Le néo-monde publimédiatique, poussé par cette admirable passion de l’altérité qu’on lui connaît, s’est trouvé un nouveau monstre : Benoît XVI. Puisque George Walker Bush (l’aspect “beauf” doit être souligné) s’est retiré dans ses terres texanes, voici venu le temps de taper sur un autre représentant du “vieux monde”. Car le pape, avant d’être pape, est d’abord ringard. C’est un ennemi esthétique, puis ensuite seulement un ennemi idéologique. Le pape, on le comprend aisément, ne sera jamais décontracté ; le Show ne réussira jamais à lui faire porter de jeans ; aucune recherchiste de Tout le monde en parle et du Jay Leno Tonight Show ne réussira à le convaincre de se laisser cathodifié en toute transparence. Sa Sainteté, hélas, ne passe pas. Le pape ne se prononce pas dans des scrums, mais par encycliques et discours diplomatiques ; c’est un authentique dinosaure, et à ce titre il ne mérite que le mépris des gens bien de leur temps.
La passion anti-catholique qui se déchaîne actuellement dans les publimédias trahit une lutte formelle entre les idéologues modernitaires et leurs adversaires présumés ou effectifs. L’idéologie de la modernité (et non pas la modernité elle-même : distinction capitale), qui veut que le progrès de l’être humain ne puisse passer autrement que par l’hypervolontarisme managérial et humanitaire, ne saurait accepter sans frémir d’indignation le rappel intemporel de la loi morale et de la nature clivée de l’homme. Si la société et les moeurs changent en effet, la nature humaine, elle, ne change pas : vérité humiliante, puisqu’elle suppose que l’humanité, malgré d’évidents progrès techniques et matériels, n’aurait toujours pas progressé fondamentalement. Animée par les mêmes tentations qu’il y a deux mille ans, l’espèce humaine continue de céder à ses instincts et à avilir ce qui pourrait la conduire sur le chemin de la rédemption. C’est donc gonflée d’orgueil qu’elle jette l’anathème sur ce pape “réactionnaire” qui, du haut de son trône, ose lui rappeler sa condition de pécheurs en alignant les interdits. Car c’est bel et bien à titre de guide moral qu’est “crucifié” Benoît XVI, lui qui se refuse à quitter le terrain des fondations et des principes pour celui, publimédiatique, de “l’événementiel”.
Le conflit s’est révélé tout particulièrement dans “l’affaire” des préservatifs. Je dis “affaire” entre guillemets, car il n’y a pas “d’affaire”, toute “l’affaire” ayant été montée de toutes pièces par la démagogie publimédiatique. Qu’a dit Benoît XVI ? Il faut savoir que Benoît XVI ne “dit” jamais grand-chose, en ce sens que ce n’est pas un commentateur, mais la voix fidèle de la doctrine de l’Église. De fait, au sujet de l’épidémie de sida en Afrique, il n’a fait que rappeler la position du Vatican : il n’y avait donc pas “d’événement” en tant que tel. Mais toute “l’affaire” a été montée de façon à ce que les paroles du pape soient perçues comme le fait d’une conscience erratique, un peu sénile sur les bords, et qui dans son ignorance des affaires courantes de la modernité managériale mettait en danger la vie de millions d’Africains. Selon la version officieuse des publimédias, et qu’a relayée tous les fils de presse du monde, le pape aurait dit que l’utilisation du préservatif “aggravait le problème” de l’épidémie de sida en Afrique. Les caniches habituels du nouvel ordre moral modernitaire se sont alors aussitôt mis à japper en même temps : on a parlé à droite et à gauche de “meurtre prémédité” et de “crime contre l’humanité“, suggérant à demi-mots que le pape serait mûr pour une petite convocation au Tribunal pénal international.
Dans un éditorial navrant et mesquin, Mario Roy se joignait à la meute des inquisiteurs en prétendant faussement que “Benoît XVI interdisait le préservatif aux Africains” et tournait le dos à “la souffrance à l’état pur” sur ce continent. Jeuniste, comme tout idéologue modernitaire qui se respecte (“l’abstinence et la ‘fidélité sexuelle’ sont les seuls remèdes efficaces, estime l’homme de 81 ans“), Roy suggère que les paroles du pape s’inscriraient dans cette tradition bien vaticanesque d’occulter la réalité de la vie au profit des “querelles byzantines“. C’est sans compter, prétend-il, que “toutes les institutions religieuses, la catholique comme les autres, ont un sérieux problème avec le sexe“. Par conséquent, dit Roy, les institutions religieuses devraient “demeurer sagement dans leur pré carré” et ne pas venir contrecarrer, par leurs prescriptions morales, l’hyperactivité humanitaire sur le terrain. On est en 2009 et on est sérieux : l’ONU est sur place avec des dix roues remplis de condoms, des cargos humanitaires et des gestionnaires compétents. De quoi se mêle le Vatican ?
Cette vision “pragmatique” de la réalité est quelque peu caricaturale. Mario Roy évite commodément dans son éditorial de souligner l’apport des institutions catholiques dans la lutte au sida en Afrique (près de 25% des infrastructures disponibles), ainsi que le dévouement des religieux sur le terrain pour soigner les malades. En outre, il feint de ne pas savoir (ou ne sait pas du tout) que le pape, dès son arrivée au Cameroun, a lancé un appel pour la gratuité des soins. Aussi, que je sache, l’Église n’empêche certainement pas la distribution de préservatifs, et rappelle, en cohérence avec la mission morale qui est la sienne, que les solutions matérielles et mécanistes ne peuvent à elles seules vaincre un fléau qui est aussi dû en bonne partie aux comportements humains. Le pape, qui s’est fait poser la question sur les préservatifs par un journaliste, a répondu avec limpidité — je le cite au complet, en incluant la question :
Question – Votre Sainteté, parmi les nombreux maux qui affligent l’Afrique, il y a également en particulier celui de la diffusion du sida. La position de l’Eglise catholique sur la façon de lutter contre celui-ci est souvent considérée comme n’étant pas réaliste et efficace. Affronterez-vous ce thème au cours du voyage ?
Benoît XVI – Je dirais le contraire : je pense que la réalité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte contre le sida est précisément l’Eglise catholique, avec ses mouvements, avec ses différentes réalités. Je pense à la Communauté de Sant’Egidio qui accomplit tant, de manière visible et aussi invisible, pour la lutte contre le sida, aux Camilliens, à toutes les religieuses qui sont à la disposition des malades… Je dirais qu’on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires. Si on n’y met pas l’âme, si on n’aide pas les Africains, on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs : au contraire, le risque est d’augmenter le problème. La solution ne peut se trouver que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité, c’est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l’un avec l’autre, et le deuxième, une véritable amitié également et surtout pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements personnels, à être proches de ceux qui souffrent. Tels sont les facteurs qui aident et qui conduisent à des progrès visibles. Je dirais donc cette double force de renouveler l’homme intérieurement, de donner une force spirituelle et humaine pour un juste comportement à l’égard de son propre corps et de celui de l’autre, et cette capacité de souffrir avec ceux qui souffrent, de rester présents dans les situations d’épreuve. Il me semble que c’est la juste réponse, et c’est ce que fait l’Eglise, offrant ainsi une contribution très grande et importante. Nous remercions tous ceux qui le font.
En tournant en dérision le message du pape et en lui attribuant un sens qu’il n’a pas, Mario Roy — ainsi que ses collègues publijournalistes, qui ont tous suivi dans le même mensonge – non seulement fait de la désinformation, mais contribue au lynchage médiatique qui partout en Occident a entouré les déclarations du pape. Le travail journalistique ne devrait-il pas consister à situer les paroles des différents acteurs du monde dans leur juste contexte ? Dans une perspective éditoriale, du moins, cette partie du travail journalistique devrait être une priorité. On se demande bien en quoi un tel éditorial est d’une quelconque utilité au regard du lectorat, du simple bon sens, voire même de la cause — la lutte à l’épidémie de sida — qu’il prétend défendre.
L’épidémie du sida en Afrique n’est pas qu’une question médicale. Elle est aussi morale. La ruée de la petite cléricature publimédiatique contre le pape témoigne de l’intolérance croissante des élites occidentales pour toute autorité morale qui prétendrait pouvoir arracher l’homme à ses pulsions et l’élever à la dignité du sens moral. L’éducation à la responsabilité, semble-t-il, serait désormais assimilable à une prescription pédagogique réactionnaire, au même titre que la dictée et les moyennes de groupe. Ce serait faire preuve de naïveté, et surtout, d’une volonté de tout régenter qui nous ferait “retourner en arrière” de plusieurs siècles. L’homme serait, aujourd’hui et pour toujours, une petite bête pétrie de pulsions et d’avidité, qui occasionne partout où elle passe une dévastation que le management onusien devrait se contenter de ”gérer” extérieurement. Le malheur de l’homme serait étranger à sa nature et à ses actes. Si l’on peut certes concevoir qu’une part d’arbitraire préside au malheur humain, on peut aussi concevoir qu’un malheur humain aussi collectivement ressenti que l’épidémie de sida en Afrique n’est pas que pur arbitraire. Il y a, ici, un malheur collectif qui, au-delà de la solution médicale, sollicite une anthropologie morale. Le sida n’est pas la peste ni la grippe : sa propagation n’est pas due à une seule fatalité virale, mais aussi à des comportements erratiques et moralement inadéquats. L’Église prône un idéal, qui peut certes être contesté, mais qui n’est imposé à personne. Cet idéal d’abstinence ou de fidélité dans le mariage peut apparaître difficile et contraignant, mais dans les circonstances de l’épidémie du sida il apporte une espérance précieuse. À défaut de l’atteindre complètement, les fidèles peuvent légitimement en tirer des leçons de tempérance. Des condoms parachutés par millions pourraient-ils en faire autant ?
On essaie de faire passer le pape pour un “leader d’opinion” (ce sont les mots de Mario Roy) irresponsable parce qu’il se dérobe à l’obsession du détail des managers sanitaires pour privilégier le large portrait de la solution morale. Ce n’est pas parce que le pape ne partage pas l’obsession du condom que ses visées sur l’épidémie de sida sont moins pertinentes. Le pape, et c’est là son rôle, nous invite à réfléchir à la portée morale de nos actes. Les interventions papales sont une discussion permanente sur les principes. L’hystérie des détails et du présent médiatique n’est pas son affaire, et c’est heureux. Les managers occidentaux prétendent que leur curée humanitaire saurait venir à bout du fléau si seulement tous les “leaders d’opinion” se mettaient du même côté pour entonner un grand “Yes we can !” transatlantique. En somme, tout serait plus facile si Benoît XVI, plutôt que de parler d’espérance et de charité, de fidélité et de mariage, de responsabilité et de sens moral, acceptait de monter sur scène avec Bono, Sting et Obabama pour lutter contre le sida. Le Show aurait enfin l’impression d’être Un, Indivisible et Invincible. Le sida ne disparaitraît pas pour autant, mais les publimédias en auraient l’impression – et c’est tout ce qui compte.
Ce supposé pragmatisme dont on nous rebat les oreilles, qui n’est en fait qu’un mélange de théorie managériale et de scientisme naïf, et qui stigmatise toute autorité prétendant encore incarner le sens moral dans la vie charnelle, engage la raison occidentale sur une pente dangereuse. Ces jours-ci, il s’agit de l’épidémie de sida ou encore de l’avortement en Afrique (Benoît XVI a soulevé une nouvelle ‘polémique’ publimédiatique hier à ce sujet). Mais d’autres sujets sont également touchés. Toute résistance à la toute-puissance médicale et managériale, en particulier si elle provient de l’Église catholique, se voit combattue avec une hargne qui donne froid dans le dos. C’est le cas notamment de ces cliniques, ici à Montréal, où l’on veut distribuer gratuitement de l’héroïne pour “soigner” les toxicomanes. Toute réserve, toute pudeur, toute objection se voit rangée du côté de la frilosité réactionnaire : il faut ouvrir des cliniques partout ! En profiter pour légaliser la drogue. Toutes les drogues. Distribuer des pamphlets pour “informer”. Faire du militantisme thérapeutique. Dénoncer les “coincés” et les “bourgeois”. Mais de qui se moque-t-on ? Pourquoi refuser, et avec une telle agressivité, de réfléchir à la portée morale du geste que le toxicomane pose à l’encontre de sa propre personne — et ce, malgré tous les pamphlets “informatifs” distribués par l’État ? Pourquoi ne pas admettre que le mal dont est affligé le toxicomane ne relève pas uniquement d’une dépendance physique, mais également d’une inclination à l’autodestruction ? Pourquoi, enfin, ne pas avoir l’élémentaire intelligence de reconnaître que le gigantisme techno-humanitaire, loin d’être une panacée, pourrait au contraire exciter les perversions et les errances particulières ? Construire des cliniques où l’on distribue gratuitement de la drogue, n’est-ce pas céder un peu trop vite aux fantasmes du toxicomane ?
Le point de vue médical et humanitaire méconnaît la part d’ombre des êtres humains : pour le médecin, l’homme est un petit animal innocent du début jusqu’à la fin, aléatoire victime de cancers, de bactéries et de virus. Mais ce point de vue est trop grossier pour appréhender la complexité de la nature humaine. En ce sens, la contribution de l’Église est importante et même essentielle. Elle met à dure épreuve nos préjugés modernitaires et nous force à apprivoiser la vie comme un don plutôt que comme un placement. Ceci est tout particulièrement sensible dans les débats entourant l’avortement et les tests prénataux, qui permettent maintenant aux mères d’empêcher la naissance d’un enfant handicapé. Les progrès de la science ouvrent plusieurs portes dans la lutte contre la maladie, mais recèlent inversement des potentialités plus ou moins heureuses. Qu’on le veuille ou nom, la voie de l’eugénisme est tout de même pavée avec l’avortement préventif. Que ce type d’avortement se fasse au nom d’une “compassion” supposée n’y change rien. L’Église, dans son enseignement, pose que les simples d’esprit et les handicapés, au même titre que les enfants, seront accueillis en premier au royaume de Dieu. “Les derniers seront les premiers“, cette phrase magnifique et si mal comprise, signifie que les simples et les faibles, précisément en raison de leur statut, sont les dépositaires d’un savoir fondamental sur la condition humaine. Un monde sans faibles et sans simples d’esprit serait-il plus humain ? Il est permis d’en douter. Que l’on soit d’accord ou non avec la doctrine catholique, que l’on soit croyant ou non, ce serait pure mauvaise foi que de prétendre que l’Église ne contribue pas à garder ouvertes ces questions fondamentales, alors que tout concourt, dans la société moderne, à les fermer définitivement et brutalement.
Le lynchage actuel de Benoît XVI par la machine publimédiatique est-il anecdotique, ou bien révélateur d’une tendance lourde en faveur d’une évacuation complète du sens moral dans les questions humaines ? L’avenir — énigmatique et inquiétant — nous le dira.
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À LIRE ÉGALEMENT :
“Benoît XVI et la prévention du sida“, par Mgr Tony Anatrella. (ZENIT, le 19 mars 2009)
PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 28 mars 2009.