L’affaire fut traitée comme une anecdote sans importance. Le 17 juillet, LCN rapportait que le SPVM avait recouru aux services d’un “artiste contre-culturel” du nom de “Zilon” pour se “rapprocher” des “jeunes” de Montréal-Nord. Le projet, dont on ne sait combien il a coûté aux contribuables, a consisté à barioler une patrouille de police de graffitis ”street art”, et de faire parader cette patrouille dans le quartier chaud de Montréal-Nord pendant plusieurs jours. Une policière interrogée dans le reportage se félicite d’être apparue sous l’angle de la “coolness” auprès des “jeunes” du quartier, convaincue que ce “geste audacieux” ne pourrait déboucher que sur des rapports plus harmonieux entre le service de police et les “jeunes”. On sait que Montréal-Nord a été le théâtre d’importantes émeutes l’an dernier. Des balles réelles avaient été tirées sur les policiers, mais aussi sur les pompiers, dépêchés sur les lieux pour contenir de multiples incendies allumés à coup de cocktails Molotov et de bonbonnes de propane. Plus tôt cet été, des policiers avaient également été encerclés par une bande de “jeunes” hostile, après qu’ils eurent intervenu dans un parc du secteur, suite à l’appel d’un résidant préoccupé. Je ne cite ici que ce qui a filtré dans les médias officiels, car je ne doute pas un seul instant que des histoires similaires ont cours à Montréal-Nord à tous les mois, sinon à toutes les semaines. Fier de lui, le SPVM précise que la patrouille “artistique” sera l’une des attractations du ”premier défilé du carnaval de Montréal” qui aura lieu demain, le 26 juillet. Le “carnaval de Montréal”, que l’on veut ancré dans les “traditions populaires” à la manière de celui de certains cités d’Amérique du sud et d’Europe, est entièrement propulsé par les fonds publics (la Ville de Montréal a versé 500 000$), ainsi que par l’inarrêtable ”créativité” de “l’Empire de la rigolade” — j’ai nommé le Groupe Juste pour rire. “Traditions populaires”, vraiment…

Selon Le Devoir, Mort de rire incorporated entend faire du “carnaval” une “composante-clé de la signature touristique de Montréal“. Celui-ci inaugurera la toute nouvelle place des Festivals, nous dit-on. Et moi qui croyais que la célébrissime Place des Festivals avait déjà été inaugurée par le spectacle d’ouverture de Stevie Wonder, lors du dernier Festival de Jazz ? Remarquez, on ne sait plus trop. Il y a tellement “d’événements” dans notre métropole festive ouverte sur le monde multiculturelle homophile ethnico-flexible plurielle intégrale qu’on ne sait vraiment plus où donner de la tête. La Presse, premier journal de la ville, ne s’y est pas trompé en intitulant un de ses cahiers “Rire”, l’absorption de notre actualité nationale inexistante, en ces beaux mois d’été, semblant en effet se réduire aux fonctions neuro-physiologiques de la mâchoire. Y a-t-il seulement de la vie après les festivals ? Y a-t-il encore un réel lorsque les festivals s’en mêlent ? Il me semble que la Place des Festivals pourrait être “inaugurée” dix fois de suite que cela ne choquerait aucunement le sens commun (le sens commun étant disparu avec le réel). Pourquoi pas dix inaugurations ? Pourquoi faut-il s’en tenir toujours qu’à une seule inauguration ? Pourquoi rester pris dans ses petites habitudes bourgeoises ? Pourquoi se laisser freiner par le “sens” et la “raison” ? Soyons excentriques, soyons créatifs. Soyons montréalais.

Montréalais, le défilé le sera, du premier saltimbanque jusqu’au dernier échâssier disponible. Nommé “Le Grand Charivari”, le défilé évoquera “le bouillonnement culturel montréalais” avec “sept tableaux issus de sept arrondissements porteurs (sic) de sept arts différents” : musique, théâtre, poésie, sculpture, cinéma, peinture et architecture… Comme Disneyland, ce type d’événements, qui relève de la “foire d’attractions”, ne peut fonctionner sans “thème” prétabli — ne parle-t-on pas d’ailleurs des foires d’attractions comme de “parcs à thèmes” ? Le thème de ce premier “Grand Charivari” sera donc le “baiser”, revisité à travers les âges et les grandes oeuvres du patrimoine artistique mondial, comme Roméo et Juliette, mais aussi à travers l’imaginaire urbain des “artistes de la rue”. “Nous sommes arrivés à la référence universelle en théâtre qui est le baiser de Roméo et Juliette. Le conflit entre les familles s’est transformé en guerre entre deux clans, qui symbolise les guerres actuelles“, explique l’artisan du “tableau mouvant” sur le théâtre. Mais de quelles guerres parle-t-il ? On ne sait pas, l’article est si discret. Tout ce que l’on sait, c’est que le “tableau mouvant” verra s’affronter de “jeunes guerriers, des chars d’assaut faits de bidon d’essence, un canon et un immense soleil de métal“, mise en scène censée inspirer à Roméo sa “célèbre strophe” : “Voici l’Orient et Juliette est son soleil“…

Aux côtés de ce mystérieux “tableau mouvant” sur le soleil de métal de l’Orient, le peintre-graffiteur Zilon (appelé Xïlon dans l’article du Devoir) a eu le singulier génie, dans son “tableau mouvant sur la peinture”, de rappeler les conflits de Montréal-Nord dans un “show” qui réunira des “rappeurs du quartier et une voiture de police arborant graffitis et bisous (sic)”. Étonnante ”intervention artistique”, que la porte-parole de l’Empire de la rigolade, Danielle Roy, justifie par l’importance de “transformer l’image d’un événement négatif en image positive“. L’Empire de la rigolade a-t-il été correctement cité par Le Devoir ? On se le demande, car la citation n’a aucun sens. Quel intérêt y a-t-il à fausser la perception d’un événement reconnu comme objectivement négatif ? Si l’on suit la formulation de la phrase, c’était comme si la nature réellement ”négative” des événements de Montréal-Nord perdait tout intérêt au regard des nécessités supérieures du “spectacle” et du “vivre ensemble”. En d’autres termes, la réalité ne semble plus avoir de prise sur les autorités, et encore moins, cela va sans dire, sur les “artistes contre-culturels” que celles-ci se croient tenues de s’allier pour apaiser les tensions dans les quartiers chauds. Dans un pareil contexte, le “théâtre”, le “spectacle” ou la “performance artistique” se transforment en machines à “positiver”, c’est-à-dire en machines à défaire ce que le réel pouvait avoir de réel. Ce qui reste, des squelettes sans chair, sert à “monter” des “spectacles” qui ne sont rien d’autre qu’une vulgaire manipulation de symboles. On retrouve le même mécanisme à l’oeuvre en publicité, sauf que cette fois-ci on parle du service de police, ce qui est autrement plus inquiétant. La “mise en scène” de la patrouille bariolée de graffitis à Montréal-Nord, et son exposition subséquente dans un “carnaval” du “bouillonnement culturel”, répond à un programme politique bien précis que nous aurions tort de prendre à la légère.

Il y a d’abord le simple fait de consentir à payer un “artiste contre-culturel” pour détériorer la propriété publique. Un ami me le faisait remarquer : comment voulez-vous ensuite expliquer à vos enfants que la propriété publique doit être respectée ? Comment le voulez-vous, lorsque la police elle-même paie des sommes considérables pour laisser couvrir l’une de ses patrouilles de graffitis ? À ce niveau de laideur, ces graffitis ne sont pas seulement laids ; ils sont avilissants. Qu’importe que les “jeunes” de Montréal-Nord vous trouvent “cool”, si c’est pour retourner cette “coolness” en violence, comme c’est presque toujours le cas dans leur “culture” ? La patrouille bariolée à Montréal-Nord n’est pas une “performance artistique audacieuse”, mais un véritable appel à la violence, et le plus inouï c’est qu’il a été lancé par notre service de police. On croit rêver quand on entend la policière partager son ravissement d’être ainsi identifiée à la “culture jeune”. On comprend en tout cas que les “parties de basket”, les distributions de nananes et les “ateliers festifs” auxquels a participé le SPVM pour se “rapprocher des jeunes” ces dernières années n’étaient que des préambules, qui relevaient tous de la même logique d’inversion : de nos jours, ce n’est plus aux “jeunes” que l’on demande de prendre le pli de la société, mais l’inverse.

Par cette initiative, le SPVM participe à la carnavalisation accélérée de Montréal, et par le fait même, à la consolidation du nouveau pouvoir. Il dit ainsi publiquement son désir de servir l’ordre nouveau. La ville de Montréal, qui est déjà un souvenir, se transforme sous nos yeux en “Expérience Montréal”, destination touristique destinée à une perpétuelle mise en scène du fantasme indifférenciateur. La mise à mort de l’ancienne ville se joue principalement sur deux plans : la mise à mort du réel, à laquelle se consacre l’Empire de la rigolade ainsi que la plupart de ses alliés festifs et espaceculturels ; et enfin la mise à mort de l’autorité civile, que l’on peut repérer dans la tribalisation de quartiers comme Montréal-Nord et Petite-Bourgogne. Montréal-Nord peut certes sembler éloigné du centre-ville et des beaux quartiers, mais la fusion est en cours. D’un côté, vous verrez se multiplier les “zones de non-droit” (conséquence de la tribalisation), tandis que de l’autre vous verrez se multiplier — dans la jubilation générale — des “zones de non-réel” (conséquence du festivisme). Tôt ou tard, et il me semble que ce sera plus tôt que tard, les différentes plaques tectoniques du “non-réel” et du “non-droit” se rejoindront, puis elles se superposeront les unes aux autres pour donner la nouvelle cartographie d’Expérience Montréal. Il n’est pas besoin d’être un devin pour comprendre que ce que l’on nous présente comme les lieux de culte du “nouveau Montréal”, la Place des Festivals, le Quartier des spectacles, et plus généralement tous les festivals dispersés en permanence dans les quartiers “branchés” de la ville, figureront autant de nouveaux territoires où régnera la barbarie la plus consensuelle comme la plus inattendue.

Les rapines juvéniles y côtoieront les fusillades aux petites heures, et cela sans jamais tarir la grande source de la multitude, qui continuera inexplicablement de défiler sur les boulevards du “night life”, à peine dérangée dans son ennui. La nouvelle humanité s’y ébahira dans l’abolition célébrée du réel et du virtuel, du féminin et du masculin, du local et de l’étranger, du crime et du droit. J’imagine fort bien des rixes ethniques, comme on peut le voir chaque année en France lors de la Fête de la Musique, ou encore des viols à découvert en pleine foule, qui seront commis dans la certitude de ne jamais être lus pour ce qu’ils sont : des viols ; et toujours pris pour ce qu’ils ne sont pas : des “délires” illisibles à l’aune d’un “sens moral” qui, de toute façon, n’existera plus dans les consciences. Des vols auront lieu, des razzias de “bandes de jeunes” terroriseront les gens au milieu des ballounes et du beat techno, dans une atmosphère rose bonbon complètement irréelle. Le tout sous le regard de centaines de témoins, qui feront tous semblant, iPod aux oreilles et iPhone à la main, de n’avoir rien vu de la scène. Les “victimes” se réveilleront le lendemain matin dans leur loft fantomatique comme si de rien n’était, encore embrumées par l’irréalité de la “fête” de la veille. Me suis-je vraiment fait violée ? Volée ? Agressée ? Ce n’est pas clair, il y avait tellement de monde. Et puis, c’était la fête… À quoi bon porter plainte ? Ce serait ridicule ; oublions tout cela. À Expérience Montréal, on ne se souvient jamais de rien, la majeure partie des habitants “vivant” d’ailleurs sous l’influence permanente de psychotropes. La mémoire n’existe pas, pas plus que le réel. Tous les actes posés sont autant d’actes “gratuits” et “vides”, qui se consument dans l’instant perpétuel. Le “violeur” n’a pas vraiment “violé” la “victime” : il s’agit là de “définitions” qui ne peuvent plus tenir au milieu de la foule, quand des corps en sueur entrent en hypnose sous l’effet d’une musique répétitive, programmatique…

Vous me direz que j’extrapole, et vous aurez raison. Mais extrapoler n’est pas délirer : ma description du Montréal du futur (qui est aussi, de plus en plus, le Montréal d’aujourd’hui) s’appuie sur une observation empirique. Il n’est pas bien difficile, certains soirs sur Saint-Laurent et sur Sainte-Catherine, ou même sur l’avenue du Mont-Royal, de noter le sentiment d’impunité barbare qui accompagne les foules les plus “festives”. Les “zones de non-droit” sont bel et bien en train de fusionner avec les “zones de non-réel”. Comment ne pas voir que c’est ce type de société ultra-violente que sert le SPVM, lorsqu’il affiche ainsi son désir de se fondre dans la ”culture jeune” ?

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À LIRE ÉGALEMENT :

“Plan d’action” sur les compétences interculturelles : le SPVM devient officiellement une police de la pensée“, L’I. C., 28 mars 2008 [Vous apprendrez dans ce texte que le SPVM, sous l'impulsion du Conseil interculturel de Montréal, a créé un Comité d'identification des comportements inattendus pour éliminer, au sein de son personnel, toute forme de dissidence par rapport à la doctrine inter/multiculturaliste]
Aux frontières d’Expérience Montréal. Une visite guidée de l’avenue Papineau“, L’I. C., 13 avril 2009 ;
Management inter/multiculturaliste — Quand le Québec devient “Destination Québec”“, L’I. C., 10 août 2008 ;
La Fraternité contre la direction du SPVM, ou le microcosme d’une guerre générale“, L’I. C., 21 août 2008.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 1er août 2009.