisir : voilà ce que les Occidentaux ne savent plus faire. [...] Ils ont beau s’acharner, ils ne parviennent plus à ressentir le sexe comme naturel.”
La sexualité en Occident est décrite froidement dans Plateforme. Les descriptions des séances de sado-masochisme et d’échangisme sont le prétexte à des réflexions éclairantes sur la fracture culturelle de l’Occident, qui consiste, comme j’ai dit plus tôt, en une désarticulation de la raison avec la nature humaine. Le sado-masochisme, indique Houellebecq, est une pratique sexuelle d’êtres froids et purement cérébraux, qui ne savent plus érotiser que leur propre volonté. Les masochistes ne s’intéressent qu’à leurs propres sensations, “ils essaient de voir jusqu’où ils pourront aller dans la douleur, un peu comme les sportifs de l’extrême“. Quant aux sadiques, “ils vont de toute façon aussi loin que possible“, et sont animés du désir de détruire. On peut dire, à la suite de Houellebecq, que le sado-masochisme constitue le stade terminal du délitement du lien érotique. En contexte ultra-démocratique, la pratique sado-masochiste ritualise avec violence le désir dans son expression anti-égalitaire : on peut supposer que plus une société devient indifférenciée, et que plus s’effacent les cloisons et les hiérarchies, moins ce type de sexualité devient évitable. Fait à noter, les sado-masochistes se font une fierté d’avancer le caractère “libéral” de leur entente : ce sont des amoureux du code, des règles, du protocole. Un des personnages féminins de Plateforme, amateure de SM, se justifiera ainsi : “Pourquoi, dégueulasse ? À partir du moment où il y a libre consentement des participants, je ne vois pas le problème. C’est un contrat, c’est tout.“
Tout ça pour ça, pourrait-on dire. Des siècles de philosophie, d’art et de science pour en arriver à un libéralisme de l’humiliation et de la souffrance. Quoi d’étonnant, lorsque le droit-de-l’hommisme est slogan, et que le slogan devient appât publicitaire ? Lorsque le sens moral est piétiné par les instincts ? En guerre permanente contre toute forme “d’aliénation”, d’une acuité maladive pour tout ce qui touche à leurs “droits” individuels, les Occidentaux ont avili la belle notion d’individualisme et en ont fait un signe d’esclavage plutôt que de liberté. Sous leur gouverne, la notion de droit, centrée sur le sujet politique, s’est décomposée avec une régularité monstrueuse en mille et une versions managériales à l’échelle de l’économie de marché : droit à l’excellence, droit à l’innovation, droit à… De fait, pour la campagne publicitaire de leur nouveau forfait, Jean-Yves et Michel choisiront le slogan : “Eldorador Aphrodite : parce qu’on a le droit de se faire plaisir“. On retrouve ici les deux thèmes fusionnels de la doctrine post-moderne : le droit-de-l’hommisme et l’hédonisme. Fondus en une même formule percutante, ils peuvent maintenant faire redémarrer un marché touristique chancelant.
Fonctionnaire au Ministère de la Culture, Michel est au coeur de la faillite occidentale. Il est témoin du désastre de l’art contemporain ; il est témoin de la vacuité des rapports humains dans le milieu de l’art ; il est témoin, enfin, de l’absurdité de la machine entourant ”l’art”, ce phénomène qui avait jadis la propriété, semble-t-il, de condenser ce que l’esprit humain avait de plus grand. En qualité de responsable comptable au ministère, il jouit encore du meilleur poste d’observation : “La plupart des artistes que je connaissais se comportaient exactement comme des entrepreneurs : ils surveillaient avec attention les créneaux neufs, puis ils cherchaient à se positionner rapidement. Comme les entrepreneurs, ils sortaient en gros des mêmes écoles, ils étaient fabriqués sur le même moule.” La langue des artistes se mêle à celle des entrepreneurs-managers, le monde qu’ils construisent est le même, c’est celui du tourisme, de Boboland, de l’indifférenciation, de l’extermination érotique et du festivisme généralisé. Un jour, une ”artiste contemporaine”, dont il a la responsabilité, entre dans son bureau avec un plâtre de son clitoris. C’est son projet, et elle veut l’exposer, le commercialiser. Le milieu où Michel évolue, l’Occident post-soixante-huitard, est un monde déserté par l’émotion érotique. Les femmes du “milieu culturel”, pourrait-on penser, pourraient faire contrepoids à ce sombre tableau ; elles ont certainement, plus que d’autres catégories de la population, un savoir-faire en matière de liberté de moeurs qui pourrait enchanter Michel. C’est peine perdue : “Ces filles ne s’intéressaient pas du tout au sexe, mais uniquement à la séduction — et encore, il s’agissait d’une séduction élitiste, trash, décalée, pas du tout érotique en fait. Au lit, elles étaient tout bonnement incapables de quoi que ce soit. Ou alors il aurait fallu des fantasmes, tout un tas de scénarios fastidieux et kitsch dont la seule évocation suffisait à me dégoûter.” Quant aux artistes, ils ne valent guère mieux. Ils ne réussissent pas à provoquer l’étonnement, à solliciter les sens, l’intellect : ce sont des ignorants absolus du coeur humain. Ils sont brutaux, grossiers, arrivistes. “Il était rare, dit-il, dans les dossiers d’artistes dont j’avais à m’occuper, que je ressente une véritable nécessité intérieure.“
De toute évidence, l’univers occidentalo-touristique est plus qu’un épiphénomène culturel, c’est une véritable machine, un système programmé, complexe, qui déraille avec cohérence parmi le fatras du networking économique mondial. Personne, dans Plateforme, et encore moins les personnages directement impliqués dans l’entreprise touristique, n’est convaincu du bien-fondé de son action. La seule réalité qu’ils connaissent est celle du marché, et peut-on vraiment leur reprocher ? Leur époque est celle de l’âge de l’information. Leur Occident à eux n’est pas celui de la production industrielle, c’est celui de l’évacuation du savoir manuel, de la disparition du contact charnel avec le faire de l’homme. “Valérie et Jean-Yves, comme moi, ne savaient utiliser que de l’information et des capitaux ; ils les utilisaient de manière intelligente et compétitive, alors que je le faisais de manière plus routinière et fonctionnarisée. [...] Nous vivions dans un monde composé d’objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d’être nous étaient absolument étrangers.” L’artisan occidental avait quitté son atelier, il s’était enrichi ; il avait construit une usine, développé une industrie : il était maintenant prêt à transformer le monde entier en carton-pâte. Même si les Occidentaux “voulaient retourner en arrière“, ils ne le pourraient pas, les mutations économiques ayant bouleversé les équilibres sociologiques naturels sur la planète entière. L’Occident forme désormais un seul peuple, un peuple touristique, toujours plus en fuite devant le monstre qui se construit malgré lui sur son propre territoire, mais aussi partout où son désir de mort le mène. Le siège social du Groupe Aurore est en proche banlieue de Paris, il est encerclé de gardes armés qui assurent une surveillance 24 heures sur 24, dans ce secteur où règne une criminalité violente. Autour du siège social, dont les grandes baies vitrées brillent au soleil, des meurtres, des viols, des agressions ont lieu à tout moment de la journée : c’est un secteur où les policiers s’aventurent de moins en moins. De grandes passerelles routières, des lacis d’autoroutes et des services de taxi spécialisés permettent le transport quotidien des employés. Surplombant ce paysage urbain de sa fenêtre de bureau, Jean-Yves dira : “J’ai de plus en plus de doute sur le monde qu’on est en train de construire.“
Oui, car le monde du bobotourisme, le monde d’aujourd’hui, c’est celui de l’identité vitrifiée, marketée, publicisée — l’identité prête à être consommée. Avant de quitter l’aéroport de Phuket, concluant son premier voyage en Thaïlande, Michel passe en revue les boutiques, qui affectent la forme de huttes pour imiter la couleur locale. On y vend des coquillages, des bibelots et autres objets locaux, mêlés à des produits occidentaux comme des foulards Hermès et des parfums Yves Saint-Laurent. “En somme, les boutiques de l’aéroport constituaient encore un espace de vie nationale, mais de vie nationale sécurisée, affaiblie, pleinement adaptée aux standards de la consommation mondiale. [...] J’avais l’intuition que, de plus en plus, l’ensemble du monde tendrait à ressembler à un aéroport.” L’aéroport, c’est-à-dire ce lieu qu’on ne peut jamais quitter, puisque c’est par lui qu’on arrive. Une prison à la mesure de l’homme moderne. Destination Occident ne connaît pas le répit et le repos, pas plus qu’il n’est favorable aux liens durables, à l’enracinement, à l’inscription dans la durée. C’est une “destination” perpétuelle, un décalage horaire qui revient de façon cyclique, comme dans un cauchemar. Subrepticement, la perte du sens de la continuité historique, qui est une conséquence directe de l’individualisme hédoniste, pave la voie dans le tréfonds des consciences à l’effacement des interdits anthropologiques. C’est ainsi que Jean-Yves, au coeur d’une procédure de divorce, se laissera tenter par la douce taille de sa baby-sitter de 15 ans. Il y trouve un plaisir inattendu, répétant plusieurs fois l’expérience. La petite est ravie de pouvoir lui poser toutes sortes de questions sur le monde de l’entreprise, qu’elle ne connaît pas du tout, et où elle aimerait évoluer plus tard. “En somme leur relation, se disait-il avec une étrange sensation de relativisme, était une relation équilibrée. C’était quand même une chance qu’il n’ait pas eu de fille en premier ; dans certaines conditions, il voyait difficilement comment — et, surtout, pourquoi – éviter l’inceste.” Un soir, son jeune garçon le surprit avec la baby-sitter, mais il ne jugea pas bon de lui parler. Il chassa l’idée de son esprit, avec indifférence, comme si les règles de la filiation n’avaient plus de sens, et que dans ce monde-ci elles ne sauraient plus avoir de pesanteur morale.
Au fond, Destination Occident n’est valable, aux yeux de Michel, qu’à titre de machine économique. Le premier réflexe de survie de l’Occidental, c’était encore de tirer de sa condition une fortune suffisante pour quitter à la première occasion sur une île à l’abri du monde. L’Occidental partait avec plusieurs longueurs d’avance sur les autres catégories de la population mondiale. Son compte bancaire, qu’il pouvait gérer à distance par le biais d’un ordinateur, pouvait lui procurer en temps voulu les sommes nécessaires pour vivre n’importe où dans le monde, souvent à des prix très inférieurs à ce qu’il était habitué de payer chez lui. Le capitalisme post-moderne était une jungle, où se croisaient les victimes et les prédateurs ; chacun devait faire ce qu’il pouvait pour tirer son épingle du jeu. Et l’enjeu, pour ainsi dire, consistait à accumuler les moyens nécessaires à la construction de son propre terrain de jeu intime, à partir duquel pourrait se reconstituer quelque chose comme un lien humain et amoureux. La société – en particulier l’occidentale — était littéralement inhumaine ; elle était devenue ”impossible à vivre“. Il ne restait plus qu’à faire de l’argent pendant nombre d’années, travailler excessivement fort, puis quitter la jungle, se trouver une petite maison à l’ombre d’un platane et y finir ses jours en compagnie d’un être que l’on s’appliquerait à connaître, peut-être même à aimer. Cette île — métaphorique et charnelle — à l’abri du monde, Michel croira la trouver en la personne de Valérie, une jeune femme occidentale “pas comme les autres” qu’il rencontrera lors de son périple en Thaïlande. Si l’idée d’être attaché à Destination Occident ne l’a jamais effleuré, la perspective, en revanche, de “survivre avec une femme, s’y attacher, essayer de la rendre heureuse“, lui paraît désirable et praticable. Un nouvel espoir s’annonce. “J’arrivais de moins en moins à comprendre, dit-il, qu’on soit attaché à une idée, un pays, à autre chose en général qu’un individu.“
Attablés à un restaurant lors d’un deuxième périple en Thaïlande, Valérie et Michel expliquent à Jean-Yves leur projet de s’y installer pour de bon. Jean-Yves reste dubitatif, trouve étrange cette rupture avec le monde occidental. Michel, qui est plutôt du genre à se laisser porter par les événements, laisse parler Valérie : “Ce n’est pas moi qui suis bizarre, dit-elle à Jean-Yves, c’est le monde autour de moi. Est-ce que tu as vraiment envie de t’acheter un cabriolet Ferrari ? Une maison de week-end à Deauville — qui sera, de toute façon, cambriolée ? [...] De payer la moitié de ton salaire en impôts pour financer [...] des plans de sauvetage des banlieues ?” Valérie est une “prédatrice“. Prête à chasser, elle s’est lancée, les dents bien affûtées, dans la jungle grouillante du marché touristique. Elle est aujourd’hui fatiguée, mais son compte de banque déborde : elle peut enfin avouer son mépris du monde occidental, ce monde dont elle est issue et qu’elle rejette. Cet aveu se fait dans un décor oriental apaisant : “Le soir tombait ; des lumières s’allumaient dans les villages qui entouraient la baie. Un dernier rayon de soleil illuminait le toit doré de la pagode.” Michel et Valérie, après avoir renoncé à l’idylle publicitaire, s’apprêtent à amarrer sur une île favorable aux joies simples.
Mais voilà : l’aveu sitôt fait, Michel, tout en se retournant pour jeter un “regard reconnaissant à Valérie“, entend sur “[sa] droite un espèce de délic“. Un bruit de moteur, venant de la mer, cesse. Un silence éthéré flotte un moment dans l’espace, et puis soudain : “À l’avant de la terrasse, une grande femme blonde se leva en poussant un hurlement. Il y eut alors une première rafale, un crépitement bref. Elle se retourna vers nous, portant les mains à son visage : une balle avait atteint son oeil, son orbite n’était plus qu’un trou sanglant ; puis elle s’effondra sans un bruit.” Une deuxième rafale touchera un nombre considérable de clients. Les assaillants, “trois hommes enturbannés“, se promènent “une mitraillette à la main“ ; ils tirent sur tout ce qui bouge et ne bouge pas. C’est quelques instants avant qu’un immense bruit d’explosion ne se fasse entendre à proximité au Crazy Lips, un bar réputé pour son affluence. La bombe, très puissante quoiqu’artisanale, avait été construite à base de dynamite ; les terroristes l’avaient fourguée dans un sac bourré de boulons et de clous tout près de la piste de danse. Les effets sont dévastateurs : “les boulons avaient crevé des yeux, arraché des mains, déchiqueté des visages“. Ainsi, les terroristes islamistes n’avaient pas seulement voulu tuer des gens : ils désiraient également les mutiler. Les boulons et les clous servaient certes à étendre le plus possible le spectre de l’agression, mais ils avaient aussi une fonction proprement mutilatrice : ne s’agissait-il pas d’abord de priver le corps de la jouissance des sens ? De lui retirer les organes agissants du désir : les yeux, les mains, les visages ?
Valérie meurt dans l’attentat, et Michel se retrouve seul : il s’en sort sans une égratignure, mais psychologiquement effondré. On le rapatrie à Paris et on l’interne presqu’aussitôt dans un hôpital psychiatrique : il passera de l’aéroport à l’asile en un clin d’oeil, sans humeur particulière, conformément à ce fatalisme sophistiqué qui lui vient de ses années de dépression tranquille. La presse occidentale se déchaîne : le Journal du dimanche titre “LE RETOUR DE L’ESCLAVAGE” ; Françoise Giroud s’indigne à la pensée des “centaines de milliers de femmes souillées, humiliées, réduites en esclavage” ; c’est la grande révélation du “tourisme sexuel” dans l’intelligentsia. Confronté à la réalité du désir, qui fuit par millions ses terres ingrates, Destination Occident, dont la vanité repose sur le monopole publicitaire du sexuel, se rebiffe et joue les grenouilles de bénitier. Le vice publicitaire, tout naturellement, cède la place à la vertu publicitaire. Cette épreuve de réel est décidément trop humiliante pour les destinationaux occidentaux. Pendant ce temps, ironiquement, Michel se fait soigner en institution pour “déni de réel”, un comportement pathologique que son psychiatre définit comme un “trouble de la représentation“. Les médecins le mettent en garde contre une “prise de conscience brutale“, qui pourrait arriver d’un jour à l’autre et entraîner, parmi d’autres dommages collatéraux, une tentative de suicide. “Ah bon, dit-il, ah bon.” Ce sera sa seule réponse au pronostic de la science psychiatrique occidentale. Son seul commentaire.
Une fois sorti de l’hôpital, Michel ne tardera pas à s’envoler de nouveau pour Bangkok. Il remarque que les touristes sexuels arabes ont quitté les lieux ; les rares encore présents rasent les murs, ou restent cloîtrés dans leur hôtel. En ces lendemains d’attentat, leur existence sociale à Bangkok devenait trop pénible, et dans certains cas impossible. Michel croisera l’un d’entre eux dans un café de l’hôtel, un banquier jordanien. La discussion bifurqua sur l’islam, une religion que le banquier tenait pour vaincue à moyen terme : “Le problème des musulmans, dit-il à Michel, c’est que le paradis promis par le prophète existait déjà ici-bas : il y avait des endroits sur cette terre où des jeunes filles disponibles et lascives dansaient pour le plaisir des hommes, où l’on pouvait s’enivrer de nectars en écoutant une musique aux accents célestes ; il y en avait une vingtaine dans un rayon de cinq cents mètres autour de l’hôtel.” Pour le banquier jordanien, cela ne faisait aucun doute : le capitalisme était inarrêtable. Son action virale, qui passait désormais par une mise en réseau effrénée de l’humanité, des peuples et des races promettait une indifférenciation payante pour tous. L’agressivité islamiste n’était qu’une réaction de panique, un dernier sursaut avant l’engloutissement final dans le grand network mondial. Les jeunes Arabes, selon le Jordanien, ne rêvaient déjà, quoiqu’ils en disent, qu’à la consommation, au sexe et au modèle américain. L’islam, avec ses devoirs et sa guerre sainte, perdait du terrain : son apparente vitalité ne relevait que du tape-à-l’oeil mimétique. Les jeunes Arabes avaient constamment sous le nez le paradis du “droit au plaisir”, et pour cela ils n’avaient même pas à voyager : “il suffisait d’avoir une antenne parabolique“. Ou d’être branché sur Internet, le réseau des réseaux.
Dégoûté par Bangkok, où l’on rencontre “trop d’hommes d’affaires” et “trop de touristes en voayges organisés“, Michel prend un bus pour Pattaya. “On ne vient pas à Pattaya pour refaire sa vie, mais pour la terminer dans des conditions acceptables.” Dès le début, il comprend que son arrivée sera définitive. Véritable “cloaque de la névrose occidentale“, Pattaya est la “destination de la dernière chance, celle après laquelle il n’y a plus qu’à renoncer au désir“. Rappeurs à casquette, cyberpunks aux cheveux rouges, gouines autrichiennes piercées : toute une série de “spécimens” de Destination Occident y échouent, à des milliers de kilomètres de leur “destination d’origine”. La description a de quoi effrayer : “Des pédérastes allemands moustachus et ventrus se dandinaient dans leurs chemises à fleurs. Près d’eux, trois adolescentes russes parvenues au dernier degré de la pétasserie se tortillaient en écoutant leur ghetto-blaster ; elles se tordaient et se roulaient littéralement sur place, les sordides petites suceuses“. Michel, qui continue d’aller dans les salons de massage “par principe“, a perdu le goût des relations humaines. Or, tout en ne recherchant pas la compagnie de ses semblables, il noue une conversation, un jour au comptoir d’un bar, avec un homosexuel de passage. Un Français tout comme lui. Heureux de parler français (surtout l’homosexuel, qui se trouve en Thaïlande depuis un certain temps), leur langue se délie. L’homosexuel raconte son parcours, erratique bien sûr ; toute sa vie est entièrement déterminée par les deux pôles du désir et du capitalisme. Dix ans plus tôt, à quarante ans, il s’était rendu compte que de plus en plus, il rentrait bredouille de ses sorties en boîte. “Tant qu’à ça, s’était-il dit, autant payer des Asiatiques“. D’où son départ pour Pattaya, Thaïlande.
Inhibé par ses réflexes d’Occidental, tout de suite il s’excuse de cette remarque auprès de Michel. Surtout, qu’il n’y voie pas de connotation raciste. Ce dont se gardera bien Michel qui, en bon sociologue, explique : “Bien sûr, je comprenais : il est moins humiliant de payer pour un être qui ne ressemble à aucun de ceux qu’on aurait pu séduire par le passé, qui ne vous rappelle aucun souvenir. Si la sexualité doit être payante, il est bon qu’elle soit, dans une certaine mesure, indifférenciée.” C’est ici que Houellebecq, à mon sens, fait vraiment très fort. Car après avoir exposé plus tôt dans le roman une théorie des races un peu sommaire, il explicite dans ce passage les ressorts profonds et cachés de ce que Destination Occident appelle le “métissage”. Le métissage érigé en doctrine, tel que c’est le cas actuellement dans l’Occident officiel, relève en vérité d’une rationalisation enthousiaste de la pulsion indifférenciatrice : c’est, littéralement, le lyrisme du Bien confondu dans le lyrisme du Mal. C’est le rire amnésique, énervé, saccadé de l’île aux enfants kundérienne qui fait entendre la promesse d’un accord catégorique (et définitif) avec l’être. De deux choses l’une. Ou bien les hommes et les femmes sont disposés à habiter leur dissonance ontologique et à s’aimer par-delà toute forme d’intérêt ; ou bien leur cause est désespérée et ce sont les lois du marché qui devront compenser. Le premier cas implique une déconstruction de l’idylle publicitaire occidentale, et peut-être même un retour de l’émotion érotique ; le second, une mathématique du désir sexuel et une psychiatrisation sans fin du sentiment amoureux. Pour l’heure, la doctrine du “métissage” semble bel et bien vaincre, car c’est celle du marché et de l’effacement de la mémoire sensible. À l’âge de l’information, le “métissage” promu dans les sciences sociales et le discours médiatique n’est qu’un écho publicitaire de la grande ”mise en réseau” du capitalisme planétaire.
L’islamisme radical, on l’oublie souvent, est un phénomène périphérique de la “mise en réseau” médiatique internationale. Il prend son essor avec Internet et la télé satellite. La culture commune du XXIe siècle est d’abord et avant tout une culture médiatique, néo-anglo-saxonne et cybernétique. Langage sommaire, images stéréotypées, expressionnisme multimédia : la nouvelle culture médiatique a un pouvoir de codification sur la réalité qui ne trouve pas d’équivalent dans le patrimoine occidental. Elle est le creuset de la concurrence mimétique entre deux idylles, toutes deux nées d’une désarticulation déterminante : du côté occidental, celle de la raison et de la nature humaine ; et du côté islamiste, celle de la foi et de la nature humaine. C’est par une raison détachée de la nature humaine que l’Occidental décadent en est arrivé à un libéralisme de l’humiliation et de la souffrance ; tandis que c’est par une foi détachée de la nature humaine que l’islamiste radical en est venu, ici-bas, à une négation absolue de l’existence charnelle. Si, comme le prétend Kundera, notre monde est borné d’un côté par le “fanatisme absolu” et de l’autre par “le scepticisme absolu”, le double désir de mort du tourisme occidental et de l’islamisme radical ne figurent pas deux mondes, mais un même monde. L’extrémisme de la vertu et du vice publicitaires affiché par la cléricature de Destination Occident, dans une alternance sans logique apparente, est un miroir trouble de l’extrémisme islamiste, où l’on cultive aussi cette alternance, mais — au contraire de Destination Occident — selon une logique implacable et atroce. Tu trompes ton mari, et on te coupe un pied. Tu voles, on te fouette tant de fois. La folie des islamistes n’est pas un archaïsme archaïque, mais un archaïsme moderne. Notre droit-de-l’hommisme de consommation et les Commissions de Vertu islamistes, dans leur fascination mutuelle, murmurent au-dessus du corps du désir de mortelles litanies.
La barbarie islamiste des mains coupées et des visages brûlés n’est pas si loin de celle de l’Occident, lorsqu’on voit des gens ici aller de plein gré dans des cliniques de chirurgie plastique se faire brocher des organes pour maigrir, ou encore se faire siphonner le gras sous la peau pour paraître plus jeune et désirable. De quelque côté que l’on regarde, la boucherie est générale et le drame du désir en est le moteur particulier pour tous. Encore fallait-il un romancier, “un enfant de l’Europe, du souci et de la honte“, comme se décrit lui-même Michel dans Plateforme, pour oser, contre les faux-semblants de son époque, en faire la représentation à l’abri du monde.
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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : mardi le 10 mars 2009. Le prochain billet portera sur le film Dédé à travers les brumes. Le choix de cette date de parution a pour but de respecter l’embargo critique, en vigueur jusqu’au 9 mars. L’I. C. devrait ensuite reprendre son rythme de publication régulier (à chaque samedi).