
Le totalitarisme d’aujourd’hui est un autototalitarisme, disait Muray. Autonome, il se regénère sans effort. Il n’y a pas de complot et de plans médités en secret, mais simplement une conjoncture anthropologique favorable à l’élimination progressive de toute réalité. Le “système” techno-progressiste se construit sur les ruines de la “société” ; il substitue l’atemporalité du spectacle à la temporalité restrictive, castratrice des sociétés historiques. D’où le sentiment d’urgence valorisé par le spectacle, et d’ailleurs destiné, à défaut de buter contre les limites du réel, à se déliter en une impression généralisée d’insuffisance et de dépression. Le “système” veut nous maintenir en alerte maximale comme autant de missiles nucléaires pointés vers un seul horizon : la conquête du présent perpétuel. Le “passé” n’encombre plus l’homme moyen dans un pareil univers : délivré des vieux conflits psychiques, l’homme nouveau produit par le “système” n’a pour but que de s’adapter indéfiniment aux nouveaux paramètres du jour. C’est un consommateur ultra : consommateur d’énergie, de techno, de sensations, d’images. Manipulé et surexcité, il poursuit une image de lui-même toujours plus irréelle à travers un kaléidoscope de codes publicitaires.
On avait compris que la vie politique, comme tout le reste, avait elle aussi connu sa mutation déréalisante et était passée pour de bon dans les entrailles dévorantes du spectacle. Il est tout de même toujours surprenant de voir les poulies, les embranchements et les marionnettistes, lorsque d’aventure le spectacle connaît des ratés et que le rideau se lève sur les coulisses. Cette semaine, nous en avons eu un exemple convaincant avec le présumé “flash mob” en hommage au “roi de la pop”, le regretté Michael Joseph Jackson. Les journaux en ont parlé dès le lendemain, Le Devoir publiant une photo en une où l’on pouvait voir un policier noir du SPVM s’ébaudir sur la musique de Jackson avec des danseurs métis hilares, sous les yeux de la ministre de l’Immigration, Yolande James. Le Devoir parlait ainsi de “l’événement” : ”Dansant sur le rythme de Beat it, le policier montréalais Jean-Ernest Célestin a volé la vedette hier lors de la mobilisation éclair en l’honneur de Michael Jackson tenue au centre-ville de Montréal, malgré la présence de la ministre Yolande James qui s’était mêlée à la foule d’environ 300 personnes qui se sont trémoussées avant de se disperser comme si de rien n’était. Les réunions dansantes improvisées — flash mob en anglais — se multiplient depuis la mort subite du «roi de la pop», le 25 juin dernier.” Mais voilà, le même Devoir, tout penaud, nous apprenait le lendemain que ledit “événement” avait été planifié par trois agences de communication et n’avait rien d’improvisé. Il était douteux, en effet, que la ministre de l’Immigration pût se trouver par hasard au coeur d’un “flash mob”, organisé comme par hasard par des jeunes des “minorités visibles”, et auquel participera comme par hasard un policier noir du SPVM, accessoirement doué pour le breakdancing de rue — tous ces hasards se recoupant comme par hasard. “Joli coup de publicité pour ces deux organisations qui cherchent à reconstruire les ponts avec les jeunes issus des minorités“, commente laconiquement le journaliste du Devoir, après avoir dévoilé au lecteur la supercherie marketing de “l’événement”.
Au fond, c’était une supercherie, mais une supercherie sympathique, qui appelle tout au plus une certaine vigilance : certes, concède-t-on, il serait dommage que la spontanéité de ces “événements” se perde, aussi faudra-t-il éviter d’en abuser. Autrement dit, la démystification de “l’événement” concède sur le fond la prépondérance du spectacle, qui ne serait jamais la cause de victimes réelles, et toujours de dommages plus ou moins collatéraux. On ne saurait dire, par exemple, que la vérité ou le sens commun fût choqué réellement par une telle manoeuvre, puisque le système ne reconnaît pas quelque chose comme la “vérité” et le “sens commun”, mais une diversité de vérités et d’ordres naturels. Les principes n’existent pas en tant que tels, il n’y a que des perceptions et des besoins qui s’entrecroisent, dans une danse sans fin dont la chorégraphie repose sur le savoir-faire des idéateurs du spectacle. Pourquoi se sentir offusqué par des manigances qui, après tout, étaient motivées par la vertu la plus pure : rapprocher les minorités, la police et les autorités en général ? Ainsi va le journalisme à la remorque du spectacle. D’un côté, on se dit prêt à révéler que le “flash mob” n’était pas spontané, mais de l’autre, on estime qu’il n’est pas indiqué d’en faire toute une histoire.
Que le spectacle soit désormais vécu comme une fatalité n’est pas étonnant. La perpétuation du “système” est à ce prix, la plupart d’entre nous — du moins en région métropolitaine — ayant d’ores et déjà renoncé à vivre en “société”. Nous sommes les citoyens du nouveau monde, les êtres d’après la mutation, et nos besoins exacerbés de puissance et de jouissance narcissiques ont rendu notre existence en commun conditionnelle à un renoncement fondamental à la “culture”, à la polis, c’est-à-dire à toute forme de rapport concerté à la vérité et à la justice. Pour nous, que Yolande James mette en scène un “flash mob” ou qu’elle y participe “spontanément” ne change rien, pourvu que Yolande James reste Yolande James : un pion nécessaire au fonctionnement du spectacle. Idem pour le flic noir, les danseurs métis hilares et la foule de circonstance mobilisée par les spin doctors. Idem pour le vidéo YouTube “spontané” (et pour les commentaires “enthousiastes”). Idem pour tout. La machine à dénégation doit continuer son oeuvre pour que nous puissions continuer, au quotidien, à cohabiter tout en restant hypermodernes, je veux dire par là en restant complètement morts. C’est pourquoi le “système” est mû par un processus permanent de pacification. L’état non-conflictuel est alors vécu, et revendiqué, comme une valeur sacrée, un but à poursuivre inlassablement (l’état non-conflictuel est aussi connu sous le vocable lovelanguesque de “vivrensemble”). Toute compromission sur la valeur suprême de la non-conflictualité risque d’entraîner une fragilisation de “l’ordre systémique”, là où on parlait jadis “d’ordre social”.
Naturellement, il ne fait pas bon vivre au royaume de la non-conflictualité, puisque la non-conflictualité, prenant le pas sur la conflictualité canalisée de l’ordre social ancien, ouvre un champ d’action sans limites qui ne peut engendrer que la déshumanisation et la violence. L’occultation permanente du principe de réalité débouche sur l’insensibilité à la vérité et à la justice, et par le fait même sur l’inaptitude des individus à organiser leur vie en commun sur des principes structurants. S’opposer sans ambiguité à la falsification généralisée, rejeter avec morgue la mise en scène du SPVM et du Ministère de l’Immigration reviendrait à éveiller un conflit qui n’a pas lieu d’être dans un monde où le conflit a été définitivement banni. Les plus philosophes me rétorqueront que le “système”, en opposant la falsification à la vérité, cultive lui-même un conflit qui entre en contradiction avec son dogme de la non-conflictualité. Justement. C’est par le refoulement continu de ce conflit dans le repli intime de notre intelligence que le système nous force à intérioriser la nécessité du processus de pacification. Ultimement, l’homme ainsi travaillé par la publicité et la propagande finit, de guerre lasse, par voir le spectacle du “vivrensemble” comme une fatalité plutôt que comme une offense à la vérité. Le point de bascule est l’histoire de quelques semaines, peut-être de quelques mois tourmentés. Le sommeil se trouble, l’appétit se dérègle, le pouls s’accélère. Et puis un bon matin, la joie au coeur, notre homme nouveau se lève et respire l’air du temps à pleins poumons. La lutte est finie. Et le “système” peut compter sur un soldat de plus : un homme d’après la mutation.
Or, le renoncement à la “culture” et à la polis a un prix : la chute dans l’animalité. Il n’aura d’ailleurs échappé à personne que la prolifération récente des animaux domestiques à Montréal (il n’est plus possible de marcher en ville sans croiser des chiens par dizaines, et le phénomène empire de semaine en semaine) coïncide avec une inversion des rôles et des habitats. Les appartements se transforment en niches pour humains, des lofts rectangulaires sans style dont le design (murs de brique et tuyaux à découvert) témoigne d’une volonté esthétique de liquidation, de rabaissement. Il semblerait que les designers d’aujourd’hui se plaisent à récréer des environnements industriels délabrés, désagréables à la vue mais agréables à la pensée “kistch”. L’habitat contemporain, sous l’influence des designers hypermodernes, rejettent les critères de l’humanité civilisée, qui consistaient en une certaine prise en compte de l’ordre naturel et de la raison, pour leur substituer les nouveaux critères de la non-conflictualité : indifférenciation, primitivisme, matérialisme radical. Pour qui ce type d’habitat est-il construit ? Pour l’animal ou pour l’humain ? Il est possible que, outre les considérations habituelles (et justes) sur la misère affective et sociale de notre époque, l’omniprésence des animaux dans la vie quotidienne des “citoyens du système” reflète tout simplement l’état d’esprit réel de l’homme nouveau, qui voit en son inséparable chien non pas son meilleur ami, mais son meilleur alibi. La vieille formule du chien comme meilleur ami de l’homme supposait déjà que l’homme fût lui aussi un ami, c’est-à-dire un être distinct, mais aussi que la société fût une entité adversaire, conflictuelle. Puisque la société finit toujours par nous trahir, le chien demeurait notre seul ami — une boutade, bien entendu, mais une boutade qui ne pouvait être produite que dans un contexte où la société avait encore un sens. La formule du chien comme meilleur alibi de l’homme a l’avantage d’être plus collée sur notre époque : elle illustre à merveille le crime de l’homme hypermoderne ; son exil délibéré de la patrie intérieure de l’homme, sa fugue dans les prés enchantés de l’animalité fonctionnelle. Plus les êtres s’animalisent, plus leurs animaux de compagnie s’humanisent ; transigeraient-ils leur nature propre ? Dans les rues, la nuit à Montréal, ce ne sont plus les animaux que l’on entend aboyer. Ce sont les hommes. Je suis dans un secteur plutôt résidentiel, et j’entends régulièrement, la nuit tombée, des types gueuler pour aucune raison en particulier. Il suffit d’ailleurs de se promener dans les “zones de non-réel”, délimitées par les festivals officiels, pour retrouver le même phénomène en plein jour. Et ce n’est pas que verbal, mais physique : on salit, on agresse, on menace aussi pour aucune raison particulière.
Ces derniers jours, La Presse nous révélait le climat de profonde insécurité qui règnerait dans le secteur du métro Berri-UQAM, et plus largement au centre-ville. L’insécurité, affirme-t-on, serait causée par la présence de nombreux “jeunes marginaux” (“accompagnés de chiens“), dont plusieurs ne sont pas tant des sans-abris traditionnels que des vagabonds saisonniers à la recherche de sensations fortes. D’une originalité renversante, ces “marginaux” seraient attirés par la réputation de “tolérance” et de “fête perpétuelle” d’Expérience Montréal ; c’est donc en qualité de “touristes” et de “fêtards” impromptus qu’ils s’installeraient un peu partout au centre-ville. Ils viendraient d’aussi loin qu’Halifax, de Vancouver et des États-Unis. Ils semblent en tout cas s’être sentis tout de suite chez eux dans les “zones de non-réel”, où la barbarie criminelle fait écho à la barbarie routinière, jubilatoire, festive — la barbarie subventionnée. Qui doutera que le chaos y fait la loi ? Qui se souvient de la dernière fois où il s’est promené oisivement dans le secteur du métro Berri-UQAM, pour le simple plaisir de la chose, sans y avoir été poussé par les nécessités de la vie courante ? Toute la zone qui va de Saint-Laurent à Papineau et de Sainte-Catherine à Sherbrooke (et de plus en plus, Mont-Royal) peut à juste titre être considérée comme une zone sinistrée. Ce coin de la ville est envahi par une para-population intoxiquée, errante et visiblement asociale. Il faut être complètement aveugle pour ne pas le voir, ou même le ressentir — car la dégénérescence sociale, avant que d’être vue, est d’abord perceptible aux autres sens. Le directeur-général de la SDC du Quartier Latin (un regroupement de commerçants) témoigne : “Notre quotidien est teinté d’incivilités, d’intimidation, de consommation de drogues et d’alcool sur le domaine public et privé, d’altercations verbales et physiques, d’actes criminels, de vandalisme. Pour nos marchands, citoyens, visiteurs, consommateurs, travailleurs, touristes, la présence des jeunes marginaux et de leurs chiens est devenue tout simplement insupportable.” Le directeur de la SDC du Village, à proximité du Quartier latin, évoque quant à lui des “gangs de rue” qui profiteraient de l’atmosphère de chaos pour sévir et se battre à “coups de chaînes et de bouteilles brisées“, comme ce serait arrivé lors de la dernière vente de trottoir des commerçants sur Sainte-Catherine Est, près de Place Dupuis, “par un beau dimanche après-midi“. Le directeur parle aussi d’un incident à la Banque Nationale de la succursale de la Place Dupuis : un employé, sorti faire une pause pour fumer une cigarette, se serait fait agressé et volé par des voyous de même acabit. Voilà qui, soudainement, donne envie d’aller lire au parc Émilie-Gamelin, après avoir enjambé une bonne dizaine de clochards schizophrènes et fait un clin d’oeil amical aux petits dealers.
Ceux qui ont une vue, des oreilles, une cervelle, le savent : Montréal se barbarise à vitesse grand V. Les marionnettistes du spectacle restent pourtant de glace devant les récriminations populaires : à chaque fois, semble-t-il, le problème serait de notre côté ; nous aurions mal vu, mal entendu et mal compris ; la réalité serait toute autre que ce que l’on croit ; regardez les chiffres, la criminalité baisse. Les statistiques étalées, le menton relevé, l’apparatchik vous regarde d’un air triomphant et ferme la discussion. Que voulez-vous répondre à cela ? Vous n’avez pour vous qu’une certaine sensibilité au réel, un certain sens de la justice, un certain goût pour la vérité, tandis que votre opposant du spectacle dispose de tous les outils de la falsification généralisée. Vous n’avez aucune chance. Car les marionnettistes du “système” ne vivent pas dans les “zones de non-réel” et de “non-droit” que leur politique seule a créées ; ils ne souffriront donc jamais personnellement des conséquences de leur action publique. Ils vivent dans des tours de luxe, des résidences de campagne, se déplacent dans des VUS blindés. S’ils vont dans les “zones de non-réel” et de “non-droit”, ils sont soit escortés, soit aveuglés par la mise en scène du moment, de sorte qu’ils ne font jamais vraiment l’expérience de l’envers du décor.
Révoltés, les deux directeurs de SDC cités par La Presse réagissaient aux commentaires désinvoltes de Claude Dauphin, le responsable de la Sécurité publique à la Ville de Montréal, qui avait affirmé la veille : «L’été, c’est le fun à Montréal: il y a de l’action, de belles femmes, de beaux hommes. Il y a aussi des jeunes de la rue. Il faut vivre avec ça. Peut-être que certaines personnes le voient comme un problème, mais il ne faut pas exagérer. Personne ne nous a demandé de ressources supplémentaires pour ça. Les travailleurs de rue font leur travail. Moi, je ne le vois pas comme un problème.» On remarquera ici le ton très soixante-huitard : des belles femmes, de l’action… Si l’on suit bien Claude Dauphin, le “réel” invoqué par “certaines personnes” serait de bien peu de poids face à la “perception” officielle et idéale promue par le spectacle, c’est-à-dire par ceux qui détiennent les clés du ”sens de la fête“. Avoir le “sens de la fête“, et être du côté de ceux qui aiment “le fun, l’action et les belles femmes“, équivaudrait à ne pas voir comme un problème ce que “certaines personnes” disent voir comme un problème en contexte festif. À l’inverse, on doit comprendre que résister à la falsification du spectacle reviendrait à toutes fins pratiques, pour le citoyen moyen, à s’autoexclure de la sphère luminescente des successful people de l’hédonisme de consommation.
Nos policiers font du breakdance, nos ministres font des flash mob, nos hauts fonctionnaires s’affichent comme des jouisseurs. Bon. Maintenant, y aurait-il quelqu’un là-haut prêt à agir comme un homme d’État ? Parce qu’ici bas, au niveau du sol, des contribuables ordinaires et des petits dealers (je viens justement d’en voir passer deux sous ma fenêtre, pas de blague), la falsification généralisée ne prend plus.
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[Ajout -- 2/8/09 : Pour une école libre signe un excellent papier sur le sujet.]
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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 8 août 2009.