Rampant et jurant, on a remonté la rue jusqu’à mon appart la voiture et moi. On ne peut plus se garer dans le quartier. Même le dimanche après-midi, on ne peut plus se garer dans le coin. On se gare en double file : on coince les gens, et ils vous coincent. Les voitures se multiplient pendant que les maisons se divisent. Les maisons se divisent en deux, en quatre, en seize. Dès qu’un proprio ou un promoteur tombe sur une pièce de taille décente, il la transforme en labyrinthe, en casse-tête chinois. Les interphones des portes cloquées ressemblent aux tableaux de bord des anciens vaisseaux spatiaux. Les pièces se divisent, les pièces se multiplient. Les maisons se dédoublent — les maisons se détriplent. Les gens doublent, aussi, en se divisant, en se dédoublant. En double trouble nous divisons nos pertes. Pas étonnant qu’on se cogne aux murs, qu’on s’énerve.

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Avez-vous remarqué comme les gens parlent fort dans les snacks et dans les cinémas, comme les jardins clos frémissent d’horreur aux prodiges des transistors sous-doués, battants, sifflants, concurrents, comme on voit et comme on entend les jurons et les appels de l’intense drame sexuel qui se joue aux arrêts d’autobus sous des fantômes de nuages, comme la vie est descendue dans la rue ? Et dans les pubs ivres morts, les anciens grimacent et encaissent le rock en conserve. Nous parlons plus fort pour nous faire entendre. Nous serons bientôt tous des hurleurs.

La télé nous travaille. Le cinéma aussi. Pour l’instant, nous ne savons pas trop dans quel sens. Nous attendons, en comptant les symptômes. Il y a un problème de réalisme, ça, nous le savons tous. La télé, c’est réel ! pensent certains. Et ça la laisse où, la réalité ? Chacun doit avoir, chacun exige ses personnalités piquantes, son feuilleton personnel, son théâtre de rue, chacun ”doit avoir” un peu d’art dans sa vie… Nos vies hébergent une forme, un contour artistique, et nous voulons que notre forme se révèle, même si nous n’évoluons qu’à l’intérieur de notre peloton, avec clés, gant de toilette, tasse à café, tiroir à chemises, chéquier, linge, look, supports de tringles, garantie de frigo, bics, boutons, fric.

Martin Amis. Money, money