avril 2009


[suite de la première partie, publiée la semaine dernière]

Tout est parfait est un film maîtrisé, professionnellement mené. Il n’empêche que l’on a parfois l’impression de se trouver devant une longue publicité du Ministère des Services sociaux. Ce film pourrait très bien être repris par les directions de polyvalente et diffusé sur l’heure du midi. La Semaine de prévention sur le suicide pourrait en faire son film phare, tout comme la plupart des organismes préoccupés du “dialogue” avec les jeunes (Tel-Jeunes). Et ce ne serait pas un mal en soi. Néanmoins, une oeuvre à ce point récupérable par les partis politiques et les lobbys sociaux porte en elle une bonne part d’échec. Le film Polytechnique, qui a été diffusé récemment par les députés du Bloc québécois sur la colline parlementaire, pour faire du militantisme dans le dossier du registre des armes à feu, en est un autre exemple. Cette proximité, et surtout cette facilité avec laquelle les oeuvres québécoises se font conscrire à des fins de militantisme, soulève des questions que les créateurs québécois auraient tort d’ignorer. C’est la légitimité même de leur démarche artistique qui est en jeu.

Le Québec est une petite société et les “artistes” qui la composent n’ont pas envie de s’en autoexclure. Si Denis Villeneuve avait mis en scène, dans Polytechnique, le discours féministe dans une dynamique de concurrence victimaire, il se serait automatiquement exclu d’un système qui le fait vivre et lui assure une existence publique. Je doute toutefois que Denis Villeneuve ait fait sciemment le calcul, les mécanismes inconscients du conformisme se mettant en marche assez tôt dans le développement intellectuel d’un individu, en particulier s’il a étudié à l’UQAM. Denis Villeneuve ne pourrait pas se faire violence, se retourner contre lui-même, se défaire de ses illusions premières et emprunter des chemins inconnus : ses automatismes de pensée sont trop profonds. C’est pourtant ce que l’on pourrait attendre d’un artiste de 40 ans arrivé à mi-parcours (l’itinéraire d’un Denys Arcand, passant de ses illusions marxistes des années 70 à un désenchantement plus lucide, est à ce titre exemplaire). Il se contente de bramer son indignation devant le discours “fasciste” de Marc Lépine et c’est toute la société québécoise officielle, coulée dans un même moule, qui l’applaudit et l’encense. Comme les apparatchiks lui sont reconnaissants de ne rien risquer ! Le système n’oublie pas de tels éloges.

Ce n’est pas parce qu’on fait jouer du Blonde Redhead (Tout est parfait) ou que l’on place une reproduction de “Guernica” (Polytechnique) quelque part dans un film qu’on le rend moins idéologique et plus “moderne” sur le plan artistique. Tout est parfait et Polytechnique relèvent bien plutôt d’une forme de “réalisme techno-progressiste” — une esthétique où la notion même d’esthétique se voit dénaturée et orientée par le discours dominant. L’impression de “publicité gouvernementale” qui se dégage de ces deux films, en dépit de certains mérites techniques qu’il serait malhonnête de ne pas souligner, tient à ce que leurs auteurs respectifs n’ont pas su s’affranchir du paradigme imposé par l’État social. Je qualifie ces films de “publicités gouvernementales”, mais au fond je devrais les qualifier, pour être plus juste, de “relais paradigmatiques”. S’ils ont de la difficulté à apparaître pour ce qu’ils voudraient être (des oeuvres), c’est parce que leur part “créatrice”, avant que d’être déterminée par une vision critique, semble carrément se tisser à même la toile sémantique de l’État social. Yves-Christian Fournier ne s’en est d’ailleurs pas caché : il tenait à consulter des “experts” de la “problématique” du suicide pour éviter que Tout est parfait ne soit reçu par “les jeunes” comme une incitation à passer à l’acte (La Presse, 9 février 2008). Voilà qui est bien consciencieux. On ne saurait reprocher à ses auteurs d’éviter que Tout est parfait ne se transforme en accélérateur de suicides. Mais en plaçant leur film sous le sceau de l’expertise thérapeutique, ils oublient ce qu’est l’oeuvre d’art : le paradoxal ravissement de l’esprit sous la torture du coeur. L’état d’esprit idéal recherché par le psychologue, ou par n’importe quel “ingénieur de l’âme”, se résume à la neutralité d’une chimie émotionnelle interne. Rien n’est plus étranger au psychologue que le sublime qui torture, et qui ravit. Rien ne le désarçonne plus que le refus de la guérison. Et pourtant, les oeuvres refusant l’expertise thérapeutique des psychologues sont bel et bien celles qui traversent le temps et donnent sens à la vie. Les films irremplaçables d’Ingmar Bergman sont beaucoup plus déprimants que Tout est parfait et Polytechnique. Pourrait-on s’en passer ? Pour des millions d’individus dans le monde, la réponse est non (pour les députés du Bloc québécois, en revanche, la réponse est oui). C’est que les films de Bergman ne sont pas de simples “relais paradigmatiques”, ils sont à eux-mêmes leur propre référence. Le reflet qu’ils donnent de la réalité n’est jamais passif, il est agissant, souverain. Ils démystifient, par cette démystification même ils font mal ; et c’est ainsi qu’ils séduisent. La vérité, comme la beauté véritable (celle-ci étant liée à celle-là), nous rapetisse en même temps qu’elles nous grandit, humiliation de l’ego qui se renouvelle chaque fois dans une inavouable délectation. On peut alors se demander si le désir thérapeutique du bien, dans la création d’une “oeuvre”, peut se traduire autrement que par un échec en lui-même plus fatal, pour l’esprit sensible, que n’importe quelle oeuvre dite “désespérée”, mais animée par la soif de la vérité ? En ce sens, et en ce sens seulement, ne pourrait-on pas dire que Tout est parfait participe de ce qu’il dénonce ? Je le crois.

Le Banquet, de Sébastien Rose, élargit le spectre. On troque ici les chambres d’adolescent pour les classes d’université. Mais sur le fond, le sujet est le même : dans Le Banquet comme dans Tout est parfait, il est d’abord question du ”mal-être” d’une jeunesse abandonnée par la société. Je résume rapidement l’histoire : un jeune étudiant sociopathe, Gilbert Dubois (Benoît McGinnis), s’attache à Bertrand (Alexis Martin), professeur de cinéma à l’UQAM (ou de ce qui tient lieu d’université “populaire” dans le film). Il le harcèle sous les prétextes les plus divers, discutant la moindre vétille du plan de cours au nom du respect du “guide étudiant”, et allant jusqu’à le relancer en pleine classe sur des détails de sa vie personnelle. Deux autres histoires se déroulent en parallèle : la première implique deux leaders étudiants aux prises avec des négociations ardues avec le gouvernement. Louis-Ferdinand (Frédéric Pierre), un leader étudiant dit “modéré”, doit composer avec un allié radical (Pierre-Antoine Lasnier), partisan de la grève, face à un recteur d’université intransigeant (Raymond Bouchard). Boomer carriériste, ex-gauchiste, le recteur regarde avec amusement les deux jeunes porte-paroles se démener au sein d’un mouvement étudiant qui n’a rien de comparable, dira-t-il, avec ce “qu’il a connu jadis“. Il tentera néanmoins de tout faire pour éviter que les menaces de grève ne compromettent ses projets d’expansion immobilière, étape nécessaire, selon lui, pour faire entrer le Québec dans “la société du savoir” et le “XXIe siècle“. Il a une fille (Catherine de Léan), mère monoparentale un peu paumée, qui lui rend visite de temps à autre pour obtenir de l’argent ; fantôme obsédant dans la vie du recteur, elle incarne le retour d’une mémoire coupable. Cette deuxième histoire est toutefois superflue et peu convaincante. Sébastien Rose a sans doute voulu consolider la symbolique de la transmission et de la filiation ave ce personnage, mais c’était un ajout de trop. Le thème était déjà bien présent par le choix du lieu de l’action (l’université) et l’arrière-plan de l’intrigue (une grève étudiante) : l’antagonisme générationnel ne manquait pas de se laisser marquer naturellement. Qu’avait-il besoin d’alourdir son récit ?

J’ai écouté plusieurs fois Le Banquet et j’ai lu un certain nombre d’entrevues que Sébastien Rose a accordé aux publimédias. Et une grande confusion ressort du film comme des propos du réalisateur. Son ambition, qui était grande, peut se résumer à ceci : l’université est en crise ; tout marche à l’argent ; la transmission de la culture ne se fait plus ; la “vieille génération” reste sourde aux revendications de la jeunesse : quelle conclusion sociologique peut-on en tirer ? Eh bien, si j’ai compris correctement Sébastien Rose, de tout ce désastre on doit conclure à la victoire de la “droite” sur la “gauche”, ainsi qu’à une impasse sociale qui ne pourra se résoudre que dans la “mobilisation militante” — ce qui, on l’aura compris, ne peut signifier qu’un retour aux “idéaux de gauche”. Au début du film, on voit des étudiants massés derrière une clôture, dans un style ”carcéral” qui n’est pas sans rappeler le Sommet des Amériques de Québec, en 2001. Une lignée de policiers stoïques, en tenue de circonstance (le désormais classique costume anti-émeute), se laissent insulter par des “étudiants en colère”, parmi lesquels se trouve l’excentrique “leader radical” — un personnage divertissant qui se plaît, entre deux pouffées de cigare, à menacer tout le monde de son regard fou. Puis, sous les insultes, protégée par les “forces de l’ordre”, la Droite en personne défile en talons hauts et en chapeaux haut de forme (je caricature à peine). Rappelée à son indignité fondamentale par les “jeunes humanistes”, elle baisse certes quelque peu la tête, honteuse. Mais elle a tôt fait de la relever une fois à l’intérieur, pour assister au ”banquet du pouvoir”, où notre recteur mégalomane annoncera le lancement de ses grands chantiers immobiliers.

Le recteur n’a pas le temps d’achever son discours que le ”banquet” est soudainement interrompu par un invité surprise. Gilbert Dubois, en effet, ce cancre psychotique qui n’avait de cesse de vouloir être l’ami de son professeur de cinéma, qui terrorisait les secrétaires de l’université, qui se faisait un devoir d’investir tous les comités de plainte, décide de se faire justice : il entre d’un pas décidé dans la salle d’honneur et tire sur tout ce qui bouge. La panique prend aussitôt, et cependant que Dubois s’adonne à son carnage, les convives fuient en laissant quelques victimes derrière, dont certaines encore vivantes. Le tueur a de quoi terrifier : il rate rarement la cible. Il faut dire que dans les minutes précédentes, avant de s’attaquer au gros gibier, Dubois s’était fait la main sur du personnel de bureau. À moins que cette maîtrise des armes ne lui vienne d’un entraînement assidu aux jeux vidéos ? La frontière entre le réel et le virtuel est si mince de nos jours. Voilà que Dubois tire, à gauche, à droite ; les survivants se cachent sous des tables nappées jusqu’au sol. Après un moment, le calme se fait enfin, et le tueur, tout en contemplant les résultats de son massacre, s’exclame : ”Shit !… Shit !… Shit !…“, interjections incrédules qui furent également celles de Marc Lépine (ce type de références trop explicites, qui pullulent du début à la fin, est un défaut majeur du film). À l’écart de la foule, mélancolique à souhait, Bertrand, le professeur de cinéma de Gilbert Dubois, se trouvait dans une pièce adjacente au salon d’honneur lorsque les coups de feu ont commencé. Il sirotait un verre de vin, au milieu d’une petite expo retraçant la très jeune histoire de son université, visiblement insensible à la fausse grandeur du recteur et de ses projets immobiliers. Voulant rejoindre ses collègues dans la salle d’honneur, il a tôt fait de se rendre compte, avant de franchir les portes, du carnage qui vient d’avoir lieu. Il était sur le point de quitter pour aller chercher du secours lorsqu’il entend, comme par miracle, un bébé pleurer dans son panier. C’est l’enfant de Natacha, la fille du recteur. La mère, qui a pris quelques balles, l’a dissimulé d’une main experte sous une table pour mieux le protéger. Hélas, les pleurs du bébé ont attiré l’attention du terrible Gilbert Dubois. Bertrand ne peut plus se défiler, c’est son moment de vérité. La Sauvegarde de la Transmission est en jeu. Il doit intervenir.

Il entre, avec un flegme que l’on dirait emprunté au sergent d’armes René Jalbert, illustre pour son intervention auprès de Denis Lortie, lors de la tuerie de 1984 à l’Assemblée nationale. Comme Jalbert avec Lortie, il réussit à convaincre son interlocuteur meurtrier de laisser partir les victimes, en témoignage de sa bonne foi. Puis ils quittent la salle pour se diriger dans la pièce adjacente, où se trouvait Bertrand peu avant. C’est l’occasion d’un “dialogue” franc entre l’élève et le professeur. Un “dialogue” précieux auquel assistera malgré lui  le bébé en pleurs, que Gilbert Dubois a pris la peine de garder affectueusement à ses côtés. Tous les éléments sont donc réunis pour une “résolution de conflit” salvatrice : le professeur, icône de la Transmission, est face à Gilbert Dubois, la Transmission au Présent, qui tient lui-même dans ses bras la Transmission au Futur. Tout ça en pleine milieu d’une expo qui retraçe l’histoire de l’université, la Transmission au Passé. Symboles, symboles…

Une drôle de conversation s’ensuit. Des échanges métaphysiques sur l’existence de Dieu se mêlent à des considérations plus psychologisantes sur le sens de la tuerie. “Pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi t’as fait ça ?“, le professeur n’en revient juste pas, il ne peut s’arrêter, il s’en remet entièrement sur le jeune pour comprendre ce qui vient de se produire. Comme Denis Villeneuve avec Marc Lépine dans Polytechnique, Sébastien Rose nous présente son personnage du fou meurtrier comme un révélateur de sens. Gilbert Dubois est un produit du système d’éducation québécois, et tout détesté soit-il par les professeurs présumés “élitistes” comme Bertrand, il porterait en lui une vérité profonde que les représentants aliénés de l’intelligentsia auraient tort de ne pas entendre. Un fou, nous suggère-t-on, ce n’est pas aussi hypocrite qu’un intellectuel. C’est direct, franc, brutal : ça dit forcément la vérité (surtout s’il est jeune). Le “banquet du pouvoir”, où régnait “l’élite de droite”, avec à sa tête un recteur cynique et cupide, n’a pu être interrompu que par la violence pleine de vérité tragique d’un post-adolescent délirant, qui s’est pointé, arme au poing, au coeur d’une enceinte dont il s’est toujours senti exclu. Pour faire advenir le “banquet” athénien tant espéré par Bertrand, ainsi que par les étudiants en grève qui clament dans la rue leur droit à une “meilleure instruction”, le “banquet du pouvoir” devra auparavant être saboté par la violence et le sacrifice sanglant. Le délire individuel de Gilbert Dubois fait ici écho au délire révolutionnaire collectif des étudiants, qui investissent les rues de Montréal à coup de cocktails Molotov et d’appels à la “résistance”, tout en vandalisant au passage la propriété de l’université.

Cela dit, il faudrait préciser que le délire des étudiants est aussi, en bonne partie, celui de Sébastien Rose. On croit rêver lorsque Rose fait dire au “leader” de la frange radicale du mouvement étudiant : “Les dirigeants de l’université ne pensent qu’à une chose : le ren-de-ment. Ils veulent former des consommateurs, pas des citoyens. Moi, ce n’est pas ce qui me préoccupe. Qu’est-ce qu’une vie pleinement vécue ? C’est ça le genre de questions que je me pose” (transcription approximative). Rose semble prêter des vertus philosophiques à des militants mégalomanes, spécialistes de blocage de pont et de ruades destructrices. Pour ceux qui sont familiers du mouvement étudiant québécois, on pourrait trouver l’équivalent de cette frange militante radicale dans l’ASSÉ (L’Association pour une  Solidarité Syndicale Étudiante). Rose a-t-il seulement pris connaissance des buts véritablement poursuivis par ce type de regroupements ? Voici les “principes” de l’ASSÉ, que j’ai pigé sur leur site web : “Les principes de base de l’ASSÉ reposent sur les fondements du syndicalisme étudiant établis dans l’article 1 de la Charte de Grenoble, en 1946. Celui-ci stipule que l’étudiant est un jeune travailleur intellectuel et que l’étudiante est une jeune travailleuse intellectuelle. C’est donc en vertu de ce constat que l’étudiant et l’étudiante se doivent de se regrouper sur des bases syndicales. L’ASSÉ croit en la nécessité de lutter pour conserver les acquis des mouvements étudiants du passé, ainsi que pour assurer de nouveaux gains et ce, par le biais de la contestation permanente.” Non, ce charabia n’est pas tiré d’un manuel trotskyste poussiéreux des années 70, mais bien d’un site web de 2009. On notera en passant que l’ASSÉ réclame l’élimination unilatérale de l’endettement étudiant ; la mise en place d’un système “gratuit et non-discriminatoire” ; une institution repensée dans une “perspective d’autogestion” ; ainsi qu’une solidarité affichée pour toute “lutte internationale progressiste” visant le “mieux-être” de la société. Du sérieux…

Rose, en attribuant à ce type de frange radicale une forme de supériorité morale, joue le jeu de la folie et passe complètement à côté de son sujet. Je n’invente pas cette adhésion de Rose à l’interprétation révolutionnaire des étudiants. Elle est reprise, ouvertement revendiquée, lorsque son personnage principal, Bertrand, le professeur de cinéma “humaniste”, s’indigne de la baisse du niveau à l’université pour aussitôt appuyer sa critique sur la contestation des étudiants : “C’est pour ça que les étudiants sont dans la rue. C’est parce qu’il n’y a plus de distance entre les élèves et les professeurs et parce que l’enseignement baisse. Toute cette horizontalité, ce nivellement par le bas est malsain. Les étudiants en ont assez, assez de ce système où des professeurs comme toi, Tanner [il montre du doigt un collègue], couchent avec leurs étudiantes comme si de rien n’était. Et il paraît que ce sont elles qui corrigent ses copies, en plus.” (transcription approximative) On touche ici au coeur du problème du film. Sébastien Rose, qui voulait aborder de front la crise de l’éducation, ne peut le faire qu’en plaquant sa critique du système sur une toile paradigmatique prédéterminée. Son diagnostic (perte de la notion d’autorité, mélange des genres, démocratisation effrénée, irrespect de la vie privée, etc.) est juste, mais il se voit aussitôt évidé de toute substance par une mise en forme qui doit ses schèmes de pensée davantage au paradigme soixante-huitard qu’à une vision critique souveraine. C’est pourquoi il ne peut s’empêcher de lier le diagnostic de Bertrand à la contestation violente dans la rue, et à investir les étudiants — ainsi que le tueur Gilbert Dubois — d’une parole révolutionnaire qui les dépasserait. L’ironie est que Bertrand commet sa diatribe contre la démocratisation de l’université alors qu’il comparaît devant un comité, suite à une plainte de Gilbert Dubois. ”Les cancres, dit-il, contrôlent déjà l’agenda des comités. Demain ils contrôleront les cours.“ Il parle comme si les étudiants militants, qu’il croit à tort être des alliés dans sa volonté de redressement, n’étaient pas à l’origine de ce “guide étudiant” dont s’est servi Gilbert Dubois pour le piéger ; comme si leur ”contestation permanente” n’avait pas permis la prolifération de ces “comités de surveillance” où il doit aujourd’hui se flageller devant ses pairs. Il parle comme si la réalité ne pouvait avoir d’emprise sur une certaine mythologie héritée de mai 68. Le militantisme étudiant n’est pas philosophique : croire le contraire est une projection fantasmatique. Tout au long de son film, Sébastien Rose tente, avec un acharnement d’ailleurs en lui-même militant, de transformer cette illusion romantique en réalité.

On dira que je suis dur envers Sébastien Rose. Il m’est pourtant infiniment plus sympathique qu’un Denis Villeneuve. Rose ne se serait jamais abaissé à faire un film comme Polytechnique. Il est engagé dans une quête authentique, qui le fait bifurquer dans d’étranges directions, mais son conformisme ne me semble jamais aussi délibéré que celui de Villeneuve. Il est conformiste par manque de pensée, en toute innocence ; devait-il être éclairé demain matin par un nouvel influx intellectuel, et il changerait son fusil d’épaule sans sourciller, j’en suis convaincu. C’est un candide perdu aux pays des cyniques : le conformisme opportuniste de Polytechnique n’est pas de son monde. Il ne bluffe pas, il aimerait véritablement offrir une oeuvre capitale, qui pourrait révéler à la collectivité sa vérité cachée. Le ratage du Banquet est bien dommage, car l’histoire n’était pas sans potentiel. Rose tenait un bon filon avec les personnages du recteur et du “leader radical” : un superbe duel entre deux mégalomanes, qui aurait mérité un traitement beaucoup plus approfondi. Rose doit se délivrer de ses réflexes paradigmatiques, et comprendre que l’antagonisme qu’il a construit de toutes pièces, entre la “droite sans coeur” et la “gauche humaniste”, ne lui servira de rien pour démystifier en profondeur la réalité qui est aujourd’hui la nôtre au Québec.

La mégalomanie immobilière des spéculateurs universitaires, qui se dresse en hauteur au centre-ville, et la mégalomanie militante, qui se déploie au niveau de la rue en réclamant l’abolition de la réalité, sont l’ordonnée et l’abscisse d’une même équation. Le chantier inachevé de l’ilôt Voyageur, sur le campus de l’UQAM, est une allégorie flagrante de l’impuissance bétonnée de la société québécoise. Le scandale financier qui a éclaté à cette occasion témoignait de l’intériorisation, par l’État (et plus grave encore : par les institutions de haut savoir), de la négation absolue du principe de réalité dans la conduite des affaires courantes. Loin de parer aux fantasmes et aux folies particulières, l’État, bien au contraire, encourage leur résurgence sous les formes les plus suicidaires. De la même façon, il encourage, par divers moyens, la “mobilisation” et la “contestation permanente” chez des jeunes toujours plus glorifiés de détacher leur parole de toute réalité. Les boomers ex-trotskystes convertis à la religion du marché sont nés dans un terreau, le Québec moderne, qui a aussi vu la naissance de l’UQAM et de l’omnipotent Ministère de l’Éducation. Il fallait, plutôt que de se complaire dans l’opposition puérile entre la “droite insensible” et la “gauche humaniste”, remonter cette filiation trouble dans Le Banquet, et découvrir comment le ”leader radical” et le recteur étaient, par leur mégalomanie respective, beaucoup plus complices que ce que les apparences pouvaient suggérer. Ces deux figures archétypales du Québec moderne partagent en effet une passion commune : le mépris du réel. Voilà ce qu’il fallait raconter.

Nulle surprise, en ce cas, que le “débat de société” souhaité par Sébastien Rose ne se sera pas matérialisé en ”banquet” athénien. Les “débats de société” sont le contraire du débat véritable, quand l’altérité flamboyante de l’intelligence, souveraine et irrécupérable, vient percer à jour la mystification collectivement consentie de la communauté de croyance. Le “débat” provoqué par une oeuvre totale ne peut que différer du ”dialogue” incessant, verbeux et paradigmatique de la République des affects. Il ne se fait pas sur le panel publimédiatique, mais au plus profond des consciences, dans un silence de plomb chargé des mille promesses de la pensée libre. On le comprend sans peine, cela n’arrive que très rarement. Ces séismes de la parole ne sont guère du goût de nos apparatchiks du ”dialogue”, qui n’aiment rien tant que des “artistes-relais” pour consolider le paradigme exclusif sur lequel se fonde leur pouvoir. Les “artistes-relais” sont plein de bonne volonté, mais que voulez-vous, leurs plus glorieux efforts finiront toujours, grâce au système, par dégénérer en éloges involontaires de l’ordre régnant.

Le Banquet, qui entendait se déployer à l’aune de la raison philosophique, se termine d’ailleurs à l’enseigne de la raison thérapeutique. L’une des dernières scènes du film nous montre Natacha, la fille du recteur, au milieu d’une thérapie de groupe. Ayant récupéré de ses blessures par balles, elle fréquente désormais un “cercle de dialogue”, qui lui sert à panser ses blessures intérieures. Elle aligne banalité après banalité sur “l’oubli et la mémoire” : la Transmission avec un Grand T, un thème aussi confortable que des pantoufles. Quel soulagement ! L’ordre communicationnel pourra donc retourner vaquer aux affaires courantes. Ce n’est pas avec Le Banquet qu’il se fera ébranler.

[lisez la troisième partie la semaine prochaine]

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 2 mai.

Josée Blanchette consacre aujourd’hui dans Le Devoir (24 avril) un article à un “transgenre”. Elle écrit : “[Michel] est probablement la plus grande féministe que j’aie rencontrée, consciente de ses droits, menée par ses aspirations, faisant respecter la différence partout où elle passe, sans agressivité, sans faire pitié, sans se prendre trop au sérieux. Et surtout, elle aura pris la défense d’une femme, la seule qui compte vraiment puisque c’est elle, lui donnant le droit d’exister et de porter des soutiens-gorge.

Dans un récent texte (14 mars) sur la “Journée internationale des femmes”, ainsi que sur le féminisme en général, j’écrivais :

La réciprocité de nature étant brisée, il n’est pas surprenant de voir pulluler, autour du féminisme institutionnel établi, un nouveau militantisme inspiré de l’égalitarisme radical. L’idéologie gay et transgenre fait elle aussi du contractualisme dogmatique un principe cardinal de son programme. Après le choix libre du “partenaire”, on en arrive au choix libre de l’orientation sexuelle puis tout bonnement au choix libre de l’identité sexuelle. C’est le choix, en toutes circonstances, qui domine, alors que nulle part la question du désir et de la jouissance n’est abordée. Le plaisir, désormais, s’éprouve seul, dans une démarche sans fin vers une perfectibilité narcissique que seconde un État managérial infiniment flexible et sensible aux revendications psychiques particulières. Le problème du militantisme gay et transgenre est qu’il s’attaque, au même titre que les féministes mais avec encore plus de violence, à la réciprocité de nature constitutive du plaisir hétérosexuel. Le régime de “tolérance” appelé de tous leurs voeux par les idéologues homosexualistes est en fait un régime d’une intolérance farouche pour toute normativité fondée sur l’idée de nature. Et pour cause : la nature renvoie l’homosexualité à son manque et à son conflit spécifiques, ce que ne saurait supporter le relativisme moral ambiant. Le slogan d’un organisme du gouvernement français titrait récemment, dans le cadre d’une énième “lutte contre l’intolérance” : “entre l’homosexualité et l’hétérosexualité, la seule différence c’est l’homophobie”. Rarement le dessein indifférenciateur et suicidaire des idéologies féministe, gay et transgenre aura été aussi bien synthétisé. Car dire qu’il n’y a pas de différence de nature entre l’homosexualité et l’hétérosexualité est une autre façon de nier la différence des sexes et, partant, le principe de réalité que combat également le féminisme.

En somme, la “Journée internationale des femmes” devrait regrouper d’ici quelques années des groupuscules militants de l’idéologie gay et transgenre. La porte, me semble-t-il, a été amplement ouverte cette année, et c’est évidemment les transgenres (ceux qui auront choisi de devenir femme) qui risquent, bien avant les homosexuels militants, de s’entendre comme des larrons en foire avec les féministes. Rarement le contractualisme fanatique et le refus de la nature auront été à ce point salués d’un même élan enthousiaste. D’ailleurs, il est à remarquer que le fameux “droit de vote” que les féministes évoquent à l’occasion de la “Journée internationale des femmes” ne semble pas répondre à une conscience politique traditionnelle mais à une volonté d’ériger en culte l’individualisme contractuel. Est-ce vraiment la liberté politique que les féministes célèbrent dans le symbole du droit de vote, ou est-ce la liberté de choisir ? La deuxième option me semble plus probable. C’est l’éloge du libre choix [illimité], et non l’éloge de la démocratie libérale traditionnelle (laquelle suppose des contraintes), qui se manifeste dans le rappel récurrent et hypnotique de l’obtention “récente” du droit de vote des femmes.

Chers lecteurs,

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Longue vie à L’Intelligence conséquente !

Carl Bergeron

Il est certain, si l’on se penche du moins sur le cas du Québec, que plus une société voit son lien politique se défaire, plus elle est portée, pour assurer sa cohésion, à se tourner vers l’État thérapeutique (ou techno-progressiste). La cité politique laisse alors la place à une cité éthérée sur la forme et cependant opaque sur le fond : un “espace” publipolitique infernal, où domine le slogan du “dialogue”, prête-nom intellectuel de l’idéologie de la communication. Le dogme du “dialogue” s’accompagne d’une bureaucratisation accélérée de la société : nul “dialogue” “équitable” ne peut avoir lieu, en effet, sans le secours bienveillant d’un “tiers” (qui peut être “psychologue”, “expert” ou “professeur” : un fonctionnaire dans tous les cas). Les penseurs du “dialogue” postulent que les individus, bien que pas nécessairement de mauvaise foi, sont mus par des “préjugés” qui entravent la fluidité de la communication sociale. Le “conflit”, le “désaccord” et plus généralement la “dispute” sont ainsi perçus comme les “symptômes” d’un “malentendu” source de violence.

Le cours ECR, récemment imposé par l’État à tous les jeunes du Québec, dans les écoles publiques comme dans les écoles privées, consacre en surface une idéologie multiforme qui avait déjà cours depuis longtemps au sein de l’État québécois. Le “dialogue” du cours ECR n’aurait pu apparaître à ce point triomphant si le terrain n’avait été défriché durant de longues décennies auparavant : dans les années 70 par le pédagogisme new age et la contre-culture ; dans les années 80 et 90 par l’idéologie de la communication ; par le socio-constructivisme radical à la fin des années 90 et au début des années 2000. Les apôtres du cours ECR défendent leur cours d’un point de vue “progressiste” et “avant-gardiste”, ce qui est très aisé à faire : ils n’ont qu’à se réclamer du “sens de l’Histoire”, c’est-à-dire du processus de sécularisation. Mais ce faisant ils occultent une appartenance première qui, beaucoup plus que la sécularisation, détermine la conception du cours ECR. Qui croit que ce cours peut vraiment être détaché du socio-constructivisme radical actuellement en cours au Ministère de l’Éducation ? Il en est le parachèvement, l’expression aboutie et désormais officielle. D’où son caractère “obligatoire”.

Il apparaît évident, lorsqu’on regarde la production cinématographique récente, que l’idéologie de la “communication” est la forme visible qu’a prise la désirabilité thérapeutique dans la société québécoise. Tout est parfait, d’Yves Christian Fournier, et Le Banquet, de Sébastien Rose, en sont deux exemples probants. Alors que le premier a pour ambition d’aborder un ”tabou”, le suicide chez les adolescents, le second entend représenter la “crise de l’éducation” dans son acception plus large de “crise culturelle”. L’univers clos de Tout est parfait paraît de prime abord s’opposer à celui du Banquet, mais est-ce bien certain ? Les deux films se rejoignent dans une conviction commune : la jeunesse serait porteuse d’une parole révolutionnaire que la société serait coupable de ne pas faire advenir, de ne pas “écouter”.

Tout est parfait raconte l’histoire d’un pacte de suicide entre cinq adolescents. Les suicidaires, qui devaient se donner la mort, sinon en même temps, du moins à intervalles rapprochées, n’obéiront pas tous aux règles du pacte. Josh (Maxime Dumontier), un adolescent bourru, ne se donne pas la mort comme prévu et fait figure de survivant dans son défunt cercle d’amis. Il doit affronter des regards, et surtout des égards thérapeutiques de la part de proches désireux d’en savoir plus sur les événements. Il se rapproche de Mia (quels drôles de prénoms…), ex-petite amie d’un ami suicidé, consolation affective dans cette petite ville déshumanisante où règnent blocs appartements, dépanneurs, chemins de fer et parcs de skate. La nature, oasis recherché, est en marge géographique de leur existence, mais bien souvent au coeur de leurs retrouvailles intimes. Leur mode d’être, en revanche, ne varie guère, qu’ils soient sur les rives d’un lac ou au centre commercial du coin. Leur économie d’expression est ce qui frappe en premier lieu : sous prétexte de “faire réaliste”, le scénariste et le réalisateur ont délibérément construit des dialogues avortés, marmonnés et souvent inaudibles (j’ai d’ailleurs dû mettre les sous-titres). Les personnages adolescents et adultes de Tout est parfait réussissent rarement à faire une phrase complète. Leur conversation échevelée, ponctuée de “crisse”, “fuck”, “chill”, “yo” et “va chier”, laisse au décor urbain et à la gestuelle la tâche de compenser les éclipses de sens. On comprend que le travail d’un scénariste ne se résume pas à composer des dialogues, mais il y a tout de même des limites au pouvoir de l’évocation muette. Sans vouloir insulter Guillaume Vigneault, les dialogues mis bout à bout font-ils seulement plus de cinq pages recto verso ?

Il faut noter que Tout est parfait se déroule au milieu d’un univers référentiel bien précis, qui est celui de la chanson anglophone, bien que l’on entende parfois du hip-hop francophone. Les personnages eux-mêmes emploient des expressions anglaises sans savoir ce qu’elles signifient. Josh, après que Mia ait accepté sa proposition de sécher les cours, dit ”Yes sir”, comme si Mia n’était pas une fille mais un garçon. Ce décalage entre les mots et la réalité n’est du reste pas exceptionnel, tant la schizophrénie et l’autisme semblent être les conditions normales d’existence de ce bled perdu. La connaissance de l’anglais n’y est pas supérieure à celle du français, mais elle est vu comme une promesse, l’annonce d’une évasion prochaine de la réalité. Cette curieuse situation n’est peut-être pas dû entièrement à l’influence de la culture “rock” que consomment les jeunes de Tout est parfait.  Sans doute, elle est aussi en partie liée à l’intériorisation de l’échec de la parole institutionnelle, qui se pratique, elle, tous les jours en français. Que dit le “psychologue” de l’école à “Josh”, lors de leur première rencontre ? “Je ne suis pas là pour te dire quoi faire, je suis là pour t’écouter.“ Il se fera répondre, assez superbement je dois dire : “Ben, écoute. [Moment de silence] Entends-tu quelque chose, là ? Moi, j’entends rien.” — “J’entends beaucoup de colère… de tristesse…” — “Ok, je vois. T’es un genre de médium. T’entends des voix pis toute… Woohou…” — “De toute façon, c’est pas à propos de ce que j’entends, Josh, c’est à propos de ce que toi tu as à dire.” — “C’est à propos que je suis obligé d’être ici.” L’ordre communicationnel, en fixant les horaires de consultation, a la capacité de réguler la parole. C’est une ombre froide que jamais ne chasse le soleil du sens. Même avec ses parents, Josh n’échappe pas à la communication. “Le psychologue, lui dit sa mère, nous a dit que tu devais parler.” Le psychologue à l’école. Le psychologue aux funérailles, dans l’auto, à la maison. Le psychologue partout. Partout, sauf dans les écouteurs, entre les deux oreilles, prison enchantée où il aime se recroqueviller. Là, son tourment intérieur trouve à s’apaiser dans une musique dont les paroles lui sont dites dans une langue étrangère. Des mots incompris qui peuvent même servir de matière à communion avec Mia, le temps d’un après-midi décontracté (voir la photo ci-haut, où les deux jeunes se partagent les écouteurs).

La société demande aux jeunes de donner sens à un monde qu’elle ne sait plus rendre habitable. Où trouver de la beauté et de la vérité dans cette petite ville sinistrée où les jeunes font l’amour au fond d’une mine ou d’une benne industrielle ? Un des suicidés, dans un flash-back où on le voit en compagnie de Josh, passe le temps en bariolant des murs de béton dans le cadre d’un programme “d’art communautaire”. On le paie pour peindre des cyclopes, des fantasmagories de son imagination, en pensant sans doute qu’il s’agit là d’un excellent moyen de consolider son “estime de soi” et de l’encourager dans son “désir d’expression”. Cela ne l’empêchera pas, quelque temps plus tard, de se tirer une balle après s’être recueilli sur la sépulture de son ami Sacha. En guise de cadeau d’adieu, en route vers le cimetière, il donnera son iPod à une jeune fille du bus, une inconnue qui l’émeut par sa beauté. Cette scène ouvre le film et ce n’est pas accidentel. Elle illustre bien l’impuissance tragique de cette jeunesse à accéder à la beauté symbolisée, à l’humanité du corps : à la parole souveraine. Le jeune ne dit rien à l’adolescente lorsqu’il lui lègue son iPod, un instrument pourtant central de sa vie intérieure. Rien ne se dit, rien ne se crée. Les deux se regardent, étrangement évanescents, sous la lumière clinique d’un soleil de banlieue. La mort est pour bientôt. Et pourtant, la vie séparatrice de la parole n’a même pas encore commencé.

Le film se termine d’ailleurs sur l’explication des suicidés, qui ont laissé un vidéo d’adieu sur un CD. On nous montre les parents, dans leur salon, en train “d’écouter” ce que ces jeunes avaient à dire sur leur propre disparition, tout en nous laissant leur voix inaudible. On ne voit que leur visage cathodifié, déréalisé. Leurs lèvres bougent. Puis ils se lèvent et disparaissent de l’écran. Seraient-ils morts par “manque de dialogue” ? Ou parce qu’ils n’avaient pas de voix propre ?

[lisez la suite sur Le Banquet la semaine prochaine]

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 25 avril 2009.

C’est tout un spectacle que l’avenue Papineau réserve au promeneur entre les rues Marie-Anne et Laurier. Ici se dévoile, sur les plans urbanistique et commercial, les soubassements troubles de la grande reconfiguration anthropologique présentement à l’oeuvre, non seulement à Montréal, mais dans toutes les grandes villes occidentales. Les “co-citoyens” d’Expérience Montréal, à l’aube du printemps, ne se doutent pas qu’ils vivent au milieu d’un étonnant décor urbain. Regardez-les se promener avec indolence, iPod aux oreilles, chiens en laisse : les croyez-vous vraiment disposés à l’étonnement ? Leur air est si tendu et leur allure si résignée que l’on se demande qui, du chien en laisse ou du maître, a entraîné l’autre pour une promenade dans le quartier. En ce début d’avril, les trottoirs sont pleins mais curieusement les véritables promeneurs y sont rares. C’est qu’un promeneur doit être oisif, et que rare est la vertu de l’oisivité chez ces obsédés de la vie chronométrée. Ils sont parfois à pied, certes. Mais ils sont toujours entre deux points, deux adresses, deux rendez-vous. La plupart du temps vous les voyez sortir d’un resto pour le “brunch” du dimanche ; plus tard le soir, vous lez voyez quitter un ”café lounge” pour s’engouffrer dans un taxi. Le jour, vous les voyez occupés à frayer dans les épicerines fines, un sac de lin en bandoulière ; vous les voyez pédaler, le dos courbé sur le guidon “kitsch” de leur vélo. Vous les voyez jogger. Vous les voyez vivre. Tout à coup ils se mettent à sourire, vous vous croyez témoin d’une âme attendrie devant la poésie de la nature ; vous comprenez toutefois rapidement, en voyant le récepteur accroché à leurs oreilles, qu’il n’en était rien. Vous faisiez l’erreur de les imaginer encore dans votre monde, dans votre ville : dans la réalité. Or ils n’étaient que des co-citoyens parmi d’autres d’un Espace Cité duquel vous êtes exclu maintenant et pour toujours : Expérience Montréal.

Sans trop risquer de se tromper, on peut situer le centre de gravité d’Expérience Montréal au centre-ville, en particulier au coeur de ce qu’on nomme “le Quartier des spectacles”. Voilà un projet monstrueux qui implique des travaux d’excavation majeurs ; des extractions de pommetiers ; des installations électriques souterraines. Le secteur sinistré de cette partie du centre-ville, nous promet-on, subira une transformation exceptionnelle qui verra Montréal être propulsée parmi les premières villes festives mondiales. Entièrement retapé pour les besoins permanents de l’industrie des festivals, ce secteur de la rue Ste-Catherine entre les rues de Bleury et St-Laurent promet d’irriguer un nombre à peine imaginable de touristes intérieurs et extérieurs. Pour le moment, une visite furtive sur le chantier, un vendredi ou samedi soir, laisse une pénible impression d’abandon post-atomique : le projet final ressemblera-t-il à cette ébauche apocalyptique ? Des immeubles en voie de démolition surplombent des barbelés et des monticules de gravier, cependant que des Starbucks encore ouverts continuent d’accueillir des co-citoyens d’Expérience Montréal pour un latte. Tout près, pourtant, des clochards et des schizophrènes hurlent à l’ombre des murs de brique bariolés de graffitis. À quelques centaines de mètres de là, le bon public de l’OSM quitte en silence la Place des Arts, tandis que de l’autre côté de la rue une petite foule attend à l’extérieur du TNM le début de la Charge de l’orignal épormyable. Quel est l’intérêt d’aller siroter un latte ou d’aller au concert à proximité d’un asile à ciel ouvert ? Cette question, je me la suis posée souvent et je n’y ai pas encore trouvé de réponse. Il est possible, cela dit, que ce soit précisément sur cette absence de logique et de sens que se fonde le projet d’Expérience Montréal. Il est possible que tout le projet d’Expérience Montréal consiste à nous faire vivre au quotidien dans un asile à ciel ouvert.

L’avenue Papineau est encore plus intéressante que les artères centrales d’Expérience Montréal, car elle se situe en périphérie du phénomène. Frontière inavouée du Plateau cool et du Plateau cheap, elle rend intelligible la transformation urbano-anthropologique qui se présente au promeneur de manière trop concentrée au centre-ville. Entre les rues Marie-Anne et Laurier, l’avenue Papineau raconte une histoire, qui est celle de la substitution d’un monde par un autre. L’économie industrielle des années 70 et 80, qui a laissé ses marques et son esthétique dans cette partie de la ville, s’efface au profit de la néo-économie spéculative de Boboland. Si ce n’était que cela, on me dirait — sans doute avec raison — qu’il s’agit d’un phénomène naturel lié aux mutations économiques. Mais il y a plus que les simples questions économiques. L’avenue Papineau, on le sait, croise l’avenue du Mont-Royal, autre artère cardinale d’Expérience Montréal. Or, on se rend vite compte, en longeant l’avenue Papineau, que cette artère accueille une série d’adresses bizarroïdes qui, loin d’être entièrement étrangères à Expérience Montréal, en sont comme la vérité inversée et inavouable. L’avenue Papineau donne à voir l’envers du décor festif d’Expérience Montréal, telle est l’hypothèse que je tenterai ici de défendre.

Commençons notre visite guidée au coin Laurier/Papineau, en allant du nord vers le sud. Au 5030, avenue Papineau, se trouve le mystérieux quartier général de l’Ordre de la Rose-Croix. Deux grandes vitrines, directement tirées de l’esthétique industrielle des années 70, donnent sur des affiches explicatives, dont celle-ci, que j’ai recopiée dans mon calepin : “L’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix est une société sans but lucratif qui s’intéresse à la spiritualité et au progrès de l’être humain sur tous les plans. Il prône l’égalité des sexes et une fraternité véritable entre les hommes. Il a pour devise la plus large tolérance dans la plus stricte indépendance [c'est l'Ordre qui souligne]. D’ailleurs il n’impose aucun dogme. Il propose plutôt ses enseignements à tous ceux et celles qui s’intéressent à la fois au MYSTICISME et à la SPIRITUALITÉ.” Il y a aussi, en vitrine, une “Déclaration des devoirs de l’homme”, en écho de la Déclaration des droits de l’homme : l’Ordre se présente comme une alternative ésotérique au nihilisme découlant du droit-de-l’hommisme onusien. À ses côtés, dans le même édifice, se trouve La Massagerie, un “institut de massothérapie” qui fait l’apologie du massage suédois. Au début je croyais qu’il s’agissait de deux adresses tout à fait distinctes, mais je n’en étais plus aussi sûr une fois entré dans “l’institut”. Dans le hall d’entrée, en effet, une collection impressionnante de dépliants déclinait pêle-mêle les vertus de la “vibration cosmique“, du “coaching mental“, de la “mémoire corporelle“, de “l’auto-guérison“, de “l’aromathérapie” et même, tenez-vous bien, de “la cabine-sauna à l’infrarouge“. Sans présumer des liens entre “l’institut de massothérapie” et l’Ordre de la Rose-Croix, on peut conclure en tout cas que les deux oeuvrent pour notre bien-être…

Il suffit de traverser le boulevard Saint-Joseph pour retrouver rapidement la thématique introduite par l’Ordre de la Rose-Croix. Au 4848, avenue Papineau, se dresse l’énigmatique Institut de coaching de Montréal. L’édifice en impose, avec ses larges vitres teintées, son architecture sommaire et carrée, sa construction visiblement récente (ou rénovée). Si l’on était à Ottawa plutôt qu’à Montréal, on pourrait aisément croire à des bureaux d’agence de renseignement ou à l’ambassade d’un pays de l’Europe de l’Est. L’intérieur est assez moderne et on est accueilli par une réceptionniste professionnelle. Dès l’entrée on aperçoit le long des murs une bibliothèque fournie, composée essentiellement d’ouvrages populaires sur le management. Les titres se ressemblent et reprennent le mot “coaching” sous d’innombrables variations. L’Institut de coaching de Montréal se fait le promoteur actif de la “programmation neuro-linguistique”, une méthode qui fait le pont entre les théories les plus modernistes du management et l’idéologie new age. Autrement dit, la PNL est le nom sophistiqué que prend le new age pour s’incruster dans les entreprises. Elle est plus répandue qu’on ne le croit. D’ailleurs, le management moderniste en général est le creuset d’une religiosité nouveau genre qui ne considère plus les employés comme des individus partagés entre leur vie privée et leur vie professionnelle, mais comme des sujets transparents dont il s’agirait de maintenir la subjectivité dans un état de mobilisation permanente. La littérature managériale représente un secteur vigoureux de l’édition, et il n’est pas douteux qu’un marché prospère se développe autour de ces questions. Conférenciers, motivateurs, team builders, psychologues d’entreprises, cadres en panne, illuminés de la gestion : toute une série de “nouveaux professionnels” du management se voient formés dans ce type “d’instituts”.

L’Institut de coaching définit ainsi sa “vision” : “Un monde où les femmes et les hommes ont appris le bonheur individuel et collectif et développé toutes les facettes de leur potentiel dans un profond respect des différences“. La portée utopique est ici évidente : il ne s’agit plus d’initier des individus à un savoir en particulier, mais de créer, à travers cet enseignement même, un monde organique autonome. L’approche du “coaching”, qui ne véhicule aucune force critique, se fond naturellement avec le premier lieu commun venu : qui peut vraiment s’opposer à “apprendre le bonheur individuel et collectif“, à “développer toutes les facettes de son potentiel” et à “respecter les différences” ? Ces slogans ne veulent rien dire, sinon que le “coaching”, tout respectable soit-il aux yeux des managers branchés, n’est pas bien loin de l’Ordre de la Rose-Croix et de l’Institut de massothérapie. Quel que soit l’endroit où le naufragé post-moderne est appelé à échouer, dans une tour à bureaux ou dans une église en plywood, les mêmes slogans lui reviendront comme dans un interminable cauchemar. Expérience Montréal n’est pas un monde fragmenté où le champ des possibles serait infini, mais un monde clos qui a fait de la micro-fragmentation individuelle un principe de cohésion totalitaire.

Continuant notre visite sur Papineau, nous croiserons au 4800 (à côté de l’Institut de coaching) le “Dépanneur Papineau” dont l’enseigne, à l’effigie de Coca-cola, rappelle les snacks-bars des années 70. On y fait encore la “livraison” à l’ancienne. En diagonale, de l’autre côté de la rue, un édifice, lui aussi tout droit sorti des années 70, fait penser à un Wendy’s de Plattsburg. L’enseigne est immense, et le nouveau commerce qui se trouve à cette adresse n’a pas hésité à s’afficher : on promet des “produits biodégradables en vrac”.  Sur les vitrines du commerce, on peut lire, dans un lettrage lui aussi très industriel : “SAVON BIO EN VRAC”. Par curiosité, je suis entré et j’ai pu constater la stupéfiante fusion de l’esthétique industrielle et de l’écologisme consciencieux : on y propose un étonnant catalogue de produits dits “chimiques” transformés en produits “biodégradables”. Des aérosols, des cruches, des tonneaux, toute une diversité de produits que l’on retrouve habituellement dans les quincailleries sont ici proposés dans une version “écologique”. Ce commerce écolo-industriel est d’autant plus intrigant qu’il est le voisin d’un garage de mécanique générale en faillite (au 4755, av. Papineau), dont les deux grandes portes vitrées laissent voir à l’intérieur un vide bétonné, symptomatique du peu de vitalité de l’industrie automobile. Qui sait si ce garage n’abritera pas bientôt une serre biologique ? Un jardin communautaire ? Un CPE ? Quelques mètres en face, au 4730, av. Papineau, l’Institut interculturel de Montréal a peut-être déjà commencé à y penser. À moins que ce ne soit l’Église des adorateurs chrétiens baptistes du pasteur Lopez, sise au 4720 av. Papineau, qui manifeste des velléités d’expansion ?

Il faut noter que toutes ces adresses se suivent dans un décor bigarré où se côtoient les appartements “à louer” et les immeubles commerciaux à l’abandon. Les fenêtres ne sont couvertes bien souvent que de planches de bois ou de rideaux bon marché. On ne peut s’empêcher de se demander ce qui se passe à l’intérieur. Depuis combien de temps personne n’y a mis les pieds ? Qu’y faisait-on en 1978 ? En 1985 ? En 1993 ? Se souvient-on seulement quel genre de commerces l’économie de 1978, de 1985 et de 1993 pouvait produire ? Le paysage urbain contient des renseignements précieux sur les sédimentations esthétiques et sociales d’une société. C’est pourquoi il importe de noter que dans ce décor délabré de l’avenue Papineau, la seule institution encore intacte est l’institution médicale. Elle traverse le temps, imperméable aux mutations et caprices de forme. Au 4689, av. Papineau, en effet, se trouve une clinique médicale, à côté de laquelle on repère l’éternel Pharmaprix. Cette clinique et cette pharmacie sont destinés de toute évidence aux résidants du quartier. Si elles jurent avec le décor des environs, ce n’est pas en raison d’une prospérité trop éclatante, mais bien en raison de la stabilité économique inhérente à leur domaine d’activité : la santé. Leurs locaux semblent bien entretenus et leur allure générale est pimpante : il n’y a pas de chambardement à l’horizon. Expérience Montréal peut s’étendre comme elle l’entend dans toute la ville, les cliniques médicales et les pharmacies ne s’en porteront que mieux. Elles seront toujours là.

À la hauteur du 4660 av. Papineau sont concentrés plusieurs petits commerces de micro-informatique. Il ne viendrait à personne l’idée d’acheter du matériel informatique dans des endroits à ce point obscurs, aussi se demande-t-on comment ces commerces font-ils pour rester ouverts. Quoi qu’il en soit, on passe devant, intrigués, et sans savoir quoi penser de ces boutiques spécialisées en technologie qui semblent si déphasées par rapport à tout ce que la technologie peut représenter : l’avant-garde, la modernité, la nouveauté. Soulignons en passant que tout juste après ces boutiques de micro-informatique, et tout juste avant d’arriver au coin stratégique de Papineau et Mont-Royal, on croise un très curieux commerce appelé “Bébé traiteur” (4551, av. Papineau). Sur le site web de “Bébé traiteur”, on peut lire qu’il s’agit d’une entreprise familiale destinée à aider les parents trop débordés pour cuisiner la nourriture de leur bébé. Les mères héroïques du Plateau Mont-Royal, de Westmount, Ville-Marie et Rosemont peuvent donc pallier leur absence domestique par un service alimentaire de proximité qui habituera leur bébé à la douceur des “plats maison”. Créneau économique ingénieux, mais tristement révélateur de la situation familiale au coeur d’Expérience Montréal.

Enfin, au coin de Mont-Royal et Papineau, la ligne de tension qui pouvait s’observer jusque-là sur Papineau se voit complètement démystifiée avec l’avenue du Mont-Royal, une artère réputée pour sa branchitude impériale. De fait, dès que sur Papineau on approche de Mont-Royal, on sent progressivement l’effet de la branchitude atteindre les commerces : voici La Tulipe (4530 av. Papineau), haut lieu de la branchitude “décontractée”, qui promet des “revivals” des années 80 et 90 ; le “LobbybarLounge”, dont le nom, je crois, indique que l’endroit a quelque chose de feutré et de clandestin ; le barbier “Ça décoiffe”, un nom à l’humour ambivalent. Et surtout, voici, au 4519 av. Papineau, tout juste en face de La Tulipe, le Bingo du Plateau Mont-Royal avec son invraisemblable fronton, délicieux d’authenticité au milieu de toute cette iconographie kitsch. Sur les portes du Bingo fermé, on peut lire une lettre de syndic qui nous apprend que l’endroit a été saisi et que la compagnie responsable a été dissoute. Derrière les portes closes, le spectacle saisissant d’une époque révolue : un comptoir d’alimentation fast-food, au-dessus duquel est encore affichée la liste des prix pour les hot-dogs et les cheeseburgers ; quelques cornets en carton pour les frites ; les stylos Bic et les bloc-notes éparpillés. Une allure de restaurant d’aréna, en somme. Et en arrière-plan, l’entrée d’un local où se sont entassés des milliers de gens au cours des ans, et où a retenti la voix nasillarde de tant de petits vieux aujourd’hui réduits au silence au fin fond d’une fosse.

Je dis que ces petits vieux sont rendus au fin fond d’une fosse, mais est-ce vraiment le cas ? Les petits vieux morts seront toujours remplacés par d’autres petits vieux. L’enjeu n’est pas tant les petits vieux en tant que tels que le type de petits vieux : s’agit-il de petits vieux du monde historique ou des petits vieux — pardon, des personnes du bel âge — de Boboland ? Distinction capitale. Car des petits vieux qui font du jogging et qui ont les cheveux teindus en bleu, j’en ai vu, sur l’avenue du Mont-Royal et ailleurs à Expérience Montréal. Vous aurez deviné que ce n’est pas de ceux-là que je veux parler. Je parle de petits vieux avec des ulcères d’estomac, du cholestérol, des poumons en cendres, de l’arthrite : de vrais petits vieux qui ne bougent pas beaucoup, qui lisent le Journal de Montréal, suçotent des caramels et pestent contre le mauvais temps. Le Bingo fermé, où donc pouvaient-ils être ? À leur âge, ils ne peuvent certes pas déménager aussi facilement qu’auparavant : attendre la mort d’où ils sont est encore plus simple. Arrivé au coin de Mont-Royal et de Papineau, j’ai regardé à droite et à gauche sans penser à rien en particulier. Je me disais que je devais m’arrêter avant de poursuivre ma promenade sur Papineau. Il y avait, ici même au coin de Mont-Royal et de Papineau, quelque chose de singulier qui méritait toute mon attention, j’en étais convaincu. Déjà, au-dessus du McDonald’s, un centre de gym pharaonique surplombait avec arrogance ce carrefour où s’éprouvait au quotidien l’endurance des rares concitoyens encore hostiles à Expérience Montréal. Le “mélange de population” était palpable. La conversion de cette frange de la population en “co-citoyens” d’Expérience Montréal n’était pas imposée par l’épée, mais par l’image. Cette guerre était visible de quiconque osait prendre au sérieux l’idéologie modernitaire : les effets politiques sur la population réelle étaient tangibles. Je me suis ainsi avancé vers l’ouest sur Mont-Royal, me promenant à l’instinct, sûr d’être sur le point de voir quelque chose d’important. Et voilà que j’arrive presqu’aussitôt devant un restaurant que j’avais déjà remarqué plusieurs fois, le “Restaurant Tous les jours”. Du trottoir, on peut observer les cuisiniers préparer clubs sandwichs et cheeseburgers ; ils ont des petits chapeaux en papier de cuistot sur la tête ; et surtout, ils ont la désinvolture superbe de ranger leurs sacs de pain tranché “Pom” sur le bord de la fenêtre, à la vue de tous les passants bobos. Poussé par mon enquête, je décidai cette fois d’entrer pour jeter un coup d’oeil. Et je dois dire que dès les premières secondes, ce que j’y ai vu m’a stupéfié.

Tout d’abord, le silence. L’endroit était plein et néanmoins silencieux. Il n’y avait aucune musique d’ambiance. Les banquettes à l’ancienne, qui n’avaient sans doute pas été retouchées depuis quelques décennies, étaient remplies de petits vieux ou d’aspirants petits vieux, semi-retraités sympathiques à l’aspect bougon et d’un silence de plomb. Les gens se faisaient face sans se parler, communiquant du regard, ou parlant à voix basse. L’ambiance dégageait une forme de petite dignité populaire qui, pour ma part, me bouleversa. Il y avait là, repliée en résistants au fond d’un ghetto para-économique, une humanité toute autre que celle qui occupait les trottoirs au coin de Mont-Royal et de l’avenue Papineau. Je ne suis pas resté longtemps, mais j’aurais pu parier qu’aucun des individus présents n’avait jamais eu la démence, une fois dans sa vie, et contrairement aux “co-citoyens” de Boboland, de se laisser charcuter par un scalpel le temps d’une opération de chirurgie esthétique. Un grand drapeau des Canadiens de Montréal ornait le mur du fond, mais sans affectation kitsch, avec cette sincérité touchante des vrais amateurs de hockey. Puisque je n’avais pas faim et que je n’avais pas le projet de m’attarder, je me présentai à la caissière comme “journaliste” et entrepris de lui poser quelques questions. Elle me référa alors au “propriétaire”, qui n’était autre que le cuisinier que l’on pouvait voir de l’extérieur. Je ne pus l’interroger longtemps, puisqu’il se mit sur le défensive dès que je lui dis que j’étais “journaliste”, et que je faisais un article sur le quartier. Il refusa de me donner son nom (“je ne dis mon nom à personne“, fit-il d’un air renfrogné), ce qui me convint parfaitement car je n’avais nulle envie, moi non plus, de lui dire mon nom. Je réussis tout de même à apprendre que le restaurant existait depuis 33 ans et que le cuisinier l’avait acheté avec quelques associés. Il avait un accent étranger, mais paraissait ”enquébécoisé” à la manière nationaliste des années soixante-dix. L’immigration réussie, par le seul poids de la société majoritaire, telle qu’elle se faisait avant l’inter/multiculturalisme des années 2000.

Le “Restaurant Tous les jours” est un ilôt paisible au coeur d’une mer agitée. Il tient le fort, oui, mais pour combien de temps ? Partout autour de lui, “spas”, “centres de santé”, ”centres de gym” et “sushis bars” poussent comme du chiendent. Au-dessus du restaurant d’ailleurs, au deuxième étage, se trouve un centre de spa qui offre à la clientèle bobo des “bains de boue au chocolat” pour le congé de Pâques. Une occasion en or, doit-on comprendre, de se détendre et de méditer en toute convivialité sur la résurrection du Christ.

C’est avec un air quelque peu circonspect que je retraitai vers la rue Papineau et continuai ma visite en direction sud. Sur l’avenue du Mont-Royal, je dus me frayer un chemin dans la foule bigarrée de Boboland, entre boomers hédonistes, adolescents abrutis et autres piétons à sens unique pour qui il était hors de question de bifurquer hors de cette artère festive. Y avait-il à l’est, au bout de l’avenue du Mont-Royal, une sorte d’escalier roulant, qui permettait aux piétons bobos de reprendre de zéro, à partir de l’avenue du Parc, leur promenade de printemps au coeur d’Expérience Montréal ? Leur remboursait-on le ticket de métro pour retrouver le point de départ de leur déambulation préprogrammée ? Il est certain que les autorités d’Expérience Montréal devaient faire le maximum pour éviter aux co-citoyens de désagréables détours par les artères périphériques encore soumises aux lois du réel. L’avenue Papineau était sans doute l’une des artères les plus dures, en ce qu’elle démystifiait avec violence – et avec une rare laideur — le fond spiritualiste qui accompagnait le mouvement commercial modernitaire dans le secteur. Elle défaisait à chaque coin de rue ce que l’avenue du Mont-Royal, à chaque coin de rue, tentait — à coup de “spas”, de “restos santé” et de ”centres de gym” — de nous présenter comme une nouvelle adéquation du citadin à son environnement.

De fait, au 4489, av. Papineau, une fois dépassés les restos branchés de l’avenue du Mont-Royal, c’est sans surprise que l’on tombe sur l’Église de Scientologie. Après l’Ordre de la Rose-Croix (et la Deuxième Église du Christ scientiste, située sur Laurier au coin de Papineau, que j’ai oublié de mentionner au début), L’Institut de coaching, la Massagerie, l’Institut interculturel de Montréal et l’Église des adorateurs chrétiens baptistes, on se retrouve ici en terrain connu. “Découvrez comment votre mental fonctionne“, “Qui êtes-vous réellement ?“, “D’où venez-vous ?” : l’Église de Scientologie, sous une prosaïque façade (ses locaux ressemblent aux bureaux d’une compagnie d’assurances), pose des questions profondes. Après plusieurs minutes sur le trottoir à raser les murs, en-dehors du champ de vision des employés de l’Église, et à tenter de garder mon sérieux (car je ne pouvais réprimer mon hilarité à cette idée), je résolus finalement d’entrer jeter un coup d’oeil et de m’informer. Une réceptionniste sympathique, mais au regard inquiétant de transparence, m’accueillit “chaleureusement” et me demanda si elle pouvait m’être de quelque utilité. Je déclinai, affable, avant de me diriger vers les rayonnages où étaient disposés les livres du fondateur de l’Église de Scientologie, L. Ron Hubbard. Au-dessus des présentoirs, un petit panneau explicatif détaillait ce que “Ron” (l’Église appelle ainsi familièrement son fondateur) avait voulu faire dans chacun de ces livres. Je pouvais le constater, rien n’échappait à la compétence holistique de L. Ron Hubbard : des “fondements de la vie” à la “dianétique”, de la “self-analyse” à “l’auto-processing”, en passant par les “principes de la vie” et “le monde du travail”, tout était couvert par le savoir globalisant de “LRH”. Je ne pus, toutefois, contempler très longtemps la production exceptionnelle du fondateur, puisqu’il ne se passa guère une quinzaine de secondes avant que la réceptionniste, qui m’observait fiévreusement, ne bondit de sa chaise orthopédique pour venir une fois de plus m’offrir son aide. Elle me suggérait, avec un enthousiasme qui me paraissait effrayant, de commencer avec l’ouvrage de “Ron” sur “la self-analyse”. “C’est vraiment très très bon pour apprendre le chemin du bonheur“, me dit-elle, et tout en lui souriant je me demandais comment j’allais réussir à me sortir de ce bourbier où j’avais eu l’inconscience de mettre les pieds.

Je dois admettre que parmi tous ces titres il y en avait un en particulier qui suscitait mon intérêt, et c’était celui sur le monde du travail. La vision managériale de l’Église de Scientologie m’intéressait au plus point ; je ne doutais pas, par ailleurs, qu’elle recouperait la religiosité scientiste que j’avais pu observer plus tôt à l’Institut de coaching de Montréal. Sur le quatrième de couverture des Problèmes du travail. La Scientologie appliquée au monde du travail, “LRH” était on ne peut plus explicite : “Le travailleur n’est pas uniquement un travailleur ; le manoeuvre n’est pas uniquement un manoeuvre ; l’employé de bureau n’est pas uniquement un employé de bureau. Ils sont des piliers importants qui vivent et respirent et sur qui repose l’édifice de toute notre civilisation. Ils ne sont pas les rouages d’une puissante machine. Ils sont la machine elle-même.” L’Église de Scientologie se situait ainsi en droite ligne du management moderniste, qui a intériorisé la fin du modèle tayloriste et a entrepris de lui substituer un modèle ingéniérial de transformation perpétuelle centré sur l’intériorité des individus. Les êtres sont devenus la machine elle-même ? C’est donc sur leurs épaules que le nouveau capitalisme fera reposer la tâche de lui attribuer un sens.

Après que j’eus indiqué à la réceptionniste que je voulais me procurer le livre sur “le monde du travail”, on me fit comprendre que je devais attendre une “autre personne” qui était spécialement attitrée aux “achats”. Cela ne me causait pas de problème : on m’attribuait un rôle, qui était celui du “client qui attend”. On me laisserait tranquille et j’aurais tout mon temps pour observer à ma guise le curieux attirail écono-ésotérique qui m’environnait. Quelques quidams flânaient, sans but apparent ; sans être des employés, ils restaient sur place et discutaient de temps en autre avec les représentants de l’Église. Je les présumais membres. Accoudé au comptoir, un homme d’environ 45 ans, casquette de garagiste sur la tête, regardait par la fenêtre sur l’av. Papineau. Venait-il ici passer le temps, comme d’autres au centre commercial ou au Macdonald’s ? Que représentait l’Église de Scientologie pour lui ? Je pouvais me tromper, mais j’avais comme l’impression que ces “membres” n’étaient pas nécessairement des convertis ou des cinglés. J’avais plutôt l’impression que les locaux de l’Église, outre leur fonction évidente de “centre de propagande”, représentaient également pour quelques exclus du système une sorte de centre communautaire où pourrait se reconstituer, au contact d’autres âmes errantes, quelque chose comme un tissu associatif. Cela n’enlevait rien au côté sectaire de l’endroit et au caractère dangereux de la propagande de la Scientologie. Le spectacle d’une mère de famille d’environ 35 ans, censément au sommet de sa maturité, qui jouait avec son jeune enfant devant un écran où défilait la propagande de L. Ron Hubbard était assez pour me troubler. Mais je ne pouvais m’empêcher de réfléchir aux raisons sociologiques qui la poussaient à venir ici. On se révolte devant les membres de la Scientologie sans songer que le quotidien bobo, qui est celui de centaines de milliers de personnes dites “respectables”, fourmille du même ésotérisme, quoique sous des formes plus léchées (yoga, coaching, orientalisme, diététisme…).

J’en étais là dans mes réflexions lorsqu’une dame sortit enfin d’un bureau osbcur, situé au fin fond du local. Elle s’approchait avec un sourire exagéré, réplique exacte de celui dont m’avait gratifié la réceptionniste à mon arrivée. Elle me tendit la main et me demanda aussitôt mon nom. Curieusement, j’eus le même réflexe que le cuisinier du “Restaurant Tous les jours” et je lui répliquai que je préférais ne pas le révéler. Cette dérobade jeta un froid, mais mon interlocutrice savait comment retourner une situation mal engagée. Elle me répondit que “ce n’était pas grave” et qu’elle m’appellerait “Serge“. “Serge ! Ce n’est pas mon nom, mais si vous tenez absolument à m’appeler Serge je n’y vois pas de problème.” — “C’est que j’ai besoin d’un nom, n’importe lequel, pour mon inventaire. On garde un inventaire. C’est très important que je garde l’inventaire et que j’inscrive un nom.” Je la regardais taper sur son clavier, avec ses doigts en boudin, reprendre chacun des mots qu’elle tapait car ses doigts, fatalement, pressaient toujours la mauvaise lettre. Et je me demandais pour combien de temps encore j’en avais à poireauter dans ces locaux suspects où, après tout, je n’étais venu qu’acheter un livre — un geste simple qui dans n’importe quel commerce normal se faisait en une trentaine de secondes. Mais je n’étais pas dans un commerce normal. Après mon nom, on voulait mon adresse. “Je peux vous en inventer une, si vous voulez.” — “Non, ça va, je vais en prendre une au hasard dans notre banque de données.” — “Alors mon nom, mon adresse, n’est rien vrai. Je m’appelle Serge et tout est fiction. On prend n’importe quelle adresse.” — “C’est ça, ce n’est pas grave.” Les adresses défilaient à l’écran, sans aucune garantie de confidentialité : des noms apparaissaient avec des coordonnées personnelles, des gens qui sans doute avaient acheté ici et étaient désormais fichés dans “l’inventaire” en vue d’un “suivi” par l’Église. Après plusieurs minutes de formalités, je payai le livre comptant puis je quittai l’endroit étourdi, la tête lourde. Mon exemplaire du la Scientologie appliquée au monde du travail à la main, je continuai mon chemin sur l’avenue Papineau.

Déjà, tout juste en face de l’Église de Scientologie, au 4474 av. Papineau, un commerce de meubles (Ameublement Beaubien) attirait mon attention. Voici enfin, me disais-je, un magasin de meubles où il était possible d’acheter des meubles qui ressemblaient à des meubles et non à des installations d’art contemporain. Des vrais meubles rembourrés, donc : des fauteuils “Elran” ; des tables de cuisine ordinaires et sans “kitsch” minimaliste ; des chaises où il était possible de s’asseoir plus de deux heures d’affilée. Je croyais halluciner, tellement que je n’étais plus habitué à voir ce type de marchandises dans les vitrines, moi qui, habitant sur le Plateau Mont-Royal et travaillant au centre-ville, étais forcé de fréquenter au quotidien la néo-économie éthérée de Boboland. Oui, je croyais halluciner, et je me tenais là, sur le trottoir, la bouche grande ouverte et l’air stupéfait, mon exemplaire de la Scientologie appliquée au travail dans la main gauche et mon calepin de notes dans la main droite. Je me disais que si ça continuait comme ça, un résidant ou commerçant finirait par me remarquer et me reporter aux flics pour cause de comportement suspect. Heureusement il n’en fut rien et je pus continuer ma route jusqu’au bout. Du reste, ma promenade achevait ; j’approchais de Marie-Anne.

Il me restait tout de même quelques découvertes à faire. Au 4395 av. Papineau, notamment, se trouve un commerce appelé “La Poissonnerie Moderne”, qui est, d’après ce que j’ai pu comprendre, un fournisseur en gros pour poissonneries. La Poissonnerie Moderne, c’est le nom précis de ce commerce, possède un logo extrêmement décalé par rapport à ses prétentions modernistes : un crabe aux pinces mal définies et à la coloration primaire, tente tant bien que mal de faire preuve de vitalité, sous la mention intrigante ”MODERNE LTÉE — FRUITS DE MER — SEA FOOD”. Le travail graphique, peu élaboré, n’appartient pas à ce siècle et a visiblement été rescapé des années 70. Mais c’est évidemment le qualificatif “moderne”, ici, qui est savoureux, comme si le “moderne” était devenu une marque commerciale reproduisible à l’infini. À l’intérieur, un mobilier de bureau assez daté, et au fond du local le logo de l’entreprise, MODERNE LTÉE, élargi au maximum sur toute la longueur du mur, avec cet improbable crabe que l’on dirait sorti de la banque d’images de Windows 3.1. Enfin, de l’autre côté de la rue, comme si le temps s’était arrêté en 1988, un garage considérable accueillait dans ses multiples entrées des clients de l’industrie du camionnage, des hommes solides, cigarette au bec — cassée et pendante, des poilus en bras de chemise, l’air préoccupé et le visage buriné (ces gars-là ont le visage buriné en toutes saisons). Physiquement, ils me rappelaient mon père, mes oncles, leurs amis, les hommes de mon enfance, ces armoires à glace moustachues au grand coeur au milieu desquelles j’ai grandi. Des hommes qui, je ne le sais que trop bien, sont destinés à être refoulés toujours plus loin en périphérie par l’impérialisme festif d’Expérience Montréal.

Le projet d’Expérience Montréal, en effet, en est un de cassage tous azimuts des individualités. Bien qu’il se présente comme une célébration perpétuelle de l’altérité, il est, à la vérité, une machine à éradiquer la différence. Dans un avenir pas si lointain, je prédis qu’on pourra distinguer au sein des comtés d’Expérience Montréal des comportements électoraux homogènes qui frôleront le 100%. La démocratie y sera à toute fin pratique éradiquée, moins par l’effet de quelque coup d’État “fasciste” que par l’uniformisation ludico-festive des consciences. Tout le monde votera pareil, s”indignera pareil, joggera pareil. Tout le monde sera tout le monde. Faire l’expérience d’une conversation politique avec un bobo du Plateau équivaut à faire l’expérience d’une conversation avec un robot préprogrammé. Si les jeunes dans nos écoles, sous la double influence du socioconstructivisme radical et du new age gnostique du programme ECR, s’alignent sur ce modèle (et par extension sur celui de Destination Québec), on peut présumer que le phénomène politique leur deviendra progressivement inintelligible. Au fond, Expérience Montréal concrétise sur le plan esthético-urbain ce que le Ministère de l’Éducation et le Ministère de la Santé et des Services sociaux appliquent déjà sur les plans pédagogique et social : infantilisation et atomisation ; déstructuration de la famille, de l’école et de la nation ; déculturation et primitivisme cognitif ; hygiénisme fanatique ; criminalisation des pensées et des comportements ; éradication du sens moral ; indifférenciation des sexes ; et plus largement, déréalisation intégrale de l’existence. Le substrat liant les ministères et les organismes de l’État techno-progressiste (ce qui comprend les branches municipales), est un substrat commun. Il peut être repéré dans les “plans d’action”, les “rapports” et autres “chantiers” que produit infatigablement la machine, mais il peut aussi être vu, j’espère l’avoir démontré aujourd’hui, au niveau même de la rue.

Il faut prendre conscience qu’Expérience Montréal interdit sur son territoire un certain type physique, une certaine humanité, et ce au profit d’un nouveau type dominant. Expérience Montréal et Destination Québec “polissent” les individus selon de nouveaux critères hégémoniques, dont on peut douter de l’intérêt pour le bien commun. Quand je croise ce que nos techno-scientifiques appellent des “transgenres” (avec leur “amie” fille) sur Mont-Royal, comme ça m’est arrivé à quelques reprises ces derniers mois, ce n’est pas parce que c’est un hasard, mais parce que c’est dans le Programme. Ils sont sur Mont-Royal et pas ailleurs : pourquoi ? Parce que les contours géographiques d’Expérience Montréal commencent à être intériorisés par les “co-citoyens”, qui testent ainsi les limites de leur nouveau terrain d’action. On peut considérer l’avenue du Mont-Royal comme un territoire conquis et l’avenue Papineau comme un territoire en voie de conquête. Il faudrait d’ailleurs redessiner la carte de Montréal et définir les “zones rouges” où Expérience Montréal a planté son drapeau funeste : on aurait ainsi un portrait beaucoup plus utile de la réalité. Ces “zones rouges” sont des zones où le nihilisme règne, et où les individus collectivisés partagent un désir identique d’autoréification de soi en rupture complète avec l’héritage culturel, scientifique et spirituel de l’Occident. La volonté de puissance de l’homme nouveau l’amène à se réclamer d’une légitimité de l’autofondation, qui lui permet de se défaire, se refaire et de s’inventer à loisir, comme si le donné naturel n’était rien d’autre qu’un motif volatil laissé à sa disposition d’artiste du moi. Il peut ainsi choisir, du jour au lendemain, de nier son identité sexuelle et d’externaliser en public son fantasme, sans risquer de rencontrer de résistance dans son environnement immédiat. Le contrat “social” d’Expérience Montréal se résume à cette formule : tout est permis. Tout est permis, oui, lorsque la réalité entière se voit niée au nom d’une conscience qui ne reconnaît d’autre réalité que celle du fantasme du moi (et lorsque les co-citoyens d’un même quartier partagent les mêmes présupposés).

Dans La Spiritualité totalitaire (Plon, 1995), Michel Lacroix percevait dans le new age l’expression spiritualiste que prendrait l’idéologie modernitaire après l’échec des grands systèmes d’explication historique. Le New Age est une “entreprise d’intimidation et de culpabilisation de la pensée occidentale“, qui aurait pour effet de “mettre à l’index nos modes de raisonnement et de perception“. La conscience occidentale, en effet, se définit par une conscience de l’individuation. Pour le new ager en revanche, “toute la dialectique des oppositions et des antagonismes, toutes les dichotomies familières à l’homme occidental ne représentent qu’un stérile jeu verbal.“ La “transformation personnelle” célébrée par le New Age, que l’on perçoit autant dans le domaine du management moderniste que dans celui de l’ésotérisme affiché, “fait entrevoir une disparition complète des clivages, des séparations et des limites“. Citons Lacroix généreusement :

Le Nouvel Age annonce la Bonne Nouvelle de la réunification de toutes choses, de la prochaine réconciliation des faux ennemis : l’âme et le corps, le féminin et le masculin, l’esprit et la matière, l’humain et le divin, la Terre et le cosmos, la transcendance et l’immanence, la religion et la science, toutes les religions entre elles, le yin et le yang, le cerveau droit intuitif et affectif avec le cerveau gauche rationnel, etc. [...] La tragédie des dualismes s’achève, et chaque New Ager va s’équiper du tout-confort moral. “L’homme est délivré de la tension que produit l’impression d’être un fragment dans un monde fragmentaire.” À l’Occident qui parle d’errance, de séparation, d’exil, de solitude, de malheur, de nostalgie de l’unité, le Nouvel Age répond avec les mots rassurants de “belle totalité”, de “complémentarité”, d’”unité des contraires”, de “fusion”. [...] L’harmonie totale du moi avec Dieu, avec autrui, avec le nature, est reconstituée. À l’univers déchiré et tragique de l’Occident s’oppose l’univers participatif du Nouvel Age.

Lacroix montre bien l’organicité communautaire inhérente au Nouvel Age, et comment la cité politique occidentale, héritée de nos traditions judéo-chrétienne et gréco-latine, se défait sous son influence pour faire place à un “vivre-ensemble” où chaque co-citoyen sera en quelque sorte “appelé” à “dialoguer” dans le respect des “différences”. Les territoires conquis par le New Age sont autant de “nouveaux chantiers de l’action” où peut s’accomplir un “individualisme volontariste et militant” aligné sur l’esprit de l’époque. Le temps du service militaire est révolu, voici venu le temps du “service communautaire”. Aux larmes, citoyens !

Montréal a toujours été une ville assez laide. Mais si la laideur historique de Montréal pouvait jusque-là être imputée au matérialisme nord-américain, étranger à la beauté des formes et des matières éternelles, il n’en est rien de la laideur post-historique d’Expérience Montréal. On parle ici d’une laideur qui n’est pas que matérielle ou architecturale, mais d’une laideur de fond. C’est une laideur qui est exemplaire de l’état moral de notre société. Les garages de mécanique générale, les magasins de meubles et les fournisseurs en gros de poissonneries de l’avenue Papineau peuvent prêter à sourire en raison de leur laideur matérielle, mais ce n’est rien de comparable avec la laideur spirituelle des “lobbybarlounge”, des bains de boue au chocolat, des centres de gym, des instituts de coaching et des cliniques d’esthétique corporelle. Cette coexistence tendue et parfois fusionnelle atteint son paroxysme à une certaine hauteur sur Papineau, où l’on se retrouve au milieu d’une série de commerces de meubles usagés plus ou moins déglingués, résidus d’un Plateau semi-ouvrier que n’ont jamais connu les nouveaux locataires d’Expérience Montréal. Les pick-ups vont et viennent avec leur chargement, conduits par des hommes dits “normaux” appartenant au monde d’avant Expérience Montréal. Et voici qu’entre deux de ces commerces de “l’ancien monde”, je remarque la présence d’un magasin de meubles “kitsch”, appelé “espace66″ (4366 av. Papineau). Mon attention avait d’abord été attirée par la présence d’un couple d’adolescents androgynes qui végétaient sur le trottoir. Ils tenaient en laisse un petit cabot tondu qui n’arrêtait pas de sautiller à leurs pieds, en attendant qu’un de leurs amis, c’est du moins ce que je présumais, ne ressorte d’espace66 avec un nouvel objet coolissime à placer dans son loft. La porte étant ouverte, je pouvais entrevoir la marchandise d’espace66, pour beaucoup composée de chaises de patio en plastique que le génie “post-moderne” transformait pour l’occasion en “chaises d’intérieur” d’une rare valeur. Il y avait là un processus de téléscopage esthético-temporel – et de déréalisation — typique de la néo-économie de Boboland. J’ignore si cet espace66 de l’av. Papineau procède de la même démarche que celui que j’ai trouvé sur Google, et qui est situé en Suisse. Mais ce ne serait guère étonnant. L’espace66 suisse, qui se fait aussi appeler “Habitat Manager”, propose une approche “managériale” du mobilier d’intérieur. Sur son site web, on peut lire qu’il “anticipe les choix et les coûts de l’intérieur dès l’avant-projet [...], il réalise et crée le lien esthétique, fonctionnel et logique entre les désirs du client pour l’intérieur de son habitat et la création de l’architecte“. L’espace66 suisse propose rien de moins qu’un “coaching de la déco”. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dis, c’est écrit mot pour mot dans la revue de presse (voir un article du ELLE Suisse consacré au propriétaire, si vous ne me croyez pas). L’espace66 de l’av. Papineau ne relève peut-être pas du même propriétaire ou de la même démarche commerciale que l’espace66 en Suisse, mais je doute que les différences philosophiques et esthétiques ne soient bien grandes entre les deux.

Quoi qu’il en soit, il faut suivre cette grande lignée d’adresses bigarrées et ésotériques sur l’avenue Papineau pour comprendre “l’ethos” de l’idéologie modernitaire en voie de réalisation urbanistique dans le quartier. Il y a là une matière première indispensable qui se présente à l’intelligence perceptive à l’état brut. Aussi ai-je eu peine à dissimuler un sourire ironique lorsqu’en fin de parcours, au coin de Papineau et Marie-Anne, j’avisai du côté est une boutique de “croyances” appelée “Restauration des croyances” (4335 av. Papineau). On y vendait des reliques pieuses, des peintures de la Vierge, des bibelots christiques : les affaires semblaient cependant au point mort. Le voisin, un “centre de santé” asiatique, affichait une vigueur supérieure. Il représentait à sa façon un “avenir” que les repères sacrés traditionnels n’étaient plus en mesure de théoriser. Puis, je me tournai vers un commerce situé du côté ouest, toujours au coin de Marie-Anne et de Papineau. C’était un salon de coiffure “moderne”, d’assez récente installation d’après ce que je pouvais en juger. Je décidai d’aller jeter un coup d’oeil de plus près. Je devinais bien que quelque chose d’insolite se révélerait, et de fait ce fut le cas au-delà de toute espérance. Sur la porte du salon de coiffure, là où n’importe quel client d’avant Expérience Montréal se serait attendu de voir l’inscription “salon de coiffure”, on lisait maintenant : “espace coiffure”.

Tout était dit. Je rebroussai chemin et je rentrai chez moi sans demander mon reste.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 18 avril 2009.

[AJOUT 12/4/2009 22h40] : Le texte est pratiquement terminé et il frise les 6 000 mots. Je dois le réviser avant de le publier, possiblement rajouter quelques passages. Ce sera fait en avant-midi demain le 13. Merci.

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Le texte de cette semaine étant un peu plus long que prévu, j’en reporte la publication ce dimanche autour de 13h. Merci d’en prendre note.

André Pratte s’énerve. Et on se doute bien, puisqu’on a lu L’Intelligence conséquente et que l’on sait qu’André Pratte attend des “raisons scientifiques” d’arrêter de boire son verre de rouge quotidien, que s’il s’énerve c’est parce qu’on se trouve devant un problème de santé publique. “Si on veut que le nouvel hôpital soit construit, et IL FAUT qu’il soit construit, le gouvernement doit vite signaler sa détermination d’aller de l’avant, envers et contre les opposants“, écrivait-il le 29 mars dernier sur le Blogue de l’édito de Cyberpresse, avant que Jean Charest, entouré de tout ce que Montréal compte de notables, ne lance le lendemain l’appel de propositions pour le nouveau CHUM.

Pratte, on le comprend, est indigné par les conditions dans lesquelles pratiquent nos médecins à Montréal. “Il est immoral que, dans une société moderne comme la nôtre, on soigne des gens dans des conditions pareilles.” C’est donc au nom des intérêts supérieurs de la santé qu’il faut mettre de côté ses réserves quant au choix du site, au mode de fonctionnement budgétaire (le PPP) et autres vétilles dites fondamentales de ce projet majeur de 2,5 milliards $ (chiffres d’avril 2009 — pour avoir une idée en chiffres de 2018, multipliez par cinq). Dans son éditorial du 31 mars, Pratte assimile les opposants au projet à des “chialeux” qui mettent leurs intérêts “idéologiques, politiques ou idéologiques” avant celui des malades. Il importerait désormais de congédier toute forme de critique pour mieux se concentrer sur l’essentiel : construire au plus tôt cet hôpital.

Je le suggérais dans des chroniques précédentes, il n’y a vraiment que la question de la santé qui puisse désormais prétendre se situer au-delà de toute considération rationnelle. L’Occidental moyen n’a plus qu’un destin : se faire soigner. Ce que l’on estimait jusque-là comme nécessaire, l’esprit critique, devient accessoire et se voit perçu à l’aune de la Santé comme un fardeau inutile. Poser des questions, examiner le projet pour ce qu’il est relèverait d’un désir malfaisant de brider le volontarisme managérial de l’État thérapeutique. Et pourtant, le nouveau CHUM, dont le coût de construction promet d’être prodigieux, ne mérite pas un tel empressement. La panique que l’on peut observer chez les dirigeants de l’État techno-progressiste et certains publiéditorialistes témoigne de ce qu’il faut bien appeler un déni de réalité. Si ce projet, dans ses fondations mêmes, est vicié, alors il faut tout reprendre de zéro : pourquoi ne pas l’admettre ? On ne va tout de même pas flamber des milliards dans un hôpital dont le nombre d’étages et de lits change à chaque semaine, et que l’on prévoit construire sur un site que quiconque d’un peu sensé sait inapproprié. Pratte, en réduisant les critiques à des caprices, et en appelant au volontarisme général pour passer outre aux failles du projet, prétend agir pour le bien des malades. On peut cependant douter que le déni de réalité puisse servir autre chose que le fantasme qui lui est consubstantiel. À moins de croire aux vertus curatives de la “visualisation” ésotérique, force est de convenir que le fantasme de la santé toute-puissante ne saurait remettre sur pied à lui seul les milliers de malades montréalais.

C’est malheureux, mais cette agitation quelque peu tragico-comique réflète assez bien l’état “clinique” de la société québécoise. Voici une société dont les élites n’envisagent guère plus le destin sous l’angle de la communauté politique. Si l’intérêt humanitaire se substitue à l’intérêt général, en effet, ce n’est pas parce que le Québec serait soudainement devenu plus “sensible” à la souffrance de tous et chacun, mais bien parce qu’il ne sait plus traduire dans les termes de la raison politique la notion d’intérêt général. D’où l’aveuglement affiché par les André Pratte et cie, pour qui l’impasse du projet du CHUM serait due à un manque de volonté ou de bonne foi. Lorsque la volonté précède la raison plutôt que d’en procéder, on se trouve devant un volontarisme qui n’a plus rien à voir avec la saine volonté des actions bien définies. Nos managers techno-progressistes, du haut de leur mirador bureaucratique, se flattent d’envoyer des “signaux forts” : imaginez-vous donc qu’ils se sont réunis sous les kodaks pour réitérer leur foi dans le projet du CHUM. Nous voilà rassurés. On leur saurait gré, toutefois, de nous faire signe si jamais cela devait changer quoique ce soit au désastre réel où ils sont en train de nous mener. Car ces laconiques “signaux forts” ne sont-ils pas plutôt des ”signaux de détresse” ?

À l’origine de cette impasse, il y a le refus de reconnaître la communauté politique dans le cadre de laquelle ce projet aurait dû s’inscrire dès le départ : la nation. Aux dernières nouvelles, la santé, au Québec, ne relève pas du gouvernement de Madagascar, mais du gouvernement du Québec. On était donc en droit de s’attendre à ce que la trame politique de ce projet soit québécoise. Pas montréalaise : québécoise. Montréal, quelles que soient par ailleurs ses particularités propres, n’est pas un micro-État dans l’État, mais une ville sous la juridiction du gouvernement québécois. Je rappelle cette vérité élémentaire car il n’aura échappé à personne que le fiasco du CHUM (Université de Montréal) se déroule en parallèle de celui du CUSM (McGill University). Michèle Ouimet nous apprenait dans La Presse du 1er avril dernier que malgré une apparence de succès (il est facile de conclure au succès lorsqu’on compare le CUSM au CHUM), la construction du CUSM était entachée par de sérieuses divisions internes. Les anglophones, paraît-il, sont malheureux de ce que le CUSM soit divisé en trois sites, sans compter les nombreux problèmes logistiques qu’un tel éparpillement risque de causer dans la gestion quotidienne de l’hôpital. Il est loin d’être certain que le fameux avantage de l’abondance philanthropique anglo-saxonne puisse compenser les défauts structurels du projet. Le CUSM comme le CHUM, en somme, font valser les milliards sur des bases mal assurées.

On sait que La Presse était montée au créneau, il y a plus de deux ans, lorsqu’a été soulevée la perspective linguistique dans la construction — autrement injustifiable — de deux méga-hôpitaux dans une ville de la taille de Montréal. Le Québec, c’est l’évidence, n’avait pas les moyens de doter Montréal de deux hôpitaux universitaires. La Presse a commencé par relativiser la perspective linguistique pour finalement prétendre qu’elle n’existait pas. Le CUSM et le CHUM, nous disait-on, sont des institutions médicales qui devraient rester étrangères à d’aussi basses considérations. Contre toute forme d’argumentation rationnelle sur les coûts prohibitifs du projet, la supposée “excellence” naturelle de McGill était invoquée à titre de joyau national. Quelle idée avait-on de concentrer les ressources en un seul hôpital ! On suggérait à demi-mots que l’excellence mcgilloise ne pourrait souffrir d’être contaminée par la franco-médiocrité du CHUM. Des Québécois “francos”, intégrés au réseau mcgillois, se sont évidemment fait un plaisir de se porter à la défense du CUSM et de disqualifier la perspective linguistique sous couvert de rationalité scientifique transnationale (comme si le fait d’être un employé franco de McGill changeait quoique ce soit à la folie de construire deux méga-hôpitaux à Montréal). Puis, le temps a passé. La construction du CUSM, aux côtés de celle du CHUM, se voyait de plus en plus située dans une perspective de droits historiques : la “communauté anglophone”, historiquement enracinée à Montréal, comptait sur ses propres institutions et avait le droit de poursuivre son développement dans ce sillage naturel. La référence nationale était assimilée à un ressentiment nationaliste, qui ferait de la nation une fin en elle-même — par définition fermée à l’horizon nécessairement mondial des milieux urbains évolués.

Ce sont les droits historiques, en effet, et non plus l’argumentaire pseudo-”pragmatique” des débuts, qui sont invoqués dans l’article de Michèle Ouimet sur les déboires du CHUM/CUSM. On reconnaît aujourd’hui la folie des deux méga-hôpitaux, mais on refuse d’aller jusqu’au bout et de renouer avec la référence nationale. Ouimet écrit : “Pourquoi deux hôpitaux universitaires, alors que les grandes villes en ont un seul ? La réponse simple et évidente : parce que Montréal est Montréal, une ville où cohabitent deux cultures, deux traditions, deux réalités, francophone et anglophone. On ne peut pas nier son histoire.” Un passage que l’on pourrait reformuler ainsi : “Pourquoi deux hôpitaux universitaires, alors que les grandes villes en ont un seul ? La réponse est simple et évidente : parce que Montréal n’est pas le Québec, c’est une île étrangère à l’homogénéité québécoise, où cohabitent une nation avortée et un corporatisme intégrateur anglophone. Deux traditions, deux réalités : d’un côté les francophones homogènes et de l’autre les anglophones pluriels“. Le conflit politique entre les institutions francophones et anglophones se voit ramené à un “beau problème” inhérent à toute ville complexe et cosmopolite. “C’est le prix à payer pour la richesse culturelle de Montréal“, dit-on…

Derrière ce raisonnement qui prétend s’inscrire dans l’histoire se cache en vérité une prescription politique pour l’avenir. La “richesse culturelle” avancée par Ouimet ressemble étrangement à la “diversité culturelle” conceptualisée par l’idéologie multiculturaliste. On croit comprendre en effet que cette fameuse ”richesse” concerne toutes les cultures du monde, sauf la québécoise, qui apparaît dans ce projet comme un empêchement posé aux esprits évolués. On nous permettra, en passant, de s’étonner que ce que l’on nous présente comme une “richesse” ait pour résultat de forcer notre État à mépriser, avec une légèreté déconcertante, les règles les plus fondamentales de la mathématique comptable. Que je sache, personne n’a parlé de fermer l’Université McGill : il s’agissait seulement de concentrer les ressources dans un seul méga-hôpital universitaire (le CHUM). Il aurait cependant fallu, pour ce faire, que les institutions anglophones acceptent avec humilité la prééminence francophone. Une humilité qu’elles sont d’autant moins résolues à accepter que l’État québécois, sous le règne des managers techno-progressistes, a renoncé à toute ambition nationale.

Ce renoncement a un prix : la gestion en mode mineur des corporatismes existants. Ce qui signifie, en clair, que l’État québécois consent à se voir réduit à une simple chambre de résonance au service des revendications lobbyistes. Dans un pareil contexte, le corporatisme anglophone outrepasse sa nature corporatiste pour se transformer naturellement, sous l’égide du pouvoir économique nord-américain, en nouveau pôle stratégique d’intégration. L’avantage naturel rattaché à l’anglais se voit doublé d’un avantage institutionnel, puisqu’il est plus que jamais facile de vivre au quotidien à Montréal en anglais. Il est à craindre que l’impact sur l’attractivité de nos politiques d’immigration ne soit dévastateur. À moins, bien sûr, que la nouvelle politique d’immigration consiste à ne plus avoir de politique ? On s’en doute un peu. La démission du politique face aux flux migratoires est familière aux idéologues multiculturalistes. On se rappellera que la Commission Bouchard-Taylor, manifestation technocratique par excellence de l’inter/multiculturalisme d’État, utilisait la formule “gestion de la différence” pour parler des défis posés par l’immigration. La prolifération du vocabulaire managérial dans les affaires de la cité est un signe patent de l’effritement du lien politique.

On sait bien que Montréal ne sera jamais complètement francisée et ce n’est pas le point : nous sommes en Amérique du Nord et il est normal que l’anglais ait une certaine existence dans cette ville. Mais est-ce une raison pour surenchérir en mettant l’État québécois au service d’une schizophrénie institutionnelle linguistique ? Est-ce une raison pour se tirer dans le pied ? Est-ce une raison pour accélérer la fragmentation politique de Montréal ? Est-ce une raison, enfin, pour ne pas faire de la politique ? On avait, avec le projet du CHUM, une occasion en or de structurer le développement sociolinguistique de Montréal pour les 50 prochaines années. Au lieu de quoi nous l’avons déstructurée et laissée à son statut désolant de métropole mondialiste de troisième classe. Jamais, peut-être, nos politiciens auront été si petits. Parlant de la situation linguistique à Montréal, Ouimet écrit : “Il n’y a pas un politicien sain d’esprit prêt à ouvrir ce débat.” Ici, Michèle Ouimet met le doigt sans le savoir sur le coeur du problème : elle parle de nos dirigeants comme des “politiciens”. Et qu’est-ce que le politicien sinon l’exacte antithèse de l’homme d’État ? Là où le politicien “gère”, l’homme d’État gouverne. Le premier est médiateur, alors que le second est un homme de commandement (un titre qui n’a rien à voir avec celui d’autocrate). Si l’homme d’État ne partage pas le pouvoir, ce n’est pas parce qu’il est dictatorial, c’est parce qu’il est trop occupé à l’exercer dans l’intérêt général. Il a une connaissance intime de son pays et sait distinguer l’intérêt supérieur de la nation des intérêts corporatistes mineurs. Un véritable homme d’État n’aurait jamais approuvé le double projet du CHUM et du CUSM.

Un mot enfin sur cette énigmatique “communauté anglophone”, que l’on nous présente, non sans pompe, comme un héritage précieux de nos quatre cents ans d’histoire. Il n’y a plus de véritable “communauté anglophone” ici depuis la prise du pouvoir par le PQ en 1976, quand des convois entiers d’anglos anxieux ont quitté la métropole pour Toronto (ils ne sont jamais revenus). En 2009, la “communauté anglophone” de Montréal ressemble à la “communauté” de Toronto et du Canada anglais multiculturalisé de l’économisme mondial. Le vieux Canada historique au relief britannique tient beaucoup plus du mythe que de la réalité. Ce Canada bourgeois et anglophile, qu’ont connu des figures tels que Paul Desmarais, Mordecai Richler et Conrad Black, n’existe plus à Montréal comme ailleurs au Canada. Les “droits historiques” brandis par la “communauté anglophone” d’ici ont quelque chose d’irréel. Il faut voir la réalité en face : ce qu’on appelle “communauté anglophone” n’est plus qu’un amas indistinct de communautés culturelles diverses réfractaires à la vie nationale en français. C’est une machine à intégrer les immigrés dans l’espace économique nord-américain, rien d’autre. L’image du bloke anglo-montréalais aux cheveux roux, étudiant à McGill, correspond de moins en moins à la réalité. Ce sont les immigrés en attente d’anglicisation accélérée, beaucoup plus que le bloke type, qui vont à McGill. C’est sans compter la présence d’un certain nombre de Québécois “francos” à la recherche d’une forme de distinction sociale ou de bourses supérieurement dotées – ce dernier motif étant par ailleurs compréhensible.  En outre, il faut voir les plaques d’immatriculation autour des résidences de l’université (New York, Maine, Connecticut) pour comprendre que McGill, “institution historique de la communauté anglo-montréalaise”, s’est depuis longtemps convertie au clientélisme mondialisé. Pourquoi faire sa médecine à 50 000 $ par semestre dans une université de la côte est américaine quand on peut la faire ici, à McGill, pour 10 000 $ par année ? Ceci dépasse le dossier du CHUM et du CUSM pour toucher les enjeux reliés à l’éducation supérieure, mais c’est pour dire combien le chantage autour de la “minorité anglophone” a quelque chose de fumeux. Certes, on ne saurait reprocher à des individus de conduire leur vie selon leurs intérêts. En revanche, on nous permettra de trouver répugnante la conversion de notre État national en simple État managérial disposé à accommoder n’importe qui et n’importe quoi au mépris de toute notion d’intérêt général. Au-delà du dossier des deux méga-hôpitaux, il y aurait là matière à une réflexion plus large.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 11 avril 2009.