L’ADQ sera jusqu’à la fin un parti sans profondeur. L’actuelle course à la chefferie en est un exemple. Le 19 août dernier, Le Soleil faisait part du “malaise” que la candidature de Jean-François Plante susciterait dans les rangs adéquistes. En effet, “certains propos sur les femmes“, tenus par Plante au cours de la campagne de 2007, qui interrogeaient le bien-fondé de la politique sur l’équité salariale et la mythologie féministe autour de la tuerie de Polytechnique, poseraient toujours un problème sérieux. Acculé au pied de mur, on se souvient que l’ex-candidat dans Deux-Montagnes avait alors dû se rétracter publiquement, tout en se faisant condamner au passage par son propre chef, Mario Dumont. Celui qui est aujourd’hui animateur pour une chaîne de télé néo-trash avait alors déclaré se “dissocier complètement” de ces propos, tout en donnant l’assurance ferme que “l’équité salariale était là pour rester“. La revue de presse de l’époque mérite d’être lue (voir “ADQ : Jean-François Plante se rétracte“, Radio-Canada, 5 mars 2007) : on y retrouve le climat de psychose caractéristique du politiquement correct, une méthode de censure du débat public qui continue de sévir aujourd’hui.

Le caucus de mercredi dernier au Mont-Saint-Anne, tenu en prévision de la rentrée parlementaire, a été l’occasion de réveiller les mécanismes de surveillance endormis. Parmi les vigiles les plus pressés, on retrouve le député des Chutes-de-la-Chaudière, Marc Picard, qui n’a pas hésité à affirmer que Jean-François Plante devrait se retirer de la course en raison de ses “idées rétrogrades“. François Bonnardel, député de Shefford, a suivi en qualifiant les propos incriminés de “déplaçés vis-à-vis les femmes“, à un point tel qu’en l’absence d’une nouvelle rétractation (qui ferait suite à celle de 2007), la présence de Plante dans la course ne saurait être légitime, selon lui. Bonnardel reproche également à Plante de s’être opposé à la “parité hommes-femmes” dans les conseils d’administration, un “genre de discours” qu’il s’étonne de voir repris par certains militants de la base. Janvier Grondin, plus sibyllin, a évoqué la “nécessité de bâtir plutôt que de démolir” (Radio-Canada, 19 août). Autant de réactions, on le voit, qui témoignent de l’emprise du politiquement correct au caucus de l’ADQ. On aurait toutefois tort de les considérer sans valeur en raison du contexte forcément partisan de la course à la chefferie, avec ce que cela implique de coup bas, de raccourcis, d’allusions calomnieuses et de tentatives de disqualification. Ces déclarations ne sont pas sans signification, elles ne sont pas seulement conjoncturelles. Elles ont une valeur normative, qui atteste de l’alignement de l’ADQ sur le discours du “système”.

Le “système” encourage le processus déréalisant par lequel toute dimension politique (et donc, conflictuelle) se voit évacuée au seul profit des préoccupations technocratiques. L’art ancien de la politique renvoyait à une discussion soutenue des principes de la vie en société, tandis que sa version contemporaine vise à maintenir le débat public dans les limites bien circonscrites du réformisme administratif (L’I. C., 27 juin 2009). L’avantage du réformisme administratif, c’est qu’il évacue toute forme de conflit fondamental. Pour lui, et pour ceux qui s’en font les plus fervents disciples, se réclamer de la pensée libérale la plus authentique pour récuser des notions comme la “discrimination positive” et “l’équité salariale” n’a aucun intérêt. Le “système” n’est pas ouvert à la réflexion politique, ni à tout ce qui, en général, touche à la question du sens et de la vérité. Pas de désaccord fondamental. Pas de débat d’idées. Que des ateliers de groupe, des consultations chronométrées, des négociations en surface, de l’arbitrage, et surtout : que des ajustements. Vous voulez un vrai débat d’idées, où seraient discutés la “discrimination positive”, “l’équité salariale”, le “féminisme d’État” et “l’idéologie anti-discrimination”, laquelle est à la source de la plupart des politiques des dernières années en matière de “lutte au racisme”, de “lutte au sexisme”, de “lutte à l’homophobie” et d’immigration ? Ce n’est pas possible. En revanche, le “système” reste amical pour tout lobby social ou corporatif qui voudrait apporter des correctifs intéressés à son immense édifice. Logique révoltante, mais compréhensible, le pouvoir moderne étant par nature expansionniste. “À présent que tous sont prétendants au Pouvoir, écrivait Bertrand de Jouvenel, aucun n’a intérêt à diminuer une position à laquelle il espère un jour accéder, à paralyser une machine dont il pense user à son tour. De là vient qu’on trouve dans les cercles politiques de la Société moderne une vaste complicité en faveur de l’extension du Pouvoir.” On pourrait dire, à la suite de Jouvenel, que l’extension du pouvoir s’accompagne d’un délitement du sens. Au quotidien, les gens ont ainsi de plus en plus de raisons individuelles de favoriser le système, et de moins en moins de raisons collectives d’y adhérer. C’est ce contexte d’atomisation radicale qui a vu la montée des “intellectuels-experts”, une classe d’individus qui travaillent sans relâche à l’extension du nouveau pouvoir dans des termes technocratiques. Présentée dans des termes politiques, l’action de l’ancien pouvoir pouvait encore, à la limite, être discutée. Mais une fois retraduite dans ceux de l’expertise technocratique, elle ne saurait souffrir aucune contestation. Seul domaine où il est encore possible de débattre avec une relative liberté à l’ADQ ? Économie et management public. Flat tax, commissions scolaires, impôt, formule Rand, structures organisationnelles. Mais pour le reste, pour tout ce qui touche aux réalités symboliques d’une nation historiquement constituée, le vide est abyssal.

L’ADQ, en tournant le dos à ce qui, dans son propre camp, pourrait lui permettre de retrouver le chemin de la libre réflexion politique, ne rompt d’aucune manière avec le Québec actuel. Elle intègre au contraire le système d’une manière attendue, comme “parti aligné”, c’est-à-dire comme club-école du PQ/PLQ, à partir duquel il sera toujours possible de gravir individuellement les échelons du “système”. Les plus serviles ne manqueront pas d’être inspirés par l’exemple de ce transfuge de l’ADQ, André Riedl, qui avait quitté le parti pour le PLQ quelques jours avant le déclenchement des élections, et qui a été nommé le 14 août dernier au conseil d’administration de la SGF. Les tentacules du “système” s’étendent dans toutes les parties de la vie sociale familières de la “bonne pensée officielle”, ou de ce que l’on nomme le “politiquement correct” : on peut donc inclure les médias, les firmes de marketing, de relations publiques et de publicité dans la sphère d’influence du nouveau pouvoir. Adopter la langue de bois du “système” sur “le drame de Polytechnique” ou sur “l’équité salariale” pourrait tout aussi bien vous mener, selon la position que vous occupez et les “compétences” que vous avez, à une carrière confortable de commentateur médiatique ou de consultant privé. Les possibilités sont presqu’infinies, tandis que les conditions d’entrée sont d’une simplicité martiale : ne pas faire de vagues ; ne pas réfléchir ; stigmatiser les intrus qui voudraient déroger aux règles.

Club-école du PQ/PLQ, l’ADQ post-Dumont rappelle, par sa pensée purement managériale dégagée de toute préoccupation politique, le défunt “ministère de la Réingéniérie” des libéraux. On se souvient que, bien avant de devenir le social-démocrate lucide d’aujourd’hui (j’ironise…), Jean Charest se présentait il y a quelques années en successeur décomplexé de Mike Harris. Dès l’arrivée au pouvoir des libéraux, en 2003, le thème de la “réingéniérie de l’État” s’était imposé, provoquant sur le coup un séisme dans la vie politique québécoise. On appréhendait alors des modifications en profondeur du système étatique québécois, évoquant des coupures drastiques dans les ressources humaines de l’État, mais aussi dans de nombreuses branches administratives superflues. Monique Jérôme-Forget, “dame de fer” du Parti libéral, fut nommée Ministre de l’Administration publique et présidente du Conseil du Trésor, ce qui en disait long sur la détermination du premier ministre à mener à terme les réformes promises. Pourtant, rien de tout cela ne se produisit. Le Devoir nous apprenait en juillet dernier que la fameuse “réingénierie de l’État” (rebaptisée “modernisation” après la tourmente) apparaissait plutôt, six ans après, comme un projet mort-né : “À part la politique de non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux, qui permet d’économiser quelque 400 millions annuellement, la modernisation a marginalement permis de réduire les coûts de l’État“. Le 8 avril dernier, Monique Jérôme-Forget annonçait, à 68 ans, son départ de la vie politique, et plaçait — plutôt que la “réingéniérie/modernisation” — le règlement du dossier de “l’équité salariale” au premier rang de ses réalisations. Le paradoxe ne manque pas de piquant : la patronne de la “réingéniérie”, dont on louait les qualités de rigueur et d’austérité, est la même qui se fit une gloire personnelle d’avoir dépensé plus de 2 milliards de dollars pour une fiction comptable.

“L’équité salariale”, qui constitue l’une des fraudes les plus spectaculaires de notre histoire politique contemporaine, puise sa légitimité dans la rhétorique pour le moins discutable de l’idéologie de l’anti-discrimination. En tout cas, Monique Jérôme-Forget n’a certainement pas abordé le dossier à l’aune de la raison économique, car aucune pensée économique digne de ce nom ne saurait recevoir sans ricaner les prémisses idéologiques de “l’équité salariale”. Personne, sur la place publique, n’a jamais réussi à justifier la politique “d’équité salariale” avec des arguments rationnels, et le plus remarquable c’est que personne n’en a jamais vraiment ressenti la nécessité. La loi a été adoptée à l’unanimité. Les journalistes ont regardé le train passer sans rien dire, sinon pour se plaindre qu’il n’allait pas assez vite. Les citoyens ont été “informés”, par messages publicitaires, sur les détails et ajustements de la loi, mais jamais sur ses fondements. La propagande avait accouché d’un slogan, À travail égal, salaire égal, qui devait apparemment suffire à vaincre toutes les résistances. Quelle personne honnête, bien disposée envers “l’égalité homme-femme”, pouvait s’opposer à ce qu’à travail égal, le salaire soit égal ? À cette différence près que le terme “d’égalité” fût délibérément perverti par le gouvernement, et ceci pour mieux occulter une forme “d’équivalence” biaisée qui a moins à voir avec la belle notion d’égalité libérale qu’avec une planification économique de type socialiste. Avec un arbitraire consternant, certains “groupes professionnels” à prédominance féminine furent repérés, puis comparés, à des “groupes professionnels” à prédominance masculine, pour conclure à une “discrimination salariale” systémique. Rappelons qu’à ses débuts, le lobby de “l’équité salariale” concentrait son activité dans la fonction publique. Ce n’est qu’après quelques années acharnées de propagande que l’équité salariale passa du statut de décret interne à celui de loi, obligeant les entreprises privées à se plier à une doctrine montée de toutes pièces par les intellectuels-experts du gouvernement. Expansionniste et dévorant, le pouvoir technocratique n’a pu se contenter des moyennes et grandes entreprises, et annonçait le 28 mai dernier que la loi s’appliquerait également aux petites entreprises. Le gouvernement annonça du coup une augmentation du budget de la Commission sur l’équité salariale de 1,5M$ cette année et de 2,5$M en 2010-2011, soit une augmentation de 27% et de 46% par rapport au budget actuel. En outre, il convient de noter qu’en 2006, le gouvernement adoptait une “Loi sur la gouvernance des sociétés d’État”, par laquelle il exigeait l’atteinte de la “parité homme-femme” dans les conseils d’administration de toutes les sociétés d’État d’ici 2011. Comme “l’équité salariale”, la “parité homme-femme” découle de l’idéologie anti-discrimination : elle oblige l’employeur à tenir compte en priorité du sexe (ou de la race, selon le cas) du candidat plutôt que de ses mérites objectifs. Il s’agit d’une atteinte grave aux principes les plus élémentaires de la démocratie libérale. Dans une entrevue du 7 mars dernier au Devoir, la ministre Christine St-Pierre disait “envoyer, [en la Loi sur la gouvernance des sociétés d'État], un message clair aux entreprises privées pour permettre aux femmes d’investir les lieux de pouvoir“. Doit-on comprendre qu’à l’instar de “l’équité salariale”, la “parité homme-femme” se verra bientôt imposée dans les conseils d’administration des entreprises privées par une loi ? Y aura-t-il une Commission sur la parité homme-femme ? Avec un budget ? Des fonctionnaires ? Des augmentations ponctuelles ? À noter qu’en Norvège, cette “idée unique et inspirante” (selon les mots de ELLE Québec) est passée du fantasme à la réalité en 2003.

“L’équité salariale” est une fraude bien de son temps : elle est commise au vu et au su de tout le monde. Qui peut accuser nos dirigeants d’oeuvrer dans le secret ? Comment peut-on s’estimer lesé par une politique qui a été à ce point publicisée, et qui susciste partout — en toute transparence — un consensus social enviable ? Comment douter d’une politique mise de l’avant par toute une armée de fonctionnaires ? Comment douter de quelque chose qui a été fait, après tout, pour le Bien de la Femme ? 2 milliards de dollars, mes chers amis, c’est dix mille fois plus que les 200 000 $ de Thierry Vandal au Collège Notre-Dame. Un scoop de tout premier ordre, pourtant ignoré de tous les médias. Nul article “exclusif” sur Cyberpresse pour le révéler au grand public, nul André Noël pour se jeter dessus comme un seul homme. De fait, les grands scoops d’aujourd’hui sont des scoops d’interprétation, qui ne relèvent pas tant de la révélation de faits dissimulés, que du réel innommé. Naturellement, il y aura toujours matière à investiguer auprès de nos gouvernants, et les journalistes talentueux de la vieille école comme André Noël auront toujours quelque irrégularité secrète à se mettre sous le dent, pour autant que la nature humaine reste la nature humaine. Mais je parle d’autre chose ici. Je parle d’un éléphant dans le salon, que tout le monde connaît mais que personne ne veut montrer du doigt. Je parle de l’incapacité, désormais généralisée à toute la société, de nommer le réel, d’aborder les problèmes et la destinée du pays dans une langue qui ne soit pas complètement désincarnée. Il suffit de jeter un oeil à la plume des propagandistes du système : partout, ce n’est que “attention aux dérapages”, “boîte à outils”, “mode d’acquisition des compétences”, “situations d’apprentissage”, “situations de travail”, “lutte au décrochage”, “classement à l’international”, “contrôle”, “gestion de soi”, “gestion de l’Autre”, “agents de changement”, “vecteur de croissance”, “chantier de travail”, “chantier de réflexion”, “plans d’action”, “dialogue”, “réseau social”, “audace d’espérer”, “soyez dynamique” et autres “retrouvons le goût de bouger”. Pas étonnant que l’on soit en pénurie de manoeuvres et de techniciens au Québec. Vous avez vu le chantier prodigieux qui nous occupe au quotidien ? Tous ces “tournevis de l’innovation” qui passent de main en main, d’agent de changement à agent de changement ? Toutes ces boîtes à outils pour managers motivés ? Voilà un vocabulaire autoréférentiel qui dénote un univers signalétique et géomatisé, obsédé jusqu’à la folie par son propre mouvement, et dont le seul souci réside dans l’autogestion efficace des flux matériels et humains. Dans un tel monde, il n’y a pas de place pour la fracture, la dissension, l’échec, le dérapage inhérent à toute parole humaine. Pas de choc oblique. Pas d’explosion. Pas de carambolages spectaculaires du sens. Pas d’antagonismes réels. Pas de vie politique. L’existence individuelle se transforme en un défi d’endurance lancé à un système collectiviste implacable, fondé sur le mensonge et le refus du réel, mais fort de la pulsion de mort de ses millions d’agents satellisés. Le chemin de la vie moderne est long comme une autoroute et étincelant comme une allée de supermarché : un itinéraire égalitaire, brillant de santé et de sécurité, mais parsemé d’aventures prévisibles et de fausses victoires. Qui choisit de faire le tracé du chemin, si ce n’est le système lui-même, qui se substitue à la liberté des hommes ? La perte du sens du réel est inscrite à même le code du système, elle en est même peut-être la seule condition d’entrée. Même le corps des modernes n’a plus rien de réel, tant il semble tout droit sorti d’un logiciel de modélisation virtuelle : bodybuilding, gym, jogging, prothèses, botox. Chantiers du corps, chantiers de la société : frénésie d’un monde paniqué qui se sent traversé du sentiment de la perte. C’est ce même souci paranoïaque de préservation et fabrication de soi que l’on retrouve dans l’imaginaire ingéniérial du système : sans tous ces “plans d’action”, ces “chantiers de travail”, toutes ces Commissions affectées à la généralisation du néant, le simulacre de vie sociale par lequel le système impose sa loi d’airain sur nos défuntes communautés politiques ne manquerait pas de s’effondrer. L’hyper-activité managériale de notre époque est le signe d’une grave maladie.

Prenez le “chantier national de lutte au décrochage scolaire“, présidé par le banquier Jacques Ménard. Quel soulagement, une fois de plus, lorsqu’on a su qu’un “homme d’envergure” serait assigné à la tâche. Soulagement similaire, quoique plus discret, à celui qui fut exprimé lors de la nomination de Bouchard et Taylor. Dans les deux cas, il vient de ce qu’un “homme d’envergure”, réputé pour ses succès dans les milieux d’affaires (ou universitaires), offre généreusement son expertise de super-entrepreneur (ou de super-intellectuel) pour venir dénouer un “enjeu de société” en apparence indénouable. Enfin une expertise prise à la source, parmi les champions ! En haut du système ! En tête de liste ! Pénétrés de l’imaginaire ingéniérial, on perçoit les Bouchard et Taylor, ou les Jacques Ménard, comme des super-opérateurs, dont la capacité à remodeler la matière plastique de la société-système serait démiurgique. Fantasme infantile, évidemment. Car les intellectuels ou entrepreneurs-experts travaillent d’abord et avant tout à la préservation et la consolidation de la société-machine, pas à sa destruction. Jacques Ménard peut bien s’indigner que 29% des jeunes de l’école secondaire publique décrochent, il peut bien galvaniser toutes les “ressources” de la “société-machine” dans le sens de la “lutte au décrochage”, s’est-il seulement demandé à quoi il s’agirait de “raccrocher” ces jeunes ? Pourquoi faudrait-il les empêcher de décrocher, au juste ? C’est la question la plus simple mais aussi la plus difficile. Et je mettrais ma main au feu qu’en aucun moment elle n’a traversé l’esprit des experts de son “groupe de travail”.

La vérité est que les écoles québécoises ont été transformées, depuis plusieurs années, en véritables camps de dressage idéologique sous l’autorité démente des intellectuels-experts du Ministère de l’Éducation. On ne parle d’ailleurs plus de transmettre des connaissances à nos jeunes, mais de leur inculquer des compétences ; on veut moins former des adultes libres, au jugement exercé, que des “agents de changement” flexibles dans les paramètres du système. On apprenait jadis aux élèves à écrire ? Les technocrates du Ministère en sont désormais réduits à prôner l’amélioration de la compétence à écrire. Idem pour la compétence à compter, la compétence à courir, la compétence à mémoriser, la compétence à compétentiser ? Ce ne sont là que quelques exemples de l’apport inestimable des plus récentes “innovations” des “sciences de l’éducation”, un “domaine d’étude” que nos futurs enseignants sont tenus de fréquenter sur une période de temps exagérée, presque carcérale, de quatre ans. Fait à noter, les écoles servent également de terrain d’expérimentation pour des intellectuels-experts d’autres branches plus spécialisées, comme l’histoire et la philosophie. Nous leur devons la refonte complète du cours d’histoire nationale (dans le sens du politiquement correct multiculturaliste) et l’imposition du cours d’Éthique et de culture religieuse, du primaire jusqu’au secondaire, deux cours pleins “d’innovation” grâce auxquels nos enfants apprendront à devenir étranger à leurs propres parents et à leur propre civilisation. Et tout cela avec les impôts perçus par le système.

Le rapport Ménard a été piloté par le nec plus ultra du consulting, la firme McKinsey. Des méthodes d’investigation élargies, des recherchistes à la pelle, des avocats, des experts, des graphiques PowerPoint. Du sérieux. Tout un arsenal d’engineering social, donc, qui s’est vu mobilisé dans une seule perspective : augmenter le taux de diplomation de 69% à 80% d’ici 2020. On veut raccrocher les jeunes. Les réintégrer dans le système. Les reconnecter au circuit central. “Tout le monde doit se mobiliser“, affirme Ménard. Et pourquoi, serait-on tenté de demander de nouveau, faudrait-il à tout prix se mobiliser ? Parce que les “coûts sociaux” du “décrochage scolaire” seraient énormes, dit-on. Quelque chose comme 120 000 $ par décrocheur, alors qu’avec la “formule Ménard”, il n’en coûterait que 10 000 $ et 20 000 $ par tête pour les garder sur les bancs de l’école. Ménard, non sans un certain flair poétique, résume le “manque à gagner” avec une métaphore cinglante : “d’une façon imaginée, dit-il, c’est comme si le gouvernement signait chaque année une hypothèque de 1,9 milliards“. Voilà qui donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Mais tout n’est pas qu’une question d’économie, le Groupe Ménard en est bien conscient. Aussi est-il favorable à des interventions “humaines” en bas âge, auprès de la “clientèle” à risque, c’est-à-dire la plus défavorisée, qui échappe souvent à la surveillance du système. Cette clientèle analphabète, en effet, visiblement peu au courant des conventions admises dans la société-machine, a souvent le réflexe quelque peu déplaisant de ne pas inscrire — par souci d’économie, mais peut-être, aussi, par souci de liberté : on ne sait pas — ses enfants dans les garderies de l’État. La “traçabilité” des sujets s’en trouve réduite, ce qui ne favoriserait guère les chances de “succès” à l’intérieur du système. Dans son éditorial du 18 mars, Nathalie Collard commentait :

Il faut d’abord s’assurer que les enfants les plus défavorisés fréquentent les centres de la petite enfance, soient encadrés, stimulés, sortis de leur isolement. Il faut ensuite veiller à ce qu’il y ait un suivi entre la garderie et l’école, afin d’identifier les jeunes à risque. Les signes se manifestent assez vite. Il faut aussi veiller à inclure toute la famille dans les interventions. Une fois à l’école, c’est simple, il ne faut plus lâcher les élèves qui présentent des risques de décrocher. Une aide ciblée ainsi que du mentorat sont proposés. L’objectif est de tisser une toile bien serrée afin que le plus grand nombre possible obtienne le fameux diplôme.

Jeunes à risque, stimulation, signes, encadrement, interventions, il ne faut pas lâcher les élèves, aide ciblée, tisser une toile bien serrée : quadrillage surprenant, considérant que l’on parle d’enfants qui sont encore des bébés, certains n’ayant même pas intégré la maternelle. Si Nathalie Collard, à la suite du groupe Ménard, s’estime en mesure de “diagnostiquer” les “jeunes à risque” dès l’âge 3-4 ans en matière de décrochage scolaire, doit-on en conclure qu’elle est aussi en mesure de diagnostiquer, déjà à cet âge, les violeurs, les meurtriers, les batteurs de femme, les “délinquants” de la route, les petits criminels potentiels ? À en juger par l’ambition de certains “plans d’action” du gouvernement, il semblerait que cette possibilité soit admise. Il y a quelque chose de fou dans cette vision ultra-disciplinaire de l’éducation : la seule chose qui importerait, semble-t-il, serait de ramener dans le droit chemin du système toutes les brebis égarées, réelles ou imaginées, qui n’auraient pas encore montré un profil d’adaptation satisfaisant. Comme si tout était déjà programmé dès l’âge de 3-4 ans, et que nulle part dans le parcours d’un élève il n’était possible de le voir emprunter, de sa propre initiative, des chemins de traverse inattendus qui viendraient invalider tout ce que les experts, pédagogues et autres observateurs patentés auraient dit de lui depuis le berceau. Inversement, comme si on n’avait jamais vu des petits bollés et des petites parfaites, adorés des pédagogues officiels, finir contre toute attente assassins ou prostituées. Mais laissons cela, le noyau de l’affaire est ailleurs.

La conception scientiste ou hyper-managériale du décrochage scolaire, inspirée, cela va de soi, de tout ce qui se fait déjà au Ministère de l’Éducation, présume surtout de la validité du système, et par conséquent du caractère pathologique de celui qui décroche du système. On peut décrocher pour des raisons plus ou moins nobles, qui diffèrent sans doute d’une personne à l’autre, mais une chose est certaine : tous les décrocheurs croient que le système d’éducation est sans avenir. Ce en quoi on ne saurait leur donner tort, quelle que soit par ailleurs la distance de nature qui nous sépare de leur diagnostic. Quel sens, quelle crédibilité peut-on porter à un “système” qui interprète votre retrait comme un “coût social”, avec impacts statistiques sur les revenus de l’État et les soins de santé ? Que comprendre de ces paroles de Jacques Ménard : “On n’a pas les moyens de se payer de ne rien faire” ? En toutes circonstances, il faut faire quelque chose, il faut bouger, mettre en branle toute une série de “pistes d’action”, sans jamais prendre le temps de réfléchir aux fondements du système, et donc aux raisons pour lesquelles il faudrait se porter à son chevet. Est-il venu à l’esprit de Jacques Ménard que le système d’éducation actuel faisait beaucoup plus de mal que de bien aux jeunes ? Est-il conscient de la nature suicidaire et profondément morbide de l’enseignement officiel, tel que retouché par les intellectuels-experts ? Comprend-il que les jeunes sont l’objet d’un endoctrinement continu ? Conçoit-il que le système lui-même véhicule une pulsion de mort, qu’il porte en lui, par son enseignement, par son organisation, le projet sans avenir de la société-machine ? Il semblerait que non. C’est pourtant un point essentiel.

De l’équité salariale au décrochage scolaire, en passant par la “gestion de la différence” de Bouchard-Taylor, ainsi que tous les “enjeux de société” imaginables, ce qui frappe en premier lieu, dans l’analyse des experts, c’est l’obsession du mouvement et le culte des méthodes quantitatives. La Commission sur l’équité salariale veut augmenter de tant de pourcents les entreprises “ajustées”. Le gouvernement impose, par l’adoption unilatérale d’une loi, la parité sur les conseils d’administration de ses sociétés d’État. Bouchard-Taylor, après avoir cumulé sondages par-dessus enquêtes, rapports par-dessus graphiques, recommande la mise en place de tout un arsenal institutionnel pour la promotion du multiculturalisme. Le “chantier de lutte au décrochage scolaire”, après avoir entrepris d’augmenter le taux de diplomation de 69% à 80%, n’hésite pas à parler d’un “suivi” à mener auprès d’enfants qui n’ont même pas l’âge de couper leur nourriture dans leur assiette. Où est-ce que toute cette démence s’arrêtera, je vous le demande ? Combien d’armées de fonctionnaires, d’intellectuels-experts, de bombardements de programmes, d’enquêtes et de “suivis” seront-ils encore nécessaires avant que le système ne crie victoire ? La réponse : il n’y en aura jamais assez. Le système tire sa légitimité d’une extension indéfinie du système, de son pouvoir, de son empiétement éhonté sur ce qu’on nommait jadis les “droits fondamentaux”. Il promeut à sa tête des super-opérateurs reconnus pour leur capacité à manoeuvrer dans une ignorance absolue du réel, laquelle se trouve d’ailleurs à être inversement proportionnelle à leur connaissance des mécanismes de surveillance et d’autopréservation du système.

La souveraineté populaire n’a plus le monopole de la légitimité du pouvoir, telle est la grande nouveauté de notre époque. Tout le monde continue de faire semblant de croire aux élections, à la “souveraineté populaire”, au Parlement, alors que tout indique, au regard des derniers taux de participation, que les gens sont de moins en moins dupes et que le système est de moins en moins apte à maintenir l’illusion de la liberté électorale. Bien honnêtement, il n’y aucune différence de fond entre le PLQ, le PQ et l’ADQ (voire même QS). Ils forment une coalition invisible, ils constituent les différentes factions d’un Parti Unique autorégulé par un système qui les dépasse. Ils sont le symbole d’un pouvoir politique réduit à néant, sans prise sur le réel, parce que devenu insensible à tout lien authentique et réciproque avec leur électorat, qui a été de toute façon dépossédé de son pouvoir de sanction. 700 000 électeurs de l’ADQ ont boudé le parti aux dernières élections, en guise de protestation ? Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Le parti n’en sera que plus aligné et plus conforme. Sur son site web de campagne, Éric Caire, le candidat le plus sérieux à la chefferie après Gilles Taillon, écrit sans rire : “Sous le leadership d’Éric Caire, l’ADQ sera résolument de centre-droit. À ce titre, l’ADQ continuera de se distinguer du PLQ et du PQ en ce qu’il proposera une approche vigoureusement réformatrice sur les questions économiques et fiscales, mais aussi une vision pluraliste et progressiste des questions sociales.” Continuera de “se distinguer“, vraiment ? Il me semble qu’une approche de “centre-droit” (ou de “centre-gauche”, ça ne fait aucune différence) vigoureusement réformatrice sur les questions économiques et fiscales, combinée à une vision pluraliste et progressiste des questions sociales, est justement ce que proposent les autres factions du Parti Unique. Admirez la capacité de résorption du système : avec quelle puissance il assimile toute forme de contestation, avec quelle facilité il se maintient tout en se détournant de l’électorat ! Les électeurs pourraient être plus d’un million à bouder les urnes, le taux de participation pourrait chuter à 25% que la machine continuerait quand même de fonctionner. Avec la même recette et les mêmes slogans. Nos supposés “représentants”, par simple rapport de forces, se sentent davantage redevables au Moloch technocratique du politiquement correct organisé qu’à leur “électorat” de base, le premier ayant un pouvoir de sanction que le second a perdu. Avons-nous pris toute la mesure de cette vérité terrible ?

Le système a une vie autonome, il se régénère de lui-même, prend la direction qui lui convient, s’enrichit de ses saccages en passant. Qu’importe qu’il soit dévastateur sur nos vies, nos libertés, notre sensibilité ? Qu’importe qu’il bannisse l’accès au réel ? Qu’importe qu’il véhicule un désespoir massif chez nos jeunes ? Cette réalité souffrante, une fois décryptée et retraduite par le logiciel de la société-machine, n’est justement plus réelle : elle devient une donnée, un graphique sur un écran, un chiffre sur une calculatrice. Une simple variable à redresser. Une batterie morte à recharger. Un champ désert à électrifier. Une foule de jeunes à “motiver”. Le taux de décrochage pourrait monter à 50% que les “super-opérateurs” et les “agents de changement” continueraient à mettre en scène la “nécessité de se mobiliser” pour “raccrocher nos jeunes”, tout en évitant soigneusement de remettre en cause les fondements du système. D’un côté : ajustements, sondages, fluctuations statistiques ; et de l’autre : refoulement violent de toute parole substantielle, de tout sens du réel. Le système est trop fort pour la voix populaire. Il “prend acte” des mouvements d’humeur de la “population”, se fit à des sondages ponctuels, au cadrage prudent des éditorialistes politiquement correct : le Moloch navigue à vue sur un immense océan glacé, et évite autant que possible d’aborder quelque rivage que ce soit, sous peine de se voir rappeler sa nature de Moloch. Le monstre ne veut pas être perçu comme un monstre, mais comme un processus naturel, une fatalité heureuse. Il est l’équivalent d’un mécanisme tous azimuts de dissuasion, qui empêche tout individu de constituer un lien politique véritable à partir d’un examen critique du réel, des fondements du système, des raisons fondamentales de la vie de la cité. Satellisés par le système, nos contemporains ont tous plus ou moins la main prise dans l’engrenage du jeu des alliances : il leur est devenu structurellement impossible de répondre à l’appel, aussi déchirant soit-il, de la liberté et de la vérité.

L’”équité salariale” ! Combien de gens trouvent cette politique imbécile, indigne de tout gouvernement sérieux, et pourtant doivent s’abstenir de le reconnaître en public ? Sont-ils même disposés à le faire en privé ? Même le Conseil du patronat n’ose plus s’opposer. Ce n’est pas que certains de ses membres ne soient plus en désaccord. Seulement, il leur est désormais beaucoup plus payant de plier l’échine devant les dogmes du système que de les contester. Même à supposer que vous vous retrouviez en tête-à-tête avec un entrepreneur, quel intérêt aurait-il à vous marquer sa désapprobation pour “l’équité salariale” ? Au nom de quoi ? Pour le plaisir d’une conversation entre gentlemen, peut-être ? Faites-moi rire. “L’équité salariale” fait maintenant partie de la doxa, de ce qu’il faut respecter. Elle est coulée dans le béton, et personne ne peut y toucher sans risquer d’initier une chaîne de réactions incontrôlable, un jeu de domino fatal dont le terme ne peut être que l’éjection silencieuse du contestataire. Progressivement, l’hérétique se verrait sevré de l’apport nourricier du Moloch : à la mort sociale (“plus personne ne veut me parler, qu’est-ce qui se passe ?”) succéderait la mort économique (“où sont les contrats ?”) ; puis viendrait la solitude, l’introspection sans écho, et enfin le soliloque, le délire… la mort spirituelle. Dans un ultime sursaut, “l’éjecté” du système se tourmenterait, se demanderait qui, ou quel organisme, dans quelle planque, s’est organisé pour le “brûler”. Tentative puérile ! Il n’y a aucun “coupable” en particulier, le système étant parfaitement autorégulé : aucune action humaine n’est nécessaire pour éjecter un intrus. Le processus se fait de lui-même.

Le rejet de la candidature de Plante par une certaine frange de l’ADQ n’est pas le fait de Bonnardel et de Picard pris isolément, elle est le fait du système. Les mots qu’ont employé les deux députés pour “disqualifier” Plante ne sont même pas leurs propres mots, leur propre pensée, mais ceux du système. Si l’attaque de ces deux automates ne suffit pas, d’autres automates suivront, par caisse de dix s’il le faut : féministes subventionnées, antiracistes subventionnés, inter/multiculturalistes subventionnés, ce n’est pas ça qui manque. Mais on n’en est pas là pour l’instant, et il y a peu de chance pour qu’on y arrive. Plante n’est pas un candidat dangereux, et il est certain que tous les apparatchiks du Moloch ont décelé en lui un candidat déjà aligné. Les “propos controversés” qu’il a échappé, la critique qu’il a faite sur la récupération de Polytechnique par des “extrémistes féministes” et le caractère inéquitable de la “discrimination positive” sont en quelque sorte accidentels. Ils ont été dit dans le cadre de son émission de radio, médium qui tranche radicalement avec le format restreint des points de presse. Et il se trouve que dans une émission de radio, pour meubler le temps et l’espace, il faut parler, parler et encore parler. Ses opinions sur la “discrimination positive” et le lobby féministe font sans doute partie de son bagage idéologique personnel, mais elles n’arrivent qu’au tout second plan dans ses convictions. Plante est d’abord un libertarien. Il croit à la liberté individuelle, au marché, au “moins d’État”. Tel est l’axe principal de son engagement. Il est donc naturel qu’il voie une part d’irrationnel condamnable dans les politiques “d’équité salariale” et de “discrimination positive”. Mais il est douteux qu’il se batte à mort pour ces questions politiquement. L’économie, le management public (l’impôt et les taxes), les syndicats l’intéressent en priorité. Même sur les questions culturelles et identitaires, comme le cours ECR, sa position de “libre choix” est plus un décalque de ses principes économiques que le résultat d’une réflexion politique élargie sur le rôle de nos programmes d’enseignement. Est-il sensible à l’invasion idéologique de l’inter/multiculturalisme dans le cours ECR ? Sans doute que non, puisque je n’ai guère entendu Plante se prononcer contre le même procédé de remodelage dans le programme d’histoire au secondaire. Sur l’éducation, je doute que sa perception de la “crise” actuelle diffère de celle d’un Jacques Ménard. La crise est toujours organisationnelle, structurelle. Mais jamais culturelle. Que peut “la liberté de choix” dans ce cas ? Comme plusieurs libertariens, sa vision du monde semble entièrement déterminée par un économisme programmatique, à l’aune duquel seraient solubles tous les problèmes de la société, pour peu qu’on applique les principes du marché ou du gros bon sens.

Or, nous ne sommes pas que des “agents économiques”, soumis de bonne grâce à la fatalité heureuse du marché, nous sommes également des êtres porteurs d’affects, d’identité et d’histoire. La “famille”, un thème dont se réclame Jean-François Plante, n’est pas qu’une association contractuelle, c’est aussi une institution préoccupée de la transmission d’un héritage moral et culturel. Bien des instances, au sein de l’État, ou plus largement au sein du Moloch, se consacrent à la destruction — d’ailleurs déjà fort avancée — de cette institution. Jean-François Plante saurait-il les reconnaître ? S’il savait les reconnaître, ce serait plutôt en qualité d’alliés, puisqu’aussi bien les idéologues radicaux du mariage homosexuel que les libertariens sont d’accord pour faire primer le principe de contractualité sur la loi naturelle. Le contractualisme ultra, le refus du réel, la même passion des chiffres, le même goût pour les solutions managériales : il existe une forte proximité épistémologique entre les libertariens et les intellectuels-experts. Même si les premiers s’opposent à l’État, ou plutôt à l’étatisme, et que les seconds en vivent, les deux se rejoignent dans un même rapport au réel, perçu comme une matière indéfiniment modelable au gré des évolutions techniques et scientifiques. Euthanasie ? Clonage ? Transhumanisme ? Tout ça est affaire de contrat, de liberté individuelle. Ce n’est pas tant l’ouverture a-morale des libertariens qui est condamnable que son caractère expéditif. Son intransigeance, sa certitude, son manque de sens des limites. Son package all-included pour les malheurs du monde. Tout a l’air si simple dans leur système.

À ce titre, d’ailleurs, la réaction libertarienne québécoise, qui s’est manifestée une première fois en 2005 avec l’affaire CHOI FM, lorsque 50 000 personnes ont marché dans les rues de Québec au nom de la “LIBERTÉ !”, peut être comprise comme une réaction à la saturation du système-Moloch. Le gros bon sens contre l’excessive et superflue complexité du système, la radicale simplicité contre la radicale complexité. Stratégie de repli, communautarisation du ras-le-bol, volonté de faire table rase du Québec. Le “Québec”, oui, car au-delà de l’indifférence de leur idéologie pour la nation, les libertariens québécois cultivent une haine bien particulière pour leur patrie d’origine. Surtout concentrés dans la région de Québec, ils pourfendent, du haut de leur “monde parallèle” (titre de l’émission de Jeff Fillion à CHOI), le “Québec gauchiste”, le “Québec nationaliste”, le “Québec des syndicats”, le “Québec des fonctionnaires”. Autrement dit, le “Québec des baby-boomers”, tel qu’il fut hérité de la Révolution tranquille. Lourdaud, parasitaire, d’une incompétence chronique, le Québec d’aujourd’hui porterait toujours la marque des “vieilles chicanes” des “autres générations”, conflits historiques “complètement dépassés” dans lesquels “la nouvelle génération” ne se reconnaîtrait plus. Les “X”, comme se désignaient eux-mêmes les fans de Jeff Fillion, ne se veulent plus les héritiers d’une culture et d’une histoire, mais les défricheurs stoïques de la prospérité économique individuelle. Jean-François Plante, bien qu’originaire de Montréal, partage le constat des “X” et perçoit avec beaucoup de méfiance la Révolution tranquille, à laquelle d’ailleurs il s’oppose nommément dans l’un de ses clips de campagne intitulé : “Êtes-vous du côté de la Révolution tranquille ou de Jeff Plante ?“. “La Révolution tranquille, ça s’arrête ici“, va-t-il jusqu’à dire, avec une résolution dont on ne sait si elle est forte ou simplement butée. On devine qu’un pareil refus de la Révolution tranquille est mobilisateur auprès de son électorat de base, constitué de libertariens en réaction contre “le Québec”. Mais le gros bon sens de Plante trouve ici ses limites. Car contrairement à l’interprétation simpliste des “X”, le Québec de la Révolution tranquille n’est pas seulement celui des baby-boomers, mais aussi celui de leurs parents, donc de nos grand-parents. Et même de nos arrière-grand-parents, en un sens, puisque le nationalisme canadien-français a précédé le nationalisme québécois. Les baby-boomers, d’ailleurs, étaient trop jeunes pour jouer une part active dans la Révolution tranquille, qui a été préparée par des intellectuels et des économistes nés dans les années 20 et 30. Elle n’est pas non plus unidimensionnelle, comme on aimerait le croire. Sans rentrer dans des débats historiographiques à n’en plus finir, on peut à tout le moins convenir que le nationalisme constituait une force motrice majeure de cette période de développement et d’expansion. C’est parce qu’ils voulaient être “maîtres chez [eux]” que les Québécois ont répondu à l’appel de leurs dirigeants. Bien entendu, la tangente que plusieurs des réformes de l’époque ont prises par la suite est un tout autre débat. On remarque cependant que la “modernisation” de l’État, en ces années, ne s’est pas faite toute seule, et qu’elle a dû s’appuyer sur les marqueurs identitaires de la communauté politique pour se déployer. Pour le résumer dans une formule, on pourrait dire que la modernisation de l’État avec le nationalisme nous a donné la Révolution tranquille, tandis que la modernisation de l’État sans le nationalisme nous a donné la “réingéniérie”.

La contestation des “X” et des libertariens adéquistes ne va nulle part, parce qu’elle est une contestation avant d’être une critique. Un rejet avant d’être une contre-offensive. Une réaction conditionnée avant d’être une action concertée. En dépit de sa posture “anti-système”, elle était condamnée dès le départ à se faire absorber par le système. Leur diagnostic est trop partiel, trop monomaniaque pour accéder à une appréhension d’ensemble de la réalité nationale. Où les libertariens adéquistes croient-ils aller, électoralement parlant, avec leur rejet de la Révolution tranquille ? Je parle de Plante, mais aussi d’autres candidats de l’ADQ, qui aiment afficher en public leur préférence pour les questions économiques et leur mépris des réalités culturelles et politiques. Ils se croient malins dans leur désinvolture, capitalisent sur leur “ouverture à l’anglais”, prônent un enseignement intensif dès la première année de la “langue qu’il faut parler pour être des champions”. Activisme bilingue qui devrait suffire, à leurs yeux, pour les métamorphoser en représentants suprêmes d’une modernité cosmopolite honteusement refoulée par les “agents d’immobilisme” du PQ et du PLQ. Monotonie de la concurrence modernitaire. Il suffit de lever la tête et de dresser l’oreille : il y a toujours, où que l’on se tourne, un nouveau candidat à la défense de la “modernité empêchée”, qui peut tout aussi bien être un adéquiste qu’un gourou de l’Internet ou un vendeur enthousiaste d’iPhones. Il faut s’ouvrir au monde ! brament-ils, en prenant soin de grimacer au visage de leur voisin nationaliste. Fort bien. Mais à quel monde doit-on “s’ouvrir” ? Ce monde-là vers lequel à peu près tout le monde qui a un micro, les intellectuels-experts, les ingénieurs, les publijournalistes, les managers, Benetton, Google, les psychologues, les universitaires, les publicitaires, nous intiment de décoller, en vaut-il la peine ? Le “english for business” qu’ils aiment tant parler, ce “international language” de 2000 mots maximum, esperanto ingéniérial que l’on entend dans tous les aéroports de la planète, de quelle utilité sera-t-il à nos enfants pour comprendre le monde d’avant le iPhone ? Le monde réel, l’ordre naturel, l’énigme de l’âme ? Le monde intérieur, qui, quelle que soit l’opacité des systèmes et des idéologies qui tentent de le nier, continue de se perpétuer mystérieusement dans les coeurs ? Comprennent-ils la violence, le désespoir où seront plongés nos jeunes parmi les plus clairvoyants, lorsque ceux-ci se rendront compte de la nullité existentielle profonde de la fameuse world culture éthique que nos écoles-laboratoires auront passé tant d’années à leur vendre ? On peut aussi se poser d’autres questions. Que deviendront la syntaxe de la connaissance et la grammaire de la beauté à l’heure de la compétence à lire et à écrire ? Comment nos jeunes se délivreront-ils du provincialisme du village global ? Sont-ils condamnés au conformisme de l’anticonformisme de masse ? Questions diverses mais fondamentales, qui manifestement ne préoccupent pas plus Jacques Ménard que les factions du Parti Unique.

La Révolution tranquille demeure le mythe fondateur le plus fort du Québec moderne. Les Québécois ne sont intéressés d’aucun façon à le rejeter. Affecter de la rejeter, pour mieux paraître “révolutionnaire”, fera de Plante un homme populaire parmi les “angry young men” de CHOI et de l’ADQ, mais pas auprès de l’ensemble des Québécois. Sur le plan électoral, l’option libertarienne à la façon Jeff Plante est destinée à flotter autour de 5-8% dans les intentions de vote, en lutte avec QS dans la cave des sondages. Il fallait s’y attendre, le peuple n’aime pas voir son existence niée et ses mythes fondateurs bafoués. Ce que les Québécois désirent préserver de la Révolution tranquille, ce n’est rien d’autre que le fil de leur histoire et de leur identité. Lorsque le groupe dit des “Lucides”, en 2005, avait proposé une série de micro-réformes, il avait prétendu s’inscrire dans la filiation “réformatrice” de la Révolution tranquille, tout en prenant un soin excessif à se distancier de son caractère principal : le nationalisme. Au prétexte que la “question nationale” était pour le moment dans une impasse, les signataires insistaient sur la nécessité de dépasser les “clivages politiques” autour de la nation pour enclencher dans l’immédiat des réformes administratives jugées urgentes. Sur le plan des communications, l’opération a peut-être été un succès, mais sur le plan politique, elle a été un flop total. Une sinistre mascarade, si l’on considère qu’on avait rappelé à la vie publique un ancien premier ministre (Lucien Bouchard) pour l’occasion. Les “Lucides” étaient-ils naïfs ou prisonniers du système ? Un peu des deux, sans doute. Il y avait une incroyable naïveté à s’imaginer que des bricolages de comptables autour de la taxation, des tarifs d’électricité et des frais de scolarité pourrait créer quelque chose comme un mouvement de fond. C’est le nationalisme, le sentiment de faire partie d’une communauté historique et politique qui a permis aux Québécois, lors de la Révolution tranquille, de se projeter dans l’avenir à travers la création de nouvelles institutions. Le nationalisme est notre unique mouvement politique grassroots et il reste sous-utilisé, voire abandonné : pourquoi ? Où était la nation dans le manifeste des “Lucides”, où est la nation dans le discours du Parti Unique d’aujourd’hui ? En tout cas, elle n’est certainement pas dans sa faction adéquiste. Si les “Lucides” étaient un parti, il ressemblerait à un compromis entre le Parti libéral de la “réingéniérie” et l’ADQ actuelle. L’incarnation même de l’impuissance politique et de la résignation à la toute-puissance du Moloch de l’alignement universel.

Or, il faut comprendre que tout projet d’avenir pour le Québec implique de rompre avec le Parti Unique. Toute contestation parcellaire du Parti est non seulement destinée à se faire avaler par le Parti, mais à le renforcer — c’est ce qui s’est passé avec les “Lucides” et l’ADQ. Il faut viser directement les fondations du système, opposer la totalité du sens à la totalité du néant, la limpidité de réel à l’obscurité du simulacre. Le système recouvre d’une chape de plomb ingéniériale la totalité de la communauté politique. Il nous a désappris, ces quinze dernières années, l’exercice primordial du jeu politique, pour mieux nous apprendre à renoncer aux principes fondamentaux de la vie en commun. Dans son désir d’expansion, de conquête des âmes et des imaginaires, il s’est appliqué à inculquer en nous la haine de la nation, territoire charnel et symbolique dont il ne voulait supporter ni la comparaison, ni la concurrence. Aux limites modérées de la nation, espace politique à la mesure de l’homme (et non de la machine), il a opposé le sansfrontiérisme mégalomane des fabricateurs de mondes. Sous l’emprise d’une fascination morbide, qui se nourrissait du spectacle de notre propre immobilisme, de notre propre dépression, de notre atomisation radicale, nous avons consenti à se laisser briser le fil de notre histoire et de notre identité. Des intellectuels-experts, des super-opérateurs, des managers, des falsificateurs de toutes sortes ont alors profité de l’inertie générale pour procéder au transfert silencieux du pouvoir, des mains du peuple aux mains du Moloch. De l’extérieur et de l’intérieur de nos institutions, des attaques sauvages se sont alors mises à pleuvoir sur notre héritage culturel et politique, comme nation québécoise mais aussi comme patrie occidentale. Frappés de stupeur, les réflexes ankylosés par la routine d’une très longue paix, nous avons tourné par habitude la tête vers le Vieux Continent, et qu’avons-nous vu ? Une Europe déboussolée, en proie à la démence totalitaire et à la colonisation islamiste et tiers-mondiste. Des quartiers (voire des villes) entiers deviennent musulmans, finissent par imposer la charia au mépris des lois locales, cependant que des populations indigènes entières doivent déménager pour fuir une loi hostile à celle de leur propre pays. Des micro-États se forment dans les États, dans un contexte de bouleversement démographique extrême. La délinquance violente augmente régulièrement, tandis que les classes populaires se retrouvent encerclées par une terreur ordinaire, normalisée. L’Europe occupée, au nom des droits de l’homme, s’interdit pourtant tout jugement, montrant par là une trahison manifeste de sa tradition politique. Toute critique du système y est interprétée dans le registre du fascisme, du racisme, de l’intolérance : un mot de travers peut vous valoir des amendes faramineuses, et même un séjour en prison. Alors les peuples européens se taisent, étant comme nous prisonniers d’élites affranchies de la sanction populaire. Là-bas comme ici, seule la “bonne pensée officielle”, exprimée dans les mots-téflons de la société-machine, est autorisée. Leur situation est toutefois plus grave et désespérée, en ce sens qu’au Moloch de chacun de leur pays se superpose un MégaMoloch transnational, du nom de l’Union Européenne, censé faire de la somme des ruines nationales une entité en parfaite adéquation avec la “mondialisation“.

L’Europe nous montre l’exemple de ce que deviendra notre pays si nous n’entreprenons pas bientôt son redressement. Mais le redressement national qu’il nous incombe d’assurer ne saurait avoir lieu sans un redressement de la parole, qui va de pair avec une hostilité impitoyable pour la langue-machine et la pensée ingéniérale, les deux piliers du système. Curieusement, le redressement de la parole risque d’être le plus difficile, car c’est véritablement par la parole que se renouera le lien politique fondamental, sans lequel rien ne serait possible. “L’action met les ardeurs en oeuvre. Mais c’est la parole qui les suscite“, disait de Gaulle. À quand une parole pour les Québécois ?

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 29 août 2009.