août 2009


J.-P. Pineault. ANTIDÉPRESSEURS : CONSOMMATION EN HAUSSE DE 196% CHEZ  LES JEUNES QUÉBÉCOIS, RueFrontenac.com, 24/8/2009.

Les jeunes Québécois sont accros aux antidépresseurs. En cinq ans, la vente de ces médicaments utilisés entre autres pour traiter la dépression et l’anxiété a pratiquement triplé chez les enfants et les adolescents de la province, révèlent des données obtenues par RueFrontenac.com.

Entre 2005 et 2008, le nombre d’ordonnances d’antidépresseurs à des jeunes de moins de 19 ans est passé de 676 642 à 2 004 416, soit une hausse fulgurante de 196%.

(…)

De son côté, Madeline Gareau-Lagden, directrice des communications chez IMS Health pour le Canada et l’Amérique latine, estime que les campagnes publicitaires destinées à sensibiliser la population sur la dépression et l’ouverture des gens à ce problème de santé sont en partie responsables de l’augmentation fulgurante de la consommation d’antidépresseurs au Québec. « Je pense que les gens prennent mieux soin d’eux », explique-t-elle.

Quelques inquiétudes préprogrammées ont accompagné, dans les pages éditoriales de nos journaux, la sortie du plus récent rapport du MELS sur les effets de la “réforme scolaire”. Le Ministère nous apprend, sans surprise, que les élèves issus de la “réforme” feraient généralement preuve “d’ouverture” et de “curiosité“, d’une “capacité de communication accrue” favorable à “l’expression d’opinions“, en plus de manifester une certaine convivialité dans le “travail d’équipe“.  Ils auraient en revanche de la difficulté, lors des cours magistraux, à “se concentrer sur une longue période“, à s’exprimer correctement dans leur langue maternelle (en particulier à l’écrit), tandis qu’ils manqueraient d’autonomie pour “travailler seul“. Puisque l’entrée de la première cohorte au cégep est prévue pour 2010, il s’en est trouvé quelques-uns, dans le milieu, pour interroger la validité de la réforme scolaire au regard des exigences du système collégial. Préoccupé comme toujours du sort de nos jeunes, qu’il contribue d’ailleurs à empirer d’année en année, le Ministère de l’Éducation dit envisager, à cet effet, la possibilité d’imposer aux enseignants du collégial la tenue de “tests d’évaluation (sic) du niveau de connaissances“, ceci pour leur permettre de mesurer les “forces et faiblesses” de leurs nouveaux élèves. Goûtons au passage la formule très politiquement correct de “forces et faiblesses“, et même, à la rigueur, de “test d’évaluation (sic) du niveau de connaissances“. Parler d’un “test du niveau d’abrutissement” ne serait-il pas plus approprié ? Aussi, j’imagine que, le calcul des subventions aux cégeps se faisant au volume, et la démocratie étant la démocratie, les 40-45 élèves de chacune des classes s’ajusteront sans problème aux critères de leur professeur, et non l’inverse, n’est-ce pas ? C’est bien ce que je pensais…

Le Moloch ne peut se permettre de perdre des clients. Aussi le système, de part en part, doit-il continuer de niveler par le bas. Il était de toute façon entendu, dès le départ, que la “réforme” concentrée au primaire était destinée à se répandre dans tout le système. À quoi bon en faire toute une histoire ? Le choc entre le secondaire et le collégial se résorbera de lui-même après quelques années difficiles, une fois les dernières résistances des enseignants vaincues et le processus d’alignement accompli. Que tout le monde garde son calme ! L’harmonisation des structures, la synchronisation des niveaux et l’interdisciplinarisation des compétences suivent leur cours. Quelques éditorialistes “conscientisés” peuvent bien, au détour d’une ligne, se dire “inquiets” de la tangente qu’a prise la réforme, on ne verrait pas pour quelle raison cela changerait quoi que ce soit sur le fond. Personne, dans l’espace dit “public” (qui est aussi la transparence même),  n’est disposé à remettre en question les fondements du système, par crainte de paraître “réactionnaire”. Je me demande bien, pourtant, de quel progrès les “réactionnaires” seraient coupables de se détourner, si l’on entend par “réactionnaires” des individus réfractaires à tout progrès ? Quel progrès y a-t-il à transformer nos jeunes en “agents de changement”, “ouverts”, “curieux” et “stimulés” pour toute forme d’activité collective, mais fermés, amorphes et éteints pour toute forme d’activité individuelle ? L’intériorité et la solitude ne sont-elles pas indispensables à la contemplation esthétique et au travail intellectuel, à l’appréciation des sens et à l’exercice de la raison ? Le souci de former des “citoyens” ne devrait pas délivrer l’école du devoir de former des individus libres, sans quoi une société n’est plus une société, mais un troupeau tyrannique.

Les “inquiétudes” de bon aloi, glissées ici et là, masquent mal l’intérêt bien compris de tous les “agents satellisés” du système à former les jeunes à l’enseigne du collectivisme. Et qui dit collectivisme, dit appropriation intrégrale de l’espace-temps. Ainsi les “activités parascolaires”, souvent à caractère politique et/ou humanitaire, se multiplieront, tandis que le programme “d’éducation” débordera avec naturel sur la belle saison (par exemple : les camps d’été Equitas et l’école d’été de l’INM). Le phénomène a été noté fréquemment : de nos jours, l’enfance et l’adolescence sont sous le coup d’une sur-planification hystérique, qui ne laisse aux jeunes, pour ainsi dire, aucune liberté d’action et de réflexion, y compris — et peut-être surtout — durant les vacances. Comment font-ils pour survivre à tous ces “ateliers” de photo, d’aquarelle, de langues étrangères, de hip-hop et de bungee ? En ce qui me concerne, c’est assez pour se suicider. N’y a-t-il plus de famille pour passer une ou deux semaines, au grand maximum, sur une plage américaine, pour laisser ensuite à la discrétion de leurs jeunes l’emploi du restant de l’été ? Remarquez le paradoxe : il semblerait que ce soit avec l’éclatement de la famille traditionnelle, pourtant jugée oppressive de nature, que s’est développé le quadrillage espace-temporel de l’enfance et de l’adolescence. Par sa structure même, la “famille éclatée” d’aujourd’hui entraîne une complexification de la vie familiale, qui va de pair avec un accroissement des “activités” et des contraintes. L’été n’est plus l’occasion de remiser les horaires, mais de les grossir de part et d’autre entre la mère et le père divorcés, qui chacun entreprendra de “gérer” un calendrier particulier pour son enfant à charge.  En un sens, les “nouvelles familles” démocratiques ne sont pas bien différentes des vieilles familles à tendance autoritaire : aux règles excessivement sévères des années 40 et 50 ont succédé les activités excessivement nombreuses des années 2000. Les règles des vieux avaient au moins la vertu de pouvoir être transgressées, et donc d’être excitantes, mais comment être excité à l’idée de transgresser des activités ? Il y aussi que les règles fixaient des limites, à l’intérieur desquelles il était toujours possible de se mouvoir, et par rapport auxquelles il était toujours possible de se situer. Or, que faire d’une masse d’activités qui vous mobilise en permanence le corps et l’esprit ? Où est le temps de répit ? La marge de manoeuvre ? Où est la rêverie, l’imprévu, l’individualité ? Pas étonnant que toute cette jeunesse soit dopée au psycho-chimique. Comment pourrait-elle fonctionner autrement ?

Ajustements, chers lecteurs. Voilà le mot-clé. On condamne nos jeunes au suicide (symbolique ou physique) ? On les destine à la misère d’une errance éternelle, entre leur ordinateur et leur iPhone ? On les maintient délibérément dans l’illusion d’une supériorité incontestable sur tout ce qui les a précédé dans l’histoire ? Eh bien ce n’est pas grave. En cas de pépin, il nous sera loisible d’apporter des ajustements au système, d’y consacrer des sommes faramineuses, de donner une impression de solidarité sociale. On fera des études. On compulsera rapport après rapport. Fixera des courbes sur un tableau Excel, fera des points de presse sur le “décrochage”, alignera les “plans d’action” sur la prévention. Cependant, rien ne changera dans les principes structurants, et cela pour une raison fort simple : la réforme fait très bien son travail sur le fond. Le système est heureux de produire à la chaîne des jeunes “stimulés” et “ouverts d’esprit”, certes illettrés, mais prêts à reprendre un à un tous les slogans de la société-machine. Heureux de les voir se précipiter dans les camps de dressage, l’été venu, pour en apprendre un peu plus sur la pratique du dialogue, l’interculturalisme, le respect de l’Autre, les Commissions des droits, la lutte contre le racisme. Heureux de les voir irrités, après qu’un Don Quichotte de l’enseignement les eut obligé à lire un livre d’avant 1960 pendant plus d’une demi-heure. Heureux de les savoir incapables d’écrire leur langue maternelle : ils seront d’autant plus ouverts à apprendre la novlangue mondialiste. Heureux de les voir perpétuellement distraits d’eux-mêmes, appelés en toutes circonstances à se dissoudre dans la première “activité collective” venue, dans le cadre officiel d’un cours ECR ou dans le cadre informel d’un camp de vacances. Heureux de les voir instables, dans un état permanent de paralysie affective, ivres d’opinions mais incapables de pensée. Heureux de les voir faibles, dépendants, sentimentaux, geignards. Le système est surtout heureux, en cas de crise, de les voir revenir à lui pour de l’aide, reconnaissant ainsi la nécessité de son omniscience thérapeutique dans la gestion des malheurs humains.

On ne voit donc pas, mais vraiment pas pourquoi on s’énerverait. Le programme se déroule comme prévu. La réforme fonctionne. Les élèves suivent. Les institutions non-alignées s’aligneront bientôt, ce n’est qu’une question de temps. Le discours public se purifie de ses scories. Tout le monde est d’accord avec tout le monde. Les “vieilles chicanes” sont derrière nous. Les festivals sont pleins, le Cirque du Soleil triomphe, les militants contre les méchants sont au poste, l’amour règne. Le Québec va de l’avant. N’est-ce pas ce que nous voulons ?

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 5 septembre 2009.

Robert Dutrisac signe aujourd’hui, dans Le Devoir, un excellent papier sur “La tentation centriste de l’ADQ“.

L’ADQ sera jusqu’à la fin un parti sans profondeur. L’actuelle course à la chefferie en est un exemple. Le 19 août dernier, Le Soleil faisait part du “malaise” que la candidature de Jean-François Plante susciterait dans les rangs adéquistes. En effet, “certains propos sur les femmes“, tenus par Plante au cours de la campagne de 2007, qui interrogeaient le bien-fondé de la politique sur l’équité salariale et la mythologie féministe autour de la tuerie de Polytechnique, poseraient toujours un problème sérieux. Acculé au pied de mur, on se souvient que l’ex-candidat dans Deux-Montagnes avait alors dû se rétracter publiquement, tout en se faisant condamner au passage par son propre chef, Mario Dumont. Celui qui est aujourd’hui animateur pour une chaîne de télé néo-trash avait alors déclaré se “dissocier complètement” de ces propos, tout en donnant l’assurance ferme que “l’équité salariale était là pour rester“. La revue de presse de l’époque mérite d’être lue (voir “ADQ : Jean-François Plante se rétracte“, Radio-Canada, 5 mars 2007) : on y retrouve le climat de psychose caractéristique du politiquement correct, une méthode de censure du débat public qui continue de sévir aujourd’hui.

Le caucus de mercredi dernier au Mont-Saint-Anne, tenu en prévision de la rentrée parlementaire, a été l’occasion de réveiller les mécanismes de surveillance endormis. Parmi les vigiles les plus pressés, on retrouve le député des Chutes-de-la-Chaudière, Marc Picard, qui n’a pas hésité à affirmer que Jean-François Plante devrait se retirer de la course en raison de ses “idées rétrogrades“. François Bonnardel, député de Shefford, a suivi en qualifiant les propos incriminés de “déplaçés vis-à-vis les femmes“, à un point tel qu’en l’absence d’une nouvelle rétractation (qui ferait suite à celle de 2007), la présence de Plante dans la course ne saurait être légitime, selon lui. Bonnardel reproche également à Plante de s’être opposé à la “parité hommes-femmes” dans les conseils d’administration, un “genre de discours” qu’il s’étonne de voir repris par certains militants de la base. Janvier Grondin, plus sibyllin, a évoqué la “nécessité de bâtir plutôt que de démolir” (Radio-Canada, 19 août). Autant de réactions, on le voit, qui témoignent de l’emprise du politiquement correct au caucus de l’ADQ. On aurait toutefois tort de les considérer sans valeur en raison du contexte forcément partisan de la course à la chefferie, avec ce que cela implique de coup bas, de raccourcis, d’allusions calomnieuses et de tentatives de disqualification. Ces déclarations ne sont pas sans signification, elles ne sont pas seulement conjoncturelles. Elles ont une valeur normative, qui atteste de l’alignement de l’ADQ sur le discours du “système”.

Le “système” encourage le processus déréalisant par lequel toute dimension politique (et donc, conflictuelle) se voit évacuée au seul profit des préoccupations technocratiques. L’art ancien de la politique renvoyait à une discussion soutenue des principes de la vie en société, tandis que sa version contemporaine vise à maintenir le débat public dans les limites bien circonscrites du réformisme administratif (L’I. C., 27 juin 2009). L’avantage du réformisme administratif, c’est qu’il évacue toute forme de conflit fondamental. Pour lui, et pour ceux qui s’en font les plus fervents disciples, se réclamer de la pensée libérale la plus authentique pour récuser des notions comme la “discrimination positive” et “l’équité salariale” n’a aucun intérêt. Le “système” n’est pas ouvert à la réflexion politique, ni à tout ce qui, en général, touche à la question du sens et de la vérité. Pas de désaccord fondamental. Pas de débat d’idées. Que des ateliers de groupe, des consultations chronométrées, des négociations en surface, de l’arbitrage, et surtout : que des ajustements. Vous voulez un vrai débat d’idées, où seraient discutés la “discrimination positive”, “l’équité salariale”, le “féminisme d’État” et “l’idéologie anti-discrimination”, laquelle est à la source de la plupart des politiques des dernières années en matière de “lutte au racisme”, de “lutte au sexisme”, de “lutte à l’homophobie” et d’immigration ? Ce n’est pas possible. En revanche, le “système” reste amical pour tout lobby social ou corporatif qui voudrait apporter des correctifs intéressés à son immense édifice. Logique révoltante, mais compréhensible, le pouvoir moderne étant par nature expansionniste. “À présent que tous sont prétendants au Pouvoir, écrivait Bertrand de Jouvenel, aucun n’a intérêt à diminuer une position à laquelle il espère un jour accéder, à paralyser une machine dont il pense user à son tour. De là vient qu’on trouve dans les cercles politiques de la Société moderne une vaste complicité en faveur de l’extension du Pouvoir.” On pourrait dire, à la suite de Jouvenel, que l’extension du pouvoir s’accompagne d’un délitement du sens. Au quotidien, les gens ont ainsi de plus en plus de raisons individuelles de favoriser le système, et de moins en moins de raisons collectives d’y adhérer. C’est ce contexte d’atomisation radicale qui a vu la montée des “intellectuels-experts”, une classe d’individus qui travaillent sans relâche à l’extension du nouveau pouvoir dans des termes technocratiques. Présentée dans des termes politiques, l’action de l’ancien pouvoir pouvait encore, à la limite, être discutée. Mais une fois retraduite dans ceux de l’expertise technocratique, elle ne saurait souffrir aucune contestation. Seul domaine où il est encore possible de débattre avec une relative liberté à l’ADQ ? Économie et management public. Flat tax, commissions scolaires, impôt, formule Rand, structures organisationnelles. Mais pour le reste, pour tout ce qui touche aux réalités symboliques d’une nation historiquement constituée, le vide est abyssal.

L’ADQ, en tournant le dos à ce qui, dans son propre camp, pourrait lui permettre de retrouver le chemin de la libre réflexion politique, ne rompt d’aucune manière avec le Québec actuel. Elle intègre au contraire le système d’une manière attendue, comme “parti aligné”, c’est-à-dire comme club-école du PQ/PLQ, à partir duquel il sera toujours possible de gravir individuellement les échelons du “système”. Les plus serviles ne manqueront pas d’être inspirés par l’exemple de ce transfuge de l’ADQ, André Riedl, qui avait quitté le parti pour le PLQ quelques jours avant le déclenchement des élections, et qui a été nommé le 14 août dernier au conseil d’administration de la SGF. Les tentacules du “système” s’étendent dans toutes les parties de la vie sociale familières de la “bonne pensée officielle”, ou de ce que l’on nomme le “politiquement correct” : on peut donc inclure les médias, les firmes de marketing, de relations publiques et de publicité dans la sphère d’influence du nouveau pouvoir. Adopter la langue de bois du “système” sur “le drame de Polytechnique” ou sur “l’équité salariale” pourrait tout aussi bien vous mener, selon la position que vous occupez et les “compétences” que vous avez, à une carrière confortable de commentateur médiatique ou de consultant privé. Les possibilités sont presqu’infinies, tandis que les conditions d’entrée sont d’une simplicité martiale : ne pas faire de vagues ; ne pas réfléchir ; stigmatiser les intrus qui voudraient déroger aux règles.

Club-école du PQ/PLQ, l’ADQ post-Dumont rappelle, par sa pensée purement managériale dégagée de toute préoccupation politique, le défunt “ministère de la Réingéniérie” des libéraux. On se souvient que, bien avant de devenir le social-démocrate lucide d’aujourd’hui (j’ironise…), Jean Charest se présentait il y a quelques années en successeur décomplexé de Mike Harris. Dès l’arrivée au pouvoir des libéraux, en 2003, le thème de la “réingéniérie de l’État” s’était imposé, provoquant sur le coup un séisme dans la vie politique québécoise. On appréhendait alors des modifications en profondeur du système étatique québécois, évoquant des coupures drastiques dans les ressources humaines de l’État, mais aussi dans de nombreuses branches administratives superflues. Monique Jérôme-Forget, “dame de fer” du Parti libéral, fut nommée Ministre de l’Administration publique et présidente du Conseil du Trésor, ce qui en disait long sur la détermination du premier ministre à mener à terme les réformes promises. Pourtant, rien de tout cela ne se produisit. Le Devoir nous apprenait en juillet dernier que la fameuse “réingénierie de l’État” (rebaptisée “modernisation” après la tourmente) apparaissait plutôt, six ans après, comme un projet mort-né : “À part la politique de non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux, qui permet d’économiser quelque 400 millions annuellement, la modernisation a marginalement permis de réduire les coûts de l’État“. Le 8 avril dernier, Monique Jérôme-Forget annonçait, à 68 ans, son départ de la vie politique, et plaçait — plutôt que la “réingéniérie/modernisation” — le règlement du dossier de “l’équité salariale” au premier rang de ses réalisations. Le paradoxe ne manque pas de piquant : la patronne de la “réingéniérie”, dont on louait les qualités de rigueur et d’austérité, est la même qui se fit une gloire personnelle d’avoir dépensé plus de 2 milliards de dollars pour une fiction comptable.

“L’équité salariale”, qui constitue l’une des fraudes les plus spectaculaires de notre histoire politique contemporaine, puise sa légitimité dans la rhétorique pour le moins discutable de l’idéologie de l’anti-discrimination. En tout cas, Monique Jérôme-Forget n’a certainement pas abordé le dossier à l’aune de la raison économique, car aucune pensée économique digne de ce nom ne saurait recevoir sans ricaner les prémisses idéologiques de “l’équité salariale”. Personne, sur la place publique, n’a jamais réussi à justifier la politique “d’équité salariale” avec des arguments rationnels, et le plus remarquable c’est que personne n’en a jamais vraiment ressenti la nécessité. La loi a été adoptée à l’unanimité. Les journalistes ont regardé le train passer sans rien dire, sinon pour se plaindre qu’il n’allait pas assez vite. Les citoyens ont été “informés”, par messages publicitaires, sur les détails et ajustements de la loi, mais jamais sur ses fondements. La propagande avait accouché d’un slogan, À travail égal, salaire égal, qui devait apparemment suffire à vaincre toutes les résistances. Quelle personne honnête, bien disposée envers “l’égalité homme-femme”, pouvait s’opposer à ce qu’à travail égal, le salaire soit égal ? À cette différence près que le terme “d’égalité” fût délibérément perverti par le gouvernement, et ceci pour mieux occulter une forme “d’équivalence” biaisée qui a moins à voir avec la belle notion d’égalité libérale qu’avec une planification économique de type socialiste. Avec un arbitraire consternant, certains “groupes professionnels” à prédominance féminine furent repérés, puis comparés, à des “groupes professionnels” à prédominance masculine, pour conclure à une “discrimination salariale” systémique. Rappelons qu’à ses débuts, le lobby de “l’équité salariale” concentrait son activité dans la fonction publique. Ce n’est qu’après quelques années acharnées de propagande que l’équité salariale passa du statut de décret interne à celui de loi, obligeant les entreprises privées à se plier à une doctrine montée de toutes pièces par les intellectuels-experts du gouvernement. Expansionniste et dévorant, le pouvoir technocratique n’a pu se contenter des moyennes et grandes entreprises, et annonçait le 28 mai dernier que la loi s’appliquerait également aux petites entreprises. Le gouvernement annonça du coup une augmentation du budget de la Commission sur l’équité salariale de 1,5M$ cette année et de 2,5$M en 2010-2011, soit une augmentation de 27% et de 46% par rapport au budget actuel. En outre, il convient de noter qu’en 2006, le gouvernement adoptait une “Loi sur la gouvernance des sociétés d’État”, par laquelle il exigeait l’atteinte de la “parité homme-femme” dans les conseils d’administration de toutes les sociétés d’État d’ici 2011. Comme “l’équité salariale”, la “parité homme-femme” découle de l’idéologie anti-discrimination : elle oblige l’employeur à tenir compte en priorité du sexe (ou de la race, selon le cas) du candidat plutôt que de ses mérites objectifs. Il s’agit d’une atteinte grave aux principes les plus élémentaires de la démocratie libérale. Dans une entrevue du 7 mars dernier au Devoir, la ministre Christine St-Pierre disait “envoyer, [en la Loi sur la gouvernance des sociétés d'État], un message clair aux entreprises privées pour permettre aux femmes d’investir les lieux de pouvoir“. Doit-on comprendre qu’à l’instar de “l’équité salariale”, la “parité homme-femme” se verra bientôt imposée dans les conseils d’administration des entreprises privées par une loi ? Y aura-t-il une Commission sur la parité homme-femme ? Avec un budget ? Des fonctionnaires ? Des augmentations ponctuelles ? À noter qu’en Norvège, cette “idée unique et inspirante” (selon les mots de ELLE Québec) est passée du fantasme à la réalité en 2003.

“L’équité salariale” est une fraude bien de son temps : elle est commise au vu et au su de tout le monde. Qui peut accuser nos dirigeants d’oeuvrer dans le secret ? Comment peut-on s’estimer lesé par une politique qui a été à ce point publicisée, et qui susciste partout — en toute transparence — un consensus social enviable ? Comment douter d’une politique mise de l’avant par toute une armée de fonctionnaires ? Comment douter de quelque chose qui a été fait, après tout, pour le Bien de la Femme ? 2 milliards de dollars, mes chers amis, c’est dix mille fois plus que les 200 000 $ de Thierry Vandal au Collège Notre-Dame. Un scoop de tout premier ordre, pourtant ignoré de tous les médias. Nul article “exclusif” sur Cyberpresse pour le révéler au grand public, nul André Noël pour se jeter dessus comme un seul homme. De fait, les grands scoops d’aujourd’hui sont des scoops d’interprétation, qui ne relèvent pas tant de la révélation de faits dissimulés, que du réel innommé. Naturellement, il y aura toujours matière à investiguer auprès de nos gouvernants, et les journalistes talentueux de la vieille école comme André Noël auront toujours quelque irrégularité secrète à se mettre sous le dent, pour autant que la nature humaine reste la nature humaine. Mais je parle d’autre chose ici. Je parle d’un éléphant dans le salon, que tout le monde connaît mais que personne ne veut montrer du doigt. Je parle de l’incapacité, désormais généralisée à toute la société, de nommer le réel, d’aborder les problèmes et la destinée du pays dans une langue qui ne soit pas complètement désincarnée. Il suffit de jeter un oeil à la plume des propagandistes du système : partout, ce n’est que “attention aux dérapages”, “boîte à outils”, “mode d’acquisition des compétences”, “situations d’apprentissage”, “situations de travail”, “lutte au décrochage”, “classement à l’international”, “contrôle”, “gestion de soi”, “gestion de l’Autre”, “agents de changement”, “vecteur de croissance”, “chantier de travail”, “chantier de réflexion”, “plans d’action”, “dialogue”, “réseau social”, “audace d’espérer”, “soyez dynamique” et autres “retrouvons le goût de bouger”. Pas étonnant que l’on soit en pénurie de manoeuvres et de techniciens au Québec. Vous avez vu le chantier prodigieux qui nous occupe au quotidien ? Tous ces “tournevis de l’innovation” qui passent de main en main, d’agent de changement à agent de changement ? Toutes ces boîtes à outils pour managers motivés ? Voilà un vocabulaire autoréférentiel qui dénote un univers signalétique et géomatisé, obsédé jusqu’à la folie par son propre mouvement, et dont le seul souci réside dans l’autogestion efficace des flux matériels et humains. Dans un tel monde, il n’y a pas de place pour la fracture, la dissension, l’échec, le dérapage inhérent à toute parole humaine. Pas de choc oblique. Pas d’explosion. Pas de carambolages spectaculaires du sens. Pas d’antagonismes réels. Pas de vie politique. L’existence individuelle se transforme en un défi d’endurance lancé à un système collectiviste implacable, fondé sur le mensonge et le refus du réel, mais fort de la pulsion de mort de ses millions d’agents satellisés. Le chemin de la vie moderne est long comme une autoroute et étincelant comme une allée de supermarché : un itinéraire égalitaire, brillant de santé et de sécurité, mais parsemé d’aventures prévisibles et de fausses victoires. Qui choisit de faire le tracé du chemin, si ce n’est le système lui-même, qui se substitue à la liberté des hommes ? La perte du sens du réel est inscrite à même le code du système, elle en est même peut-être la seule condition d’entrée. Même le corps des modernes n’a plus rien de réel, tant il semble tout droit sorti d’un logiciel de modélisation virtuelle : bodybuilding, gym, jogging, prothèses, botox. Chantiers du corps, chantiers de la société : frénésie d’un monde paniqué qui se sent traversé du sentiment de la perte. C’est ce même souci paranoïaque de préservation et fabrication de soi que l’on retrouve dans l’imaginaire ingéniérial du système : sans tous ces “plans d’action”, ces “chantiers de travail”, toutes ces Commissions affectées à la généralisation du néant, le simulacre de vie sociale par lequel le système impose sa loi d’airain sur nos défuntes communautés politiques ne manquerait pas de s’effondrer. L’hyper-activité managériale de notre époque est le signe d’une grave maladie.

Prenez le “chantier national de lutte au décrochage scolaire“, présidé par le banquier Jacques Ménard. Quel soulagement, une fois de plus, lorsqu’on a su qu’un “homme d’envergure” serait assigné à la tâche. Soulagement similaire, quoique plus discret, à celui qui fut exprimé lors de la nomination de Bouchard et Taylor. Dans les deux cas, il vient de ce qu’un “homme d’envergure”, réputé pour ses succès dans les milieux d’affaires (ou universitaires), offre généreusement son expertise de super-entrepreneur (ou de super-intellectuel) pour venir dénouer un “enjeu de société” en apparence indénouable. Enfin une expertise prise à la source, parmi les champions ! En haut du système ! En tête de liste ! Pénétrés de l’imaginaire ingéniérial, on perçoit les Bouchard et Taylor, ou les Jacques Ménard, comme des super-opérateurs, dont la capacité à remodeler la matière plastique de la société-système serait démiurgique. Fantasme infantile, évidemment. Car les intellectuels ou entrepreneurs-experts travaillent d’abord et avant tout à la préservation et la consolidation de la société-machine, pas à sa destruction. Jacques Ménard peut bien s’indigner que 29% des jeunes de l’école secondaire publique décrochent, il peut bien galvaniser toutes les “ressources” de la “société-machine” dans le sens de la “lutte au décrochage”, s’est-il seulement demandé à quoi il s’agirait de “raccrocher” ces jeunes ? Pourquoi faudrait-il les empêcher de décrocher, au juste ? C’est la question la plus simple mais aussi la plus difficile. Et je mettrais ma main au feu qu’en aucun moment elle n’a traversé l’esprit des experts de son “groupe de travail”.

La vérité est que les écoles québécoises ont été transformées, depuis plusieurs années, en véritables camps de dressage idéologique sous l’autorité démente des intellectuels-experts du Ministère de l’Éducation. On ne parle d’ailleurs plus de transmettre des connaissances à nos jeunes, mais de leur inculquer des compétences ; on veut moins former des adultes libres, au jugement exercé, que des “agents de changement” flexibles dans les paramètres du système. On apprenait jadis aux élèves à écrire ? Les technocrates du Ministère en sont désormais réduits à prôner l’amélioration de la compétence à écrire. Idem pour la compétence à compter, la compétence à courir, la compétence à mémoriser, la compétence à compétentiser ? Ce ne sont là que quelques exemples de l’apport inestimable des plus récentes “innovations” des “sciences de l’éducation”, un “domaine d’étude” que nos futurs enseignants sont tenus de fréquenter sur une période de temps exagérée, presque carcérale, de quatre ans. Fait à noter, les écoles servent également de terrain d’expérimentation pour des intellectuels-experts d’autres branches plus spécialisées, comme l’histoire et la philosophie. Nous leur devons la refonte complète du cours d’histoire nationale (dans le sens du politiquement correct multiculturaliste) et l’imposition du cours d’Éthique et de culture religieuse, du primaire jusqu’au secondaire, deux cours pleins “d’innovation” grâce auxquels nos enfants apprendront à devenir étranger à leurs propres parents et à leur propre civilisation. Et tout cela avec les impôts perçus par le système.

Le rapport Ménard a été piloté par le nec plus ultra du consulting, la firme McKinsey. Des méthodes d’investigation élargies, des recherchistes à la pelle, des avocats, des experts, des graphiques PowerPoint. Du sérieux. Tout un arsenal d’engineering social, donc, qui s’est vu mobilisé dans une seule perspective : augmenter le taux de diplomation de 69% à 80% d’ici 2020. On veut raccrocher les jeunes. Les réintégrer dans le système. Les reconnecter au circuit central. “Tout le monde doit se mobiliser“, affirme Ménard. Et pourquoi, serait-on tenté de demander de nouveau, faudrait-il à tout prix se mobiliser ? Parce que les “coûts sociaux” du “décrochage scolaire” seraient énormes, dit-on. Quelque chose comme 120 000 $ par décrocheur, alors qu’avec la “formule Ménard”, il n’en coûterait que 10 000 $ et 20 000 $ par tête pour les garder sur les bancs de l’école. Ménard, non sans un certain flair poétique, résume le “manque à gagner” avec une métaphore cinglante : “d’une façon imaginée, dit-il, c’est comme si le gouvernement signait chaque année une hypothèque de 1,9 milliards“. Voilà qui donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Mais tout n’est pas qu’une question d’économie, le Groupe Ménard en est bien conscient. Aussi est-il favorable à des interventions “humaines” en bas âge, auprès de la “clientèle” à risque, c’est-à-dire la plus défavorisée, qui échappe souvent à la surveillance du système. Cette clientèle analphabète, en effet, visiblement peu au courant des conventions admises dans la société-machine, a souvent le réflexe quelque peu déplaisant de ne pas inscrire — par souci d’économie, mais peut-être, aussi, par souci de liberté : on ne sait pas — ses enfants dans les garderies de l’État. La “traçabilité” des sujets s’en trouve réduite, ce qui ne favoriserait guère les chances de “succès” à l’intérieur du système. Dans son éditorial du 18 mars, Nathalie Collard commentait :

Il faut d’abord s’assurer que les enfants les plus défavorisés fréquentent les centres de la petite enfance, soient encadrés, stimulés, sortis de leur isolement. Il faut ensuite veiller à ce qu’il y ait un suivi entre la garderie et l’école, afin d’identifier les jeunes à risque. Les signes se manifestent assez vite. Il faut aussi veiller à inclure toute la famille dans les interventions. Une fois à l’école, c’est simple, il ne faut plus lâcher les élèves qui présentent des risques de décrocher. Une aide ciblée ainsi que du mentorat sont proposés. L’objectif est de tisser une toile bien serrée afin que le plus grand nombre possible obtienne le fameux diplôme.

Jeunes à risque, stimulation, signes, encadrement, interventions, il ne faut pas lâcher les élèves, aide ciblée, tisser une toile bien serrée : quadrillage surprenant, considérant que l’on parle d’enfants qui sont encore des bébés, certains n’ayant même pas intégré la maternelle. Si Nathalie Collard, à la suite du groupe Ménard, s’estime en mesure de “diagnostiquer” les “jeunes à risque” dès l’âge 3-4 ans en matière de décrochage scolaire, doit-on en conclure qu’elle est aussi en mesure de diagnostiquer, déjà à cet âge, les violeurs, les meurtriers, les batteurs de femme, les “délinquants” de la route, les petits criminels potentiels ? À en juger par l’ambition de certains “plans d’action” du gouvernement, il semblerait que cette possibilité soit admise. Il y a quelque chose de fou dans cette vision ultra-disciplinaire de l’éducation : la seule chose qui importerait, semble-t-il, serait de ramener dans le droit chemin du système toutes les brebis égarées, réelles ou imaginées, qui n’auraient pas encore montré un profil d’adaptation satisfaisant. Comme si tout était déjà programmé dès l’âge de 3-4 ans, et que nulle part dans le parcours d’un élève il n’était possible de le voir emprunter, de sa propre initiative, des chemins de traverse inattendus qui viendraient invalider tout ce que les experts, pédagogues et autres observateurs patentés auraient dit de lui depuis le berceau. Inversement, comme si on n’avait jamais vu des petits bollés et des petites parfaites, adorés des pédagogues officiels, finir contre toute attente assassins ou prostituées. Mais laissons cela, le noyau de l’affaire est ailleurs.

La conception scientiste ou hyper-managériale du décrochage scolaire, inspirée, cela va de soi, de tout ce qui se fait déjà au Ministère de l’Éducation, présume surtout de la validité du système, et par conséquent du caractère pathologique de celui qui décroche du système. On peut décrocher pour des raisons plus ou moins nobles, qui diffèrent sans doute d’une personne à l’autre, mais une chose est certaine : tous les décrocheurs croient que le système d’éducation est sans avenir. Ce en quoi on ne saurait leur donner tort, quelle que soit par ailleurs la distance de nature qui nous sépare de leur diagnostic. Quel sens, quelle crédibilité peut-on porter à un “système” qui interprète votre retrait comme un “coût social”, avec impacts statistiques sur les revenus de l’État et les soins de santé ? Que comprendre de ces paroles de Jacques Ménard : “On n’a pas les moyens de se payer de ne rien faire” ? En toutes circonstances, il faut faire quelque chose, il faut bouger, mettre en branle toute une série de “pistes d’action”, sans jamais prendre le temps de réfléchir aux fondements du système, et donc aux raisons pour lesquelles il faudrait se porter à son chevet. Est-il venu à l’esprit de Jacques Ménard que le système d’éducation actuel faisait beaucoup plus de mal que de bien aux jeunes ? Est-il conscient de la nature suicidaire et profondément morbide de l’enseignement officiel, tel que retouché par les intellectuels-experts ? Comprend-il que les jeunes sont l’objet d’un endoctrinement continu ? Conçoit-il que le système lui-même véhicule une pulsion de mort, qu’il porte en lui, par son enseignement, par son organisation, le projet sans avenir de la société-machine ? Il semblerait que non. C’est pourtant un point essentiel.

De l’équité salariale au décrochage scolaire, en passant par la “gestion de la différence” de Bouchard-Taylor, ainsi que tous les “enjeux de société” imaginables, ce qui frappe en premier lieu, dans l’analyse des experts, c’est l’obsession du mouvement et le culte des méthodes quantitatives. La Commission sur l’équité salariale veut augmenter de tant de pourcents les entreprises “ajustées”. Le gouvernement impose, par l’adoption unilatérale d’une loi, la parité sur les conseils d’administration de ses sociétés d’État. Bouchard-Taylor, après avoir cumulé sondages par-dessus enquêtes, rapports par-dessus graphiques, recommande la mise en place de tout un arsenal institutionnel pour la promotion du multiculturalisme. Le “chantier de lutte au décrochage scolaire”, après avoir entrepris d’augmenter le taux de diplomation de 69% à 80%, n’hésite pas à parler d’un “suivi” à mener auprès d’enfants qui n’ont même pas l’âge de couper leur nourriture dans leur assiette. Où est-ce que toute cette démence s’arrêtera, je vous le demande ? Combien d’armées de fonctionnaires, d’intellectuels-experts, de bombardements de programmes, d’enquêtes et de “suivis” seront-ils encore nécessaires avant que le système ne crie victoire ? La réponse : il n’y en aura jamais assez. Le système tire sa légitimité d’une extension indéfinie du système, de son pouvoir, de son empiétement éhonté sur ce qu’on nommait jadis les “droits fondamentaux”. Il promeut à sa tête des super-opérateurs reconnus pour leur capacité à manoeuvrer dans une ignorance absolue du réel, laquelle se trouve d’ailleurs à être inversement proportionnelle à leur connaissance des mécanismes de surveillance et d’autopréservation du système.

La souveraineté populaire n’a plus le monopole de la légitimité du pouvoir, telle est la grande nouveauté de notre époque. Tout le monde continue de faire semblant de croire aux élections, à la “souveraineté populaire”, au Parlement, alors que tout indique, au regard des derniers taux de participation, que les gens sont de moins en moins dupes et que le système est de moins en moins apte à maintenir l’illusion de la liberté électorale. Bien honnêtement, il n’y aucune différence de fond entre le PLQ, le PQ et l’ADQ (voire même QS). Ils forment une coalition invisible, ils constituent les différentes factions d’un Parti Unique autorégulé par un système qui les dépasse. Ils sont le symbole d’un pouvoir politique réduit à néant, sans prise sur le réel, parce que devenu insensible à tout lien authentique et réciproque avec leur électorat, qui a été de toute façon dépossédé de son pouvoir de sanction. 700 000 électeurs de l’ADQ ont boudé le parti aux dernières élections, en guise de protestation ? Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Le parti n’en sera que plus aligné et plus conforme. Sur son site web de campagne, Éric Caire, le candidat le plus sérieux à la chefferie après Gilles Taillon, écrit sans rire : “Sous le leadership d’Éric Caire, l’ADQ sera résolument de centre-droit. À ce titre, l’ADQ continuera de se distinguer du PLQ et du PQ en ce qu’il proposera une approche vigoureusement réformatrice sur les questions économiques et fiscales, mais aussi une vision pluraliste et progressiste des questions sociales.” Continuera de “se distinguer“, vraiment ? Il me semble qu’une approche de “centre-droit” (ou de “centre-gauche”, ça ne fait aucune différence) vigoureusement réformatrice sur les questions économiques et fiscales, combinée à une vision pluraliste et progressiste des questions sociales, est justement ce que proposent les autres factions du Parti Unique. Admirez la capacité de résorption du système : avec quelle puissance il assimile toute forme de contestation, avec quelle facilité il se maintient tout en se détournant de l’électorat ! Les électeurs pourraient être plus d’un million à bouder les urnes, le taux de participation pourrait chuter à 25% que la machine continuerait quand même de fonctionner. Avec la même recette et les mêmes slogans. Nos supposés “représentants”, par simple rapport de forces, se sentent davantage redevables au Moloch technocratique du politiquement correct organisé qu’à leur “électorat” de base, le premier ayant un pouvoir de sanction que le second a perdu. Avons-nous pris toute la mesure de cette vérité terrible ?

Le système a une vie autonome, il se régénère de lui-même, prend la direction qui lui convient, s’enrichit de ses saccages en passant. Qu’importe qu’il soit dévastateur sur nos vies, nos libertés, notre sensibilité ? Qu’importe qu’il bannisse l’accès au réel ? Qu’importe qu’il véhicule un désespoir massif chez nos jeunes ? Cette réalité souffrante, une fois décryptée et retraduite par le logiciel de la société-machine, n’est justement plus réelle : elle devient une donnée, un graphique sur un écran, un chiffre sur une calculatrice. Une simple variable à redresser. Une batterie morte à recharger. Un champ désert à électrifier. Une foule de jeunes à “motiver”. Le taux de décrochage pourrait monter à 50% que les “super-opérateurs” et les “agents de changement” continueraient à mettre en scène la “nécessité de se mobiliser” pour “raccrocher nos jeunes”, tout en évitant soigneusement de remettre en cause les fondements du système. D’un côté : ajustements, sondages, fluctuations statistiques ; et de l’autre : refoulement violent de toute parole substantielle, de tout sens du réel. Le système est trop fort pour la voix populaire. Il “prend acte” des mouvements d’humeur de la “population”, se fit à des sondages ponctuels, au cadrage prudent des éditorialistes politiquement correct : le Moloch navigue à vue sur un immense océan glacé, et évite autant que possible d’aborder quelque rivage que ce soit, sous peine de se voir rappeler sa nature de Moloch. Le monstre ne veut pas être perçu comme un monstre, mais comme un processus naturel, une fatalité heureuse. Il est l’équivalent d’un mécanisme tous azimuts de dissuasion, qui empêche tout individu de constituer un lien politique véritable à partir d’un examen critique du réel, des fondements du système, des raisons fondamentales de la vie de la cité. Satellisés par le système, nos contemporains ont tous plus ou moins la main prise dans l’engrenage du jeu des alliances : il leur est devenu structurellement impossible de répondre à l’appel, aussi déchirant soit-il, de la liberté et de la vérité.

L’”équité salariale” ! Combien de gens trouvent cette politique imbécile, indigne de tout gouvernement sérieux, et pourtant doivent s’abstenir de le reconnaître en public ? Sont-ils même disposés à le faire en privé ? Même le Conseil du patronat n’ose plus s’opposer. Ce n’est pas que certains de ses membres ne soient plus en désaccord. Seulement, il leur est désormais beaucoup plus payant de plier l’échine devant les dogmes du système que de les contester. Même à supposer que vous vous retrouviez en tête-à-tête avec un entrepreneur, quel intérêt aurait-il à vous marquer sa désapprobation pour “l’équité salariale” ? Au nom de quoi ? Pour le plaisir d’une conversation entre gentlemen, peut-être ? Faites-moi rire. “L’équité salariale” fait maintenant partie de la doxa, de ce qu’il faut respecter. Elle est coulée dans le béton, et personne ne peut y toucher sans risquer d’initier une chaîne de réactions incontrôlable, un jeu de domino fatal dont le terme ne peut être que l’éjection silencieuse du contestataire. Progressivement, l’hérétique se verrait sevré de l’apport nourricier du Moloch : à la mort sociale (“plus personne ne veut me parler, qu’est-ce qui se passe ?”) succéderait la mort économique (“où sont les contrats ?”) ; puis viendrait la solitude, l’introspection sans écho, et enfin le soliloque, le délire… la mort spirituelle. Dans un ultime sursaut, “l’éjecté” du système se tourmenterait, se demanderait qui, ou quel organisme, dans quelle planque, s’est organisé pour le “brûler”. Tentative puérile ! Il n’y a aucun “coupable” en particulier, le système étant parfaitement autorégulé : aucune action humaine n’est nécessaire pour éjecter un intrus. Le processus se fait de lui-même.

Le rejet de la candidature de Plante par une certaine frange de l’ADQ n’est pas le fait de Bonnardel et de Picard pris isolément, elle est le fait du système. Les mots qu’ont employé les deux députés pour “disqualifier” Plante ne sont même pas leurs propres mots, leur propre pensée, mais ceux du système. Si l’attaque de ces deux automates ne suffit pas, d’autres automates suivront, par caisse de dix s’il le faut : féministes subventionnées, antiracistes subventionnés, inter/multiculturalistes subventionnés, ce n’est pas ça qui manque. Mais on n’en est pas là pour l’instant, et il y a peu de chance pour qu’on y arrive. Plante n’est pas un candidat dangereux, et il est certain que tous les apparatchiks du Moloch ont décelé en lui un candidat déjà aligné. Les “propos controversés” qu’il a échappé, la critique qu’il a faite sur la récupération de Polytechnique par des “extrémistes féministes” et le caractère inéquitable de la “discrimination positive” sont en quelque sorte accidentels. Ils ont été dit dans le cadre de son émission de radio, médium qui tranche radicalement avec le format restreint des points de presse. Et il se trouve que dans une émission de radio, pour meubler le temps et l’espace, il faut parler, parler et encore parler. Ses opinions sur la “discrimination positive” et le lobby féministe font sans doute partie de son bagage idéologique personnel, mais elles n’arrivent qu’au tout second plan dans ses convictions. Plante est d’abord un libertarien. Il croit à la liberté individuelle, au marché, au “moins d’État”. Tel est l’axe principal de son engagement. Il est donc naturel qu’il voie une part d’irrationnel condamnable dans les politiques “d’équité salariale” et de “discrimination positive”. Mais il est douteux qu’il se batte à mort pour ces questions politiquement. L’économie, le management public (l’impôt et les taxes), les syndicats l’intéressent en priorité. Même sur les questions culturelles et identitaires, comme le cours ECR, sa position de “libre choix” est plus un décalque de ses principes économiques que le résultat d’une réflexion politique élargie sur le rôle de nos programmes d’enseignement. Est-il sensible à l’invasion idéologique de l’inter/multiculturalisme dans le cours ECR ? Sans doute que non, puisque je n’ai guère entendu Plante se prononcer contre le même procédé de remodelage dans le programme d’histoire au secondaire. Sur l’éducation, je doute que sa perception de la “crise” actuelle diffère de celle d’un Jacques Ménard. La crise est toujours organisationnelle, structurelle. Mais jamais culturelle. Que peut “la liberté de choix” dans ce cas ? Comme plusieurs libertariens, sa vision du monde semble entièrement déterminée par un économisme programmatique, à l’aune duquel seraient solubles tous les problèmes de la société, pour peu qu’on applique les principes du marché ou du gros bon sens.

Or, nous ne sommes pas que des “agents économiques”, soumis de bonne grâce à la fatalité heureuse du marché, nous sommes également des êtres porteurs d’affects, d’identité et d’histoire. La “famille”, un thème dont se réclame Jean-François Plante, n’est pas qu’une association contractuelle, c’est aussi une institution préoccupée de la transmission d’un héritage moral et culturel. Bien des instances, au sein de l’État, ou plus largement au sein du Moloch, se consacrent à la destruction — d’ailleurs déjà fort avancée — de cette institution. Jean-François Plante saurait-il les reconnaître ? S’il savait les reconnaître, ce serait plutôt en qualité d’alliés, puisqu’aussi bien les idéologues radicaux du mariage homosexuel que les libertariens sont d’accord pour faire primer le principe de contractualité sur la loi naturelle. Le contractualisme ultra, le refus du réel, la même passion des chiffres, le même goût pour les solutions managériales : il existe une forte proximité épistémologique entre les libertariens et les intellectuels-experts. Même si les premiers s’opposent à l’État, ou plutôt à l’étatisme, et que les seconds en vivent, les deux se rejoignent dans un même rapport au réel, perçu comme une matière indéfiniment modelable au gré des évolutions techniques et scientifiques. Euthanasie ? Clonage ? Transhumanisme ? Tout ça est affaire de contrat, de liberté individuelle. Ce n’est pas tant l’ouverture a-morale des libertariens qui est condamnable que son caractère expéditif. Son intransigeance, sa certitude, son manque de sens des limites. Son package all-included pour les malheurs du monde. Tout a l’air si simple dans leur système.

À ce titre, d’ailleurs, la réaction libertarienne québécoise, qui s’est manifestée une première fois en 2005 avec l’affaire CHOI FM, lorsque 50 000 personnes ont marché dans les rues de Québec au nom de la “LIBERTÉ !”, peut être comprise comme une réaction à la saturation du système-Moloch. Le gros bon sens contre l’excessive et superflue complexité du système, la radicale simplicité contre la radicale complexité. Stratégie de repli, communautarisation du ras-le-bol, volonté de faire table rase du Québec. Le “Québec”, oui, car au-delà de l’indifférence de leur idéologie pour la nation, les libertariens québécois cultivent une haine bien particulière pour leur patrie d’origine. Surtout concentrés dans la région de Québec, ils pourfendent, du haut de leur “monde parallèle” (titre de l’émission de Jeff Fillion à CHOI), le “Québec gauchiste”, le “Québec nationaliste”, le “Québec des syndicats”, le “Québec des fonctionnaires”. Autrement dit, le “Québec des baby-boomers”, tel qu’il fut hérité de la Révolution tranquille. Lourdaud, parasitaire, d’une incompétence chronique, le Québec d’aujourd’hui porterait toujours la marque des “vieilles chicanes” des “autres générations”, conflits historiques “complètement dépassés” dans lesquels “la nouvelle génération” ne se reconnaîtrait plus. Les “X”, comme se désignaient eux-mêmes les fans de Jeff Fillion, ne se veulent plus les héritiers d’une culture et d’une histoire, mais les défricheurs stoïques de la prospérité économique individuelle. Jean-François Plante, bien qu’originaire de Montréal, partage le constat des “X” et perçoit avec beaucoup de méfiance la Révolution tranquille, à laquelle d’ailleurs il s’oppose nommément dans l’un de ses clips de campagne intitulé : “Êtes-vous du côté de la Révolution tranquille ou de Jeff Plante ?“. “La Révolution tranquille, ça s’arrête ici“, va-t-il jusqu’à dire, avec une résolution dont on ne sait si elle est forte ou simplement butée. On devine qu’un pareil refus de la Révolution tranquille est mobilisateur auprès de son électorat de base, constitué de libertariens en réaction contre “le Québec”. Mais le gros bon sens de Plante trouve ici ses limites. Car contrairement à l’interprétation simpliste des “X”, le Québec de la Révolution tranquille n’est pas seulement celui des baby-boomers, mais aussi celui de leurs parents, donc de nos grand-parents. Et même de nos arrière-grand-parents, en un sens, puisque le nationalisme canadien-français a précédé le nationalisme québécois. Les baby-boomers, d’ailleurs, étaient trop jeunes pour jouer une part active dans la Révolution tranquille, qui a été préparée par des intellectuels et des économistes nés dans les années 20 et 30. Elle n’est pas non plus unidimensionnelle, comme on aimerait le croire. Sans rentrer dans des débats historiographiques à n’en plus finir, on peut à tout le moins convenir que le nationalisme constituait une force motrice majeure de cette période de développement et d’expansion. C’est parce qu’ils voulaient être “maîtres chez [eux]” que les Québécois ont répondu à l’appel de leurs dirigeants. Bien entendu, la tangente que plusieurs des réformes de l’époque ont prises par la suite est un tout autre débat. On remarque cependant que la “modernisation” de l’État, en ces années, ne s’est pas faite toute seule, et qu’elle a dû s’appuyer sur les marqueurs identitaires de la communauté politique pour se déployer. Pour le résumer dans une formule, on pourrait dire que la modernisation de l’État avec le nationalisme nous a donné la Révolution tranquille, tandis que la modernisation de l’État sans le nationalisme nous a donné la “réingéniérie”.

La contestation des “X” et des libertariens adéquistes ne va nulle part, parce qu’elle est une contestation avant d’être une critique. Un rejet avant d’être une contre-offensive. Une réaction conditionnée avant d’être une action concertée. En dépit de sa posture “anti-système”, elle était condamnée dès le départ à se faire absorber par le système. Leur diagnostic est trop partiel, trop monomaniaque pour accéder à une appréhension d’ensemble de la réalité nationale. Où les libertariens adéquistes croient-ils aller, électoralement parlant, avec leur rejet de la Révolution tranquille ? Je parle de Plante, mais aussi d’autres candidats de l’ADQ, qui aiment afficher en public leur préférence pour les questions économiques et leur mépris des réalités culturelles et politiques. Ils se croient malins dans leur désinvolture, capitalisent sur leur “ouverture à l’anglais”, prônent un enseignement intensif dès la première année de la “langue qu’il faut parler pour être des champions”. Activisme bilingue qui devrait suffire, à leurs yeux, pour les métamorphoser en représentants suprêmes d’une modernité cosmopolite honteusement refoulée par les “agents d’immobilisme” du PQ et du PLQ. Monotonie de la concurrence modernitaire. Il suffit de lever la tête et de dresser l’oreille : il y a toujours, où que l’on se tourne, un nouveau candidat à la défense de la “modernité empêchée”, qui peut tout aussi bien être un adéquiste qu’un gourou de l’Internet ou un vendeur enthousiaste d’iPhones. Il faut s’ouvrir au monde ! brament-ils, en prenant soin de grimacer au visage de leur voisin nationaliste. Fort bien. Mais à quel monde doit-on “s’ouvrir” ? Ce monde-là vers lequel à peu près tout le monde qui a un micro, les intellectuels-experts, les ingénieurs, les publijournalistes, les managers, Benetton, Google, les psychologues, les universitaires, les publicitaires, nous intiment de décoller, en vaut-il la peine ? Le “english for business” qu’ils aiment tant parler, ce “international language” de 2000 mots maximum, esperanto ingéniérial que l’on entend dans tous les aéroports de la planète, de quelle utilité sera-t-il à nos enfants pour comprendre le monde d’avant le iPhone ? Le monde réel, l’ordre naturel, l’énigme de l’âme ? Le monde intérieur, qui, quelle que soit l’opacité des systèmes et des idéologies qui tentent de le nier, continue de se perpétuer mystérieusement dans les coeurs ? Comprennent-ils la violence, le désespoir où seront plongés nos jeunes parmi les plus clairvoyants, lorsque ceux-ci se rendront compte de la nullité existentielle profonde de la fameuse world culture éthique que nos écoles-laboratoires auront passé tant d’années à leur vendre ? On peut aussi se poser d’autres questions. Que deviendront la syntaxe de la connaissance et la grammaire de la beauté à l’heure de la compétence à lire et à écrire ? Comment nos jeunes se délivreront-ils du provincialisme du village global ? Sont-ils condamnés au conformisme de l’anticonformisme de masse ? Questions diverses mais fondamentales, qui manifestement ne préoccupent pas plus Jacques Ménard que les factions du Parti Unique.

La Révolution tranquille demeure le mythe fondateur le plus fort du Québec moderne. Les Québécois ne sont intéressés d’aucun façon à le rejeter. Affecter de la rejeter, pour mieux paraître “révolutionnaire”, fera de Plante un homme populaire parmi les “angry young men” de CHOI et de l’ADQ, mais pas auprès de l’ensemble des Québécois. Sur le plan électoral, l’option libertarienne à la façon Jeff Plante est destinée à flotter autour de 5-8% dans les intentions de vote, en lutte avec QS dans la cave des sondages. Il fallait s’y attendre, le peuple n’aime pas voir son existence niée et ses mythes fondateurs bafoués. Ce que les Québécois désirent préserver de la Révolution tranquille, ce n’est rien d’autre que le fil de leur histoire et de leur identité. Lorsque le groupe dit des “Lucides”, en 2005, avait proposé une série de micro-réformes, il avait prétendu s’inscrire dans la filiation “réformatrice” de la Révolution tranquille, tout en prenant un soin excessif à se distancier de son caractère principal : le nationalisme. Au prétexte que la “question nationale” était pour le moment dans une impasse, les signataires insistaient sur la nécessité de dépasser les “clivages politiques” autour de la nation pour enclencher dans l’immédiat des réformes administratives jugées urgentes. Sur le plan des communications, l’opération a peut-être été un succès, mais sur le plan politique, elle a été un flop total. Une sinistre mascarade, si l’on considère qu’on avait rappelé à la vie publique un ancien premier ministre (Lucien Bouchard) pour l’occasion. Les “Lucides” étaient-ils naïfs ou prisonniers du système ? Un peu des deux, sans doute. Il y avait une incroyable naïveté à s’imaginer que des bricolages de comptables autour de la taxation, des tarifs d’électricité et des frais de scolarité pourrait créer quelque chose comme un mouvement de fond. C’est le nationalisme, le sentiment de faire partie d’une communauté historique et politique qui a permis aux Québécois, lors de la Révolution tranquille, de se projeter dans l’avenir à travers la création de nouvelles institutions. Le nationalisme est notre unique mouvement politique grassroots et il reste sous-utilisé, voire abandonné : pourquoi ? Où était la nation dans le manifeste des “Lucides”, où est la nation dans le discours du Parti Unique d’aujourd’hui ? En tout cas, elle n’est certainement pas dans sa faction adéquiste. Si les “Lucides” étaient un parti, il ressemblerait à un compromis entre le Parti libéral de la “réingéniérie” et l’ADQ actuelle. L’incarnation même de l’impuissance politique et de la résignation à la toute-puissance du Moloch de l’alignement universel.

Or, il faut comprendre que tout projet d’avenir pour le Québec implique de rompre avec le Parti Unique. Toute contestation parcellaire du Parti est non seulement destinée à se faire avaler par le Parti, mais à le renforcer — c’est ce qui s’est passé avec les “Lucides” et l’ADQ. Il faut viser directement les fondations du système, opposer la totalité du sens à la totalité du néant, la limpidité de réel à l’obscurité du simulacre. Le système recouvre d’une chape de plomb ingéniériale la totalité de la communauté politique. Il nous a désappris, ces quinze dernières années, l’exercice primordial du jeu politique, pour mieux nous apprendre à renoncer aux principes fondamentaux de la vie en commun. Dans son désir d’expansion, de conquête des âmes et des imaginaires, il s’est appliqué à inculquer en nous la haine de la nation, territoire charnel et symbolique dont il ne voulait supporter ni la comparaison, ni la concurrence. Aux limites modérées de la nation, espace politique à la mesure de l’homme (et non de la machine), il a opposé le sansfrontiérisme mégalomane des fabricateurs de mondes. Sous l’emprise d’une fascination morbide, qui se nourrissait du spectacle de notre propre immobilisme, de notre propre dépression, de notre atomisation radicale, nous avons consenti à se laisser briser le fil de notre histoire et de notre identité. Des intellectuels-experts, des super-opérateurs, des managers, des falsificateurs de toutes sortes ont alors profité de l’inertie générale pour procéder au transfert silencieux du pouvoir, des mains du peuple aux mains du Moloch. De l’extérieur et de l’intérieur de nos institutions, des attaques sauvages se sont alors mises à pleuvoir sur notre héritage culturel et politique, comme nation québécoise mais aussi comme patrie occidentale. Frappés de stupeur, les réflexes ankylosés par la routine d’une très longue paix, nous avons tourné par habitude la tête vers le Vieux Continent, et qu’avons-nous vu ? Une Europe déboussolée, en proie à la démence totalitaire et à la colonisation islamiste et tiers-mondiste. Des quartiers (voire des villes) entiers deviennent musulmans, finissent par imposer la charia au mépris des lois locales, cependant que des populations indigènes entières doivent déménager pour fuir une loi hostile à celle de leur propre pays. Des micro-États se forment dans les États, dans un contexte de bouleversement démographique extrême. La délinquance violente augmente régulièrement, tandis que les classes populaires se retrouvent encerclées par une terreur ordinaire, normalisée. L’Europe occupée, au nom des droits de l’homme, s’interdit pourtant tout jugement, montrant par là une trahison manifeste de sa tradition politique. Toute critique du système y est interprétée dans le registre du fascisme, du racisme, de l’intolérance : un mot de travers peut vous valoir des amendes faramineuses, et même un séjour en prison. Alors les peuples européens se taisent, étant comme nous prisonniers d’élites affranchies de la sanction populaire. Là-bas comme ici, seule la “bonne pensée officielle”, exprimée dans les mots-téflons de la société-machine, est autorisée. Leur situation est toutefois plus grave et désespérée, en ce sens qu’au Moloch de chacun de leur pays se superpose un MégaMoloch transnational, du nom de l’Union Européenne, censé faire de la somme des ruines nationales une entité en parfaite adéquation avec la “mondialisation“.

L’Europe nous montre l’exemple de ce que deviendra notre pays si nous n’entreprenons pas bientôt son redressement. Mais le redressement national qu’il nous incombe d’assurer ne saurait avoir lieu sans un redressement de la parole, qui va de pair avec une hostilité impitoyable pour la langue-machine et la pensée ingéniérale, les deux piliers du système. Curieusement, le redressement de la parole risque d’être le plus difficile, car c’est véritablement par la parole que se renouera le lien politique fondamental, sans lequel rien ne serait possible. “L’action met les ardeurs en oeuvre. Mais c’est la parole qui les suscite“, disait de Gaulle. À quand une parole pour les Québécois ?

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 29 août 2009.

L’éditorial de cette semaine est très costaud. Je me vois obligé d’en reporter la publication demain.

Merci de votre compréhension.

Pour l’élite inter/multiculturaliste, la crise des accommodements raisonnables et la Commission Bouchard-Taylor avaient été l’occasion d’imposer publiquement sa doctrine comme nouvelle référence morale. Les Québécois avaient alors assisté au déploiement d’un pouvoir atypique, qui regroupait les médias de masse de la “légitimité” (La Presse, Le Devoir, Radio-Canada, etc.), l’administration publique et l’institution universitaire. Bien que la Commission fût créée par le gouvernement du Québec, il était évident dès le départ que le pouvoir gouvernemental et politique ne jouerait qu’un rôle très accessoire dans la nouvelle alliance. Autrement dit, le pouvoir élu par la souveraineté populaire avait résolu de se tenir en retrait d’une crise identitaire de tout premier ordre, qui concernait la nation tout entière, pour la laisser entre les mains des faiseurs de doctrine, d’opinion et de sondages. La gauche technocratique triomphait : d’un côté, des éditorialistes depuis longtemps déconnectés du peuple, et apeurés par lui, se félicitaient en toute candeur de ce que des “intellectuels” soient mis à contribution ; de l’autre, un pouvoir gouvernemental châtré, hostile à  l’émergence d’une thématique authentiquement populaire, qui ne demandait qu’à renoncer à son rôle premier de politique pour retourner à ses préoccupations gestionnaires de tous les jours. Au coeur du drame, un peuple dépossédé de la parole institutionnelle, qui était invité à se faire entendre dans une enceinte qu’on lui présentait comme un lieu exceptionnel d’expression démocratique. Un cadeau “généreux” que le pouvoir inter/multiculturaliste pouvait d’autant mieux se permettre qu’il était de toute façon bien en selle. Qu’importaient les témoignages entendus ? Tout cela serait au final récupéré dans un rapport écrasant de supériorité statistique et de jargon universitaire. Bouchard-Taylor aura d’abord été l’occasion de mettre en scène l’errance mentale des classes populaires, puis d’insister sur la nécessité criante d’en appeler à plus d’encadrement technocratique. Personne ne doutait que le pouvoir politique s’abstiendrait de s’interposer. Que l’on refoule la parole populaire dans l’enceinte de la technocratie délibérative était justement le signe qu’elle n’était plus médiatisée et prise en compte par un pouvoir élu qui se reconnaîtrait héritier des institutions et de l’histoire. Le “formidable exercice démocratique” que fut la Commission Bouchard-Taylor ne pouvait déboucher que sur un renforcissement du pouvoir inter/multiculturaliste et sur une disqualification plus prononcée des classes populaires. Les recommandations des commissaires sur le financement accru des organismes faisant la promotion du multiculturalisme et sur l’implantation urgente du cours d’Éthique et culture religieuse étaient inspirées par un même constat : le peuple ne savait pas “dialoguer”. “Compétence” nécessaire à l’ère du “vivre-ensemble”, le “dialogue” devait être inculqué de force dès le plus jeune âge, quitte à parier à moyen terme sur le roulement naturel des générations, et donc sur la substitution définitive de l’ancien peuple par le nouveau peuple. La crise des accommodements raisonnables, ainsi que sa prise en charge subséquente par la Commission Bouchard-Taylor et les médias de masse de la “légitimité”, ont constitué un premier coup de force d’envergure. La nouvelle élite inter/multiculturaliste avait manifesté son emprise sur le débat public : de nouveaux interdits allaient désormais régner, et chacun était tenu d’en prendre acte.

Au train où vont les choses, et à en juger par la façon dont ce dossier a été traité par le gouvernement, Montréal-Nord risque bien d’être le prétexte à un deuxième coup de force. La tenue récente à Montréal-Nord d’un “Forum social”, à la façon “Porto Allegre”, a été relayée avec complaisance par les médias, qui ont fait semblant de n’y voir qu’un “festival communautaire” parmi d’autres. Ce n’est guère surprenant, puisqu’un examen sérieux du ”Hoodstock ‘09″ les aurait amené à considérer la dimension idéologique de l’événement. Organisé en vue de “commémorer” la mort de Freddy Villanueva, le “Hoodstock ‘09″ proposait une programmation pour le moins évocatrice : conférences sur le gangsta rap (“au-delà des stéréotypes”), la jeunesse “multiculturelle” (“pour mieux connaître ses droits”), les organismes communautaires (“entre vision et subvention”), les “grands frères” ex-gangsters de rue (“venus délivrer un message axé sur la conscientisation, la responsabilisation et le communautarisme”), l’éducation alternative (“pour l’éducation de nos communautés”), sur le Canada (“une puissance coloniale ?”), et sur bien d’autres sujets. Un spectacle fut ensuite présenté au Parc Aimé-Léonard, mettant en vedette le chanteur-activiste Luck Mervil et plusieurs groupes de hip-hop, de “musique du monde” et de R&B.

À lire la programmation de l’événement, on se rend tôt compte que le langage des organisateurs témoigne de leur intériorisation des codes idéologiques de l’extrême-gauche, ou encore de l’inter/multiculturalisme. Je mets côte-à-côte les termes “extrême-gauche” et “inter/multiculturalisme”, car je sais bien que le parallèle mettra mal à l’aise les nombreuses consciences “humanistes” qui, la main sur le coeur et le voile sur les yeux, ont rejoint le consensus de l’intelligentsia sur l’idéologie du “vivre-ensemble”. Ces belles âmes ne veulent pas se faire rappeler d’où vient la doctrine qui fait maintenant autorité dans les médias de masse, l’administration publique, les universités et les firmes de marketing et de management. L’inter/multiculturalisme est le nom officiel que l’on nous a imposé par souci de normaliser au centre-gauche ce qui se caractérisait d’abord par un souci de déconstruction radicale de toute forme d’autorité civile. S’il ne s’agit pas d’extrême-gauche, je me demande bien ce que c’est ? Du reste, le groupuscule Montréal-Nord Republik, impliqué de près dans l’organisation du “Hoodstock”, ne fait pas mystère de ses affiliations idéologiques. Parmi les participants à la Coalition qu’il avait réunie le 11 octobre dernier, on retrouvait la Jeunesse communiste du Québec, Antifa-Montréal, Personne n’est illégal, Solidarité sans frontière, Libertad…   Le vernis de l’air du temps fut ensuite appliqué sur l’offre idéologique de base : les termes-clés de “diversité”, “multiculturalisme”, “tolérance” et autres “lutte aux préjugés” abondent comme autant de signaux de reconnaissance à l’adresse des alliés idéologiques à l’intérieur du système, dans la zone moelleuse et bénie du centre-gauche.

Les militants qui se sont emparé du dossier de Montréal-Nord sont habiles et expérimentés. Ils viennent essentiellement de la Coalition contre la Répression et les Abus Policiers (CRAP), mais aussi de nouveaux joueurs ralliés autour de Will Prosper dans Montréal-Nord Republik. Je parle ici des militants de terrain, et non des militants technocratiques du Conseil interculturel de Montréal, ou d’autres organismes établis et écoutés de l’administration publique. Le travail des premiers consiste à enflammer les esprits et à mobiliser des disciples, voire à établir un certain climat d’intimidation, tandis que le travail des seconds en est un de normalisation. Les uns oeuvrent sous les projecteurs et jouent sur les affects ; les autres se tiennent davantage en coulisses et s’autodésignent comme intervenants privilégiés pour rationaliser le phénomène.

De fait, force est de constater que les militants de la CRAP ont réussi à faire passer leur message à travers la famille Villanueva. Dès le début, la famille semble avoir été assiégée par des agitateurs qui ont su donner un sens à son drame par le biais d’une offre idéologique déjà bien rodée : dichotomie exclusion/inclusion, majorité/minorités, blancs/ethnies, police/immigrés. Si j’ai bien compris (on affirme dans l’article qu’elle s’est adressée à un policier via un interprète), la mère de la victime ne parle même pas la langue du pays, ce qui en dit long sur sa vulnérabilité potentielle face aux démagogues de tous poils, qui maîtrisent, eux, tous les codes du système. Ses paroles étonnantes, lors de la marche de dimanche dernier en l’honneur de son fils disparu, appelaient naturellement la comparaison avec l’argumentaire militant de la CRAP : “C’est douloureux de savoir que son fils a été assassiné par un bandit“, a-t-elle déclaré à La Presse, suivie par sa fille, Wendy, qui disait pour sa part vouloir militer jusqu’à ce que “des accusations soient portées contre le policier qui a tiré sur [son] frère“. Sur le site de la CRAP, on peut lire que l’organisme militant désire lui aussi, parmi d’autres revendications intransigeantes, que des “accusations criminelles soient portées contre l’agent Jean-Loup Lapointe pour la mort de Freddy Villanueva“. Pourtant, on est toujours en attente d’une enquête judiciaire qui viendrait éclaircir les conditions réelles où s’est déroulé l’incident : pourquoi parler d’accusations, alors que nous n’avons même pas tous les faits en main ? Les paroles militantes de la CRAP et de la famille Villanueva sont regrettables, car elles laissent transparaître un souci de vengeance plutôt que de justice. S’il devait être prouvé que l’agent Lapointe a agi en légitime défense, en quoi porter des accusations criminelles à son encontre satisferait un quelconque “désir de justice” ? Pour la famille Villanueva et la CRAP, il est clair que l’agent Lapointe est coupable d’emblée, et que toute tentative d’apaisement est assimilable à une trahison. Le message est clair : soit il y a une enquête complète sur le “profilage racial”, donc sur le “racisme systémique” de la police, soit il n’y a rien du tout et on crie au complot raciste. Freddy Villanueva, et en cela le travail militant autour de “Hoodstock ‘09″ était essentiel, est transformé en martyr d’une cause destinée à être reprise par les autorités technocratiques en deux temps : d’abord au sein de la hiérarchie du SPVM, où il s’agira de renforcer le multiculturalisme institutionnalisé (par ailleurs déjà fort avancé) ; puis au sein des administrations municipale et provinciale, lesquelles seront appelées à ouvrir un vaste chantier de réingéniérie sociale pour dénouer les “tensions entre les jeunes et les autorités” à Montréal-Nord. L’obsessionnelle enquête sur le “profilage racial” que réclament à grands cris les militants de la CRAP ne procède pas que d’une simple pulsion de vengeance, mais d’une ambition beaucoup plus large d’établir un pouvoir d’un tout nouveau genre à Montréal-Nord. Elle vise à ouvrir une fenêtre politique propice à la négociation d’un nouveau partage des pouvoirs entre la police et les intervenants communautaires, la mairie d’arrondissement et la technocratie inter/multiculturaliste, et surtout : entre les non-civils et les civils. Plus la distinction entre autorité civile et société civile sera consommée, plus l’application de la loi deviendra problématique. Et c’est ainsi que l’extrême-gauche fait avancer son programme sous le couvert de l’inter/multiculturalisme. Si l’opération devait réussir, on peut s’attendre à ce que l’expérience soit répétée dans d’autres quartiers chauds de la ville (NDG, Petite-Bourgogne, Côte-des-Neiges, etc.), qui pourraient également se voir déstabilisés par les mêmes procédés.

Les alliés technocratiques de centre-gauche semblent en tout cas au rendez-vous. Dans une libre opinion parue dans La Presse du 8 août dernier, Frantz Benjamin, ex-président du Conseil interculturel de Montréal, aujourd’hui commissaire scolaire et candidat d’Union Montréal dans Saint-Michel aux prochaines élections municipales, réitérait la nécessité d’imbriquer l’enquête sur la mort de Freddy Villanueva dans une enquête élargie sur le présumé “profilage racial” de la police. “Nous espérons que cette enquête abordera tous les aspects, y compris la question du profilage racial. Trop de voix se sont élevées autour du profilage racial pour aujourd’hui balayer d’un revers de main cette question“, écrit-il. Qui sont ces “voix”, au juste ? Les jeunes gens galvanisés par la propagande de la CRAP ?  La famille Villanueva, qui reprend elle-même mot pour mot la propagande de la CRAP, jusqu’à amalgamer le désir de vengeance et le désir de justice ? De rassemblement en rassemblement, cela commence à faire un certain nombre de personnes, certes dérisoire à l’échelle de la collectivité, mais considérable à l’échelle médiatique. La CRAP est assez expérimentée pour savoir qu’une centaine de militants motivés et un plan média serré suffisent pour procurer à n’importe quelle “cause” une existence médiatique, a fortiori si la “cause” peut se nourrir d’un martyr, comme c’est le cas avec Montréal-Nord. Et que veulent les médias, sinon une “story” pleine de pathos ? D’où la martyrisation de Freddy Villanueva (Montréal-Nord Republik cherche même à faire rebaptiser le parc Henri-Bourassa du nom du martyr…), prélude à la construction du mythe de la “jeunesse en colère” de Montréal-Nord, même si l’on sait fort bien que la casse de l’été dernier a été le fait de membres de gangs de rue, qui sont venus d’aussi loin que Laval pour régler leurs comptes avec les autorités. Contre toute raison, à travers le “storytelling” mélodramatique d’un jeune immigré innocent tué par les balles d’un policier baveux et raciste, la CRAP a réussi à intégrer la trame médiatique sous l’angle de l’injustice sociale plutôt que sous celui de la criminalité.

En se distanciant d’une part de “toute accusation hâtive“, et en insistant d’autre part pour lier le “profilage racial” aux événements de Montréal-Nord, Benjamin tente de faire passer pour modérée une position qui ne peut pas l’être. Puisque je fais un appel à la “vigilance”, et que je parle en même temps de la nécessité de se pencher sur le “profilage racial”, c’est donc que je suis quelqu’un de mesuré, qui sait penser par catégories et par degrés — tel est, en somme, ce que nous raconte Frantz Benjamin. Et le voilà qui, après avoir prétendu renoncer à “jouer à ‘À qui la faute ?’“, entreprend de pousser son interprétation inter/multiculturaliste des événements, tout en se disant en surface contre toute forme d’inter/multiculturalisme : “Les jeunes de Montréal-Nord ne souhaitent pas qu’on leur reconnaisse leur appartenance ethnoculturelle, mais plutôt que la couleur de leur peau, leur accent, leurs trajectoires migratoires, leurs conditions socioéconomiques ou leurs croyances ne soient plus un facteur d’exclusion“. Raisonnement éminemment tortueux, typique de la pensée circulaire des intellectuels-experts. Que veut nous dire par là Frantz Benjamin ? Que la couleur de peau, l’accent, la trajectoire migratoire, les conditions socioéconomiques ou les croyances de Dany Villanueva ont été un seul instant pris en compte lors de son interpellation par les agents Lapointe et Pilotte, le 8 août 2008 ? En quoi l’interpellation d’un individu connu pour ses fréquentations suspectes relève-t-il de l’exclusion, en quoi cela est-il l’exemple d’une injustice qui toucherait tous les jeunes de Montréal-Nord ? En quoi les émeutes, qui n’étaient pas “sociales”, mais criminelles, auraient-elles exprimé un message social cohérent ? Frantz Benjamin ne le sait pas. Tout ce qu’il sait, c’est que Montréal-Nord est l’occasion d’entonner le chant obamien des “acteurs de changement” et de “l’audace d’espérer“, deux autres formules qui ne veulent rien dire sinon que l’auteur, d’une originalité stupéfiante, se réclame de l’optimisme progressiste de Barack Obama. De même écrit-il que “l’urgence d’aujourd’hui est de sortir de la dialectique police-jeunes ou de celles des institutions et du milieu pour parler de préférence de communauté. Donnons-nous le goûter de bouger, de travailler ensemble“. Goût de bouger ? Travailler ensemble ? Communauté ? Qu’est-ce à dire ? De quoi parle-t-on au juste ? Que propose Frantz Benjamin ? Que dit-il concrètement ? Eh bien, Frantz Benjamin dit qu’il veut une enquête sur le “profilage racial”. Voilà ce qu’il dit. Tout le reste, le jargon et les raisonnements tortueux, ne lui sert qu’à souligner son appartenance à la gauche technocratique professionnelle, plutôt qu’au militantisme radical de la CRAP et de Montréal-Nord Republik. Une nuance de pacotille, mais faite sur mesure pour la bonne conscience de l’intelligentsia québécoise, qu’il s’agit de convaincre.

Les militants radicaux de la CRAP et de Montréal-Nord Républik peuvent ainsi compter sur leurs alliés technocratiques traditionnels de centre-gauche. Le but est d’en arriver à faire une pression suffisante sur les principaux partis politiques pour leur arracher une vaste enquête technocratique sur le présumé “profilage racial”, que ce soit l’année prochaine ou dans trois ans. Tôt ou tard, le parti au pouvoir se retrouvera de nouveau dans une situation précaire ; tôt ou tard, une nouvelle émeute éclatera à Montréal-Nord ou ailleurs. Et cette fois, le premier ministre ne pourra plus se cacher, comme Jean Charest l’a fait l’année dernière en laissant le dossier entre les mains de ses ministres et des faiseurs d’opinion. Réaction symptomatique, car les émeutes de Montréal-Nord constituaient somme toute le premier trouble de type guérilla sur le territoire québécois depuis la crise d’Oka, en 1990. Je rappelle — il me semble que ce fait est presque toujous passé sous silence ou banalisé – que nos policiers et nos pompiers ont été la cible de balles réelles le 8 août 2008. Que l’on continue de parler de Montréal-Nord sous l’angle de la supposée “injustice sociale” ou du supposé ”racisme” plutôt que sous celui de la sécurité publique et de l’intérêt national témoigne de l’ampleur de la confiscation idéologique en cours par l’extrême-gauche militante. Confiscation idéologique qui avait déjà cours sur le fond depuis la Commission Bouchard-Taylor entre pouvoir politique et technocratique : ni PLQ, ni le PQ, ni l’ADQ n’ont les reins assez solides pour résister aux pressions de la gauche technocratique. Cela étant, comment pourraient-ils résister à la demande pour une enquête sur le “profilage racial”, qui traverse à la fois le militantisme radical et l’élite inter/multiculturaliste ? Un nouveau coup de force de nos intellectuels-experts se profile à l’horizon.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 22 août 2009.

En guise “d’éditorial” cette semaine, une parodie de l’article pravdaien de Brian Myles paru aujourd’hui dans Le Devoir : Freddy Villanueva : un an plus tard — Délit de faciès“.

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DÉLIT DE FACIÈS : MONTRÉAL-NORD, UN AN PLUS TARD

B. Miles
L’Intelligence conséquente

Il y aura un an demain, les policiers Jean-Loup Lapointe et Stéphanie Pilotte se retrouvaient dans une situation critique à Montréal-Nord, après avoir interpellé un individu de race plus ou moins non-blanche connu de leurs services pour ses activités criminelles. L’interpellation, qui a mal tourné, dans des conditions qui restent à être éclaircies par une enquête judiciaire, a entraîné la mort tragique de Freddy Villanueva, le frère de l’interpellé, prélude à une émeute qui a relancé le débat sur “la haine de la police” et le “racisme anti-blanc” dans sa plus funeste expression. En effet, a-t-on alors demandé, des policiers “québécois de souche” peuvent-ils véritablement prétendre appliquer la loi auprès d’individus qui n’ont pas la même couleur de peau qu’eux ? Des adultes, bien que pas très âgés, ont-ils le droit de déranger des adolescents qui jouent tranquillement aux dés dans un parc du quartier, au prétexte que l’un d’entre eux aurait un casier judiciaire substantiel ? À tort ou à raison ? L’Intelligence conséquente se penche aujourd’hui sur un lourd contentieux entre les policiers blancs et les minorités dites “ethnoculturelles”.

Pas le droit de circuler dans les ruelles, et surtout de regarder quand un deal de crack est conclu. Il ne faut pas non plus approcher de trop près un adolescent noir (ce serait lui faire croire qu’il est racialement “profilé”), ni de trop loin (ce serait l’irriter), ni pas du tout (ce serait perçu comme un abandon). Pas le droit de s’asseoir sur une clôture, ni de patrouiller sur le terrain d’un HLM (même si celui-ci fait partie du territoire de la Ville). Mieux vaut ne pas sortir avec son partenaire, a fortiori s’il est armé. Enfin, il est important de toujours traîner avec soi son certificat de formation antiraciste : on ne sait jamais. Garder les mains molles en cas d’interpellation, se laisser encercler sans rien faire. Plier l’échine. Renoncer à son devoir. Se révolter ?

Pas facile d’être à la fois blanc et policier à Montréal. Vingt ans après la création des premiers lobbys antiracistes et inter/multiculturels subventionnés, le constat est le même : une plus grande suspicion pèse, de facto, sur les policiers de la majorité invisible. Surtout dans le contexte pressant des gangs de rue, qui sont composés presqu’exclusivement de minorités visibles, et sont responsables du quart de tous les meurtres sur l’île. “Les jeunes des minorités, lorsqu’ils se ramassent ensemble dans un même secteur, vont cibler les policiers pour n’importe quoi, c’est comme s’ils arrivaient avec une haine intérieure. Ils contestent leur autorité en leur disant qu’ils peuvent les amener en justice n’importe quand  pour ’racisme’ et ‘profilage racial’. C’est pour ça que les policiers affectés à ces quartiers ne leur font pas confiance“, affirme Marc Tremblay, du Centre clandestin de soutien fraternel aux policiers (ce centre n’est pas reconnu officiellement par le SPVM).

Les chiffres tendent à lui donner raison. À Montréal, toutes proportions gardées, un policier blanc court quinze fois plus de risque d’affronter la justice pour “profilage racial” et “abus de pouvoir” qu’un policier noir. Une situation moins enviable, paraît-il, que les autres mégapoles… occidentales, selon le Centre d’étude indépendant sur l’inter/multiculturalisme et les idéologies repentantes (CEIIMIP).

Et pourtant ! Le Québec est un modèle de tolérance. Les patrouilleurs y sont “plus sociaux” qu’ailleurs, reconnaît le jeune John Luther King, un abonné de La Diversité combattante, un club de boxe cofondé par des “grands frères” de la communauté  de Montréal-Nord. Les policiers d’ici sont d’un naturel plutôt pacifique, veulent se rapprocher de la “communauté”, organisent de multiples “activités communautaires”. “L’autre jour, ils sont venus jouer au basket avec nous, affirme le jeune Luther King. Mais tu vois, c’était quand même de la merde. Toute leur équipe était composée de Blancs. Ils voulaient être sympa mais en même temps c’étaient eux qui étaient du côté de la répression, et la répression était faite par des Blancs.

Une affirmation qui fait bondir Marc Tremblay : “Quand le SPVM embauche des noirs et qu’on les envoie dans ces quartiers, on nous dit qu’on veut acheter les jeunes. Quand on envoie des Blancs, on nous dit qu’il n’y a pas de noirs dans notre équipe. Dans tous les cas, ce qui pose problème, c’est la présence même de la police. On sait ce qu’ils veulent. Ils veulent qu’on donne plus de pouvoir à leurs fameux ‘grands frères’ de la ‘communauté’, de sorte que progressivement la police ne puisse plus appliquer la loi de quelque façon que ce soit dans le quartier sans passer par eux“.

Cette façon de faire risque de nous redonner Montréal-Nord à d’autres endroits, dit-il, parce que les policiers sont fatigués d’avoir l’étiquette ‘raciste’ simplement parce qu’ils sont blancs“. M. Tremblay fait allusion aux policiers mais aussi aux habitants, qui ont été plusieurs, prétend-il, parmi la population québécoise de souche, à avoir quitté Montréal-Nord le 1er juillet dernier. “Le quartier se ghettoïse“, tranche-t-il. “La même chose va se reproduire ailleurs si la direction du SPVM et les autorités en général ne sortent pas de leur angélisme suicidaire.”

Un mal connu

Au Ministère du Dialogue, des Festivals et de la Condition ethnoculturelle, on se fait rassurant. Wan Ohn Tang, star montante de la technocratie québécoise, nous accueille dans ses tout nouveaux bureaux de la Place Ville-Marie. Depuis janvier 2009, le Ministère y occupe le 22e étage avec de nombreuses firmes d’avocats, de marketing et de création culturelle spécialisée. “Nous sommes conscients du problème, dit-il en pivotant sur son resplendissant fauteuil vintage. Et croyez-moi, nous y travaillons sans relâche. Le gouvernement a compris la nécessité, depuis la Commission Bouchard-Taylor, de tuer dans l’oeuf le moindre signe de dérapage.

À la mention de l’agent Marc Tremblay, M. Ohn Tang manque de s’étouffer avec la paille de son Perrier. Après avoir toussé bruyamment, et alterné entre l’hilarité et la stupéfaction, Ohn Tang reprend ses esprits et toise L’Intelligence conséquente, les yeux exorbités : “Êtes-vous sérieux ? Marc Tremblay a été blâmé à cinq reprises par la Commission des droits de la personne, à deux reprises dans les journaux par des intellectuels renommés, et enfin, enfin — enfin ! — à TROIS REPRISES par le Comité d’identification des comportements inattendus de son propre employeur, le SPVM.

Wan Ohn Tang en connaît un bout sur cette délicate question. Détenteur d’un doctorat en psychologie de l’Université du Québec à Montréal, d’une maîtrise en management multiculturel des HEC et d’un doctorat d’État en éthique de l’École des Hautes études sociales de Paris, M. Ohn Tang est pour ainsi dire invincible. Il a participé comme expert à la Commission Bouchard-Taylor, fait partie du comité expert sur le “profilage racial et illicite”, et il siège depuis de nombreuses années à la Commission des droits de la personne. “Le vrai problème, c’est le ‘profilage racial’ qui discrimine des membres des minorités visibles, en flagrante contradiction avec la Charte des droits et libertés. Marc Tremblay est un agitateur d’extrême-droite. Depuis les attentats de septembre 2001, plusieurs Blancs dominants ressentent une insécurité existentielle et entreprennent de jouer sur la peur. Le processus s’est accéléré avec l’élection d’Obama, et ça ne se limite pas seulement à la police“, dit-il.

Sur une mince glace

Montréal, capitale métissée et festive, compte 2 millions d’habitants, et accueille la quasi-totalité des 55 000 immigrés qui s’installent au Québec chaque année. Selon les chiffres de 2006, près de 30% de ses habitants seraient des immigrés de souche récente. Comme beaucoup de pays occidentaux, la politique d’immigration québécoise ne tient pas compte de la masse critique nécessaire à l’assimilation des immigrés, puisqu’elle est désormais entièrement menée selon les critères économiques mondiaux. C’est dans un contexte où la dimension identitaire du pays d’accueil est niée, et le substrat démographique déstabilisé, que les policiers — francophones et blancs pour la plupart — doivent travailler auprès d’une population souvent hostile.

Je vous le dis sincèrement, je suis convaincu que la majorité des membres du personnel ne partagent pas les vues de l’agent Tremblay, affirme Daniel Lousteau, inspecteur-chef à la section des stratégies d’action avec la communauté au SPVM. S’il y a des cas de ‘racisme anti-blanc’ et de ‘haine de la police’, c’est une minorité de cas, et c’est le rôle du service d’intervenir pour bien expliquer aux policiers le cadre sociologique inégalitaire qui a permis l’expression de la présumée haine et du présumé racisme chez ces jeunes des minorités visibles“, dit-il. “Le malaise envers les minorités, c’est tolérance zéro chez nous.

Depuis 2006, les policiers suivent une formation pour déterminer et éliminer le “profilage racial”, un terme empreint de rectitude que l’on désigne plutôt, en haut lieu au SPVM, sous le nom inquisiteur de “comportement inattendu”. À ce jour, 92% des effectifs ont reçu une formation d’un jour sur cette délicate question. Un système de veille est en place pour détecter les comportements fautifs. Un comité directeur (interne) et un comité expert (externe) sur le “profilage racial” ont été mis sur pied (Wan Ohn Tang siège d’ailleurs sur le second). Aucun autre corps policier au pays n’en fait autant pour corriger les perceptions négatives envers les minorités chez son personnel, soutient Daniel Lousteau.

La différence entre le “profilage criminel” et le “profilage racial” est subtile (et fatale). Les policiers marchent sur une glace bien mince, surtout dans le contexte d’une intervention d’urgence, dans des quartiers criminogènes comme Montréal-Nord où la race est pratiquement partout non-blanche. En résumé, le profilage criminel est légal. Selon le Guide d’arrestation en milieux multiculturels du SPVM, c’est une méthode d’enquête fondée sur “l’utilisation de preuves objectives, et non de stéréotypes, de préjugés ou de mythes“. À l’inverse, le profilage qui se fonde exclusivement sur des signes visibles, comme la race, la taille, les cheveux, les vêtements, la marque de voiture, le poids, le numéro de plaque d’immatriculation, la couleur, l’origine ethnique ou tout autre trait immédiatement repérable par le sens oculaire, sans motif immédiatement justifiable par la raison juridique de la Charte des droits, est interdit.

Dans le passage du profilage criminel au profilage racial, on retrouve un enchevêtrement de stéréotypes, de préjugés et parfois même du racisme, prétend Wan Ohn Tang. Les policiers blancs seraient-ils tenaillés par la “peur de l’autre” ? ”Ça n’a rien à voir, rétorque Marc Tremblay. L’instinct policier fait partie de notre travail, c’est même la base. Pour les cadres du gouvernement et de la police, l’instinct policier se confond avec ce qu’ils appellent les préjugés et les stéréotypes. Selon le plan d’action du SPVM sur les compétences interculturelles, on doit abandonner notre instinct dans les quartiers multiculturels et privilégier le raisonnement abstrait d’un sociologue ou d’un intellectuel dans sa tour d’ivoire. Je suis désolé, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe dans la rue. Un gars qui est louche, il est louche, qu’il soit noir ou blanc. Quand on doit intervenir, on doit intervenir ; il en va de la protection du public.

M. Ohn Tang attribue la réaction des policiers comme Marc Tremblay à une culture policière “archaïque” qui se développerait, selon lui, dans des “milieux homogènes” favorables au développement d’un “esprit de clan“. “Ils en viennent à penser dans les termes de nous contre eux, les paramilitaires contre les civils, les Blancs contre les minorités. Imaginez ceux qui, en plus de ne pas faire partie de leur institution, n’ont pas la même couleur de peau. Ils sont doublement discriminés.

Une source qui connaît le SPVM comme le fond de sa poche pour y avoir travaillé pendant de nombreuses années comme formateur en “profilage racial”, confirme l’existence d’une “culture policière” axée sur “la lutte contre le crime” : “Il faut être honnête, la vision macho du métier est encore très présente. Ces gars-là ont vu beaucoup de films d’action dans leur jeunesse, ont une vision très manichéenne du bien et du mal et se lancent dans la carrière avec l’idée de combattre virilement les criminels et de protéger les citoyens. Ils ne pensent pas en terme de dialogue, de partenariat, de sensibilisation. D’où le choc avec les jeunes des quartiers comme Montréal-Nord, qui ont surtout besoin d’être écoutés.” Une culture policière dont les dirigeants du SPVM, les intellectuels progressistes, les politiciens et les médias ne veulent plus, et à laquelle seuls les gens ordinaires et les policiers expérimentés  seraient attachés.

Le Ministère du Dialogue et le SPVM plancheraient d’ailleurs sur un plan d’action conjoint avec le Ministère de la Condition féminine pour déconstruire ce “stéréotype malheureux“. On nous annonce sa publication pour la rentrée de 2010.

Un lien social fragilisé

Dans une étude récente du CEIIMIP intitulée “La majorité nationale nous parle de son humiliation”, Laurence Côté et Mylène Beaumarchais ont sondé l’âme de quelque 80 participants sur une foule de sujets, dont le “profilage racial”. Le “trop-plein” d’accusations racistes anti-blanc, de sous-entendus, de soupçons, d’irrespect des codes locaux, d’incitation à la repentance et de chantage victimaire produit des effets durables chez les Québécois : ressentiment, inhibition, impression de surveillance accrue, entrave à la liberté d’expression, étalement urbain. “Ce ne sont pas des cas isolés“, concluent les auteures.

Le police comprend trop bien les effets parfois pernicieux du métissage forcé, et c’est pourquoi, affirme l’inspecteur Lousteau, qu’elle s’est engagée dans un “travail à long terme pour changer les valeurs, les attitudes et les comportements des gens concernés“. À force de donner “l’exemple du vivre-ensemble“, nos policiers, croit M. Lousteau, finiront bien par influencer dans le bon sens leurs concitoyens qui vivraient encore un malaise par rapport à “l’évolution rapide de Montréal et du Québec moderne“. Quitte à légiférer contre les “comportements inattendus”, chez les policiers comme dans la population. “Mais on n’en est pas encore là“, dit-il avec un léger sourire en coin.

Dans la conclusion de leur étude, Côté et Beaumarchais étaient formelles : ”le niveau d’humiliation et d’aliénation de la majorité nationale ne pouvant qu’augmenter dans un tel contexte, il ne serait pas impossible que l’on assiste, dans un avenir à moyen terme, à une dissociation ethno-sociologique du fait québécois par rapport à l’appareil politique de ce qu’on a eu coutume d’appeler jusque-là l’État québécois“. Pour Côté et Beaumarchais, qui se font ici le relais des intuitions de Marc Tremblay, “le détournement des institutions québécoises” est le fait “d’une classe idéologique“, destinée à se faire de plus en plus coriace politiquement à mesure que la réalité et le substrat culturel du Québec feront obstacle à son programme utopique de reconstruction sociale. “Hormis quelques résistants, surtout concentrés dans le bas de la hiérarchie, écrivent-elles, les forces policières, médiatiques, juridiques et académiques semblent converties pour de bon à l’idéologie antiraciste et inter/multiculturaliste. Paradoxalement, la paranoïa antiraciste a créé au cours des 15 dernières années un environnement propice à l’apparition de tensions raciales très vives, dans un pays qui était pourtant peu propice, sur les plans sociologique et historique, à de tels phénomènes.

Interrogé sur l’étude de Côté et Beaumarchais, Wan Ohn Tang se lève soudain de son fauteuil pour se diriger sensuellement vers la grande baie vitrée de son bureau. Les mains dans les poches, il contemple un court instant ses chaussures à fines pointes, puis il jette un regard froid, métallique, sur le boulevard René-Lévesque, qui s’étend comme un long tapis rouge jusqu’aux hauteurs de Westmount. “Vous savez, dira-t-il dans un long soupir, — et cela dit off the record, n’est-ce pas ?la mondialisation culturelle et politique est inéluctable. Le métissage s’inscrit dans le sens de l’Histoire et du Marché. Les Québécois n’ont pas le choix : comme tous les autres peuples occidentaux, porteurs de mémoire et de culture, ils devront s’effacer. Les principes de liberté politique dont se réclament les opposants que vous me citez sont touchants, mais ils sont déjà caduques. D’ailleurs, la majeure partie de ces opposants se situent dans une tranche d’âge vieillissante. Ils disparaîtront bientôt, de gré ou de force, par la violence dépressionniste du système ou par l’euthanasie légale. Resteront des jeunes déracinés, adeptes de la world culture, de la muzak, des bons sentiments humanitaires et de la consommation à outrance. C’est sur eux que mise la ‘classe idéologique’, comme vous dites, et c’est sur leurs corps usés et surbaisés que se construira le nouveau monde. La médiation politique supprimée, ce sera le retour de la loi de la jungle : il y aura les dominants et les dominés, ceux qui seront tranquilles dans les hauteurs et les autres, dans la rue, qui se taperont sur la gueule comme des cons. Et moi, dans ce système, j’ai décidé que j’allais être parmi les premiers. Vous comprenez ?

(Pour compléter le dossier spécial de L’Intelligence conséquente sur le SPVM, ne manquez pas de lire ”Le SPVM et l’ordre nouveau” et “La falsification généralisée“)

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 15 août 2009.

Pierre-André Taguieff publie ”La renaissance des illusions mortelles“, sur le silence des associations “antiracistes” et “droits-de-l’hommiste” face aux violences antichrétiennes au Nigeria et au Pakistan.

Le totalitarisme d’aujourd’hui est un autototalitarisme, disait Muray. Autonome, il se regénère sans effort. Il n’y a pas de complot et de plans médités en secret, mais simplement une conjoncture anthropologique favorable à l’élimination progressive de toute réalité. Le “système” techno-progressiste se construit sur les ruines de la “société” ; il substitue l’atemporalité du spectacle à la temporalité restrictive, castratrice des sociétés historiques. D’où le sentiment d’urgence valorisé par le spectacle, et d’ailleurs destiné, à défaut de buter contre les limites du réel, à se déliter en une impression généralisée d’insuffisance et de dépression. Le “système” veut nous maintenir en alerte maximale comme autant de missiles nucléaires pointés vers un seul horizon : la conquête du présent perpétuel. Le “passé” n’encombre plus l’homme moyen dans un pareil univers : délivré des vieux conflits psychiques, l’homme nouveau produit par le “système” n’a pour but que de s’adapter indéfiniment aux nouveaux paramètres du jour. C’est un consommateur ultra : consommateur d’énergie, de techno, de sensations, d’images. Manipulé et surexcité, il poursuit une image de lui-même toujours plus irréelle à travers un kaléidoscope de codes publicitaires.

On avait compris que la vie politique, comme tout le reste, avait elle aussi connu sa mutation déréalisante et était passée pour de bon dans les entrailles dévorantes du spectacle. Il est tout de même toujours surprenant de voir les poulies, les embranchements et les marionnettistes, lorsque d’aventure le spectacle connaît des ratés et que le rideau se lève sur les coulisses. Cette semaine, nous en avons eu un exemple convaincant avec le présumé “flash mob” en hommage au “roi de la pop”, le regretté Michael Joseph Jackson. Les journaux en ont parlé dès le lendemain, Le Devoir publiant une photo en une où l’on pouvait voir un policier noir du SPVM s’ébaudir sur la musique de Jackson avec des danseurs métis hilares, sous les yeux de la ministre de l’Immigration, Yolande James. Le Devoir parlait ainsi de “l’événement” : ”Dansant sur le rythme de Beat it, le policier montréalais Jean-Ernest Célestin a volé la vedette hier lors de la mobilisation éclair en l’honneur de Michael Jackson tenue au centre-ville de Montréal, malgré la présence de la ministre Yolande James qui s’était mêlée à la foule d’environ 300 personnes qui se sont trémoussées avant de se disperser comme si de rien n’était. Les réunions dansantes improvisées — flash mob en anglais — se multiplient depuis la mort subite du «roi de la pop», le 25 juin dernier.” Mais voilà, le même Devoir, tout penaud, nous apprenait le lendemain que ledit “événement” avait été planifié par trois agences de communication et n’avait rien d’improvisé. Il était douteux, en effet, que la ministre de l’Immigration pût se trouver par hasard au coeur d’un “flash mob”, organisé comme par hasard par des jeunes des “minorités visibles”, et auquel participera comme par hasard un policier noir du SPVM, accessoirement doué pour le breakdancing de rue — tous ces hasards se recoupant comme par hasard. “Joli coup de publicité pour ces deux organisations qui cherchent à reconstruire les ponts avec les jeunes issus des minorités“, commente laconiquement le journaliste du Devoir, après avoir dévoilé au lecteur la supercherie marketing de “l’événement”.

Au fond, c’était une supercherie, mais une supercherie sympathique, qui appelle tout au plus une certaine vigilance : certes, concède-t-on, il serait dommage que la spontanéité de ces “événements” se perde, aussi faudra-t-il éviter d’en abuser. Autrement dit, la démystification de “l’événement” concède sur le fond la prépondérance du spectacle, qui ne serait jamais la cause de victimes réelles, et toujours de dommages plus ou moins collatéraux. On ne saurait dire, par exemple, que la vérité ou le sens commun fût choqué réellement par une telle manoeuvre, puisque le système ne reconnaît pas quelque chose comme la “vérité” et le “sens commun”, mais une diversité de vérités et d’ordres naturels. Les principes n’existent pas en tant que tels, il n’y a que des perceptions et des besoins qui s’entrecroisent, dans une danse sans fin dont la chorégraphie repose sur le savoir-faire des idéateurs du spectacle. Pourquoi se sentir offusqué par des manigances qui, après tout, étaient motivées par la vertu la plus pure : rapprocher les minorités, la police et les autorités en général ? Ainsi va le journalisme à la remorque du spectacle. D’un côté, on se dit prêt à révéler que le “flash mob” n’était pas spontané, mais de l’autre, on estime qu’il n’est pas indiqué d’en faire toute une histoire.

Que le spectacle soit désormais vécu comme une fatalité n’est pas étonnant. La perpétuation du “système” est à ce prix, la plupart d’entre nous — du moins en région métropolitaine — ayant d’ores et déjà renoncé à vivre en “société”. Nous sommes les citoyens du nouveau monde, les êtres d’après la mutation, et nos besoins exacerbés de puissance et de jouissance narcissiques ont rendu notre existence en commun conditionnelle à un renoncement fondamental à la “culture”, à la polis, c’est-à-dire à toute forme de rapport concerté à la vérité et à la justice. Pour nous, que Yolande James mette en scène un “flash mob” ou qu’elle y participe “spontanément” ne change rien, pourvu que Yolande James reste Yolande James : un pion nécessaire au fonctionnement du spectacle. Idem pour le flic noir, les danseurs métis hilares et la foule de circonstance mobilisée par les spin doctors. Idem pour le vidéo YouTube “spontané” (et pour les commentaires “enthousiastes”). Idem pour tout. La machine à dénégation doit continuer son oeuvre pour que nous puissions continuer, au quotidien, à cohabiter tout en restant hypermodernes, je veux dire par là en restant complètement morts. C’est pourquoi le “système” est mû par un processus permanent de pacification. L’état non-conflictuel est alors vécu, et revendiqué, comme une valeur sacrée, un but à poursuivre inlassablement (l’état non-conflictuel est aussi connu sous le vocable lovelanguesque de “vivrensemble”). Toute compromission sur la valeur suprême de la non-conflictualité risque d’entraîner une fragilisation de “l’ordre systémique”, là où on parlait jadis “d’ordre social”.

Naturellement, il ne fait pas bon vivre au royaume de la non-conflictualité, puisque la non-conflictualité, prenant le pas sur la conflictualité canalisée de l’ordre social ancien, ouvre un champ d’action sans limites qui ne peut engendrer que la déshumanisation et la violence. L’occultation permanente du principe de réalité débouche sur l’insensibilité à la vérité et à la justice, et par le fait même sur l’inaptitude des individus à organiser leur vie en commun sur des principes structurants. S’opposer sans ambiguité à la falsification généralisée, rejeter avec morgue la mise en scène du SPVM et du Ministère de l’Immigration reviendrait à éveiller un conflit qui n’a pas lieu d’être dans un monde où le conflit a été définitivement banni. Les plus philosophes me rétorqueront que le “système”, en opposant la falsification à la vérité, cultive lui-même un conflit qui entre en contradiction avec son dogme de la non-conflictualité. Justement. C’est par le refoulement continu de ce conflit dans le repli intime de notre intelligence que le système nous force à intérioriser la nécessité du processus de pacification. Ultimement, l’homme ainsi travaillé par la publicité et la propagande finit, de guerre lasse, par voir le spectacle du “vivrensemble” comme une fatalité plutôt que comme une offense à la vérité. Le point de bascule est l’histoire de quelques semaines, peut-être de quelques mois tourmentés. Le sommeil se trouble, l’appétit se dérègle, le pouls s’accélère. Et puis un bon matin, la joie au coeur, notre homme nouveau se lève et respire l’air du temps à pleins poumons. La lutte est finie. Et le “système” peut compter sur un soldat de plus : un homme d’après la mutation.

Or, le renoncement à la “culture” et à la polis a un prix : la chute dans l’animalité. Il n’aura d’ailleurs échappé à personne que la prolifération récente des animaux domestiques à Montréal (il n’est plus possible de marcher en ville sans croiser des chiens par dizaines, et le phénomène empire de semaine en semaine) coïncide avec une inversion des rôles et des habitats. Les appartements se transforment en niches pour humains, des lofts rectangulaires sans style dont le design (murs de brique et tuyaux à découvert) témoigne d’une volonté esthétique de liquidation, de rabaissement. Il semblerait que les designers d’aujourd’hui se plaisent à récréer des environnements industriels délabrés, désagréables à la vue mais agréables à la pensée “kistch”. L’habitat contemporain, sous l’influence des designers hypermodernes, rejettent les critères de l’humanité civilisée, qui consistaient en une certaine prise en compte de l’ordre naturel et de la raison, pour leur substituer les nouveaux critères de la non-conflictualité : indifférenciation, primitivisme, matérialisme radical. Pour qui ce type d’habitat est-il construit ? Pour l’animal ou pour l’humain ? Il est possible que, outre les considérations habituelles (et justes) sur la misère affective et sociale de notre époque, l’omniprésence des animaux dans la vie quotidienne des “citoyens du système” reflète tout simplement l’état d’esprit réel de l’homme nouveau, qui voit en son inséparable chien non pas son meilleur ami, mais son meilleur alibi. La vieille formule du chien comme meilleur ami de l’homme supposait déjà que l’homme fût lui aussi un ami, c’est-à-dire un être distinct, mais aussi que la société fût une entité adversaire, conflictuelle. Puisque la société finit toujours par nous trahir, le chien demeurait notre seul ami — une boutade, bien entendu, mais une boutade qui ne pouvait être produite que dans un contexte où la société avait encore un sens. La formule du chien comme meilleur alibi de l’homme a l’avantage d’être plus collée sur notre époque : elle illustre à merveille le crime de l’homme hypermoderne ; son exil délibéré de la patrie intérieure de l’homme, sa fugue dans les prés enchantés de l’animalité fonctionnelle. Plus les êtres s’animalisent, plus leurs animaux de compagnie s’humanisent ; transigeraient-ils leur nature propre ? Dans les rues, la nuit à Montréal, ce ne sont plus les animaux que l’on entend aboyer. Ce sont les hommes. Je suis dans un secteur plutôt résidentiel, et j’entends régulièrement, la nuit tombée, des types gueuler pour aucune raison en particulier. Il suffit d’ailleurs de se promener dans les “zones de non-réel”, délimitées par les festivals officiels, pour retrouver le même phénomène en plein jour. Et ce n’est pas que verbal, mais physique : on salit, on agresse, on menace aussi pour aucune raison particulière.

Ces derniers jours, La Presse nous révélait le climat de profonde insécurité qui règnerait dans le secteur du métro Berri-UQAM, et plus largement au centre-ville. L’insécurité, affirme-t-on, serait causée par la présence de nombreux “jeunes marginaux” (“accompagnés de chiens“), dont plusieurs ne sont pas tant des sans-abris traditionnels que des vagabonds saisonniers à la recherche de sensations fortes. D’une originalité renversante, ces “marginaux” seraient attirés par la réputation de “tolérance” et de “fête perpétuelle” d’Expérience Montréal ; c’est donc en qualité de “touristes” et de “fêtards” impromptus qu’ils s’installeraient un peu partout au centre-ville. Ils viendraient d’aussi loin qu’Halifax, de Vancouver et des États-Unis. Ils semblent en tout cas s’être sentis tout de suite chez eux dans les “zones de non-réel”, où la barbarie criminelle fait écho à la barbarie routinière, jubilatoire, festive — la barbarie subventionnée. Qui doutera que le chaos y fait la loi ? Qui se souvient de la dernière fois où il s’est promené oisivement dans le secteur du métro Berri-UQAM, pour le simple plaisir de la chose, sans y avoir été poussé par les nécessités de la vie courante ? Toute la zone qui va de Saint-Laurent à Papineau et de Sainte-Catherine à Sherbrooke (et de plus en plus, Mont-Royal) peut à juste titre être considérée comme une zone sinistrée. Ce coin de la ville est envahi par une para-population intoxiquée, errante et visiblement asociale. Il faut être complètement aveugle pour ne pas le voir, ou même le ressentir — car la dégénérescence sociale, avant que d’être vue, est d’abord perceptible aux autres sens. Le directeur-général de la SDC du Quartier Latin (un regroupement de commerçants) témoigne : “Notre quotidien est teinté d’incivilités, d’intimidation, de consommation de drogues et d’alcool sur le domaine public et privé, d’altercations verbales et physiques, d’actes criminels, de vandalisme. Pour nos marchands, citoyens, visiteurs, consommateurs, travailleurs, touristes, la présence des jeunes marginaux et de leurs chiens est devenue tout simplement insupportable.” Le directeur de la SDC du Village, à proximité du Quartier latin, évoque quant à lui des “gangs de rue” qui profiteraient de l’atmosphère de chaos pour sévir et se battre à “coups de chaînes et de bouteilles brisées“, comme ce serait arrivé lors de la dernière vente de trottoir des commerçants sur Sainte-Catherine Est, près de Place Dupuis, “par un beau dimanche après-midi“. Le directeur parle aussi d’un incident à la Banque Nationale de la succursale de la Place Dupuis : un employé, sorti faire une pause pour fumer une cigarette, se serait fait agressé et volé par des voyous de même acabit. Voilà qui, soudainement, donne envie d’aller lire au parc Émilie-Gamelin, après avoir enjambé une bonne dizaine de clochards schizophrènes et fait un clin d’oeil amical aux petits dealers.

Ceux qui ont une vue, des oreilles, une cervelle, le savent : Montréal se barbarise à vitesse grand V. Les marionnettistes du spectacle restent pourtant de glace devant les récriminations populaires : à chaque fois, semble-t-il, le problème serait de notre côté ; nous aurions mal vu, mal entendu et mal compris ; la réalité serait toute autre que ce que l’on croit ; regardez les chiffres, la criminalité baisse. Les statistiques étalées, le menton relevé, l’apparatchik vous regarde d’un air triomphant et ferme la discussion. Que voulez-vous répondre à cela ? Vous n’avez pour vous qu’une certaine sensibilité au réel, un certain sens de la justice, un certain goût pour la vérité, tandis que votre opposant du spectacle dispose de tous les outils de la falsification généralisée. Vous n’avez aucune chance. Car les marionnettistes du “système” ne vivent pas dans les “zones de non-réel” et de “non-droit” que leur politique seule a créées ; ils ne souffriront donc jamais personnellement des conséquences de leur action publique. Ils vivent dans des tours de luxe, des résidences de campagne, se déplacent dans des VUS blindés. S’ils vont dans les “zones de non-réel” et de “non-droit”, ils sont soit escortés, soit aveuglés par la mise en scène du moment, de sorte qu’ils ne font jamais vraiment l’expérience de l’envers du décor.

Révoltés, les deux directeurs de SDC cités par La Presse réagissaient aux commentaires désinvoltes de Claude Dauphin, le responsable de la Sécurité publique à la Ville de Montréal, qui avait affirmé la veille : «L’été, c’est le fun à Montréal: il y a de l’action, de belles femmes, de beaux hommes. Il y a aussi des jeunes de la rue. Il faut vivre avec ça. Peut-être que certaines personnes le voient comme un problème, mais il ne faut pas exagérer. Personne ne nous a demandé de ressources supplémentaires pour ça. Les travailleurs de rue font leur travail. Moi, je ne le vois pas comme un problème.» On remarquera ici le ton très soixante-huitard :  des belles femmes, de l’action… Si l’on suit bien Claude Dauphin, le “réel” invoqué par “certaines personnes” serait de bien peu de poids face à la “perception” officielle et idéale promue par le spectacle, c’est-à-dire par ceux qui détiennent les clés du ”sens de la fête“. Avoir le “sens de la fête“, et être du côté de ceux qui aiment “le fun, l’action et les belles femmes“, équivaudrait à ne pas voir comme un problème ce que “certaines personnes” disent voir comme un problème en contexte festif. À l’inverse, on doit comprendre que résister à la falsification du spectacle reviendrait à toutes fins pratiques, pour le citoyen moyen, à s’autoexclure de la sphère luminescente des successful people de l’hédonisme de consommation.

Nos policiers font du breakdance, nos ministres font des flash mob, nos hauts fonctionnaires s’affichent comme des jouisseurs. Bon. Maintenant, y aurait-il quelqu’un là-haut prêt à agir comme un homme d’État ? Parce qu’ici bas, au niveau du sol, des contribuables ordinaires et des petits dealers (je viens justement d’en voir passer deux sous ma fenêtre, pas de blague), la falsification généralisée ne prend plus.

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[Ajout -- 2/8/09 : Pour une école libre signe un excellent papier sur le sujet.]

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 8 août 2009.