André Pratte s’énerve. Et on se doute bien, puisqu’on a lu L’Intelligence conséquente et que l’on sait qu’André Pratte attend des « raisons scientifiques » d’arrêter de boire son verre de rouge quotidien, que s’il s’énerve c’est parce qu’on se trouve devant un problème de santé publique. « Si on veut que le nouvel hôpital soit construit, et IL FAUT qu’il soit construit, le gouvernement doit vite signaler sa détermination d’aller de l’avant, envers et contre les opposants« , écrivait-il le 29 mars dernier sur le Blogue de l’édito de Cyberpresse, avant que Jean Charest, entouré de tout ce que Montréal compte de notables, ne lance le lendemain l’appel de propositions pour le nouveau CHUM.

Pratte, on le comprend, est indigné par les conditions dans lesquelles pratiquent nos médecins à Montréal. « Il est immoral que, dans une société moderne comme la nôtre, on soigne des gens dans des conditions pareilles. » C’est donc au nom des intérêts supérieurs de la santé qu’il faut mettre de côté ses réserves quant au choix du site, au mode de fonctionnement budgétaire (le PPP) et autres vétilles dites fondamentales de ce projet majeur de 2,5 milliards $ (chiffres d’avril 2009 — pour avoir une idée en chiffres de 2018, multipliez par cinq). Dans son éditorial du 31 mars, Pratte assimile les opposants au projet à des « chialeux » qui mettent leurs intérêts « idéologiques, politiques ou idéologiques » avant celui des malades. Il importerait désormais de congédier toute forme de critique pour mieux se concentrer sur l’essentiel : construire au plus tôt cet hôpital.

Je le suggérais dans des chroniques précédentes, il n’y a vraiment que la question de la santé qui puisse désormais prétendre se situer au-delà de toute considération rationnelle. L’Occidental moyen n’a plus qu’un destin : se faire soigner. Ce que l’on estimait jusque-là comme nécessaire, l’esprit critique, devient accessoire et se voit perçu à l’aune de la Santé comme un fardeau inutile. Poser des questions, examiner le projet pour ce qu’il est relèverait d’un désir malfaisant de brider le volontarisme managérial de l’État thérapeutique. Et pourtant, le nouveau CHUM, dont le coût de construction promet d’être prodigieux, ne mérite pas un tel empressement. La panique que l’on peut observer chez les dirigeants de l’État techno-progressiste et certains publiéditorialistes témoigne de ce qu’il faut bien appeler un déni de réalité. Si ce projet, dans ses fondations mêmes, est vicié, alors il faut tout reprendre de zéro : pourquoi ne pas l’admettre ? On ne va tout de même pas flamber des milliards dans un hôpital dont le nombre d’étages et de lits change à chaque semaine, et que l’on prévoit construire sur un site que quiconque d’un peu sensé sait inapproprié. Pratte, en réduisant les critiques à des caprices, et en appelant au volontarisme général pour passer outre aux failles du projet, prétend agir pour le bien des malades. On peut cependant douter que le déni de réalité puisse servir autre chose que le fantasme qui lui est consubstantiel. À moins de croire aux vertus curatives de la « visualisation » ésotérique, force est de convenir que le fantasme de la santé toute-puissante ne saurait remettre sur pied à lui seul les milliers de malades montréalais.

C’est malheureux, mais cette agitation quelque peu tragico-comique réflète assez bien l’état « clinique » de la société québécoise. Voici une société dont les élites n’envisagent guère plus le destin sous l’angle de la communauté politique. Si l’intérêt humanitaire se substitue à l’intérêt général, en effet, ce n’est pas parce que le Québec serait soudainement devenu plus « sensible » à la souffrance de tous et chacun, mais bien parce qu’il ne sait plus traduire dans les termes de la raison politique la notion d’intérêt général. D’où l’aveuglement affiché par les André Pratte et cie, pour qui l’impasse du projet du CHUM serait due à un manque de volonté ou de bonne foi. Lorsque la volonté précède la raison plutôt que d’en procéder, on se trouve devant un volontarisme qui n’a plus rien à voir avec la saine volonté des actions bien définies. Nos managers techno-progressistes, du haut de leur mirador bureaucratique, se flattent d’envoyer des « signaux forts » : imaginez-vous donc qu’ils se sont réunis sous les kodaks pour réitérer leur foi dans le projet du CHUM. Nous voilà rassurés. On leur saurait gré, toutefois, de nous faire signe si jamais cela devait changer quoique ce soit au désastre réel où ils sont en train de nous mener. Car ces laconiques « signaux forts » ne sont-ils pas plutôt des  »signaux de détresse » ?

À l’origine de cette impasse, il y a le refus de reconnaître la communauté politique dans le cadre de laquelle ce projet aurait dû s’inscrire dès le départ : la nation. Aux dernières nouvelles, la santé, au Québec, ne relève pas du gouvernement de Madagascar, mais du gouvernement du Québec. On était donc en droit de s’attendre à ce que la trame politique de ce projet soit québécoise. Pas montréalaise : québécoise. Montréal, quelles que soient par ailleurs ses particularités propres, n’est pas un micro-État dans l’État, mais une ville sous la juridiction du gouvernement québécois. Je rappelle cette vérité élémentaire car il n’aura échappé à personne que le fiasco du CHUM (Université de Montréal) se déroule en parallèle de celui du CUSM (McGill University). Michèle Ouimet nous apprenait dans La Presse du 1er avril dernier que malgré une apparence de succès (il est facile de conclure au succès lorsqu’on compare le CUSM au CHUM), la construction du CUSM était entachée par de sérieuses divisions internes. Les anglophones, paraît-il, sont malheureux de ce que le CUSM soit divisé en trois sites, sans compter les nombreux problèmes logistiques qu’un tel éparpillement risque de causer dans la gestion quotidienne de l’hôpital. Il est loin d’être certain que le fameux avantage de l’abondance philanthropique anglo-saxonne puisse compenser les défauts structurels du projet. Le CUSM comme le CHUM, en somme, font valser les milliards sur des bases mal assurées.

On sait que La Presse était montée au créneau, il y a plus de deux ans, lorsqu’a été soulevée la perspective linguistique dans la construction — autrement injustifiable — de deux méga-hôpitaux dans une ville de la taille de Montréal. Le Québec, c’est l’évidence, n’avait pas les moyens de doter Montréal de deux hôpitaux universitaires. La Presse a commencé par relativiser la perspective linguistique pour finalement prétendre qu’elle n’existait pas. Le CUSM et le CHUM, nous disait-on, sont des institutions médicales qui devraient rester étrangères à d’aussi basses considérations. Contre toute forme d’argumentation rationnelle sur les coûts prohibitifs du projet, la supposée « excellence » naturelle de McGill était invoquée à titre de joyau national. Quelle idée avait-on de concentrer les ressources en un seul hôpital ! On suggérait à demi-mots que l’excellence mcgilloise ne pourrait souffrir d’être contaminée par la franco-médiocrité du CHUM. Des Québécois « francos », intégrés au réseau mcgillois, se sont évidemment fait un plaisir de se porter à la défense du CUSM et de disqualifier la perspective linguistique sous couvert de rationalité scientifique transnationale (comme si le fait d’être un employé franco de McGill changeait quoique ce soit à la folie de construire deux méga-hôpitaux à Montréal). Puis, le temps a passé. La construction du CUSM, aux côtés de celle du CHUM, se voyait de plus en plus située dans une perspective de droits historiques : la « communauté anglophone », historiquement enracinée à Montréal, comptait sur ses propres institutions et avait le droit de poursuivre son développement dans ce sillage naturel. La référence nationale était assimilée à un ressentiment nationaliste, qui ferait de la nation une fin en elle-même — par définition fermée à l’horizon nécessairement mondial des milieux urbains évolués.

Ce sont les droits historiques, en effet, et non plus l’argumentaire pseudo- »pragmatique » des débuts, qui sont invoqués dans l’article de Michèle Ouimet sur les déboires du CHUM/CUSM. On reconnaît aujourd’hui la folie des deux méga-hôpitaux, mais on refuse d’aller jusqu’au bout et de renouer avec la référence nationale. Ouimet écrit : « Pourquoi deux hôpitaux universitaires, alors que les grandes villes en ont un seul ? La réponse simple et évidente : parce que Montréal est Montréal, une ville où cohabitent deux cultures, deux traditions, deux réalités, francophone et anglophone. On ne peut pas nier son histoire. » Un passage que l’on pourrait reformuler ainsi : « Pourquoi deux hôpitaux universitaires, alors que les grandes villes en ont un seul ? La réponse est simple et évidente : parce que Montréal n’est pas le Québec, c’est une île étrangère à l’homogénéité québécoise, où cohabitent une nation avortée et un corporatisme intégrateur anglophone. Deux traditions, deux réalités : d’un côté les francophones homogènes et de l’autre les anglophones pluriels« . Le conflit politique entre les institutions francophones et anglophones se voit ramené à un « beau problème » inhérent à toute ville complexe et cosmopolite. « C’est le prix à payer pour la richesse culturelle de Montréal« , dit-on…

Derrière ce raisonnement qui prétend s’inscrire dans l’histoire se cache en vérité une prescription politique pour l’avenir. La « richesse culturelle » avancée par Ouimet ressemble étrangement à la « diversité culturelle » conceptualisée par l’idéologie multiculturaliste. On croit comprendre en effet que cette fameuse  »richesse » concerne toutes les cultures du monde, sauf la québécoise, qui apparaît dans ce projet comme un empêchement posé aux esprits évolués. On nous permettra, en passant, de s’étonner que ce que l’on nous présente comme une « richesse » ait pour résultat de forcer notre État à mépriser, avec une légèreté déconcertante, les règles les plus fondamentales de la mathématique comptable. Que je sache, personne n’a parlé de fermer l’Université McGill : il s’agissait seulement de concentrer les ressources dans un seul méga-hôpital universitaire (le CHUM). Il aurait cependant fallu, pour ce faire, que les institutions anglophones acceptent avec humilité la prééminence francophone. Une humilité qu’elles sont d’autant moins résolues à accepter que l’État québécois, sous le règne des managers techno-progressistes, a renoncé à toute ambition nationale.

Ce renoncement a un prix : la gestion en mode mineur des corporatismes existants. Ce qui signifie, en clair, que l’État québécois consent à se voir réduit à une simple chambre de résonance au service des revendications lobbyistes. Dans un pareil contexte, le corporatisme anglophone outrepasse sa nature corporatiste pour se transformer naturellement, sous l’égide du pouvoir économique nord-américain, en nouveau pôle stratégique d’intégration. L’avantage naturel rattaché à l’anglais se voit doublé d’un avantage institutionnel, puisqu’il est plus que jamais facile de vivre au quotidien à Montréal en anglais. Il est à craindre que l’impact sur l’attractivité de nos politiques d’immigration ne soit dévastateur. À moins, bien sûr, que la nouvelle politique d’immigration consiste à ne plus avoir de politique ? On s’en doute un peu. La démission du politique face aux flux migratoires est familière aux idéologues multiculturalistes. On se rappellera que la Commission Bouchard-Taylor, manifestation technocratique par excellence de l’inter/multiculturalisme d’État, utilisait la formule « gestion de la différence » pour parler des défis posés par l’immigration. La prolifération du vocabulaire managérial dans les affaires de la cité est un signe patent de l’effritement du lien politique.

On sait bien que Montréal ne sera jamais complètement francisée et ce n’est pas le point : nous sommes en Amérique du Nord et il est normal que l’anglais ait une certaine existence dans cette ville. Mais est-ce une raison pour surenchérir en mettant l’État québécois au service d’une schizophrénie institutionnelle linguistique ? Est-ce une raison pour se tirer dans le pied ? Est-ce une raison pour accélérer la fragmentation politique de Montréal ? Est-ce une raison, enfin, pour ne pas faire de la politique ? On avait, avec le projet du CHUM, une occasion en or de structurer le développement sociolinguistique de Montréal pour les 50 prochaines années. Au lieu de quoi nous l’avons déstructurée et laissée à son statut désolant de métropole mondialiste de troisième classe. Jamais, peut-être, nos politiciens auront été si petits. Parlant de la situation linguistique à Montréal, Ouimet écrit : « Il n’y a pas un politicien sain d’esprit prêt à ouvrir ce débat. » Ici, Michèle Ouimet met le doigt sans le savoir sur le coeur du problème : elle parle de nos dirigeants comme des « politiciens ». Et qu’est-ce que le politicien sinon l’exacte antithèse de l’homme d’État ? Là où le politicien « gère », l’homme d’État gouverne. Le premier est médiateur, alors que le second est un homme de commandement (un titre qui n’a rien à voir avec celui d’autocrate). Si l’homme d’État ne partage pas le pouvoir, ce n’est pas parce qu’il est dictatorial, c’est parce qu’il est trop occupé à l’exercer dans l’intérêt général. Il a une connaissance intime de son pays et sait distinguer l’intérêt supérieur de la nation des intérêts corporatistes mineurs. Un véritable homme d’État n’aurait jamais approuvé le double projet du CHUM et du CUSM.

Un mot enfin sur cette énigmatique « communauté anglophone », que l’on nous présente, non sans pompe, comme un héritage précieux de nos quatre cents ans d’histoire. Il n’y a plus de véritable « communauté anglophone » ici depuis la prise du pouvoir par le PQ en 1976, quand des convois entiers d’anglos anxieux ont quitté la métropole pour Toronto (ils ne sont jamais revenus). En 2009, la « communauté anglophone » de Montréal ressemble à la « communauté » de Toronto et du Canada anglais multiculturalisé de l’économisme mondial. Le vieux Canada historique au relief britannique tient beaucoup plus du mythe que de la réalité. Ce Canada bourgeois et anglophile, qu’ont connu des figures tels que Paul Desmarais, Mordecai Richler et Conrad Black, n’existe plus à Montréal comme ailleurs au Canada. Les « droits historiques » brandis par la « communauté anglophone » d’ici ont quelque chose d’irréel. Il faut voir la réalité en face : ce qu’on appelle « communauté anglophone » n’est plus qu’un amas indistinct de communautés culturelles diverses réfractaires à la vie nationale en français. C’est une machine à intégrer les immigrés dans l’espace économique nord-américain, rien d’autre. L’image du bloke anglo-montréalais aux cheveux roux, étudiant à McGill, correspond de moins en moins à la réalité. Ce sont les immigrés en attente d’anglicisation accélérée, beaucoup plus que le bloke type, qui vont à McGill. C’est sans compter la présence d’un certain nombre de Québécois « francos » à la recherche d’une forme de distinction sociale ou de bourses supérieurement dotées – ce dernier motif étant par ailleurs compréhensible.  En outre, il faut voir les plaques d’immatriculation autour des résidences de l’université (New York, Maine, Connecticut) pour comprendre que McGill, « institution historique de la communauté anglo-montréalaise », s’est depuis longtemps convertie au clientélisme mondialisé. Pourquoi faire sa médecine à 50 000 $ par semestre dans une université de la côte est américaine quand on peut la faire ici, à McGill, pour 10 000 $ par année ? Ceci dépasse le dossier du CHUM et du CUSM pour toucher les enjeux reliés à l’éducation supérieure, mais c’est pour dire combien le chantage autour de la « minorité anglophone » a quelque chose de fumeux. Certes, on ne saurait reprocher à des individus de conduire leur vie selon leurs intérêts. En revanche, on nous permettra de trouver répugnante la conversion de notre État national en simple État managérial disposé à accommoder n’importe qui et n’importe quoi au mépris de toute notion d’intérêt général. Au-delà du dossier des deux méga-hôpitaux, il y aurait là matière à une réflexion plus large.

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PROCHAINE PARUTION DE L’I. C. : samedi le 11 avril 2009.