septembre 2009


P. S.-Arnaud. GUY LALIBERTÉ VEUT S’ENVOLER AVEC SON SENS DE L’HUMOUR, La Presse, 29/9/2009.

Guy Laliberté entend apporter, en tant que premier clown dans l’espace, une touche d’humour dans la Station spatiale internationale.

Il a en effet fait part, mardi, de son intention de chatouiller ses collègues astronautes pendant leur sommeil à bord de la Station. Le milliardaire québécois a aussi promis de distribuer des nez de clown aux autres membres d’équipage.

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Mais il serait difficile de perdre de vue le fait que Guy Laliberté, à l’origine, n’est rien de plus «qu’un petit clown» a-t-il dit, en révélant sa vision de l’entraînement. «Je chatouille (mes collègues astronautes) chaque jour depuis le début de l’entraînement. Je les entraîne. Ainsi, il n’y en aura que six autres à entraîner lorsque j’arriverai là-haut!»

Il a dit s’envoler avec son sens de l’humour. «Je crois que même si, dans la vie, il faut parfois travailler dur et avec beaucoup de sérieux, il y a toujours une petite place pour l’humour dans notre quotidien. C’est ce qui nous permet de demeurer jeune et en santé

M. Ouimet. URGENCES, LA COUR DES MIRACLES, La Presse, 28/9/09.

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À peine quelques pieds séparent les lits. Lorsque le médecin entre dans une chambre accompagné de ses étudiants, il n’y a plus un pouce pour bouger. Oubliez la confidentialité. Les autres patients entendent tout : le bruit des draps froissés lorsque le médecin fait son examen, les questions intimes, le diagnostic.

Les locaux de la direction générale sont au même étage. Le visiteur n’a qu’à franchir une porte pour se retrouver dans un autre univers, propre, calme, aseptisé. Les bureaux sont vastes, éclairés. Et climatisés, contrairement aux chambres des patients.

Les murs ont été repeints, la moquette est neuve, l’atmosphère feutrée. De grandes fenêtres donnent sur un parc. Les arbres centenaires déploient leurs branches immenses. Une bouffée d’oxygène qui tranche avec le béton hostile de la rue Saint-Urbain, où se trouvent les urgences.

LANCEMENT DE LA CAMPAGNE DE PROMOTION DE L’APPORT DE L’IMMIGRATION AU QUÉBEC — LA MINISTRE YOLANDE JAMES CONVIE LES QUÉBÉCOIS À DIRE BIENVENUE ! À L’IMMIGRATION, Gouvernement du Québec, 28/9/2009.

(…)
Une campagne pour tout le monde

Articulée autour du message L‘avenir du Québec ne peut s’écrire sans l’immigration, la campagne télévisée et imprimée débute le 28 septembre et sera diffusée pendant quatre semaines. Des affiches seront aussi placées chez des organismes et des entreprises privées et dans tous les arénas du Québec. A partir d’aujourd’hui, le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles dispose également d’une signature permanente, soit L’immigration, c’est Bienvenue!, qui sera associée à ses productions et ses projets.

L’événement a réuni quelque 300 partenaires au Coeur des sciences de l’Université du Québec à Montréal, en présence de Mme Caroline Ménard, présidente de la Jeune Chambre de commerce de Montréal, et de Mme Edith Larouche, vice-présidente aux opérations internes et ressources humaines chez CGI Québec, venues témoigner de l’importance de l’apport de l’immigration dans leur milieu. La ministre Yolande James a profité de l’occasion pour inviter tous les partenaires à faire rayonner la campagne partout au Québec. «Cette campagne, c’est la vôtre! Vous en êtes toutes et tous les ambassadeurs! Je compte sur vous pour véhiculer son message dans votre milieu, parce que c’est ensemble que nous préparons l’avenir. Et c’est ensemble que nous allons l’écrire», a conclu Mme James.

M. Cassivi. LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, La Presse, 26/9/2009.

Le plus célèbre des documentaristes a beau être un pamphlétaire manichéen prompt à quelques raccourcis intellectuels, il a beau être un manipulateur racoleur qui tourne les coins ronds, s’éparpille et ne s’embarrasse d’aucun scrupule, il a beau offrir, en toute mauvaise foi, une vision étriquée de la réalité (celle qui, évidemment, sert le mieux son propos), Michael Moore reste essentiel. Ne serait-ce qu’en contrepoids aux démagogues de droite, les Rush Limbaugh et autres crétins à la Glenn Beck, qui polluent actuellement les ondes télévisuelles et radiophoniques.

Sa démarche n’est pas celle d’un journaliste, soucieux de livrer une information équilibrée, mais celle d’un cinéaste engagé, conscient du pouvoir des images. Il faudrait être fleur bleue (ou lui rendre sa mauvaise foi) pour lui reprocher son parti pris, même s’il aurait sans doute intérêt à être plus nuancé.

Si Michael Moore déforme la réalité et qu’il est démagogue, selon l’aveu de Marc Cassivi, en quoi serait-il plus “nécessaire” que d’autres démagogues ? Parce qu’il est de gauche, il devient plus noble ? Il sert une cause plus juste ? En quoi la désinformation, même de gauche, sert-elle la démocratie et la vérité ? Je ne comprends pas.

Que l’on puisse écrire et publier cela dans un grand quotidien de “référence” dépasse l’entendement. C’est comme si un intellectuel admettait, dans une revue savante, qu’il se foutait qu’une réflexion soit juste pourvu qu’elle soit du bon côté de l’échiquier idéologique. Faut-il que les petits flics du système se sentent hors d’atteinte pour se permettre de tels aveux ? C’est sidérant.

Peut-être les grandes métropoles sont devenues des foyers d’implosion,
foyers d’absorption et de résorption du social lui-même dont l’âge d’or,
contemporain du double concept de capital et de révolution,
est sans doute dépassé. Le social involue lentement, ou brutalement,
dans un champ d’inertie qui enveloppe déjà le politique.

Jean Baudrillard, Simulacres et simulation (1981)

La vraie “séparation du Québec” a probablement déjà eu lieu, mais pas dans le sens escompté par les “séparatistes” officiels. Il ne s’agit plus tant, de nos jours, d’envisager la séparation du Québec d’avec le Canada, que de noter celle d’Expérience Montréal d’avec le reste du Québec. La première option, la souveraineté du Québec, réfère à une réalité politique néanmoins vivante : la structure du Canada, son histoire, sa composition politique, fait en sorte que le Québec existe toujours, dans ce pays, comme une anomalie historique et identitaire. Qu’il s’en trouve plusieurs pour se dire exaspérés par la “question nationale” n’enlève rien aux fondements du problème. On ne peut effacer, comme par magie, 400 ans d’histoire. On peut les dissimuler, les falsifier, mais cela ne fait qu’un temps, et tôt ou tard la réalité reprend ses droits sur les modes passagères. Les Québécois ne sont pas chez eux au Canada, leur seul vrai pays est le Québec. Vérité fondamentale, que partagaient jadis intimement les fédéralistes comme les séparatistes, bien que l’avis des deux clans différât sur les solutions politiques à adopter. Aujourd’hui, à l’heure où un parti “séparatiste” prospère à Ottawa, servant de pépinière à salaires et à fonds de pension pour un tout un aéropage de politiciens publicitaires (un pléonasme), plus rien ne distingue les “séparatistes officiels” des “fédéralistes officiels”, sinon une dénomination qui a perdu son sens lors de la conquête de Montréal par les colons d’Expérience Montréal.

J’insiste sur le concept d’”Expérience Montréal”, car il désigne bien une toute autre réalité que la ville de Montréal elle-même. Pas plus qu’Expérience New York n’est New York, qu’Expérience Paris n’est Paris, Expérience Montréal n’est Montréal. Par exemple, on peut dire avec une certitude absolue que Richard Hétu et Mali Ilse Paquin, journalistes de La Presse, ne sont pas des correspondants à New York et à Londres, mais à Expérience New York et Expérience Londres. Autrement dit, par-delà tout témoignage ancré dans le réel de ces villes, leurs articles figurent autant de reflets mimétiques de la Western Experience. Les publijournalistes sont des relais médiatiques, chargés de tisser aux soins de leurs co-citoyens une large “toile textuelle” du prêt-à-penser modernitaire. Araignées besogneuses de la Western Experience, les co-citoyens du nouveau monde, branchés sur l’appareil combinatoire de l’interaction virtuelle, traitent le discours dominant comme un oxygène essentiel à leur survie et à celle de leurs semblables. Ils reprennent, sans se fatiguer, le travail incessant de la “toile”. En inspirant, ils avalent clichés, automatismes de pensée, mots-téflons et calomnies consensuelles, puis ils les recrachent, en expirant, sous la forme de commentaires blogués, de vox pop web, de pétitions en ligne et de plaintes email au gouvernement. Forcément, l’air ambiant s’en trouve changé ; il véhicule même, pourrait-on dire, de toutes nouvelles pathologies infectieuses, qui n’ont que peu à voir avec le H1N1. Contrairement au bénin H1N1, qui ne s’en tient qu’au corps, le virus modernitaire s’attaque au système immunitaire de l’intelligence. Il en mange les cellules les plus actives, les plus nourricières ; il y diffuse ses vapeurs asphyxiantes ; s’y répand comme une longue coulée mortelle. Sous l’effet permanent des nouvelles pathologies, que le système prend bien soin de ne pas combattre, mais d’encourager, l’espèce humaine en place ne peut donc finir que par s’engager, à terme, dans un processus de mutation anthropologique. Si un corps se voit modifié par les pathologies successives qu’il reçoit, ou qu’il transmet par les gènes, il n’y a aucune raison pour que le même processus ne puisse s’observer dans la transmission du code anthropologique de la culture. La ville physique, pendant ce temps, se vide des êtres autonomes qui lui étaient historiquement impartis, pour se remplir de monades virtuelles sur deux pattes, petits “connectés” en tout genre, correspondants de la Western Experience, à l’aise partout mais chez eux nulle part. Un pied à Expérience Barcelone, l’autre pied à Expérience New York, la tête à Expérience Paris et le iPhone à Expérience Montréal, ces esprits écartelés abandonnent chaque matin leur corps réel, sans le moindre regret, sur le trottoir d’une ville-fantôme administrative : “Montréal”. (Conscients de la rupture entre l’état de nature et leur nouvelle existence virtuelle, ils perçoivent leur corps comme une machine à entretenir, à coup de “mises à jour” au gym et de “check up” chez l’ingénieur-clinicien). Pour les plus branchés, le souci de l’exactitude administrative se mêlera au kitsch acronymique : on parlera de “YUL”, du nom de code de l’aéroport international de la ville. Bien entendu, dire “YUL” est parfaitement ridicule, mais c’est oublier que les co-citoyens d’Expérience Montréal, en plus de leur corps, ont également délaissé le sens de la parole sur le trottoir de leur ville-fantôme d’origine. Ils ne se parlent plus, ils communiquent. Ils “échangent” des “textos” dans un néo-langage fonctionnaliste, où l’emploi de “YUL” pour parler de Montréal n’est plus ridicule, mais paraît au contraire aller de soi. C’est que la dénomination “YUL” leur est beaucoup plus naturelle pour parler du “Montréal” où ils vivent effectivement : une néo-city spectrifiante et signalétique, un “centre de création mondial” à l’intérieur duquel toutes les expérimentations sur la matière humaine sont autorisées. 

Dans les hautes sphères de la “modernité publicitaire”, en tout cas, l’affaire semble entendue. YUL-LAB est le nom que montreal.ad, un portail conçu par l’Association des agences de publicité du Québec, a donné à son nouveau concept de “recherche et développement”. “Modèle d’expérimentation prédictif et fiable“, YUL-LAB — comme son nom l’indique – entend se servir d’Expérience Montréal comme d’un laboratoire où seront “testés de nouvelles combinaisons publicitaires“. Louangée pour son caractère “multiculturel” (“plus de 80 ethnies” s’y côtoient, s’excite-t-on), Montréal serait un marché-test idéal dans un contexte de globalisation des marchés. “Creuset de créativité et haut lieu de culture“, la nouvelle ville spectrifiée est un “savoureux cocktail de chic européen, d’avant-gardisme et d’effervescence urbaine“. Elle peut compter sur une population-clientèle “à 53% bilingue“, dont “20% de trilingues“.  Ses quatre universités, anglophones et francophones, la placent au tout premier rang de la recherche universitaire au Canada, selon YUL-LAB. Tout cela pour dire qu’Expérience Montréal, avec sa population multiculturelle et plurilingue, ses diplômés en série et sa coolness franco-britannique, “dualité distinctive” évidemment, permettrait la réconciliation de tous les antagonismes : ancien/nouveau, tradition/avant-gardisme, etc. Description superficielle, bien sûr, qui pourrait s’appliquer à n’importe quelle autre métropole occidentale, à quelques variantes près. Expérience New York, Expérience Paris et Expérience Londres se “distinguent” aussi par leur “multiculturalisme” et leur coolness propre, par un tango ininterrompu entre la “tradition” et “l’avant-gardisme”, “l’ancien” et le “nouveau”. Le “branding” de chacune des villes se voit périodiquement renforcé par une incursion dans l’industrie mondiale du divertissement : New York pourra compter sur Sex and the City et Madmen ; Paris sur Amélie Poulain et Le Moulin Rouge ; Montréal sur le Cirque du Soleil et Arcade Fire… Autant de “traits distinctifs” sur le marché, qui peuvent se voir repris à l’autre bout du monde, transformés et usinés dans une autre néo-city de façon à donner une “touche européenne” ou une “touche américaine”, selon le cas. Détachés de leur substrat culturel, de leurs sources nationales, les métropoles occidentales sont en voie de consommer leur rupture définitive d’avec le monde historique et concret qui les a constitué. Elles sont le théâtre d’une densification déréalisante de l’espace-temps, lequel ne serait plus redevable à la continuité et à la discontinuité de l’histoire, mais à la seule machine à produire de l’image en boucle. Pour cette raison, les individus qui passent l’essentiel de leur vie dans les néo-cities ne sauraient préserver indéfiniment les comportements, les pensées et les réflexes vitaux de l’individu historique, qui avait une conscience aigue ou relative des enjeux politiques de son temps. Hormis quelques exceptions, qui ont tôt fait, de toute façon, de quitter l’île pour les banlieues ou les régions, les Montréalais se convertissent en masse à une nouvelle “néo-culture mondiale” qui fait du rejet national la condition même de leur nouvelle appartenance. Les Québécois des régions ne sont pas les seuls, en Occident, à se faire attaquer sauvagement par leurs voisins métropolitains. C’est partout le même phénomène.

Le processus d’alignement, disséqué sur ce site dans le contexte québécois, peut en effet s’observer dans les autres nations occidentales. Une nouvelle classe d’exploitants et de dirigeants, composée de représentants du showbiz, du journalisme, de la politique et de l’économie (les people), s’oppose à l’ancien peuple. Il est par ailleurs devenu évident, depuis quelques années, que l’opposition n’est plus que de l’ordre du discours ou de la pose mondaine mais de la guerre ouverte. Nous sommes bel et bien en guerre, mais dans des paramètres tout à fait inédits. Cette guerre, nous pouvons la déceler dans l’entreprise de rééducation du ministère de l’Éducation (la réforme, le cours ECR, la réécriture des cours d’histoire), dans celle de Bouchard-Taylor, dans le terrorisme médiatique qui se fait autour des questions d’identité, de culture et d’histoire. À une échelle plus petite, et néanmoins réelle, nous avons pu la repérer dans la récente polémique sur “l’oeuvre” d’art contemporain à l’île-des-Soeurs. Plus le temps passe, moins il devient possible d’échapper à l’extension coercitive du système, qui se déploie sur tous les fronts, du champ symbolique au champ pratique. Exemples parmi d’autre, les fermetures de rue pour les festivals, les journées sans ma voiture et autres événements de “sensibilisation” au “vivre-ensemble” écologique, s’ils pouvaient susciter la moquerie polie il y a quelques années, sont aujourd’hui reçus comme autant d’offensives réglementaires d’un pouvoir de coercition. Avez-vous essayé de circuler en voiture à Montréal ces derniers mois ? C’est infernal. Le champ pratique de la vie se voit bloqué au-delà du raisonnable, à un point tel qu’on peut dire que les seules personnes qui seront acceptées à Expérience Montréal seront celles qui auront montré patte blanche aux nouveaux juges de la néo-city. La violence des cyclistes, par exemple, est un phénomène significatif du nouveau monde qui se construit. Les cyclistes ont l’attitude de ceux qui se croient dans le sens de l’Histoire, n’hésitant pas à rejeter dans les limbes de l’existence les “réactionnaires” qui se dresseraient sur leur chemin. Leurs incivilités ne sont pas inspirées seulement pas une humeur passagère, mais par un nouvel d’état d’esprit permanent. Même violence, plus symbolique cette fois, dans la condescendance rééducatrice des commis d’épicerie, qui font semblant de ne pas voir que vous n’avez pas de sac pour transporter vos achats, puis feignant la surprise lorsque vous leur en demandez un : “ah ! vous avez besoin d’un sac…” C’est donc carrément la socialité en soi, la possibilité de “vivre ensemble” autrement que selon une doctrine, qui se voit ainsi compromise. J’ai beau me forcer, mais je peine à imaginer la somme de mépris et d’obstination qu’il faut à un individu pour ennuyer, de façon aussi systématique, la personne qu’il a devant lui, sous prétexte qu’elle ne serait pas assez alignée à son goût sur sa doctrine personnelle. Le type a une quinzaine d’aliments devant lui, il a les mains dans les poches et il attend. C’est certain qu’il a besoin d’un sac. Il est tout aussi certain que ce n’est pas en ce moment précis, dans cet acte isolé, que va se régler le destin de l’humanité, de la même manière que ce n’est pas en refusant de céder le passage sur un boulevard à 50 km/h, qu’un cycliste réussira à convertir de force tous ceux qui ne partagent pas sa nouvelle religion. Qu’importe qui a raison dans l’absolu (si jamais cela est possible), ces comportements sont inutilement hostiles et ne sauraient engendrer autre chose que méchancetés par-dessus méchancetés. Ils distillent un poison qui entame le substrat culturel essentiel à la vie en commun, en particulier si celle-ci est métropolitaine. Ces co-citoyens acharnés ne ressentent-ils pas une fatigue, une vacuité quelconque à aligner les réactions désagréables ? Que l’on continue ainsi encore dix ans, la vie deviendra insupportable, et les écolo-citadins se promèneront dans les rues la rage au coeur, avec l’envie de sauter à la gorge de quiconque aurait une attitude en porte-à-faux du système. Dans le contexte d’implosion qui est le nôtre, nous avons le temps de nous entretuer et de nous suicider dix fois avant que la planète ne montre le moindre signe d’explosion. C’est ce que ne veulent pas comprendre les écologistes doctrinaires, des obsédés de la nature qui n’entendent rien à la nature humaine et aux conditions de sa survie. Ils disent oeuvrer pour le bien collectif de l’humanité, mais sont pourtant incapables d’aimer les gens en eux-mêmes. Eschatologues fanatiques, ils gaspillent, entachent et avilissent la moindre seconde de liberté et d’altérité qui se présente à eux, au nom d’un horizon rédempteur sublime.

Les grandes villes ont pu incarner, un temps, un certain raffinement civilisationnel, en ce sens que c’était là et nulle part ailleurs que se jouaient les grands destins individuels et collectifs ; qu’étaient produites les plus grandes innovations artistiques et scientifiques ; et que se modelait, se perfectionnait de génération en génération, un certain savoir-vivre, une certaine idée de l’urbanité civilisée. Mais aujourd’hui, sérieusement ? En 2009 ? Comment penser la même chose, alors que les nouvelles élites, qui se voient comme les dépositaires de la pensée esthétiquement correcte, n’en ont que pour le “Quartier des spectacles”, les “festivals”, “l’art contemporain”, le “branding”, le “design”, les “idées créatives” (BIXI/Vélib’, Paris-Plage, la bouffe de rue…)  et autres indispensables apports de la Western Experience ? La civilisation disparue, le “raffinement civilisationnel” de la ville ne peut déboucher que sur une sophistication de pacotille, d’ailleurs caricaturale à force de se mouvoir dans un vide sans ressort culturel réel. C’est pourquoi les co-citoyens d’Expérience Montréal sont les plus zélés dans la défense de ce qu’ils appellent la “culture”, façon comme une autre d’en monopoliser le sens et de se protéger d’un diagnostic lucide de leur condition. Je suis désolé, mais il y a infiniment plus de culture dans un père de famille ordinaire, doté d’un sens des responsabilités et de l’héritage, que dans le premier artiste-Pampers venu qui s’imagine réinventer l’histoire de l’art parce qu’il se sert d’enfants pour expérimenter de “nouvelles dynamiques sociales”. Ce n’est pas être populiste que de dire cela. Il faut sortir des catégories convenues sur la question de la culture et de sa réception, et embrasser une vue plus large pour comprendre où nous en sommes et où nous allons. Le père de famille ordinaire est peut-être trop ordinaire au goût de nos publiélites, mais au moins son existence ne compromet pas la pensée, la liberté d’esprit, le respect de l’écrit. En outre, il colporte en lui une part de “petite dignité”, de “devoir moral” invisible, que méprisent à tort les zélotes des néo-cities, toute cité digne de ce nom n’étant pas envisageable sans ces modestes mais nécessaires qualités chez les individus qui la composent.  ”Homme gris” parmi les “hommes gris”, il ne revendique aucune originalité, aucune “remise en question” subversive ; absence de qualités modernitaires qui a suffi à certains petits salauds du showbiz pour le présenter comme un nazi refoulé (je pense au sketch imbécile de RBO sur le “nazisme” des gens d’Hérouxville et des électeurs de l’ADQ). Il me semble pourtant que des hommes ordinaires, au goût “petit bourgeois”, qui n’aiment guère l’art abstrait et la modernité publicitaire, il n’y avait que ça sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944. Des plombiers petit-bourgeois, des instituteurs tranquilles, des garagistes machos, des manoeuvres ordinaires et autres “hommes gris” peu prisés des milieux sophistiqués : par milliers, ils ont débarqué courageusement pour sauver la civilisation occidentale de la barbarie nazie. À voir la gueule des soldats qui reviennent morts d’Afghanistan, face aux talibans, on ne peut pas dire que le topo a bien changé. Ce sont toujours les mêmes qui vont au front et toujours les mêmes qui restent planqués pour mieux se moquer, pour mieux avilir. Je ne suggère pas par là que les intellectuels ou les “artistes” doivent aller au front pour “prouver” quelque chose, bien au contraire. Je dis seulement qu’il y a une limite à l’ingratitude et à la mauvaise foi, et que fantasmer l’homme blanc occidental de moyenne condition en une menace nazie permanente, comme le fait la majorité des écrivaillons modernitaires, outre d’être profondément honteux, est délirant au regard de l’Histoire.

Le jugement des acteurs du système ne relève plus d’une raison personnelle et autonome, mais d’un prêt-à-penser qui désigne l’ennemi d’emblée, sans réfléchir. Et l’ennemi, c’est celui qui n’est pas reconnu par la machine ; celui qui ne l’a pas intégré. C’est surtout celui que l’on peut cogner, les yeux bandés, sans avoir à craindre les foudres du système. De fait, les co-citoyens et les co-apparatchiks d’Expérience Montréal ne s’en privent pas ; tout leur dispositif de représentation est fondé sur la ringardisation d’une majorité de la population, concentrée à l’extérieur de la métropole. Les “beaufs”. Les “cous bleus”. Les “red necks”. Qui est ringard et qui ne l’est pas ? Voilà la seule question qui distingue désormais les “gens bien” des “gens mauvais”. C’est dire combien les élites urbaines ont perdu le sens proprement anthropologique de la culture, et qu’elles ne sont plus les gardiennes de quoi que ce soit, si ce n’est leur portefeuille et leur condo. On peut construire quelque chose sur le roc du bon sens, du devoir moral de l’homme ordinaire, mais on ne peut rien construire sur les ruines complaisantes de l’artiste publicitaire. Cela ne suffit pas à faire des hommes ordinaires des gens extraordinaires, mais cela suffit à nous rappeler que le rapport à la culture le plus précieux ne se retrouve pas forcément chez ceux qui s’en réclament d’office.

La civilisation et la décence ont quitté la ville. Partout en Occident, les derniers résistants, les derniers hommes libres se concentreront dans les régions profondes du pays, à l’écart des zones spectrifiées des néo-cities.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 3 octobre 2009.

Extraits de Jean-Pierre Le Goff, Le mythe de l’entreprise. Critique de l’idéologie managériale, La Découverte, 1992. Vous remarquerez la complicité manifeste entre le programme de l’État modernitaire et celui de l’entreprise. Certaines descriptions de Le Goff sur l’entreprise pourraient aujourd’hui être reprises à l’identique pour l’État (je pense à la réforme socioconstructiviste de l’école québécoise et au cours d’Éthique et culture religieuse).

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Les managers modernistes se veulent tous pragmatiques et fonctionnels, en dehors de toute idéologie, alors qu’ils réintroduisent en sous-main une conception fort précise des rapports sociaux dans l’entreprise et dans la société. Ils proclament et décrètent l’autonomie et la responsabilité pour les ramener dans les normes d’un bon comportement contrôlé et évalué par une batterie d’outils et de méthodes. Leur jargon faussement savant et technicien, qui brasse des notions à géométrie variable et des mots vides, déstructure le langage, le ravale au statut d’outil de “marketing” et de manipulation. Une sous-culture managériale et son bric-à-brac méthodologique, antérieurement relégués dans l’entreprise ou dans sa périphérie proche (activités d’audit, de ocnseil, de formation), ont désormais acquis droit de cité. À la faveur des réformes de l’Éducation nationale et par le relais de tout un courant pédagogique fasciné par l’entreprise, cette sous-culture a pénétré l’école et l’université. Elle se distille dans l’ensemble de la société à travers toute une littérature et de multiples stages de formation.

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Au-delà du discours scientiste et technicien restent donc quelques trucs de bon sens : “Très souvent, dans ces stages, on apprend à écouter et à faire répéter ce que l’autre vient de dire. Faire payer cela plusieurs centaines de milliers de francs peut paraître scandaleux, et pourtant donner à des stagiaires des trucs qui relèvent du bon sens n’est peut-être pas si idiot que cela, dans la mesure où tout le monde n’a pas forcément ce bon sens, ne maîtrise pas ce bon sens.” Ces outils miracles traduisent précisément sous forme symptomatique la perte d’un certain bon sens dans la société au profit d’une approche instrumentale des rapports humains qui, sous prétexte d’efficacité, les dénature.

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L’histoire de l’entreprise est traitée pareillement. Cette histoire fait l’objet de récits et d’appréciations contradictoires ; elle est transmise par une parole échangée librement entre les salariés. Réécrite par les managers, elle devient histoire officielle unifiée avec ses mythes, ses héros, ses fêtes commémoratives décrétées par les directions.

Le management moderniste prétend donner du sens au travail, attacher les salariés à leur entreprise, développer des rapports de confiance… Mais leurs conseils et leurs pratiques ont des effets inverses en déstructurant les rapports sociaux autonomes et les compromis dans le travail gérés librement par les acteurs. Leur prétention à décréter du sens remet en cause ce qui précisément contribue à donner intérêt et figure humaine à la production. L’attachement des salariés à l’entreprise suppose que celle-ci demeure un lieu de libre sociabilité échappant à la seule logique productive, à ses contraintes et aux normes dictées par les directions. Ce qui se trouve ainsi dénié par tout un courant managérial, c’est la libre parole et l’institution d’un lien social autonome, qui font de l’entreprise autre chose qu’une machine à produire.

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La religion peut être ainsi utile au management. Étrange alliance qui se dessine. La crise des idéologies et de la culture constitue un terrain favorable à la conjonction du “retour du religieux” et de l’idéologie managériale. La religion constitue pour nombre de patrons et de managers un modèle fascinant d’intégration communautaire et de motivation. Les sectes et les gourous ne sont pas loin.

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Dans ces chartes et projets, l’individu travaillant en entreprise n’est pas avant tout considéré comme un salarié lié par un contrat de travail à son employeur et un citoyen à part entière. Il est d’abord et avant tout membre de l’entreprise. Il doit non seulement respecter la discipline nécessaire à la réalisaiton des objectifs économiques, mais s’engager moralement à se conformer aux bons comportements. La pluralité et les droits des individus se trouvent englobés et dissous dans la référence à une éthique présentée comme commune. Celle-ci permet d’étendre au-delà des barrières protectrices du droit la subordination des salariés à l’employeur et leur implication dans l’entreprise.

Les managers reconnaissent la légitimité des institutions représentatives du personnel où les divergences peuvent s’exprimer. Mais les compromis et les accords conclus entre partenaires sociaux sont dévalorisés au profit d’une éthique de référence et aux exigences qu’elle implique. En d’autres termes, la dimension institutionnelle de l’entreprise exerçant son activité dans le cadre d’une société civile régie par le droit et la négociation est reléguée au second plan au profit de l’idée de l’entreprise comme communauté première d’appartenance d’où émanent des valeurs et des règles qui s’imposent à tous les membres.

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La définition des objectifs et des critères sur lesquels l’individu sera évalué implique désormais directement l’intéressé. Ce dernier peut être alors invité, après discussion avec sa hiérarchie, à apposer sa signature sur des documents qui formalisent son “auto-évaluation” de façon précise. Autonomie, responsabilité, contrat…., tous les éléments sont réunis pour proclamer fièrement qu’on en a fini avec la contrainte dans la direction des hommes dans l’entreprise. On veille à “développer l’auto-jugement, l’auto-évaluation, l’auto-contrôle, qui sont les meilleurs moyens de motiver et de mobiliser les collaborateurs”, et l’on s’imagine ainsi, plus ou moins naïvement, développer des rapports de confiance.

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L’entreprise dont rêvent les managers modernistes est une micro-société homogène fonctionnant comme un organisme dont l’unité serait assurée par l’identification de chacun de ses membres au tout unifié. Si les salariés sont amenés aujourd’hui à être plus autonomes dans leur activité, le lien qui les unit à l’ensemble doit désormais résider dans l’adhésion à la même image de l’entreprise moderne, performante et dynamique, physiquement et moralement saine. L’identification devient un mécanisme central de la mise en place d’un nouvel ordre productif et de sa régulation.

Ce tout unifié s’incarne dans la figure du dirigeant. Celui-ci représente l’image idéale de l’entreprise, condensant dans sa propre personne l’optimum des vertus et de la compétence. Mais il se veut aussi, comme tous les salariés, membre de l’entreprise partageant les mêmes valeurs, le même langage, les mêmes comportements. Au-dessus de tous les autres, il veut en même temps être présent dans chacun comme modèle intériorisé.

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Les moyens mis en place — communication, audit, formaiton, contrôle et évaluation… — entendent assurer la maîtrise de l’ensemble de ce processus. Mais ils traduisent aussi une secrète crainte : celle de voir surgir à tout moment la figure du salarié insoumis tissant avec d’autres des liens sociaux incontrôlables. L’autonomie individuelle et collective, son potentiel d’action imprévisible continuent de hanter l’imaginaire du management.

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Les entreprises envoient leurs cadres licenciés dans des cabinets spécialisés faire un “bilan de carrière”, un “diagnostic de potentiel” ou un “check-up express”. Et ces cabinets peuvent à leur tour confier ces cadres déstructurés à des psychosociologues spécialistes de la motivation et des relations humaines. Le management moderniste ne sécrète pas seulement sa propre pathologie, il a ses propres services d’assistance. De la gestion du personnel aux cabinets spécialisés, il forme un système qui broie les hommes et se nourrit de leurs blessures.

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Il est enfin une autre réalité que le discours de “l’entreprise formatrice” camoufle : aspects professionnels et comportementaux sont de plus en plus intriqués ; le développement de la formation en entreprise s’accompagne d’une volonté de normalisation des comportements.

166
Les sciences humaines et la philosophie peuvent être également mises au service de l’entreprise dans cette même optique. Dans ce domaine, certains n’hésitent pas à ériger la perspective utilitaire et mercantile en finalité nouvelle de la philosophie. Ayant créé son cabinet de consultants, Alain Etchegoyen, normalien et agrégé de philosophie, propose tout bonnement, dans son livre Les entreprises ont-elles une âme ?, d’opérer un véritablement bouleversement : “Je suggère avec effronterie que la philosophie doit être pensée en termes d’investissement — aller and return of compris — de capital fixe, de rentabilité, d’efficacité, de productivité, de solution, de technique, d’outil, d’instrument, de dividende, d’entreprise, de risque, de responsabilité, d’initiative, de décision, de stratégie, de tactique, d’affrontement, de lutte, de guerre économique, de gestion, de marketing.”

171-172
Ces séminaires assènent une idée centrale : les individus sont des êtres conditionnés, idée déclinée sous différentes registres au fil des textes [...172] Différents exercices et jeux de rôle visent à faire prendre conscience de ce déterminisme : attribuer une liste de valeurs à tel ou tel personnage ou à telle ou telle catégorie sociale, dresser soi-même la carte de ses préférences, décrire les modèles d’éducation reçue dans deux familles bien typées… On prétend déstabiliser les idées et les comportements rigides, mais on remplace les certitudes par un relativisme culturel et éthique, comme si l’on voulait fabriquer des individus qui ont réponse à tout sans être convaincus de rien, qui esquivent sans cesse le face-à-face et l’affrontement, à l’image de cet exercice si bien nommé de “l’édredon”. Le modèle du visage lisse et du sourire sans faille du manager est offert comme carapace à toutes les remises en cause.

176
Tout questionnement qui n’entre pas dans le modèle adaptatif présenté sous le vernis de la science et de la technique est d’emblée rejeté. Le bricolage des outils et méthodes psychosociologiques s’accompagne d’une réinterprétation et d’une déstructuration des oeuvres culturelles du passé qui les vident de leur signification. En guise de connaissance et d’analyse d’un problème, on fournit un étalage éclectique de bouts de théories et de références, un bouillon de culture insipide, une caricature de pédanterie savante.

Éclectisme et relativisme, neutralisation du sens et manipulation, ces éléments se tiennent et forment un tout. À l’idée de l’homme autonome, capable de prendre du recul et de résister aux pressions, se substitue l’image de l’homme conforme et manipulable à merci. Sous leur apparence anodine, ces formations constituent un véritablement entreprise de déculturation et de déshumanisation.

177
Pour conquérir des marchés internationaux, des organismes proposent le “management interculturel ou ‘pluriculturel”. Il s’agit d’établir une “stratégie de la culture” qui maîtrise et gère les différences. La référence à l’anthropologie et son utilisation managériale donnent lieu à d’étranges théorisations [...] On veut, dit-on ailleurs, insuffler une “culture des cultures” et un “état d’esprit transnational”. La culture vue par le management aboutit à la déstructuration de tous les repères.

182
Ces outils sont présentés dans un discours qui se veut lui aussi neutre et fonctionnel, alors qu’il ne cesse d’en appeler à la reconnaissance de la différence et de l’hétérogénéité. La société étant définie comme plurielle, l’éducation ne semble plus devoir se fixer d’autre finalité que celle de l’acquisition d’”outils intellectuels communs” permettant de définir des objectifs opératoires pour “l’organisation de la vie sociale”. L’inflation des outils et des méthodologies s’accompagne d’un éclectisme culturel qui érige l’utilité et l’efficacité en seules valeurs de référence. L’école, elle aussi, se doit désormais de posséder sa “boîte à outils” sophistiquée, livrée clé en main par des spécialistes pour la rendre plus performante.

184
L’idéologie managériale ne pénètre pas seulement le système éducatif par le biais des enseignements de gestion des ressources humaines, de marketing et de communication auxquels participent de plus en plus les managers des entreprises et les consultants. Elle est reprise par des responsables, des formateurs et des éducateurs en mal de modernité. La fascination de quelques-uns ne doit pas là aussi faire oublier la sagesse du plus grand nombre. Le modèle managérial se heurte à une résistance passive ou active qui n’est pas près de céder.

227
L’amour du prochain érigé en modèle d’organisation sociale débouche sur un projet de maîtrise des plus absolus sur les hommes. Voilà qui peut fournir matière à réflexion à ceux qui prétendent encore aujourd’hui, au nom de l’éthique, instituer le bonheur des hommes dans l’entreprise et la société.

278-279
L’idéologie managériale se présente sous le double aspect de l’efficacité et de l’éthique ; elle prétend répondre à la fois aux exigences de l’économie moderne et faire de l’entreprise le nouveau lieu du sens qui fait défaut à la société. Ce retour de l’éthique dans l’entreprise est significatif d’une tendance sociale ; l’économisme des années quatre-vingt s’est accompagné d’un repli identitaire sur l’éthique individuelle et les valeurs des différentes “communautés d’appartenance”. Ce repli s’est effectué au détriment d’une confrontation et d’un débat sur les problèmes d’ensemble et les choix politiques qui engagent notre conception de la vie commune en société.

279
L’idéologie managériale fleurit sur le vide laissé par l’échec de Mai 68 à construire un projet crédible, tout en reprenant à son compte ses prétentions à “changer la vie” et à en finir avec la contrainte et l’autorité. L’utopie de Mai 68 trouverait désormais à se réaliser dans l’entreprise du troisième type. On comprend dans ces conditions que nombre d’ex-soixante-huitards soient entrés en management.

 M.-C. Lortie. DES POULES, EN VILLE, MAINTENANT. Blogue de l’édito, 24/9/2009.

Pendant que tout le monde se préoccupe de compteurs d’eau, de contrats douteux, de gestion ratée et de yacht extravagant, peut-être est-ce le bon moment pour installer, sans que personne ne s’en rende compte, dans nos cours montréalaises, quelques poules pondeuses.

Ok, c’est interdit.

Mais peut-on au moins en discuter en pleine campagne électorale ?

Voilà des années que j’attends qu’on parle au moins de poules en ville (voir article plus bas) sauf que pendant que toute l’Amérique du nord s’y met, ou à peu près, Montréal, elle, traîne bien évidemment.

Grand article sur la question cette semaine dans le New Yorker, où la journaliste Susan Orlean attire notre attention sur ce poulailler. J’avais auparavant remarqué celui-ci sur le site de Dwell.

S. Galipeau. LES APPRENTIS COIFFEURS OU “L’ESTHÉTISME RELATIONNEL”, La Presse, 23/9/09.

Oseriez-vous vous rendre dans un salon de coiffure et vous faire coiffer par… un enfant? C’est l’expérience inhabituelle et pour le moins provocante que propose l’artiste torontois Darren O’Donnell, dimanche, au salon KAAZ (900, Laurier Est).

La performance s’inscrit dans une démarche d’«esthétisme relationnel»: «On veut créer des dynamiques sociales inhabituelles entre les gens», explique l’artiste, qui se définit aussi comme un «acuponcteur social». «On veut créer des dynamiques inhabituelles dans les communautés, des dynamiques dont souvent, par peur, on se prive.»

D’une part, les jeunes (de 6e année de l’école Westmount Park) pourront jouir d’un pouvoir décisionnel inusité. Les cobayes, de leur côté, se retrouveront dans une position de vulnérabilité tout aussi inhabituelle.

Avec sa compagnie, Mammalian Diving Reflex, Darren O’Donnell a fait plusieurs performances d’«esthétisme social» du genre: il a organisé une nuit blanche, pendant laquelle une vingtaine de profs se sont porté volontaires pour danser des slows (histoire d’assouvir des vieux fantasmes), il a invité une quarantaine d’enfants à jouer les critiques gastronomiques, et il s’apprête à organiser, en Angleterre, une nuit des 100 party, pour inciter les résidents de nouveaux quartiers populaires à se connaître.

«Ce qu’on veut, c’est montrer comment différentes communautés peuvent coexister, dit-il. Aller au-delà de l’atomisation sociale.» Des performances de coiffure par les enfants ont déjà eu lieu à Toronto, Vancouver, New York, Los Angeles, Sidney, Bologne, et Dublin. Dimanche, il s’agira d’une première au Québec.

M.-C. Lortie. ART ATTITUDE, La Presse, 23/9/2009.

Mais Montréal est-il, dans la rue, quand on y vit, une ville qui respire du même souffle que celui qui a jadis allumé les signataires de Refus global ?

On peut en douter en voyant comment l’arrondissement de Verdun a décidé, il y a 10 jours, de mettre au rancart l’installation Milieu humide de l’atelier In Situ, à L’Île-des-Soeurs. Qui aurait cru qu’on verrait, à Montréal, ce genre d’attitude anti-art contemporain réservée d’habitude aux députés réformistes de l’ouest canadien ?

Aberrant ? Hallucinant comme décision ? Plus encore.

Bref, il y a du chemin à faire. Et des poings à mettre sur la table.

Note à MCL : les signataires du Refus global n’étaient pas “allumés par Montréal“, ou par un “souffle” particulier à cette ville, mais complètement éteints par le Québec de Duplessis. D’où leur manifeste. Trait distinctif du régime modernitaire, l’inculture des amoureux de la culture est décidément un fléau.

J.-P. Pineault. LE MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION SUBVENTIONNE L’ENSEIGNEMENT DE LEUR LANGUE D’ORIGINE AUX IMMIGRANTS, RueFrontenac.com, 22/9/2009.

Pour aider les jeunes immigrants à apprendre le français, le ministère de l’Éducation a allongé 1,7M$ l’an dernier pour permettre à près de 7000 écoliers d’apprendre… leur langue d’origine, comme l’hébreu, le punjabi, le grec, le mandarin et le bengali.

Dans le cadre du Programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), sept commissions scolaires du Québec ont bénéficié de plus en plus des deniers publics afin d’offrir l’enseignement de la langue d’origine à des jeunes immigrants de la maternelle, du primaire et du secondaire.

(…)
(Lire la suite…)

Les contours de l’ordre dominant, sa nature persécutrice, sa violence intrinsèque, se précisent de jour en jour. La plus récente “polémique” autour de “l’oeuvre d’art contemporain” Milieu humide, à l’Île-des-Soeurs, a eu la vertu de ramener à l’avant-scène, de manière inattendue, une certaine rhétorique en matière de culture. Il faut dire que cette rhétorique, qui cultive l’illusion ridicule d’une lutte toujours active entre traditionalistes et modernes, entre obscurantistes et avant-gardistes, est présente dans notre quotidien plus qu’on ne l’imagine. En effet, il suffit d’allumer sa télé, de “surfer” sur Internet, de se promener dans les boutiques, pour se voir aussitôt exposé à toute une série de messages codifiés, qui fait de l’exercice de notre “pouvoir d’achat” la condition même de notre émancipation, donc de notre existence même de “citoyen moderne”. Pour être absolument moderne, il faut tout acheter : les babioles, les comportements, les mythes, la rhétorique, les automatismes de pensée. Imperméables au réel, les artistes “contemporains” ne se rendent pas compte que la “modernité” dont ils se réclament est une notion qui a été consommée depuis une bonne cinquantaine d’années par la “publicité”. Or, la ”publicité” ne se réduit plus, loin s’en faut, à la réclame inoffensive des années cinquante. Elle peut être comprise aujourd’hui comme un ensemble de codes et d’injonctions, qui a pour but non pas de s’adresser à un consommateur abstrait, mais de se substituer entièrement au monde réel dans lequel celui-ci aurait encore la prétention d’évoluer en tant qu’individu. La “publicité” ne se contente plus de rester en marge de la réalité, d’en respecter la souveraineté, elle cherche au contraire à la nier pour mieux consolider son emprise sur les imaginaires. Elle est devenue spectacle intégral. Ultimement, son but est de programmer nos actes, nos paroles, nos réactions, de sorte que plus un humain sur cette terre ne soit en mesure d’entrer en contact avec autrui sans que ce ne soit dans les conditions prédéfinies de la “modernité publicitaire”.

La dialectique qui a permis la confrontation féconde entre art figuratif et art abstrait, au début du vingtième siècle, n’existe tout simplement plus en 2009. Les oppositions de jadis entre tradition et modernité sont d’ailleurs stériles, et n’ont rien à voir avec le monde dans lequel nous vivons. Ceux qui continuent à les employer sont soit des incultes, soit des Tartuffes, soit des… réactionnaires nostalgiques. Mais l’art contemporain a besoin de ces oppositions caduques pour continuer à exister de manière légitime aux yeux des pouvoirs publics, qui sont comme tout le monde enchaînés à la “modernité publicitaire”. Rien ne déplairait plus à l’État et au gouvernement que de se faire prendre en flagrant délit “d’anti-modernité”. Le loquet modernitaire, au-delà de tout débat rationnel sur les politiques publiques, est ce qui empêche véritablement le moindre début de réforme au sommet de l’État, et pas seulement en culture. D’ici là, nous en avons eu une fois de plus la preuve, le chantage des professionnels de l’art publicitaire continue de croître, et surtout d’empirer en violence, pour peu qu’il rencontre une “résistance” sur son chemin. “L’art contemporain”, bien sûr, a besoin d’être subventionné, mais surtout de s’imposer dans des lieux géographiques fréquentés au quotidien par les contribuables, ceux-là mêmes qu’il se fait pourtant un plaisir de mépriser à longueur de colloques. Confinés dans un musée glauque, dans une tentative désespérée de se raccrocher à une histoire avec laquelle ils n’ont de toute façon rien à voir, il est vrai que les zélotes de l’art contemporain n’ont eu d’autre choix que d’aller prendre l’air, de “s’approprier la rue” et de conscrire des citoyens qui, autrement, seraient restés — ô scandale — parfaitement indifférents à leurs “installations”. Personne n’allait vers l’art contemporain, tout le monde s’en foutait ? Qu’à cela ne tienne, c’est l’art contemporain qui entreprendra d’aller vers les gens, de s’imposer dans leur quotidien. De se faire ami avec eux, en somme.

Mais la nouvelle amitié est bien bancale. Il suffit que les “citoyens” d’un endroit donné, qui n’avaient jamais rien demandé jusque-là, s’organisent entre eux et réagissent à “l’initiative” des pouvoirs publics modernitaires pour provoquer une contre-réaction violente, colérique, voire hargneuse à leur endroit. Contre-réaction d’autant plus violente qu’elle est mécanique, et aussi prévisible qu’une équation mathématique : comme dans le cas de Bonnardel et de Picard, il y a quelques semaines, avec Jean-François Plante, Nathalie Petrowski a employé les mots-téflons du système pour disqualifier les opposants à “l’installation” de l’Île-des-Soeurs. “Inculture”, “ignorance” et “intolérance” : pour elle, tout était dit. Sans doute, elle a recueilli ainsi l’approbation d’un nombre considérable de lecteurs boboifiés, qui se reconnaissent dans ce type de rhétorique, et pour lesquels la “résistance” à “l’art contemporain” ne peut être comprise que dans les termes de la “lutte contre l’obscurantisme”. Ce n’est pas tant le rejet de l’art contemporain qui scandalise, que le fait que des gens ordinaires osent être décomplexés, au point de ne pas hésiter à faire part de leur hostilité en public et à réclamer le retrait desdites merveilles hors de leur horizon quotidien. Une petite zélote enfiévrée, citée avec approbation par Petrowski, a d’ailleurs eu assez de temps à perdre pour retracer le groupe Facebook des opposants et y poster un message, dans lequel il les accusait d’être “convenus” et “conformistes”, donc de manquer d’imagination (il est vrai qu’il en faut beaucoup pour trouver de l’intérêt à l’art contemporain). Singulières “accusations”, dans la mesure où les opposants au projet de l’Île-des-Soeurs n’ont jamais prétendu être “subversifs” ou “anti-conformistes” — même si, en allant à contre-courant des injonctions du régime modernitaire, ils le sont beaucoup plus que les artistes contemporains eux-mêmes. Ils se sont simplement arrogés le droit de ne pas se voir imposé quelque chose dont ils ne voulaient pas ; une prérogative qui, me semble-t-il, relève — ou devrait relever encore — de la plus élémentaire liberté politique. Mais le régime modernitaire n’a que faire des résistances individuelles, n’a que mépris pour la prétention des résidants à avoir une emprise ce qui se trame dans leur environnement immédiat. À travers une stigmatisation essentiellement morale, les “nouveaux amis” des “citoyens”, porte-paroles de la bonne nouvelle fraternitaire, ont déployé un dispositif de coercition symbolique — et en certain sens physique — qui ne fait que commencer.

Très étrange “vivre-ensemble”, en vérité, que cette néo-société barbare où l’on s’invite jusque sous la fenêtre des gens, plutôt que de se contenter de les inviter dans un endroit approprié. La chose était prévisible, me direz-vous, puisque l’art contemporain n’a eu d’autre choix, pour trouver un public qui ne s’y trouvait pas, que de sortir des galeries et des musées. De façon que, désormais, la moindre résistance, le moindre sourcil relevé, le moindre geste de recul — de la part de gens qui, rappelons-le, ont été exposés contre leur gré à ces “installations” choisies et conceptualisées en vase clos – ne peut être assimilé qu’à un comportement réactionnaire inacceptable. Un beau dimanche, vous vous trouvez dans votre tour à condo, votre café filtre coule tranquillement, vous posez vos pieds dans vos pantoufles, allez sur votre balcon pour prendre l’air, et qu’est-ce que vous voyez ? Des tiges fluo, des “senseurs électroniques”, toute une installation d’une complexité logistique comique, qui capte le climat ambiant pour le retraduire dans une “expérience cinétique diurne et nocturne”. Certes, votre condo est décoré à la manière “jolie”, vous avez peut-être même acheté des reproductions de paysages qui vous rappellent les lacs de votre enfance, détaché que vous êtes de l’obsession d’être moderne. Vous vous dites que vous êtes chez vous, et c’est le même raisonnement qui vous guide lorsque vous posez des yeux las, de jour comme de nuit, sur “l’expérience cinétique” qui se déroule en permanence sous votre fenêtre. En sortant pour aller acheter votre pain blanc tranché, votre bol de Cheez-Whiz et votre Journal de Montréal (j’ironise, ai-je besoin de le préciser), vous croisez dans l’ascenseur vos deux voisins, agent d’assurances et comptable de profession. Après les salutations d’usage, il s’en trouve un, dans votre petit groupe, pour se moquer très prudemment du nouveau Milieu humide. Soulagement général. Les langues se délient, les rires fusent, perdent leur accent faux de la courtoisie de façade. Quelqu’un va jusqu’à révéler, les dents serrées, le montant de la subvention pour le projet. Le petit groupe s’organise, trouve une nouvelle force dans le partage de son point de vue, réussit à surmonter la gêne initiale. Puis il décide enfin de passer à l’offensive, au grand dam des gardiens de l’orthodoxie. Contre l’avis des artistes, des journalistes, des créatifs. De tous les nouveaux membres de la seule Académie régnante aujourd’hui, qui n’est autre que l’Académie de la modernité publicitaire, dispensatrice en métropole des prix officiels de la Subversion correcte, de l’Anarchie soumise et de la Rébellion consensuelle.

Évidemment, parce que vous croyez avoir un mot à dire sur ce qui se passe devant chez vous, parce que vous estimez que ce que les bureaucrates de la Ville ont installé là est insignifiant, tout de suite l’indignation vertueuse s’ensuit. Elle peut varier selon les zélotes. Pas plus Nathalie Collard que Nathalie Petrowski n’y ont recouru, mais elles auraient pu tout aussi bien réactiver le désormais classique appel à la vigilance. Le rappel des Heures Les Plus Sombres de notre Histoire. Ou encore, citer pêle-mêle,  la voix tremblante mais le stylo arrogant, le Salon des refusés, le dégoût des nazis (et des communistes, mais cela on ne le dit pas) pour l’art moderne “dégénéré”. Avec cette différence pour le moins cocasse que l’ordre dominant, en 2009, n’est ni nazi, ni communiste, mais techno-progressiste, c’est-à-dire modernitaire. On s’étonnera, au passage, de la fixation sur le nazisme, une psychose idéologique éphémère circonscrite dans le temps, qui n’a pu émerger que dans des conditions particulières à l’Allemagne, et du silence sur le communisme, religion séculière absolue qui a dévasté l’Occident du XXe siècle, et dont les puissantes illusions ne se sont certes pas éteintes avec la chute de l’URSS. Au-delà des analogies, c’est donc sur le discours des représentants officiels du régime modernitaire qu’il faudrait se pencher, en toute logique, pour décrypter notre époque, mais cette tâche ne semble pas passionner nos fameux subversifs de salon. Dédain compréhensible, puisqu’ils font eux-mêmes partie de la nouvelle Académie. L’art contemporain est un nouvel académisme, mais un académisme dépourvu des vertus formatrices du classicisme, l’Académie modernitaire n’étant qu’une parodie d’Académie, une surenchère loufoque dans l’inquisition, une course hilarante aux blasphèmes. Cette impasse vaudevillesque est le résultat d’une conception linéaire, “progressiste” de l’histoire, qui met Paul Klee devant Monet, Robbe-Grillet devant Proust, Xenakis devant Mozart, pour cette seule et stupide raison qu’ils sont les plus récents. Les plus “modernes”. Les civilisations, pourtant, naissent et meurent : quel intérêt, dès lors, à maintenir une telle illusion “progressiste” ? Céline, l’un des derniers grands écrivains modernes, avant le basculement de la modernité dans le modernitaire, ne se reconnaissait pas d’affinité avec les surréalistes, mais avec les impressionnistes. En littérature, il trouvait une éternelle jeunesse à Rabelais, mais méprisait Camus et la plupart de ses contemporains. On pourrait dire la même chose de Kundera, qui a construit son oeuvre sur l’héritage de Cervantès et de Diderot.

Les modernitaires sont modernitaires en ce qu’ils refusent le principal legs de la modernité, le libre examen, qui s’exerce envers les dérivés de la transcendance comme ceux de l’immanence, des religions comme des idéologies. C’est sur le refus du libre examen qu’a pu se constituer, dans l’apathie générale, le néo-univers libéral/libertaire régnant, véritable machine à déréaliser que la propagande ambiante, à coup “d’installations” et de “performances” (le vocabulaire est ici évocateur), contribue en réalité à alimenter. S’il y a un héritage qui mérite pourtant d’être conservé, c’est bien le libre examen, car s’il est celui à partir duquel sont possibles toutes les innovations, il est aussi celui contre lequel butent toutes les impostures. (La formule ”conservatisme critique”, que j’ai mise à l’en-tête de ce site, ne vise pas autre chose ; elle ne se réfère pas à un parti politique, mais à un idéal intellectuel.) Le libre examen ménage la part de réel nécessaire à l’individu pour prendre la mesure de ce qui est et de ce qui pourrait être, que ce soit à travers les lettres, les arts ou la science. Or, la machine modernitaire, plutôt que de respecter la part de réel vital à l’homme, entend s’y substituer, comme elle s’était dès le départ substitué, en privé, au principal legs de la modernité, pour mieux en proposer une version caricaturale et tyrannique. Celle-ci est en tout cas d’une opacité terrifiante. Rien de plus faux que la prétention des “créatifs” à “cultiver le champ des possibles”, alors que tout, dans leurs réalisations, trahit une volonté de fermer définitivement l’accès à toute intelligibilité supérieure. De quel puissant libre examen du réel est né Milieu humide, dites-moi ? De quel séisme de l’intelligence procèdent les “installations-performances” ? Le paganisme branché du Milieu humide fait penser au new age festif du Cirque du Soleil, onirisme infantile que l’on retrouve dans leurs spectacles, mais aussi dans leur défunt “Complexe Cirque”, un projet écono-touristique mégalomane qui a heureusement avorté il y a quelques années. Au Complexe Cirque, comme c’est presque toujours le cas chez les artistes de la modernité publicitaire, le mot-clé était expérience (“expérience cinétique diurne et nocturne”, auraient dit les concepteurs de Milieu humide). Esthétique pseudo-savante, intellectualisée jusqu’à l’imbécillité, qui a pour fonction de relayer la religiosité baba-cool de l’ordre dominant.

Les enragés d’Expérience Montréal ont beau jeu d’opposer l’art contemporain à la conception présumée utilitaire des opposants au projet de l’Île-des-Soeurs. Vieille rengaine sur la beauté gratuite de l’art, qui resterait incomprise des contribuables moyens,  alors que rien n’est moins gratuit qu’une oeuvre d’art contemporain, dans tous les sens du terme. Toute l’esthétique dite “post-moderne” (il faudrait parler d’esthétique modernitaire) découle d’une ratiocination sans fin sur le thème du recyclage. Recyclage du passé, recyclage des matières, recyclage des discours, recyclage des références : recyclage. Gestion des flux. Redirection des canaux, connexions, circuits. Cycles et métamorphoses. Déplacements transitoires, mouvements signalétiques. Circulation de l’énergie cinétique. Rien ne se perd, rien se crée : immanence d’une science étrangère à tout savoir transcendant. Religiosité holistique, féérique, androgyne. À l’énigme du matérialisme radical de l’époque, renvoie le répondeur automatique de l’art contemporain. Pas de vraie mélancolie dans cet “art”, néanmoins ; on n’y retrouve que le cynisme froid des effets de miroir, l’ambiance climatisée des salles d’ordinateur. Les machinistes modernitaires sont des manoeuvres d’un autre temps avec des pensées d’aujourd’hui, étonnants zombies qui auraient migré de leur parc industriel originel jusqu’à la forêt incendiée de l’imaginaire occidental. Ils annoncent la curieuse alliance du productivisme technologique et de l’épuisement spirituel, moral et symbolique de toute une civilisation, laquelle est évidemment effondrée, et cependant toujours fonctionnelle. Promenez-vous dans les “galeries d’art contemporain”, et vous serez frappé de l’adéquation des “oeuvres” avec l’ethos du système, pensée ingéniériale que j’ai analysé en long et en large dans mon texte sur “l’alignement du Parti Unique”. “Installations”, “performances”, autant de mots exemplaires d’une logique d’ingénieur-électricien et de sport extrême, obsédée par  l’extension des structures et des limites, à défaut d’approfondissement effectif du sens. Le vertige du bungee a remplacé le vertige du sens ! Vous remarquerez également que le “ludisme” typique de l’art contemporain, célébré dans le milieu comme une forme supérieure de sensibilité, ne témoigne au fond que de l’incapacité congénitale de cette sous-culture à être drôle et/ou tragique. Entre-deux stérile, déchargé de toute ambiguïté créatrice, et qui a fini par être pris pour une finalité en soi, plutôt que pour ce qu’elle est : le symptôme d’un néant philosophique abyssal. À des lieues de l’art moderne, de ce que celui-ci a pu provoquer naguère, “l’art contemporain” se fait une obligation morale de colmater la moindre brèche qui pourrait ouvrir sur le chemin du réel innommé. En cela, “l’art contemporain” n’est pas différent de la “publicité”, du “tourisme”, du “design” ou de tous les autres prêts-noms de la modernité publicitaire. Il poursuit un but identique : la transformation de l’existence en une foire d’attractions où l’être humain, flux parmi les flux, sera réduit à un statut célébré de “consommateur d’expériences cinétiques”.

J’en profite d’ailleurs pour souligner que la majeure partie des “artistes” qui ont participé à la mascarade anti-Harper, lors des dernières élections, sur le thème de la culture “censurée”, étaient aussi des “travailleurs” reliés au monde de la pub, de la com’, de l’infographie, du multimédia, du marketing. Des spécialistes de la disneylandisation, donc. Il s’est même trouvé des “écrivains” pour défiler sans gêne aux côtés de concepteurs-rédacteurs publicitaires, c’est dire tout le sérieux de l’opération, mais surtout l’étonnant esprit de clan qui unissait les participants. C’est que le “texte” qu’écrivent ces “écrivains”, les “slogans” qu’imaginent les concepteurs-rédacteurs, les “images pixels” que montent les graphistes, puisent aux sources d’un même langage modernitaire. Naturellement, ils ont présenté leur mobilisation sous le signe de la “solidarité”, mais on avait compris qu’il n’était question que d’intérêts stratégiques à défendre. Aucun d’entre eux n’avait intérêt à ce que se relâche l’orthodoxie modernitaire. L’opposition à Harper a permis d’éliminer le danger et de renforcer les liens du clan au passage, en attendant la prochaine menace. La “gaffe” du cowboy de l’Ouest a au moins eu l’avantage de révéler au grand jour une nouvelle dynamique de pouvoir, qui avait cours depuis plusieurs années à un niveau latent.

Si les partisans de l’art contemporain sont si chatouilleux face aux réactions des résidants, c’est parce qu’un nouveau territoire est en jeu. Voilà ce qu’on peut comprendre de leur fameuse “solidarité”. Là où règne la modernité publicitaire flotte le drapeau d’Expérience Montréal — ou de Destination Québec, selon l’emplacement. Pour eux, chaque nouvelle “installation” néo-loufoque en territoire étranger est une victoire de plus à ajouter à leur plan de conquête. Ils défendent l’extension indéfinie de leur pouvoir, au nom de la modernité, bien entendu, alors que plus ils s’étendent dans les moindres recoins de la vie, moins il devient possible de garantir les conditions d’existence minimales de l’art. Ils se flattent d’avoir renoncé à peindre des paysages, fort bien, mais n’était-ce donc que pour mieux nous en dissimuler la vue, sous une tapisserie de tiges fluo et de capteurs électrosensibles ? Il semblerait que la tapisserie du réel soit l’étape préliminaire à notre introduction dans l’anti-chambre de “l’expérience”, sous les voûtes du Palais du Néant, où virevoltent en permanence les saltimbanques du recyclage. Le processus de déréalisation précéde de peu le basculement dans la néo-réalité modernitaire, il en constitue même la dernière marche.  Ces “installations” déréalisantes figurent autant de marqueurs de reconnaissance identitaire à l’attention des co-citoyens d’Expérience Montréal, ainsi que de tous ceux qui, n’ayant toujours pas compris la nouvelle dynamique, sont néanmoins sommés de se soumettre au nouveau pouvoir. Dans ce contexte, la réaction des opposants ne relève pas tant de la problématique du ”bon goût”, comme le prétendent Petrowski et Collard, que de la simple faculté de distinguer les forces de vie des forces de mort. Ils rejettent “l’oeuvre”, comme le ferait un patient, à l’hôpital, avec ses médicaments, après un gavage éhonté. À travers leur opposition, ils ne rejettent donc pas ”l’art”, mais le processus de déréalisation et de spectrification. Le plus inouï est que même ce rejet se voit interdit par le système : votre ennui, votre geste de recul, ne peut être interprété que comme une preuve de la pertinence de “l’oeuvre”, puisque comme chacun sait, une oeuvre n’est absolument moderne que si elle emmerde absolument. Quelle charmante idée ! On imagine mal Matisse, Picasso ou Chagall se lever le matin avec l’idée de “déranger” autrui. Le dégonflage du pouvoir de subversion de l’art moderne en un simple et enfantin désir de nuisance, tel est le parcours d’une modernité qui s’est échappée des mains des adultes, pour se voir recyclée en un objet de fascination publicitaire par de pénibles artistes-Pampers à montures noires, noyés depuis la naissance dans la flaque de leur narcissisme primaire.

L’art contemporain est officiellement hostile à la masse, tout en voulant la séduire, la remodeler, la polir en sous-main, contrairement à la pub explicite, qui ne fait pas mystère de ses finalités. Le travail de lissage de la machine modernitaire ne doit pas être sous-estimé.  Il est capital, en ce qu’il trahit une mutation profonde de notre économie physique et métaphysique. Je veux dire par là que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, qui voit succéder au complexe militaro-industriel du XXe siècle un nouveau complexe d’exploitation tous azimuts : le complexe modernitaire, aussi nommé “complexe sexe-culture-pub” par Paul Virilio. À l’opposé de sa version industrielle, le complexe militaro-modernitaire n’axe pas sa production sur la succion patiente, puis la transformation des moindres ressources de la planète à des fins de guerre permanente. Pas de puits de pétrole, chez les barons du nouveau complexe, mais des puits de sexe-culture-pub, qu’il s’agit de planter dans les réserves internes des spectateurs pour soutirer un nouveau type d’or noir : les nappes anthropolifères de l’esprit humain. Après le tripotage du code génétique de l’humanité, par les hommes en sarrau du système, voici venu le temps du code anthropologique. Machiner la culture, l’esprit, l’eros. Pour parler de façon plus imagée, c’est carrément l’habitat intérieur de l’être humain qui, cette fois, semble visé. Des forces de mort veulent faire sortir l’homme de sa maison originelle et lézarder la structure de son intelligence fondamentale. Bien sûr, l’Histoire en est témoin, le corps humain a été amplement conscrit par les complexes d’exploitation, en particulier le complexe militaro-industriel. Mais je parle d’autre chose ici, je parle d’un phénomène autrement plus insidieux. Nous assistons à une mutation extraordinaire, le passage silencieux mais excessivement rapide de la culture à la manufaculture. Les ressources naturelles n’ont plus pour nom acier, cuivre, fer, amiante, mais mémoire, vécu, identité, affects. Des ressources naturelles de jadis, que le complexe militaro-industriel allait exploiter jusqu’au fond des mines, pour en faire des tanks, des canons et des bombardiers, nous sommes passés à une nouvelle étape de l’exploitation, qui résultera en la transformation des nouvelles ressources naturelles en de nouvelles armes de guerre permanente. Les disciples du Moloch, les “co-citoyens” de la société-machine sont des soldats qui s’ignorent. Derrière l’apparence d’un grand “festin culturel” (constamment mis en scène par les médias), les “amoureux de la culture” d’Expérience Montréal participent en vérité à un type tout à fait inédit de boucherie — ces grands végétariens étant aussi de grands cannibales. Leur surutilisation de la métaphore gastronomique pour parler de culture peut d’ailleurs être comprise comme un substitut à la perte irrémédiable de leur sensualité, de leur rapport sensible au réel. Tragique dépossession, ayant eu lieu quelque part dans la chaîne déréalisante du Pavillon des miroirs, et qu’ils tentent d’oublier dans l’enthousiasme feint des jouisseurs qui se savent déjà morts. Leur rapport à la culture ne peut pas reposer sur des bases sensibles, puisque c’est tout leur rapport au réel qui est anesthésié.  Pour se voir reconnues par la machine, pour se voir accordé le privilège d’exister, ces âmes errantes sont condamnées à jouer la comédie de l’émancipation et de la sensualité, comme on  jouait jadis la comédie de l’ardeur au travail et de l’amour de la souffrance. Telle est la condition sine qua non pour entrer au service de la machine infernale de son temps. Dites-vous bien que, exploitation pour exploitation, il n’est pas certain qu’entre le règne de John D. Rockfeller et celui de Guy Laliberté, le plus dur à vivre soit celui du premier.

L’économie occidentale change. Les manufactures et usines traditionnelles ont migré vers la Chine, l’Inde, l’Indonésie, Taïwan. Tout un secteur s’est effondré et continue de s’effondrer, laissant des villes entières, fondées dans l’esprit industriel de l’époque, dans un abandon progressif. Seuls quelques vieux y demeurent dans l’attente de la mort ; une fois qu’ils se seront éteints, la vermine achèvera de lécher les dernières traces de présence humaine. Les entreprises se repositionnent sur l’échiquier de la compétition mondiale, cependant qu’un management moderniste ultra-sophistiqué fait sa place dans les tours à bureaux, contre les résidus de l’ancien management tayloriste. Je m’y suis intéressé brièvement lors de ma visite guidée de l’avenue Papineau, je m’en suis moqué, mais le sujet mériterait un nouveau texte. Les prétentions de la science managériale, lorsqu’on prend la peine de s’y attarder, sont à faire dresser les cheveux sur la tête. Les nouveaux managers ne sont pas moins bêtes, ou moins prétentieux que les artistes contemporains. Les deux groupes sont faits pour s’entendre ; d’ailleurs ils ne s’en privent pas, et s’affichent de plus en plus en public. Dans les médias officiels d’Expérience Montréal, on se plait à célébrer le mariage “arts/affaires”, comme si nous n’assistions pas à une alliance de fond mais à une alliance circonstantielle heureuse, sans conséquence, entre les deux secteurs. Nous ne sommes pas devant un marché indépendant qui, d’un côté, tenderait la main à la culture indépendante de l’autre côté pour un “partenariat” traditionnel. Les termes sont ici trompeurs. Ce n’est déjà plus le marché et la culture tels que nous les avons connus, mais une nouvelle mixture, quelque chose comme une manufaculture qui obéirait aux nécessités de production et d’extension du système. La manufaculture est présente dans les entreprises comme dans les théâtres, dans les librairies Renaud-Bray, où l’on vend des sacs à main estampillés “Baudelaire” ou “Van Gogh”, comme dans les librairies “indépendantes”, où l’on se plait à relayer la “jeune littérature” modernitaire — la relève du système. Le “coach” de motivation qui, dans les salles de conférence du centre-ville, en appelle à la “guérison des peurs” et à la “gestion optimale des émotions”, rejoint l’artiste modernitaire, tout entier dévoué à l’éradication de la “peur de l’Autre” et à la meilleure “compréhension d’autrui”. Tout le monde pousse dans le même sens, l’établissement d’un pacifisme indifférenciateur bon enfant, qui userait des moyens “esthétiques” de la “culture” pour dissimuler un réel entièrement régulé par la bureaucratie ingéniériale. L’enchantement se met au service de la spectrification, “l’art” devient l’esclave du non-réel. Dans un monde dominé par l’État thérapeutique, triomphe un art également thérapeutique, vases communicants censés faire illusion sur l’impasse d’un monde livré aux zombies anthropophages de la manufaculture.

Ne cherchez pas plus loin les raisons de l’intérêt obsessionnel des “artistes contemporains” pour les usines désaffectées, les parcs industriels vaincus par la techno-économie, et autres artéfacts kitsch dont ils ne cessent de vouloir parer leurs ”oeuvres”. Ils investissent en masse d’immenses lofts aux larges fenêtres, s’arrêtent avec révérence devant le moindre immeuble défraîchi. Pas de doute, ils se sentent chez eux au milieu des ruines industrielles. Ils savent d’ailleurs convaincre l’État de leur verser des sommes faramineuses pour transformer d’anciennes manufactures en “espaces” dédiés à la “culture”, où ils vivront comme “artistes-résidants” à des coûts dérisoires. La manufaculture, friande de “boîtes à outils” et de recyclage ingéniérial, ne peut que se sentir chez elle au royaume de la production. L’un des temples du théâtre modernitaire à Montréal ne s’appelle-t-il pas l’Usine C — C comme dans culture ? Vous me direz que cet “espace” a été ainsi nommé pour honorer la mémoire du bâtiment, qui abritait l’ancienne usine Raymond. Mais encore fallait-il choisir ce lieu plutôt qu’un autre. À 8 millions de dollars, l’Usine C aurait pu tout aussi bien être construit à partir d’une autre maquette. Sur le site internet de l’organisme, on confirme que c’est vraiment la “structure industrielle” du site qui a attiré les “concepteurs” du projet : “Le concept développé vise à tirer profit de la morphologie du site, de ses dimensions et à mettre en valeur sa nature industrielle. [...] Cette nature industrielle sera d’ailleurs l’âme du projet. La cheminée adjacente au hall constitue un signal intéressant pour l’Usine C ; elle sera le point de repère de l’activité artistique et deviendra le support de la sculpture réalisée par l’artiste Richard Purdy. Le choix de la cheminée semblait à la fois logique et téméraire. Le sculpteur Richard Purdy a relevé ce défi en ponctuant le sommet de cette cheminée d’un objet mystique fait d’acier corten sur le thème ‘Deus ex machina’“. Tout est dit dans ces quelques lignes ; le programme de la manufaculture s’y résume admirablement. Au sommet du nouveau temple-usine se juche un objet mystique fait d’acier corten sur le thème Deus ex machina… Il y a des choses qu’on ne peut inventer. En tout cas, le nouvel Esprit reconnaît ici son Dieu. Nathalie Petrowski, toujours elle, écrivait en 1995, lors de l’ouverture de l’Usine C : “Quand on entre dans le vaste hall de l’Usine C, on se croit à Berlin ou à Soho. Le béton poli est apparent, les poutres aussi, mais surtout il y a de l’espace à revendre ; des kilomètres de pieds carrés (plus précisément 50 000) qui permettent de respirer et donnent envie de danser ou de jouer aux quilles“. Voici donc un environnement squelettique, sans enveloppe, mais solide comme de l’acier, qui s’étend sur 50 000 pieds carrés. Dans cet “espace” recyclé de l’ère industrielle, le consommateur culturel, libéré de l’exiguïté du sens, du fardeau de la séparation d’avec la représentation, se sent tout de suite appelé par le mouvement. L’endroit donnerait d’ailleurs envie de “jouer aux quilles” et de “danser“, nous dit Petrowski. Doit-on comprendre que, déjà à cette époque, sévissait “l’expérience cinétique diurne et nocturne” ? Je ne sais pas pourquoi, mais l’hilarante scène inaugurale du Déclin de l’empire américain, avec le type en patins à roulettes et les deux intellectuelles (Dominique Michel et Louise Portal), patinant et parlant en pure perte au beau milieu d’un immense temple bétonné, me revient tout de suite à l’esprit. Image qui, rétrospectivement, fait “écho” au Stade Olympique de L’Âge des ténèbres, Arcand ayant métamorphosé, pour les besoins de son film, ce temple du sport professionnel en temple de la souffrance modernitaire.

L’ère industrielle était dure sur les corps : on mourait à 50 ans dans les villes, à 65 dans les campagnes. Beaucoup plus pernicieuse, l’ère festivo-culturelle, ou manufaculturelle, risque de nous faire vivre jusqu’à 100 ans mais mourir à 35. Le monde qui s’annonce est un monde épuré de toutes les contradictions, de toutes les différences, que traverseront en jogguant, le sourire aux lèvres, des armées de citadins libérés de l’histoire et de la culture. Pour tout blason, ils porteront la fierté de continuer à vivre dans un corps fonctionnel, en santé, malgré un esprit complètement pourri à l’intérieur. Dans une forme athlétique, on les imagine survivre sans problème à deux, ou même à trois cancers, à l’aide des moyens quasi-militaires de la médecine. Leur vocabulaire sera réduit à des mots-téflons, leurs émotions à des stimulis programmés, leurs pensées à des sentences-types. Expropriés de leur terre intérieure, ils livreront leur existence sans protester aux gangsters de l’heure. De fait, il devient évident, pour les hommes non-expropriés, que la vie quotidienne à Expérience Montréal équivaut à une confrontation avec un peuple ennemi. Bien que n’ayant rien à voir avec nous, ce peuple spectrifié dispose de moyens de coercition considérables — étatiques et médiatiques, essentiellement — pour forcer une conversion de masse à son destin funeste. Il va de soi que ce destin ne saurait être le nôtre. Comme stratégie de guerre, il nous reste à cultiver les principales qualités qui distinguent l’homme libre de l’homme spectrifié : la capacité de nommer le réel, la force de caractère, l’indépendance d’esprit et l’optimisme tranquille. L’optimisme tranquille dont je parle est un pessimisme surmonté, qui sait la nature humaine immuable et les constructions politiques transitoires. Le Moloch qui nous écrase, qui nous fait ramper, aussi gigantesque soit-il, s’effondrera tôt ou tard sous la pression d’une force immuable : celle du refus humain. À l’inverse de la machine, l’intelligence humaine peut refuser ce qui se présente sous la forme de l’injonction et de l’inéluctable. Cela s’appelle la liberté, le plus royal des privilèges démocratiques. Cette belle faculté a été exercée par des villageois d’Hérouxville, il y a quelque temps, lors d’une crise politique importante de notre pays, avec les résultats que l’on sait. La liberté a alors été humiliée, bafouée et démontée par le système. Elle a été battue en brèche. Showbiz et politique furent convoqués dans la mise en scène d’une “intolérance” fascisante du Québec profond, contre l’imparable réussite cosmopolite d’Expérience Montréal. Présentés comme des “arriérés”, les gens d’Hérouxville avaient pourtant exprimé un sentiment légitime, d’ailleurs partagé par de nombreux Québécois restés étrangers aux injonctions de la société manufaculturelle. En s’exprimant ainsi, ils avaient surtout contredit les dogmes du régime, en particulier celui qui refuse aux individus une quelconque mainmise sur leur destin.

La self-reliance, ou la capacité de ne dépendre que de soi et de sa parole, est la vertu cardinale de la démocratie américaine ; je dirais même de toute cité. Elle est au coeur du substrat culturel qui sert désormais de matière première aux prospecteurs-idéateurs du spectacle manufaculturel. C’est pourquoi elle attise tant de haine lorsqu’elle se manifeste sans complexe. Présenter les gens d’Hérouxville, ou les opposants de l’Île-des-Soeurs, comme des “arriérés sans culture” est évidemment mesquin. Attaques sauvages sans doute difficiles à vivre, d’ailleurs, pour ces gens ordinaires peu habitués aux saloperies médiatiques. Ceux qui, un peu par accident, mais beaucoup par indignation, se sont engagés dans le combat anti-spectrification sur tous les fronts, ne doivent pas oublier que convaincre le riche de sa pauvreté est encore le meilleur  moyen de le voler. À travers leurs mises en scène diabolisantes pour ridiculiser l’homme non-exproprié, le peuple d’Expérience Montréal convoite surtout quelque chose de fondamental en lui, qu’il sait avoir perdu depuis longtemps. Ne le laissons donc pas nous enlever notre première ressource naturelle, le substrat anthropologique et culturel sans lequel nous ne sommes plus des hommes libres, mais des hommes spectrifiés.

* * *

PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 26 septembre.

Michel Hébert s’inspire de l’analyse de L’I. C. dans sa chronique d’aujourd’hui sur l’ADQ.

En raison d’un léger conflit d’horaires, je me vois obligé de publier mon éditorial dimanche.

S. Baillargeon. QUELLES FAMILLES ! LE QUÉBEC COMME LABORATOIRE, Le Devoir, 19/9/09.

«Oui, c’est inhabituel, mais pour moi, c’est dans la future normalité des choses», dit la scénariste Renée-Claude Brazeau, qui a elle-même quatre enfants de quatre père différents, un peu comme son personnage Stéphanie. «Oui, les lesbiennes en couple peuvent avoir des enfants. Oui, des femmes célibataires peuvent enfanter avec leur voisins gays. Pourquoi pas? J’aimerais bien que dans cinquante ans, tous les modèles s’affichent et s’affirment sans déclencher des haussements de sourcils. Dans une des premières scènes de la première saison, un des personnages disait qu’en fait, il n’y en a pas de modèle. On peut idéaliser la famille nucléaire, au bout du compte, chacun doit développer sa manière de vivre. L’essentiel c’est d’être heureux et de rendre ses enfants heureux.»

À lire également : ANTIDÉPRESSEURS : CONSOMMATION EN HAUSSE DE 196% CHEZ LES JEUNES QUÉBÉCOIS (RueFrontenac.com, 24 août)

L. Lévesque. HAREL VEUT “REDÉMARRER” MONTRÉAL, La Presse, 18/9/09.

La candidate à la mairie de Montréal Louise Harel a dévoilé le thème de sa campagne électorale, vendredi: «redémarrer Montréal», comme un ordinateur qui doit être redémarré parce qu’il fonctionne mal ou au ralenti.

(…)
«Montréal souffre d’immobilisme, de lenteur, de lourdeur. Et comme un ordinateur, quand la machine est paralysée, quand elle est encombrée, quand elle est erratique, lorsque les fichiers sont corrompus, il n’y a pas mille solutions, il faut appuyer sur «reset» et redémarrer. Voilà ce que nous proposons», a lancé Mme Harel.

Sa campagne aura donc pour thème: «redémarrer Montréal avec l’équipe Harel».

Pour une école libre publie le calendrier inter/multiculturel 2009-2010 du Ministère de la Rééducation, du Loisir et de la Mort.

Ce mot pour vous signaler que les dernières copies de L’État québécois et le carnaval de la décadence ont été écoulées. Il n’y aura pas de ré-impression, en partie parce que le livre me semble aujourd’hui imparfait, et en partie parce que, n’étant pas un homme d’affaires, tout le processus de fabrication et de mise en vente me paraît trop pesant pour être répété. Je voudrais cependant remercier ici tous ceux qui l’ont acheté. Pour les autres, il est toujours possible de manifester votre appui matériel par le biais d’une contribution financière directe, ce que je vous encourage à faire si vous ne l’avez déjà fait. En attendant l’aboutissement d’autres projets littéraires, qui me prennent un temps considérable, le travail se poursuit sur ce site, dans la satisfaction d’être lu par des lecteurs de plus en plus nombreux et fidèles.

Cordialement,

C. B.

D. Lessard. QUÉBEC HAUSSERAIT LA TVQ DÈS JANVIER, La Presse Affaires, 16/9/09.

(Québec) Le gouvernement Charest craint qu’un changement de gouvernement à Ottawa ne réduise subitement sa marge de manoeuvre au point de vue fiscal.

L’arrivée au pouvoir des libéraux de Michael Ignatieff risquerait d’ouvrir la voie à une augmentation de la taxe de vente sur les produits et services, réduisant l’espace que lorgne Québec pour augmenter sa propre taxe de vente.

C’est le calcul que fait le ministre des Finances, Raymond Bachand en évoquant tout de suite la possibilité pour Québec de hausser de 1 % la TVQ dès janvier 2010 plutôt que d’attendre le début de 2011, comme le prévoyait le budget de Monique Jérôme-Forget, le printemps dernier. Chaque augmentation de 1 % de la TVQ fait entrer près de 1 milliard dans les coffres du gouvernement.

Le ministre Bachand, qui en privé, a présenté ces arguments à plusieurs personnes, insistait hier sur le fait qu’il n’y avait pas de décision quant à une hausse de la TVQ, dès janvier prochain.

S. Galipeau. FEMMES IMMIGRÉES DOUBLEMENT DISCRIMINÉES, La Presse, 15/9/09.

[...]
L’enquête a voulu éclairer pourquoi certaines immigrantes percent, d’autres non. Conclusion? Celles qui réussissent, «pour la plupart, n’avaient pas d’enfant en arrivant». Résultat, elles se sont retrouvées tout à fait autonomes pour constituer des réseaux, faire reconnaître leurs diplômes, sans avoir à chercher une place en garderie.

À l’inverse, celles qui ont le plus de difficultés sont celles qui arrivent avec de jeunes enfants. «Elles ont une discrimination double, voire triple, indique la chercheuse, non seulement en tant qu’immigrées, mais en tant que femmes, mères de famille, femmes au travail, etc. Les femmes immigrées cumulent tout cela.»

Dans le communiqué émis par l’Université de Montréal, le directeur-général de la Fondation canadienne des relations raciales (FCRR) est cité aux côtés de la professeure Marie-Thérèse Chicha. On y détaille didactiquement le rôle de la Fondation, en plus de proposer un lien pour nous rediriger vers le site de l’organisme.

Ma question est la suivante, et peut-être la journaliste de La Presse pourrait y répondre : l’Université de Montréal et Mme Chicha sont-ils liés de quelque manière que ce soit à cette Fondation ? Autrement dit, la recherche de Mme Chicha a-t-elle été financée par la Fondation ? Cette question est d’autant plus pertinente que la Fondation canadienne des relations raciales a déjà soutenu financièrement une étude de Mme Chicha en 2003-2004 sur la “déqualification des travailleuses immigrantes membres des minorités visibles sur le marché du travail québécois” (source webcapture d’écran ici).

Il m’est d’avis que, d’un point de vue journalistique, ce type d’information devrait être révélé au grand public. De deux choses l’une : soit les journalistes sont crédules, soit ils sont complices. Chose certaine, en entretenant un préjugé favorable envers tout ce qui se pare des attributs de “l’expertise universitaire” (surtout lorsque ladite expertise prétend “traquer le racisme”), ils ont tendance à mettre en veilleuse leur esprit critique. Notons que Mme Chicha est également une “experte” de l’équité salariale. C’est donc une adepte de l’idéologie anti-discrimination. Son “savoir”, son “expertise” est essentiellement idéologique. Pour avoir un portrait plus juste du sujet, il aurait été pertinent de : 1) nous informer sur les conditions de réalisation institutionnelles de cette étude (vérifier l’origine du financement, interroger les responsables de l’Université le cas échéant) ; 2) au cas où la participation de la Fondation serait confirmée, expliquer son rôle, ses a priori idéologiques, son implication dans le domaine de la recherche universitaire. Et puis, rapporter les conclusions de l’enquête et les commentaires de Mme Chicha comme il convient.

La Fondation canadienne des relations raciales n’est pas un organisme “neutre”. C’est un lobby anti-raciste, essentiellement. Il finance ce qu’il estime être payant pour son idéologie. Qui croit qu’une étude appuyée par la Fondation irait dans le sens contraire des postulats anti-racistes ? Par exemple, une étude qui viendrait démontrer que le “racisme” n’a que peu à voir avec les difficultés d’intégration des travailleuses immigrées ?

Malheureusement, les journalistes d’ici ne sont que très peu habitués au “journalisme d’idées“. Il leur manque une disposition capitale, que j’ai appelé ailleurs “l’intelligence des concepts“, pour mieux faire leur travail sur le terrain des idées et des “études”.

N. Petrowski. LES VERRUES DANS L’ÎLE, La Presse, 15/9/09.

[...]
L’esthétisme, nous y voilà. Qu’est-ce qui est esthétique et qu’est-ce qui ne l’est pas? Et surtout, l’esthétisme a-t-il une place en art?

Par souci de transparence, ou alors par distraction, les auteurs du site contre le Carrousel de Goulet ont affiché un commentaire pas piqué des vers. François, son auteur, commence en ironisant sur l’esthétisme dérisoire dont se réclament ces tenants du bon goût avant de charger à fond de train contre leur terre promise: «L’Île-des-Soeurs est un fantasme de comptables, d’une laideur à couper le souffle, écrit-il. Tout y est terne et convenu, sauf les oeuvres que vous dénoncez. Content de savoir que vous n’êtes que 74.»

François n’y va pas de main morte. En même temps, comment le blâmer de s’en prendre à des gens qui font preuve d’un manque évident de culture et d’une méconnaissance totale du rôle de l’art?

L’art, surtout l’art contemporain, doit nous déstabiliser, nous déranger, nous secouer, nous fasciner, nous choquer même. Lui demander de n’être que joli, décoratif ou champêtre, c’est l’asservir et le réduire à un rôle purement utilitaire. Pas très inspirant…

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