[suite de la première partie, publiée la semaine dernière]
Tout est parfait est un film maîtrisé, professionnellement mené. Il n’empêche que l’on a parfois l’impression de se trouver devant une longue publicité du Ministère des Services sociaux. Ce film pourrait très bien être repris par les directions de polyvalente et diffusé sur l’heure du midi. La Semaine de prévention sur le suicide pourrait en faire son film phare, tout comme la plupart des organismes préoccupés du “dialogue” avec les jeunes (Tel-Jeunes). Et ce ne serait pas un mal en soi. Néanmoins, une oeuvre à ce point récupérable par les partis politiques et les lobbys sociaux porte en elle une bonne part d’échec. Le film Polytechnique, qui a été diffusé récemment par les députés du Bloc québécois sur la colline parlementaire, pour faire du militantisme dans le dossier du registre des armes à feu, en est un autre exemple. Cette proximité, et surtout cette facilité avec laquelle les oeuvres québécoises se font conscrire à des fins de militantisme, soulève des questions que les créateurs québécois auraient tort d’ignorer. C’est la légitimité même de leur démarche artistique qui est en jeu.
Le Québec est une petite société et les “artistes” qui la composent n’ont pas envie de s’en autoexclure. Si Denis Villeneuve avait mis en scène, dans Polytechnique, le discours féministe dans une dynamique de concurrence victimaire, il se serait automatiquement exclu d’un système qui le fait vivre et lui assure une existence publique. Je doute toutefois que Denis Villeneuve ait fait sciemment le calcul, les mécanismes inconscients du conformisme se mettant en marche assez tôt dans le développement intellectuel d’un individu, en particulier s’il a étudié à l’UQAM. Denis Villeneuve ne pourrait pas se faire violence, se retourner contre lui-même, se défaire de ses illusions premières et emprunter des chemins inconnus : ses automatismes de pensée sont trop profonds. C’est pourtant ce que l’on pourrait attendre d’un artiste de 40 ans arrivé à mi-parcours (l’itinéraire d’un Denys Arcand, passant de ses illusions marxistes des années 70 à un désenchantement plus lucide, est à ce titre exemplaire). Il se contente de bramer son indignation devant le discours “fasciste” de Marc Lépine et c’est toute la société québécoise officielle, coulée dans un même moule, qui l’applaudit et l’encense. Comme les apparatchiks lui sont reconnaissants de ne rien risquer ! Le système n’oublie pas de tels éloges.
Ce n’est pas parce qu’on fait jouer du Blonde Redhead (Tout est parfait) ou que l’on place une reproduction de “Guernica” (Polytechnique) quelque part dans un film qu’on le rend moins idéologique et plus “moderne” sur le plan artistique. Tout est parfait et Polytechnique relèvent bien plutôt d’une forme de “réalisme techno-progressiste” — une esthétique où la notion même d’esthétique se voit dénaturée et orientée par le discours dominant. L’impression de “publicité gouvernementale” qui se dégage de ces deux films, en dépit de certains mérites techniques qu’il serait malhonnête de ne pas souligner, tient à ce que leurs auteurs respectifs n’ont pas su s’affranchir du paradigme imposé par l’État social. Je qualifie ces films de “publicités gouvernementales”, mais au fond je devrais les qualifier, pour être plus juste, de “relais paradigmatiques”. S’ils ont de la difficulté à apparaître pour ce qu’ils voudraient être (des oeuvres), c’est parce que leur part “créatrice”, avant que d’être déterminée par une vision critique, semble carrément se tisser à même la toile sémantique de l’État social. Yves-Christian Fournier ne s’en est d’ailleurs pas caché : il tenait à consulter des “experts” de la “problématique” du suicide pour éviter que Tout est parfait ne soit reçu par “les jeunes” comme une incitation à passer à l’acte (La Presse, 9 février 2008). Voilà qui est bien consciencieux. On ne saurait reprocher à ses auteurs d’éviter que Tout est parfait ne se transforme en accélérateur de suicides. Mais en plaçant leur film sous le sceau de l’expertise thérapeutique, ils oublient ce qu’est l’oeuvre d’art : le paradoxal ravissement de l’esprit sous la torture du coeur. L’état d’esprit idéal recherché par le psychologue, ou par n’importe quel “ingénieur de l’âme”, se résume à la neutralité d’une chimie émotionnelle interne. Rien n’est plus étranger au psychologue que le sublime qui torture, et qui ravit. Rien ne le désarçonne plus que le refus de la guérison. Et pourtant, les oeuvres refusant l’expertise thérapeutique des psychologues sont bel et bien celles qui traversent le temps et donnent sens à la vie. Les films irremplaçables d’Ingmar Bergman sont beaucoup plus déprimants que Tout est parfait et Polytechnique. Pourrait-on s’en passer ? Pour des millions d’individus dans le monde, la réponse est non (pour les députés du Bloc québécois, en revanche, la réponse est oui). C’est que les films de Bergman ne sont pas de simples “relais paradigmatiques”, ils sont à eux-mêmes leur propre référence. Le reflet qu’ils donnent de la réalité n’est jamais passif, il est agissant, souverain. Ils démystifient, par cette démystification même ils font mal ; et c’est ainsi qu’ils séduisent. La vérité, comme la beauté véritable (celle-ci étant liée à celle-là), nous rapetisse en même temps qu’elles nous grandit, humiliation de l’ego qui se renouvelle chaque fois dans une inavouable délectation. On peut alors se demander si le désir thérapeutique du bien, dans la création d’une “oeuvre”, peut se traduire autrement que par un échec en lui-même plus fatal, pour l’esprit sensible, que n’importe quelle oeuvre dite “désespérée”, mais animée par la soif de la vérité ? En ce sens, et en ce sens seulement, ne pourrait-on pas dire que Tout est parfait participe de ce qu’il dénonce ? Je le crois.
Le Banquet, de Sébastien Rose, élargit le spectre. On troque ici les chambres d’adolescent pour les classes d’université. Mais sur le fond, le sujet est le même : dans Le Banquet comme dans Tout est parfait, il est d’abord question du ”mal-être” d’une jeunesse abandonnée par la société. Je résume rapidement l’histoire : un jeune étudiant sociopathe, Gilbert Dubois (Benoît McGinnis), s’attache à Bertrand (Alexis Martin), professeur de cinéma à l’UQAM (ou de ce qui tient lieu d’université “populaire” dans le film). Il le harcèle sous les prétextes les plus divers, discutant la moindre vétille du plan de cours au nom du respect du “guide étudiant”, et allant jusqu’à le relancer en pleine classe sur des détails de sa vie personnelle. Deux autres histoires se déroulent en parallèle : la première implique deux leaders étudiants aux prises avec des négociations ardues avec le gouvernement. Louis-Ferdinand (Frédéric Pierre), un leader étudiant dit “modéré”, doit composer avec un allié radical (Pierre-Antoine Lasnier), partisan de la grève, face à un recteur d’université intransigeant (Raymond Bouchard). Boomer carriériste, ex-gauchiste, le recteur regarde avec amusement les deux jeunes porte-paroles se démener au sein d’un mouvement étudiant qui n’a rien de comparable, dira-t-il, avec ce “qu’il a connu jadis“. Il tentera néanmoins de tout faire pour éviter que les menaces de grève ne compromettent ses projets d’expansion immobilière, étape nécessaire, selon lui, pour faire entrer le Québec dans “la société du savoir” et le “XXIe siècle“. Il a une fille (Catherine de Léan), mère monoparentale un peu paumée, qui lui rend visite de temps à autre pour obtenir de l’argent ; fantôme obsédant dans la vie du recteur, elle incarne le retour d’une mémoire coupable. Cette deuxième histoire est toutefois superflue et peu convaincante. Sébastien Rose a sans doute voulu consolider la symbolique de la transmission et de la filiation ave ce personnage, mais c’était un ajout de trop. Le thème était déjà bien présent par le choix du lieu de l’action (l’université) et l’arrière-plan de l’intrigue (une grève étudiante) : l’antagonisme générationnel ne manquait pas de se laisser marquer naturellement. Qu’avait-il besoin d’alourdir son récit ?
J’ai écouté plusieurs fois Le Banquet et j’ai lu un certain nombre d’entrevues que Sébastien Rose a accordé aux publimédias. Et une grande confusion ressort du film comme des propos du réalisateur. Son ambition, qui était grande, peut se résumer à ceci : l’université est en crise ; tout marche à l’argent ; la transmission de la culture ne se fait plus ; la “vieille génération” reste sourde aux revendications de la jeunesse : quelle conclusion sociologique peut-on en tirer ? Eh bien, si j’ai compris correctement Sébastien Rose, de tout ce désastre on doit conclure à la victoire de la “droite” sur la “gauche”, ainsi qu’à une impasse sociale qui ne pourra se résoudre que dans la “mobilisation militante” — ce qui, on l’aura compris, ne peut signifier qu’un retour aux “idéaux de gauche”. Au début du film, on voit des étudiants massés derrière une clôture, dans un style ”carcéral” qui n’est pas sans rappeler le Sommet des Amériques de Québec, en 2001. Une lignée de policiers stoïques, en tenue de circonstance (le désormais classique costume anti-émeute), se laissent insulter par des “étudiants en colère”, parmi lesquels se trouve l’excentrique “leader radical” — un personnage divertissant qui se plaît, entre deux pouffées de cigare, à menacer tout le monde de son regard fou. Puis, sous les insultes, protégée par les “forces de l’ordre”, la Droite en personne défile en talons hauts et en chapeaux haut de forme (je caricature à peine). Rappelée à son indignité fondamentale par les “jeunes humanistes”, elle baisse certes quelque peu la tête, honteuse. Mais elle a tôt fait de la relever une fois à l’intérieur, pour assister au ”banquet du pouvoir”, où notre recteur mégalomane annoncera le lancement de ses grands chantiers immobiliers.
Le recteur n’a pas le temps d’achever son discours que le ”banquet” est soudainement interrompu par un invité surprise. Gilbert Dubois, en effet, ce cancre psychotique qui n’avait de cesse de vouloir être l’ami de son professeur de cinéma, qui terrorisait les secrétaires de l’université, qui se faisait un devoir d’investir tous les comités de plainte, décide de se faire justice : il entre d’un pas décidé dans la salle d’honneur et tire sur tout ce qui bouge. La panique prend aussitôt, et cependant que Dubois s’adonne à son carnage, les convives fuient en laissant quelques victimes derrière, dont certaines encore vivantes. Le tueur a de quoi terrifier : il rate rarement la cible. Il faut dire que dans les minutes précédentes, avant de s’attaquer au gros gibier, Dubois s’était fait la main sur du personnel de bureau. À moins que cette maîtrise des armes ne lui vienne d’un entraînement assidu aux jeux vidéos ? La frontière entre le réel et le virtuel est si mince de nos jours. Voilà que Dubois tire, à gauche, à droite ; les survivants se cachent sous des tables nappées jusqu’au sol. Après un moment, le calme se fait enfin, et le tueur, tout en contemplant les résultats de son massacre, s’exclame : ”Shit !… Shit !… Shit !…“, interjections incrédules qui furent également celles de Marc Lépine (ce type de références trop explicites, qui pullulent du début à la fin, est un défaut majeur du film). À l’écart de la foule, mélancolique à souhait, Bertrand, le professeur de cinéma de Gilbert Dubois, se trouvait dans une pièce adjacente au salon d’honneur lorsque les coups de feu ont commencé. Il sirotait un verre de vin, au milieu d’une petite expo retraçant la très jeune histoire de son université, visiblement insensible à la fausse grandeur du recteur et de ses projets immobiliers. Voulant rejoindre ses collègues dans la salle d’honneur, il a tôt fait de se rendre compte, avant de franchir les portes, du carnage qui vient d’avoir lieu. Il était sur le point de quitter pour aller chercher du secours lorsqu’il entend, comme par miracle, un bébé pleurer dans son panier. C’est l’enfant de Natacha, la fille du recteur. La mère, qui a pris quelques balles, l’a dissimulé d’une main experte sous une table pour mieux le protéger. Hélas, les pleurs du bébé ont attiré l’attention du terrible Gilbert Dubois. Bertrand ne peut plus se défiler, c’est son moment de vérité. La Sauvegarde de la Transmission est en jeu. Il doit intervenir.
Il entre, avec un flegme que l’on dirait emprunté au sergent d’armes René Jalbert, illustre pour son intervention auprès de Denis Lortie, lors de la tuerie de 1984 à l’Assemblée nationale. Comme Jalbert avec Lortie, il réussit à convaincre son interlocuteur meurtrier de laisser partir les victimes, en témoignage de sa bonne foi. Puis ils quittent la salle pour se diriger dans la pièce adjacente, où se trouvait Bertrand peu avant. C’est l’occasion d’un “dialogue” franc entre l’élève et le professeur. Un “dialogue” précieux auquel assistera malgré lui le bébé en pleurs, que Gilbert Dubois a pris la peine de garder affectueusement à ses côtés. Tous les éléments sont donc réunis pour une “résolution de conflit” salvatrice : le professeur, icône de la Transmission, est face à Gilbert Dubois, la Transmission au Présent, qui tient lui-même dans ses bras la Transmission au Futur. Tout ça en pleine milieu d’une expo qui retraçe l’histoire de l’université, la Transmission au Passé. Symboles, symboles…
Une drôle de conversation s’ensuit. Des échanges métaphysiques sur l’existence de Dieu se mêlent à des considérations plus psychologisantes sur le sens de la tuerie. “Pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi t’as fait ça ?“, le professeur n’en revient juste pas, il ne peut s’arrêter, il s’en remet entièrement sur le jeune pour comprendre ce qui vient de se produire. Comme Denis Villeneuve avec Marc Lépine dans Polytechnique, Sébastien Rose nous présente son personnage du fou meurtrier comme un révélateur de sens. Gilbert Dubois est un produit du système d’éducation québécois, et tout détesté soit-il par les professeurs présumés “élitistes” comme Bertrand, il porterait en lui une vérité profonde que les représentants aliénés de l’intelligentsia auraient tort de ne pas entendre. Un fou, nous suggère-t-on, ce n’est pas aussi hypocrite qu’un intellectuel. C’est direct, franc, brutal : ça dit forcément la vérité (surtout s’il est jeune). Le “banquet du pouvoir”, où régnait “l’élite de droite”, avec à sa tête un recteur cynique et cupide, n’a pu être interrompu que par la violence pleine de vérité tragique d’un post-adolescent délirant, qui s’est pointé, arme au poing, au coeur d’une enceinte dont il s’est toujours senti exclu. Pour faire advenir le “banquet” athénien tant espéré par Bertrand, ainsi que par les étudiants en grève qui clament dans la rue leur droit à une “meilleure instruction”, le “banquet du pouvoir” devra auparavant être saboté par la violence et le sacrifice sanglant. Le délire individuel de Gilbert Dubois fait ici écho au délire révolutionnaire collectif des étudiants, qui investissent les rues de Montréal à coup de cocktails Molotov et d’appels à la “résistance”, tout en vandalisant au passage la propriété de l’université.
Cela dit, il faudrait préciser que le délire des étudiants est aussi, en bonne partie, celui de Sébastien Rose. On croit rêver lorsque Rose fait dire au “leader” de la frange radicale du mouvement étudiant : “Les dirigeants de l’université ne pensent qu’à une chose : le ren-de-ment. Ils veulent former des consommateurs, pas des citoyens. Moi, ce n’est pas ce qui me préoccupe. Qu’est-ce qu’une vie pleinement vécue ? C’est ça le genre de questions que je me pose” (transcription approximative). Rose semble prêter des vertus philosophiques à des militants mégalomanes, spécialistes de blocage de pont et de ruades destructrices. Pour ceux qui sont familiers du mouvement étudiant québécois, on pourrait trouver l’équivalent de cette frange militante radicale dans l’ASSÉ (L’Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante). Rose a-t-il seulement pris connaissance des buts véritablement poursuivis par ce type de regroupements ? Voici les “principes” de l’ASSÉ, que j’ai pigé sur leur site web : “Les principes de base de l’ASSÉ reposent sur les fondements du syndicalisme étudiant établis dans l’article 1 de la Charte de Grenoble, en 1946. Celui-ci stipule que l’étudiant est un jeune travailleur intellectuel et que l’étudiante est une jeune travailleuse intellectuelle. C’est donc en vertu de ce constat que l’étudiant et l’étudiante se doivent de se regrouper sur des bases syndicales. L’ASSÉ croit en la nécessité de lutter pour conserver les acquis des mouvements étudiants du passé, ainsi que pour assurer de nouveaux gains et ce, par le biais de la contestation permanente.” Non, ce charabia n’est pas tiré d’un manuel trotskyste poussiéreux des années 70, mais bien d’un site web de 2009. On notera en passant que l’ASSÉ réclame l’élimination unilatérale de l’endettement étudiant ; la mise en place d’un système “gratuit et non-discriminatoire” ; une institution repensée dans une “perspective d’autogestion” ; ainsi qu’une solidarité affichée pour toute “lutte internationale progressiste” visant le “mieux-être” de la société. Du sérieux…
Rose, en attribuant à ce type de frange radicale une forme de supériorité morale, joue le jeu de la folie et passe complètement à côté de son sujet. Je n’invente pas cette adhésion de Rose à l’interprétation révolutionnaire des étudiants. Elle est reprise, ouvertement revendiquée, lorsque son personnage principal, Bertrand, le professeur de cinéma “humaniste”, s’indigne de la baisse du niveau à l’université pour aussitôt appuyer sa critique sur la contestation des étudiants : “C’est pour ça que les étudiants sont dans la rue. C’est parce qu’il n’y a plus de distance entre les élèves et les professeurs et parce que l’enseignement baisse. Toute cette horizontalité, ce nivellement par le bas est malsain. Les étudiants en ont assez, assez de ce système où des professeurs comme toi, Tanner [il montre du doigt un collègue], couchent avec leurs étudiantes comme si de rien n’était. Et il paraît que ce sont elles qui corrigent ses copies, en plus.” (transcription approximative) On touche ici au coeur du problème du film. Sébastien Rose, qui voulait aborder de front la crise de l’éducation, ne peut le faire qu’en plaquant sa critique du système sur une toile paradigmatique prédéterminée. Son diagnostic (perte de la notion d’autorité, mélange des genres, démocratisation effrénée, irrespect de la vie privée, etc.) est juste, mais il se voit aussitôt évidé de toute substance par une mise en forme qui doit ses schèmes de pensée davantage au paradigme soixante-huitard qu’à une vision critique souveraine. C’est pourquoi il ne peut s’empêcher de lier le diagnostic de Bertrand à la contestation violente dans la rue, et à investir les étudiants — ainsi que le tueur Gilbert Dubois — d’une parole révolutionnaire qui les dépasserait. L’ironie est que Bertrand commet sa diatribe contre la démocratisation de l’université alors qu’il comparaît devant un comité, suite à une plainte de Gilbert Dubois. ”Les cancres, dit-il, contrôlent déjà l’agenda des comités. Demain ils contrôleront les cours.“ Il parle comme si les étudiants militants, qu’il croit à tort être des alliés dans sa volonté de redressement, n’étaient pas à l’origine de ce “guide étudiant” dont s’est servi Gilbert Dubois pour le piéger ; comme si leur ”contestation permanente” n’avait pas permis la prolifération de ces “comités de surveillance” où il doit aujourd’hui se flageller devant ses pairs. Il parle comme si la réalité ne pouvait avoir d’emprise sur une certaine mythologie héritée de mai 68. Le militantisme étudiant n’est pas philosophique : croire le contraire est une projection fantasmatique. Tout au long de son film, Sébastien Rose tente, avec un acharnement d’ailleurs en lui-même militant, de transformer cette illusion romantique en réalité.
On dira que je suis dur envers Sébastien Rose. Il m’est pourtant infiniment plus sympathique qu’un Denis Villeneuve. Rose ne se serait jamais abaissé à faire un film comme Polytechnique. Il est engagé dans une quête authentique, qui le fait bifurquer dans d’étranges directions, mais son conformisme ne me semble jamais aussi délibéré que celui de Villeneuve. Il est conformiste par manque de pensée, en toute innocence ; devait-il être éclairé demain matin par un nouvel influx intellectuel, et il changerait son fusil d’épaule sans sourciller, j’en suis convaincu. C’est un candide perdu aux pays des cyniques : le conformisme opportuniste de Polytechnique n’est pas de son monde. Il ne bluffe pas, il aimerait véritablement offrir une oeuvre capitale, qui pourrait révéler à la collectivité sa vérité cachée. Le ratage du Banquet est bien dommage, car l’histoire n’était pas sans potentiel. Rose tenait un bon filon avec les personnages du recteur et du “leader radical” : un superbe duel entre deux mégalomanes, qui aurait mérité un traitement beaucoup plus approfondi. Rose doit se délivrer de ses réflexes paradigmatiques, et comprendre que l’antagonisme qu’il a construit de toutes pièces, entre la “droite sans coeur” et la “gauche humaniste”, ne lui servira de rien pour démystifier en profondeur la réalité qui est aujourd’hui la nôtre au Québec.
La mégalomanie immobilière des spéculateurs universitaires, qui se dresse en hauteur au centre-ville, et la mégalomanie militante, qui se déploie au niveau de la rue en réclamant l’abolition de la réalité, sont l’ordonnée et l’abscisse d’une même équation. Le chantier inachevé de l’ilôt Voyageur, sur le campus de l’UQAM, est une allégorie flagrante de l’impuissance bétonnée de la société québécoise. Le scandale financier qui a éclaté à cette occasion témoignait de l’intériorisation, par l’État (et plus grave encore : par les institutions de haut savoir), de la négation absolue du principe de réalité dans la conduite des affaires courantes. Loin de parer aux fantasmes et aux folies particulières, l’État, bien au contraire, encourage leur résurgence sous les formes les plus suicidaires. De la même façon, il encourage, par divers moyens, la “mobilisation” et la “contestation permanente” chez des jeunes toujours plus glorifiés de détacher leur parole de toute réalité. Les boomers ex-trotskystes convertis à la religion du marché sont nés dans un terreau, le Québec moderne, qui a aussi vu la naissance de l’UQAM et de l’omnipotent Ministère de l’Éducation. Il fallait, plutôt que de se complaire dans l’opposition puérile entre la “droite insensible” et la “gauche humaniste”, remonter cette filiation trouble dans Le Banquet, et découvrir comment le ”leader radical” et le recteur étaient, par leur mégalomanie respective, beaucoup plus complices que ce que les apparences pouvaient suggérer. Ces deux figures archétypales du Québec moderne partagent en effet une passion commune : le mépris du réel. Voilà ce qu’il fallait raconter.
Nulle surprise, en ce cas, que le “débat de société” souhaité par Sébastien Rose ne se sera pas matérialisé en ”banquet” athénien. Les “débats de société” sont le contraire du débat véritable, quand l’altérité flamboyante de l’intelligence, souveraine et irrécupérable, vient percer à jour la mystification collectivement consentie de la communauté de croyance. Le “débat” provoqué par une oeuvre totale ne peut que différer du ”dialogue” incessant, verbeux et paradigmatique de la République des affects. Il ne se fait pas sur le panel publimédiatique, mais au plus profond des consciences, dans un silence de plomb chargé des mille promesses de la pensée libre. On le comprend sans peine, cela n’arrive que très rarement. Ces séismes de la parole ne sont guère du goût de nos apparatchiks du ”dialogue”, qui n’aiment rien tant que des “artistes-relais” pour consolider le paradigme exclusif sur lequel se fonde leur pouvoir. Les “artistes-relais” sont plein de bonne volonté, mais que voulez-vous, leurs plus glorieux efforts finiront toujours, grâce au système, par dégénérer en éloges involontaires de l’ordre régnant.
Le Banquet, qui entendait se déployer à l’aune de la raison philosophique, se termine d’ailleurs à l’enseigne de la raison thérapeutique. L’une des dernières scènes du film nous montre Natacha, la fille du recteur, au milieu d’une thérapie de groupe. Ayant récupéré de ses blessures par balles, elle fréquente désormais un “cercle de dialogue”, qui lui sert à panser ses blessures intérieures. Elle aligne banalité après banalité sur “l’oubli et la mémoire” : la Transmission avec un Grand T, un thème aussi confortable que des pantoufles. Quel soulagement ! L’ordre communicationnel pourra donc retourner vaquer aux affaires courantes. Ce n’est pas avec Le Banquet qu’il se fera ébranler.
[lisez la troisième partie la semaine prochaine]
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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 2 mai.
