Le 29 juin dernier, la Cour suprême des États-Unis invalidait une décision rendue en appel sur une question de “discrimination raciale” au travail. 5 juges contre 4 se prononçaient en faveur d’un groupe de pompiers de New Haven (19 Blancs et 1 Hispanique selon NBC), au Connecticut, qui s’estimait lésé dans ses droits suite à la décision de son employeur d’annuler des tests de compétence, au motif que les résultats de ceux-ci auraient entraîné la promotion de pompiers exclusivement non-noirs (il y aurait 19 Noirs sur 118 pompiers à New Haven). Aucun membre d’une “minorité”, si ce n’est l’Hispanique, n’aurait eu des résultats suffisants pour se faire octroyer une promotion. Pour justifier l’annulation des tests, la Ville de New Haven avait exprimé sa crainte d’être l’objet de poursuites judiciaires pour “discrimination raciale”, si elle devait en effet se baser sur les résultats des tests pour accorder des promotions aux membres de son département des pompiers. Pour information, l’une des trois juges qui, en appel, avait rejeté la demande du pompier Frank Ricci, était Sonia Sotomayor, une candidate aujourd’hui pressentie par le président Obama pour siéger à la Cour suprême des États-Unis.

Notons tout d’abord que cette “victoire”, saluée à juste titre par les commentateurs les plus sensés, demeure bien fragile à plusieurs niveaux. En premier lieu, on ne peut pas ne pas souligner l’invraisemblable imbroglio judiciaire qui a entouré l’affaire de New Haven, sur une question que le simple sens commun aurait pourtant suffi à résoudre. C’est dire l’importance démesurée qu’a prise, aux États-Unis comme ailleurs en Occident, l’idéologie anti-discrimination, qui se veut une réponse aux supposées “dérives de l’institution” alors qu’elle est devenue elle-même l’institution. Cette idéologie, qui est à l’origine du très contestable programme de “affirmative action” (“discrimination positive”), peut être repérée aujourd’hui à un stade institutionnel très avancé dans à peu près toutes les sphères de la vie civile, dans le domaine de l’emploi mais aussi dans celui de la culture, de la politique et des médias. Je l’ai déjà noté sur L’I. C., plus d’un “journaliste” aux prétentions éditoriales reprend dans la langue courante, sans distance apparente, des termes directement inspirés de l’idéologie anti-discrimination. C’est sans compter tous les sujets de “reportage” fabriqués par la grille de lecture anti-discrimination, qui inventent littéralement une actualité de substitution au détriment des conflits et injustices réels que ne manque pas de créer cette idéologie dans la vie des gens ordinaires.

Victoire fragile, donc, car il n’est pas normal que dans des sociétés dites démocratiques, l’on en soit rendu à recourir aux plus hautes instances judiciaires pour faire respecter les libertés fondamentales. Victoire doublement fragile, puisque même la plus haute autorité américaine n’a pu faire part que d’un jugement extrêmement partagé sur l’affaire (5 contre 4 !). Ce ne sont plus seulement les journalistes qui reprennent le jargon de la sociologie anti-discrimination en toute innocence, ce sont également les juges. Et c’est sans doute ce qui est le plus inquiétant. Car comment freiner l’influence d’une idéologie liberticide lorsqu’elle en vient à se normaliser dans les esprits les plus autorisés de la nation ? On ne parle plus de chaires de recherche universitaires, de thèses ou de mémoires, de lobbys ou encore d’intimidation médiatique, on parle — à 5 contre 4 — d’une accréditation au sommet de la pyramide judiciaire américaine. En ce sens, les prosélytes de l’anti-discrimination n’auraient pas tort de considérer leur défaite comme une victoire. Dans l’éventualité de deux mandats consécutifs de l’administration Obama à la Maison Blanche, la composition de la Cour suprême pourrait se voir modifiée dans le sens espéré par les idéologues anti-discrimination. Jeudi, en réaction au jugement de New Haven, le président Obama confiait à Associated Press que la “discrimination positive”, dûment structurée, restait appropriée et nécessaire dans plusieurs cas. Habile politicien, il a manifesté une empathie certaine pour les pompiers de New Haven, tout en réitérant son adhésion aux principes fondamentaux de l’idéologie anti-discrimination. Il dit rejeter les quotas (qui sont “inconstitutionnels”), mais d’un autre côté il ne peut s’empêcher d’affirmer: “I do think that there are still circumstances in which on a college admissions or a hiring decision, taking into account issues of past discrimination or taking into account issues of diversity of a workforce or a student body can still be appropriate“. Autrement dit, Obama est momentanément contre la “discrimination positive” le temps que se dissipe “l’effet New Haven”, tout en restant fondamentalement pour dans la durée. Imbattable dans la rhétorique du “dialogue”, Obama a insisté sur la “perception” de l’affaire de New Haven : il aurait fallu, dit-il, situer la problématique dans le temps et penser à concilier les impératifs de la “diversité” et de la compétence (“let’s design promotion approaches that reconcile these two things“), plutôt que de voir en le premier rejet de la demande des pompiers de New Haven une forme d’injustice. Si je comprends bien, le public indigné par l’affaire de New Haven devrait apprendre à relativiser l’injustice particulière infligée aux pompiers par rapport à l’injustice générale subie par les minorités persécutées. L’injustice à l’encontre de citoyens américains blancs ne sera toujours qu’accessoire et infinitésimale au regard du crime global de “racisme systémique”. Curieuse logique, qui semble se satisfaire des ratiocinations judiciaires qui font de la liberté individuelle une pure abstraction. On peut se demander, en effet, ce que vaut la liberté individuelle — et le réel tout court — pour des intelligences à ce point dominées par l’esprit de système.

Deux semaines avant le jugement, de l’autre côté de l’Atlantique, The Guardian révélait, dans un tout autre dossier, les conséquences ultimes auxquelles pouvait mener l’idéologie anti-discrimination, une fois poussée au bout de sa logique par l’État. Le 17 juin dernier, The Guardian nous apprenait que le vérificateur public attitré à la loi anti-terroriste, Lord Carlile, avait noté dans son rapport annuel que la police de Londres (Metropolitan police) avait utilisé la prérogative 44 (“stop and search”) pour équilibrer artificiellement ses statistiques raciales. Sous l’autorité du Terrorism Act, voté en 2000, cette prérogative permet à la police d’interpeller et de fouiller toute personne dans un périmètre prédéterminé, sans qu’il soit nécessaire d’évoquer des motifs sérieux de suspicion. Désirant se protéger de toute accusation de “profilage racial” (les terroristes les plus suspects, nous le savons tous, sont britanniques de souche, de religion judéo-chrétienne et de race blanche…), la police s’est ainsi appliquée à fouiller des individus qui, de toute évidence, n’étaient aucunement suspectés de terrorisme, et ceci dans le seul but de gonfler des statistiques trop racialement orientées. La prérogative 44, rappelle un officier, était au départ conçue pour être utilisée dans un périmètre très limité (autrement dit : dans des quartiers, des arrondissements criminogènes). Politiquement correcte jusqu’à la moelle, la police a fait semblant que la grande région londonienne au grand complet était ciblée par le menace terroriste. Dans leur volonté absurde de “caser du Blanc” dans leurs statistiques, les policiers ont interpellé, par hasard, le diplomate Sir Edward Clay, qui était en route vers son travail à la National School of Government, au centre-ville de Londres, près de Victoria Station. Qualifiant l’expérience de “sinistre” et “d’intimidante“, Sir Clay a affirmé, interloqué : “I’m 63, I’m a grey-to-brown-haired white male, I’m 5ft 10ins tall, looking extremely conventional.” Justement, Sir Clay. Extremely conventional, white male, aged 63 : c’était ce que recherchait la police. Il y avait un trou dans leurs statistiques et il fallait le remplir : l’équilibre multiculturel était à ce prix.

De fait, la police ne s’est pas privé : ses plus récents rapports indiquent que sur 117 278 personnes interpellées dans le cadre de la “section 44″ en 2007-08, 73 967 étaient Blancs, 20 768 Asiatiques et 15 218 Noirs (l’article du Guardian ne parle pas d’Arabes, c’est curieux). Bref, de l’excellent boulot.

[Lord Carlile] later said that while the police should not discriminate racially, it was equally important that they should not balance the statistics“, écrit le Guardian, avant de donner la parole à Lord Carlile : “If, for example, 50 blonde women are stopped who fall nowhere near any intelligence-led terrorism profile, it’s a gross invasion of the civil liberties of those 50 blonde women. [...] The police are perfectly entitled to stop people who fall within a terrorism profile even if it creates a racial imbalance, as long as it is not racist.

Entre le “racisme” et le “déséquilibre racial”, où est la limite, quelle est la différence du point de vue “anti-discrimination” ? C’est une nuance purement théorique qui ne change rien sur le fond. Comme Obama avec les “quotas”, jugés par lui trop “crude” (“grossier”), les apparatchiks de l’anti-discrimination prônent une application “rationnelle” d’une idéologie qui ne peut tout simplement pas, en raison de sa nature, rester “rationnelle”. En d’autres termes, quelles que soient les dérives observées, qui contribuent à défaire le tissu social et à affaiblir la notion de service public, ils tiennent à préserver le paradigme anti-discrimination en toutes circonstances, quitte à déplorer de temps à autre ce qui est trop “crude” ou “unbalanced”. Ils ne voient pas que c’est leur idéologie en tant que telle qui est radicale, et qu’elle contient tout naturellement en son sein ces “dérives” qui ne sont pas tant des “dérives” que le reflet exact de la logique anti-discrimination. Lorsqu’Obama se dit contre les quotas, tout en se disant pour une approche de la “diversité” en emploi, il nous prend pour des imbéciles. La “diversité” mène tout droit aux quotas directs ou indirects, et Obama le sait fort bien. Les quotas n’ont pas à être délimités ou officialisés pour être respectés : il suffit de laisser planer l’accusation de racisme pour orienter le système dans le sens de l’idéologie anti-discrimination, c’est-à-dire pour la formation forcée de quotas non-revendiqués.

Retournez la situation comme vous voulez, la sur-représentation ethnique dans les prisons, par exemple, restera à tout jamais un scandale à dénoncer pour un idéologue anti-discrimination. Qu’importe que ces individus aient effectivement commis des crimes ? C’est le “facteur général”, plutôt que la “réalité particulière”, qui le passionne et l’interpelle. Ce sera toujours vers ces portraits généraux, statistiques à l’appui, qu’il se tournera pour justifier son mépris des libertés fondamentales. La justice grandiose, sublime, générale, globale (et ultimement : mondialiste) lui sera toujours préférable aux libertés fondamentales concrètes dont jouissent au quotidien les individus anonymes dans les démocraties libérales véritables.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 11 juillet 2009.