Les contours de l’ordre dominant, sa nature persécutrice, sa violence intrinsèque, se précisent de jour en jour. La plus récente “polémique” autour de “l’oeuvre d’art contemporain” Milieu humide, à l’Île-des-Soeurs, a eu la vertu de ramener à l’avant-scène, de manière inattendue, une certaine rhétorique en matière de culture. Il faut dire que cette rhétorique, qui cultive l’illusion ridicule d’une lutte toujours active entre traditionalistes et modernes, entre obscurantistes et avant-gardistes, est présente dans notre quotidien plus qu’on ne l’imagine. En effet, il suffit d’allumer sa télé, de “surfer” sur Internet, de se promener dans les boutiques, pour se voir aussitôt exposé à toute une série de messages codifiés, qui fait de l’exercice de notre “pouvoir d’achat” la condition même de notre émancipation, donc de notre existence même de “citoyen moderne”. Pour être absolument moderne, il faut tout acheter : les babioles, les comportements, les mythes, la rhétorique, les automatismes de pensée. Imperméables au réel, les artistes “contemporains” ne se rendent pas compte que la “modernité” dont ils se réclament est une notion qui a été consommée depuis une bonne cinquantaine d’années par la “publicité”. Or, la ”publicité” ne se réduit plus, loin s’en faut, à la réclame inoffensive des années cinquante. Elle peut être comprise aujourd’hui comme un ensemble de codes et d’injonctions, qui a pour but non pas de s’adresser à un consommateur abstrait, mais de se substituer entièrement au monde réel dans lequel celui-ci aurait encore la prétention d’évoluer en tant qu’individu. La “publicité” ne se contente plus de rester en marge de la réalité, d’en respecter la souveraineté, elle cherche au contraire à la nier pour mieux consolider son emprise sur les imaginaires. Elle est devenue spectacle intégral. Ultimement, son but est de programmer nos actes, nos paroles, nos réactions, de sorte que plus un humain sur cette terre ne soit en mesure d’entrer en contact avec autrui sans que ce ne soit dans les conditions prédéfinies de la “modernité publicitaire”.
La dialectique qui a permis la confrontation féconde entre art figuratif et art abstrait, au début du vingtième siècle, n’existe tout simplement plus en 2009. Les oppositions de jadis entre tradition et modernité sont d’ailleurs stériles, et n’ont rien à voir avec le monde dans lequel nous vivons. Ceux qui continuent à les employer sont soit des incultes, soit des Tartuffes, soit des… réactionnaires nostalgiques. Mais l’art contemporain a besoin de ces oppositions caduques pour continuer à exister de manière légitime aux yeux des pouvoirs publics, qui sont comme tout le monde enchaînés à la “modernité publicitaire”. Rien ne déplairait plus à l’État et au gouvernement que de se faire prendre en flagrant délit “d’anti-modernité”. Le loquet modernitaire, au-delà de tout débat rationnel sur les politiques publiques, est ce qui empêche véritablement le moindre début de réforme au sommet de l’État, et pas seulement en culture. D’ici là, nous en avons eu une fois de plus la preuve, le chantage des professionnels de l’art publicitaire continue de croître, et surtout d’empirer en violence, pour peu qu’il rencontre une “résistance” sur son chemin. “L’art contemporain”, bien sûr, a besoin d’être subventionné, mais surtout de s’imposer dans des lieux géographiques fréquentés au quotidien par les contribuables, ceux-là mêmes qu’il se fait pourtant un plaisir de mépriser à longueur de colloques. Confinés dans un musée glauque, dans une tentative désespérée de se raccrocher à une histoire avec laquelle ils n’ont de toute façon rien à voir, il est vrai que les zélotes de l’art contemporain n’ont eu d’autre choix que d’aller prendre l’air, de “s’approprier la rue” et de conscrire des citoyens qui, autrement, seraient restés — ô scandale — parfaitement indifférents à leurs “installations”. Personne n’allait vers l’art contemporain, tout le monde s’en foutait ? Qu’à cela ne tienne, c’est l’art contemporain qui entreprendra d’aller vers les gens, de s’imposer dans leur quotidien. De se faire ami avec eux, en somme.
Mais la nouvelle amitié est bien bancale. Il suffit que les “citoyens” d’un endroit donné, qui n’avaient jamais rien demandé jusque-là, s’organisent entre eux et réagissent à “l’initiative” des pouvoirs publics modernitaires pour provoquer une contre-réaction violente, colérique, voire hargneuse à leur endroit. Contre-réaction d’autant plus violente qu’elle est mécanique, et aussi prévisible qu’une équation mathématique : comme dans le cas de Bonnardel et de Picard, il y a quelques semaines, avec Jean-François Plante, Nathalie Petrowski a employé les mots-téflons du système pour disqualifier les opposants à “l’installation” de l’Île-des-Soeurs. “Inculture”, “ignorance” et “intolérance” : pour elle, tout était dit. Sans doute, elle a recueilli ainsi l’approbation d’un nombre considérable de lecteurs boboifiés, qui se reconnaissent dans ce type de rhétorique, et pour lesquels la “résistance” à “l’art contemporain” ne peut être comprise que dans les termes de la “lutte contre l’obscurantisme”. Ce n’est pas tant le rejet de l’art contemporain qui scandalise, que le fait que des gens ordinaires osent être décomplexés, au point de ne pas hésiter à faire part de leur hostilité en public et à réclamer le retrait desdites merveilles hors de leur horizon quotidien. Une petite zélote enfiévrée, citée avec approbation par Petrowski, a d’ailleurs eu assez de temps à perdre pour retracer le groupe Facebook des opposants et y poster un message, dans lequel il les accusait d’être “convenus” et “conformistes”, donc de manquer d’imagination (il est vrai qu’il en faut beaucoup pour trouver de l’intérêt à l’art contemporain). Singulières “accusations”, dans la mesure où les opposants au projet de l’Île-des-Soeurs n’ont jamais prétendu être “subversifs” ou “anti-conformistes” — même si, en allant à contre-courant des injonctions du régime modernitaire, ils le sont beaucoup plus que les artistes contemporains eux-mêmes. Ils se sont simplement arrogés le droit de ne pas se voir imposé quelque chose dont ils ne voulaient pas ; une prérogative qui, me semble-t-il, relève — ou devrait relever encore — de la plus élémentaire liberté politique. Mais le régime modernitaire n’a que faire des résistances individuelles, n’a que mépris pour la prétention des résidants à avoir une emprise ce qui se trame dans leur environnement immédiat. À travers une stigmatisation essentiellement morale, les “nouveaux amis” des “citoyens”, porte-paroles de la bonne nouvelle fraternitaire, ont déployé un dispositif de coercition symbolique — et en certain sens physique — qui ne fait que commencer.
Très étrange “vivre-ensemble”, en vérité, que cette néo-société barbare où l’on s’invite jusque sous la fenêtre des gens, plutôt que de se contenter de les inviter dans un endroit approprié. La chose était prévisible, me direz-vous, puisque l’art contemporain n’a eu d’autre choix, pour trouver un public qui ne s’y trouvait pas, que de sortir des galeries et des musées. De façon que, désormais, la moindre résistance, le moindre sourcil relevé, le moindre geste de recul — de la part de gens qui, rappelons-le, ont été exposés contre leur gré à ces “installations” choisies et conceptualisées en vase clos – ne peut être assimilé qu’à un comportement réactionnaire inacceptable. Un beau dimanche, vous vous trouvez dans votre tour à condo, votre café filtre coule tranquillement, vous posez vos pieds dans vos pantoufles, allez sur votre balcon pour prendre l’air, et qu’est-ce que vous voyez ? Des tiges fluo, des “senseurs électroniques”, toute une installation d’une complexité logistique comique, qui capte le climat ambiant pour le retraduire dans une “expérience cinétique diurne et nocturne”. Certes, votre condo est décoré à la manière “jolie”, vous avez peut-être même acheté des reproductions de paysages qui vous rappellent les lacs de votre enfance, détaché que vous êtes de l’obsession d’être moderne. Vous vous dites que vous êtes chez vous, et c’est le même raisonnement qui vous guide lorsque vous posez des yeux las, de jour comme de nuit, sur “l’expérience cinétique” qui se déroule en permanence sous votre fenêtre. En sortant pour aller acheter votre pain blanc tranché, votre bol de Cheez-Whiz et votre Journal de Montréal (j’ironise, ai-je besoin de le préciser), vous croisez dans l’ascenseur vos deux voisins, agent d’assurances et comptable de profession. Après les salutations d’usage, il s’en trouve un, dans votre petit groupe, pour se moquer très prudemment du nouveau Milieu humide. Soulagement général. Les langues se délient, les rires fusent, perdent leur accent faux de la courtoisie de façade. Quelqu’un va jusqu’à révéler, les dents serrées, le montant de la subvention pour le projet. Le petit groupe s’organise, trouve une nouvelle force dans le partage de son point de vue, réussit à surmonter la gêne initiale. Puis il décide enfin de passer à l’offensive, au grand dam des gardiens de l’orthodoxie. Contre l’avis des artistes, des journalistes, des créatifs. De tous les nouveaux membres de la seule Académie régnante aujourd’hui, qui n’est autre que l’Académie de la modernité publicitaire, dispensatrice en métropole des prix officiels de la Subversion correcte, de l’Anarchie soumise et de la Rébellion consensuelle.
Évidemment, parce que vous croyez avoir un mot à dire sur ce qui se passe devant chez vous, parce que vous estimez que ce que les bureaucrates de la Ville ont installé là est insignifiant, tout de suite l’indignation vertueuse s’ensuit. Elle peut varier selon les zélotes. Pas plus Nathalie Collard que Nathalie Petrowski n’y ont recouru, mais elles auraient pu tout aussi bien réactiver le désormais classique appel à la vigilance. Le rappel des Heures Les Plus Sombres de notre Histoire. Ou encore, citer pêle-mêle, la voix tremblante mais le stylo arrogant, le Salon des refusés, le dégoût des nazis (et des communistes, mais cela on ne le dit pas) pour l’art moderne “dégénéré”. Avec cette différence pour le moins cocasse que l’ordre dominant, en 2009, n’est ni nazi, ni communiste, mais techno-progressiste, c’est-à-dire modernitaire. On s’étonnera, au passage, de la fixation sur le nazisme, une psychose idéologique éphémère circonscrite dans le temps, qui n’a pu émerger que dans des conditions particulières à l’Allemagne, et du silence sur le communisme, religion séculière absolue qui a dévasté l’Occident du XXe siècle, et dont les puissantes illusions ne se sont certes pas éteintes avec la chute de l’URSS. Au-delà des analogies, c’est donc sur le discours des représentants officiels du régime modernitaire qu’il faudrait se pencher, en toute logique, pour décrypter notre époque, mais cette tâche ne semble pas passionner nos fameux subversifs de salon. Dédain compréhensible, puisqu’ils font eux-mêmes partie de la nouvelle Académie. L’art contemporain est un nouvel académisme, mais un académisme dépourvu des vertus formatrices du classicisme, l’Académie modernitaire n’étant qu’une parodie d’Académie, une surenchère loufoque dans l’inquisition, une course hilarante aux blasphèmes. Cette impasse vaudevillesque est le résultat d’une conception linéaire, “progressiste” de l’histoire, qui met Paul Klee devant Monet, Robbe-Grillet devant Proust, Xenakis devant Mozart, pour cette seule et stupide raison qu’ils sont les plus récents. Les plus “modernes”. Les civilisations, pourtant, naissent et meurent : quel intérêt, dès lors, à maintenir une telle illusion “progressiste” ? Céline, l’un des derniers grands écrivains modernes, avant le basculement de la modernité dans le modernitaire, ne se reconnaissait pas d’affinité avec les surréalistes, mais avec les impressionnistes. En littérature, il trouvait une éternelle jeunesse à Rabelais, mais méprisait Camus et la plupart de ses contemporains. On pourrait dire la même chose de Kundera, qui a construit son oeuvre sur l’héritage de Cervantès et de Diderot.
Les modernitaires sont modernitaires en ce qu’ils refusent le principal legs de la modernité, le libre examen, qui s’exerce envers les dérivés de la transcendance comme ceux de l’immanence, des religions comme des idéologies. C’est sur le refus du libre examen qu’a pu se constituer, dans l’apathie générale, le néo-univers libéral/libertaire régnant, véritable machine à déréaliser que la propagande ambiante, à coup “d’installations” et de “performances” (le vocabulaire est ici évocateur), contribue en réalité à alimenter. S’il y a un héritage qui mérite pourtant d’être conservé, c’est bien le libre examen, car s’il est celui à partir duquel sont possibles toutes les innovations, il est aussi celui contre lequel butent toutes les impostures. (La formule ”conservatisme critique”, que j’ai mise à l’en-tête de ce site, ne vise pas autre chose ; elle ne se réfère pas à un parti politique, mais à un idéal intellectuel.) Le libre examen ménage la part de réel nécessaire à l’individu pour prendre la mesure de ce qui est et de ce qui pourrait être, que ce soit à travers les lettres, les arts ou la science. Or, la machine modernitaire, plutôt que de respecter la part de réel vital à l’homme, entend s’y substituer, comme elle s’était dès le départ substitué, en privé, au principal legs de la modernité, pour mieux en proposer une version caricaturale et tyrannique. Celle-ci est en tout cas d’une opacité terrifiante. Rien de plus faux que la prétention des “créatifs” à “cultiver le champ des possibles”, alors que tout, dans leurs réalisations, trahit une volonté de fermer définitivement l’accès à toute intelligibilité supérieure. De quel puissant libre examen du réel est né Milieu humide, dites-moi ? De quel séisme de l’intelligence procèdent les “installations-performances” ? Le paganisme branché du Milieu humide fait penser au new age festif du Cirque du Soleil, onirisme infantile que l’on retrouve dans leurs spectacles, mais aussi dans leur défunt “Complexe Cirque”, un projet écono-touristique mégalomane qui a heureusement avorté il y a quelques années. Au Complexe Cirque, comme c’est presque toujours le cas chez les artistes de la modernité publicitaire, le mot-clé était expérience (“expérience cinétique diurne et nocturne”, auraient dit les concepteurs de Milieu humide). Esthétique pseudo-savante, intellectualisée jusqu’à l’imbécillité, qui a pour fonction de relayer la religiosité baba-cool de l’ordre dominant.
Les enragés d’Expérience Montréal ont beau jeu d’opposer l’art contemporain à la conception présumée utilitaire des opposants au projet de l’Île-des-Soeurs. Vieille rengaine sur la beauté gratuite de l’art, qui resterait incomprise des contribuables moyens, alors que rien n’est moins gratuit qu’une oeuvre d’art contemporain, dans tous les sens du terme. Toute l’esthétique dite “post-moderne” (il faudrait parler d’esthétique modernitaire) découle d’une ratiocination sans fin sur le thème du recyclage. Recyclage du passé, recyclage des matières, recyclage des discours, recyclage des références : recyclage. Gestion des flux. Redirection des canaux, connexions, circuits. Cycles et métamorphoses. Déplacements transitoires, mouvements signalétiques. Circulation de l’énergie cinétique. Rien ne se perd, rien se crée : immanence d’une science étrangère à tout savoir transcendant. Religiosité holistique, féérique, androgyne. À l’énigme du matérialisme radical de l’époque, renvoie le répondeur automatique de l’art contemporain. Pas de vraie mélancolie dans cet “art”, néanmoins ; on n’y retrouve que le cynisme froid des effets de miroir, l’ambiance climatisée des salles d’ordinateur. Les machinistes modernitaires sont des manoeuvres d’un autre temps avec des pensées d’aujourd’hui, étonnants zombies qui auraient migré de leur parc industriel originel jusqu’à la forêt incendiée de l’imaginaire occidental. Ils annoncent la curieuse alliance du productivisme technologique et de l’épuisement spirituel, moral et symbolique de toute une civilisation, laquelle est évidemment effondrée, et cependant toujours fonctionnelle. Promenez-vous dans les “galeries d’art contemporain”, et vous serez frappé de l’adéquation des “oeuvres” avec l’ethos du système, pensée ingéniériale que j’ai analysé en long et en large dans mon texte sur “l’alignement du Parti Unique”. “Installations”, “performances”, autant de mots exemplaires d’une logique d’ingénieur-électricien et de sport extrême, obsédée par l’extension des structures et des limites, à défaut d’approfondissement effectif du sens. Le vertige du bungee a remplacé le vertige du sens ! Vous remarquerez également que le “ludisme” typique de l’art contemporain, célébré dans le milieu comme une forme supérieure de sensibilité, ne témoigne au fond que de l’incapacité congénitale de cette sous-culture à être drôle et/ou tragique. Entre-deux stérile, déchargé de toute ambiguïté créatrice, et qui a fini par être pris pour une finalité en soi, plutôt que pour ce qu’elle est : le symptôme d’un néant philosophique abyssal. À des lieues de l’art moderne, de ce que celui-ci a pu provoquer naguère, “l’art contemporain” se fait une obligation morale de colmater la moindre brèche qui pourrait ouvrir sur le chemin du réel innommé. En cela, “l’art contemporain” n’est pas différent de la “publicité”, du “tourisme”, du “design” ou de tous les autres prêts-noms de la modernité publicitaire. Il poursuit un but identique : la transformation de l’existence en une foire d’attractions où l’être humain, flux parmi les flux, sera réduit à un statut célébré de “consommateur d’expériences cinétiques”.
J’en profite d’ailleurs pour souligner que la majeure partie des “artistes” qui ont participé à la mascarade anti-Harper, lors des dernières élections, sur le thème de la culture “censurée”, étaient aussi des “travailleurs” reliés au monde de la pub, de la com’, de l’infographie, du multimédia, du marketing. Des spécialistes de la disneylandisation, donc. Il s’est même trouvé des “écrivains” pour défiler sans gêne aux côtés de concepteurs-rédacteurs publicitaires, c’est dire tout le sérieux de l’opération, mais surtout l’étonnant esprit de clan qui unissait les participants. C’est que le “texte” qu’écrivent ces “écrivains”, les “slogans” qu’imaginent les concepteurs-rédacteurs, les “images pixels” que montent les graphistes, puisent aux sources d’un même langage modernitaire. Naturellement, ils ont présenté leur mobilisation sous le signe de la “solidarité”, mais on avait compris qu’il n’était question que d’intérêts stratégiques à défendre. Aucun d’entre eux n’avait intérêt à ce que se relâche l’orthodoxie modernitaire. L’opposition à Harper a permis d’éliminer le danger et de renforcer les liens du clan au passage, en attendant la prochaine menace. La “gaffe” du cowboy de l’Ouest a au moins eu l’avantage de révéler au grand jour une nouvelle dynamique de pouvoir, qui avait cours depuis plusieurs années à un niveau latent.
Si les partisans de l’art contemporain sont si chatouilleux face aux réactions des résidants, c’est parce qu’un nouveau territoire est en jeu. Voilà ce qu’on peut comprendre de leur fameuse “solidarité”. Là où règne la modernité publicitaire flotte le drapeau d’Expérience Montréal — ou de Destination Québec, selon l’emplacement. Pour eux, chaque nouvelle “installation” néo-loufoque en territoire étranger est une victoire de plus à ajouter à leur plan de conquête. Ils défendent l’extension indéfinie de leur pouvoir, au nom de la modernité, bien entendu, alors que plus ils s’étendent dans les moindres recoins de la vie, moins il devient possible de garantir les conditions d’existence minimales de l’art. Ils se flattent d’avoir renoncé à peindre des paysages, fort bien, mais n’était-ce donc que pour mieux nous en dissimuler la vue, sous une tapisserie de tiges fluo et de capteurs électrosensibles ? Il semblerait que la tapisserie du réel soit l’étape préliminaire à notre introduction dans l’anti-chambre de “l’expérience”, sous les voûtes du Palais du Néant, où virevoltent en permanence les saltimbanques du recyclage. Le processus de déréalisation précéde de peu le basculement dans la néo-réalité modernitaire, il en constitue même la dernière marche. Ces “installations” déréalisantes figurent autant de marqueurs de reconnaissance identitaire à l’attention des co-citoyens d’Expérience Montréal, ainsi que de tous ceux qui, n’ayant toujours pas compris la nouvelle dynamique, sont néanmoins sommés de se soumettre au nouveau pouvoir. Dans ce contexte, la réaction des opposants ne relève pas tant de la problématique du ”bon goût”, comme le prétendent Petrowski et Collard, que de la simple faculté de distinguer les forces de vie des forces de mort. Ils rejettent “l’oeuvre”, comme le ferait un patient, à l’hôpital, avec ses médicaments, après un gavage éhonté. À travers leur opposition, ils ne rejettent donc pas ”l’art”, mais le processus de déréalisation et de spectrification. Le plus inouï est que même ce rejet se voit interdit par le système : votre ennui, votre geste de recul, ne peut être interprété que comme une preuve de la pertinence de “l’oeuvre”, puisque comme chacun sait, une oeuvre n’est absolument moderne que si elle emmerde absolument. Quelle charmante idée ! On imagine mal Matisse, Picasso ou Chagall se lever le matin avec l’idée de “déranger” autrui. Le dégonflage du pouvoir de subversion de l’art moderne en un simple et enfantin désir de nuisance, tel est le parcours d’une modernité qui s’est échappée des mains des adultes, pour se voir recyclée en un objet de fascination publicitaire par de pénibles artistes-Pampers à montures noires, noyés depuis la naissance dans la flaque de leur narcissisme primaire.
L’art contemporain est officiellement hostile à la masse, tout en voulant la séduire, la remodeler, la polir en sous-main, contrairement à la pub explicite, qui ne fait pas mystère de ses finalités. Le travail de lissage de la machine modernitaire ne doit pas être sous-estimé. Il est capital, en ce qu’il trahit une mutation profonde de notre économie physique et métaphysique. Je veux dire par là que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, qui voit succéder au complexe militaro-industriel du XXe siècle un nouveau complexe d’exploitation tous azimuts : le complexe modernitaire, aussi nommé “complexe sexe-culture-pub” par Paul Virilio. À l’opposé de sa version industrielle, le complexe militaro-modernitaire n’axe pas sa production sur la succion patiente, puis la transformation des moindres ressources de la planète à des fins de guerre permanente. Pas de puits de pétrole, chez les barons du nouveau complexe, mais des puits de sexe-culture-pub, qu’il s’agit de planter dans les réserves internes des spectateurs pour soutirer un nouveau type d’or noir : les nappes anthropolifères de l’esprit humain. Après le tripotage du code génétique de l’humanité, par les hommes en sarrau du système, voici venu le temps du code anthropologique. Machiner la culture, l’esprit, l’eros. Pour parler de façon plus imagée, c’est carrément l’habitat intérieur de l’être humain qui, cette fois, semble visé. Des forces de mort veulent faire sortir l’homme de sa maison originelle et lézarder la structure de son intelligence fondamentale. Bien sûr, l’Histoire en est témoin, le corps humain a été amplement conscrit par les complexes d’exploitation, en particulier le complexe militaro-industriel. Mais je parle d’autre chose ici, je parle d’un phénomène autrement plus insidieux. Nous assistons à une mutation extraordinaire, le passage silencieux mais excessivement rapide de la culture à la manufaculture. Les ressources naturelles n’ont plus pour nom acier, cuivre, fer, amiante, mais mémoire, vécu, identité, affects. Des ressources naturelles de jadis, que le complexe militaro-industriel allait exploiter jusqu’au fond des mines, pour en faire des tanks, des canons et des bombardiers, nous sommes passés à une nouvelle étape de l’exploitation, qui résultera en la transformation des nouvelles ressources naturelles en de nouvelles armes de guerre permanente. Les disciples du Moloch, les “co-citoyens” de la société-machine sont des soldats qui s’ignorent. Derrière l’apparence d’un grand “festin culturel” (constamment mis en scène par les médias), les “amoureux de la culture” d’Expérience Montréal participent en vérité à un type tout à fait inédit de boucherie — ces grands végétariens étant aussi de grands cannibales. Leur surutilisation de la métaphore gastronomique pour parler de culture peut d’ailleurs être comprise comme un substitut à la perte irrémédiable de leur sensualité, de leur rapport sensible au réel. Tragique dépossession, ayant eu lieu quelque part dans la chaîne déréalisante du Pavillon des miroirs, et qu’ils tentent d’oublier dans l’enthousiasme feint des jouisseurs qui se savent déjà morts. Leur rapport à la culture ne peut pas reposer sur des bases sensibles, puisque c’est tout leur rapport au réel qui est anesthésié. Pour se voir reconnues par la machine, pour se voir accordé le privilège d’exister, ces âmes errantes sont condamnées à jouer la comédie de l’émancipation et de la sensualité, comme on jouait jadis la comédie de l’ardeur au travail et de l’amour de la souffrance. Telle est la condition sine qua non pour entrer au service de la machine infernale de son temps. Dites-vous bien que, exploitation pour exploitation, il n’est pas certain qu’entre le règne de John D. Rockfeller et celui de Guy Laliberté, le plus dur à vivre soit celui du premier.
L’économie occidentale change. Les manufactures et usines traditionnelles ont migré vers la Chine, l’Inde, l’Indonésie, Taïwan. Tout un secteur s’est effondré et continue de s’effondrer, laissant des villes entières, fondées dans l’esprit industriel de l’époque, dans un abandon progressif. Seuls quelques vieux y demeurent dans l’attente de la mort ; une fois qu’ils se seront éteints, la vermine achèvera de lécher les dernières traces de présence humaine. Les entreprises se repositionnent sur l’échiquier de la compétition mondiale, cependant qu’un management moderniste ultra-sophistiqué fait sa place dans les tours à bureaux, contre les résidus de l’ancien management tayloriste. Je m’y suis intéressé brièvement lors de ma visite guidée de l’avenue Papineau, je m’en suis moqué, mais le sujet mériterait un nouveau texte. Les prétentions de la science managériale, lorsqu’on prend la peine de s’y attarder, sont à faire dresser les cheveux sur la tête. Les nouveaux managers ne sont pas moins bêtes, ou moins prétentieux que les artistes contemporains. Les deux groupes sont faits pour s’entendre ; d’ailleurs ils ne s’en privent pas, et s’affichent de plus en plus en public. Dans les médias officiels d’Expérience Montréal, on se plait à célébrer le mariage “arts/affaires”, comme si nous n’assistions pas à une alliance de fond mais à une alliance circonstantielle heureuse, sans conséquence, entre les deux secteurs. Nous ne sommes pas devant un marché indépendant qui, d’un côté, tenderait la main à la culture indépendante de l’autre côté pour un “partenariat” traditionnel. Les termes sont ici trompeurs. Ce n’est déjà plus le marché et la culture tels que nous les avons connus, mais une nouvelle mixture, quelque chose comme une manufaculture qui obéirait aux nécessités de production et d’extension du système. La manufaculture est présente dans les entreprises comme dans les théâtres, dans les librairies Renaud-Bray, où l’on vend des sacs à main estampillés “Baudelaire” ou “Van Gogh”, comme dans les librairies “indépendantes”, où l’on se plait à relayer la “jeune littérature” modernitaire — la relève du système. Le “coach” de motivation qui, dans les salles de conférence du centre-ville, en appelle à la “guérison des peurs” et à la “gestion optimale des émotions”, rejoint l’artiste modernitaire, tout entier dévoué à l’éradication de la “peur de l’Autre” et à la meilleure “compréhension d’autrui”. Tout le monde pousse dans le même sens, l’établissement d’un pacifisme indifférenciateur bon enfant, qui userait des moyens “esthétiques” de la “culture” pour dissimuler un réel entièrement régulé par la bureaucratie ingéniériale. L’enchantement se met au service de la spectrification, “l’art” devient l’esclave du non-réel. Dans un monde dominé par l’État thérapeutique, triomphe un art également thérapeutique, vases communicants censés faire illusion sur l’impasse d’un monde livré aux zombies anthropophages de la manufaculture.
Ne cherchez pas plus loin les raisons de l’intérêt obsessionnel des “artistes contemporains” pour les usines désaffectées, les parcs industriels vaincus par la techno-économie, et autres artéfacts kitsch dont ils ne cessent de vouloir parer leurs ”oeuvres”. Ils investissent en masse d’immenses lofts aux larges fenêtres, s’arrêtent avec révérence devant le moindre immeuble défraîchi. Pas de doute, ils se sentent chez eux au milieu des ruines industrielles. Ils savent d’ailleurs convaincre l’État de leur verser des sommes faramineuses pour transformer d’anciennes manufactures en “espaces” dédiés à la “culture”, où ils vivront comme “artistes-résidants” à des coûts dérisoires. La manufaculture, friande de “boîtes à outils” et de recyclage ingéniérial, ne peut que se sentir chez elle au royaume de la production. L’un des temples du théâtre modernitaire à Montréal ne s’appelle-t-il pas l’Usine C — C comme dans culture ? Vous me direz que cet “espace” a été ainsi nommé pour honorer la mémoire du bâtiment, qui abritait l’ancienne usine Raymond. Mais encore fallait-il choisir ce lieu plutôt qu’un autre. À 8 millions de dollars, l’Usine C aurait pu tout aussi bien être construit à partir d’une autre maquette. Sur le site internet de l’organisme, on confirme que c’est vraiment la “structure industrielle” du site qui a attiré les “concepteurs” du projet : “Le concept développé vise à tirer profit de la morphologie du site, de ses dimensions et à mettre en valeur sa nature industrielle. [...] Cette nature industrielle sera d’ailleurs l’âme du projet. La cheminée adjacente au hall constitue un signal intéressant pour l’Usine C ; elle sera le point de repère de l’activité artistique et deviendra le support de la sculpture réalisée par l’artiste Richard Purdy. Le choix de la cheminée semblait à la fois logique et téméraire. Le sculpteur Richard Purdy a relevé ce défi en ponctuant le sommet de cette cheminée d’un objet mystique fait d’acier corten sur le thème ‘Deus ex machina’“. Tout est dit dans ces quelques lignes ; le programme de la manufaculture s’y résume admirablement. Au sommet du nouveau temple-usine se juche un objet mystique fait d’acier corten sur le thème Deus ex machina… Il y a des choses qu’on ne peut inventer. En tout cas, le nouvel Esprit reconnaît ici son Dieu. Nathalie Petrowski, toujours elle, écrivait en 1995, lors de l’ouverture de l’Usine C : “Quand on entre dans le vaste hall de l’Usine C, on se croit à Berlin ou à Soho. Le béton poli est apparent, les poutres aussi, mais surtout il y a de l’espace à revendre ; des kilomètres de pieds carrés (plus précisément 50 000) qui permettent de respirer et donnent envie de danser ou de jouer aux quilles“. Voici donc un environnement squelettique, sans enveloppe, mais solide comme de l’acier, qui s’étend sur 50 000 pieds carrés. Dans cet “espace” recyclé de l’ère industrielle, le consommateur culturel, libéré de l’exiguïté du sens, du fardeau de la séparation d’avec la représentation, se sent tout de suite appelé par le mouvement. L’endroit donnerait d’ailleurs envie de “jouer aux quilles” et de “danser“, nous dit Petrowski. Doit-on comprendre que, déjà à cette époque, sévissait “l’expérience cinétique diurne et nocturne” ? Je ne sais pas pourquoi, mais l’hilarante scène inaugurale du Déclin de l’empire américain, avec le type en patins à roulettes et les deux intellectuelles (Dominique Michel et Louise Portal), patinant et parlant en pure perte au beau milieu d’un immense temple bétonné, me revient tout de suite à l’esprit. Image qui, rétrospectivement, fait “écho” au Stade Olympique de L’Âge des ténèbres, Arcand ayant métamorphosé, pour les besoins de son film, ce temple du sport professionnel en temple de la souffrance modernitaire.
L’ère industrielle était dure sur les corps : on mourait à 50 ans dans les villes, à 65 dans les campagnes. Beaucoup plus pernicieuse, l’ère festivo-culturelle, ou manufaculturelle, risque de nous faire vivre jusqu’à 100 ans mais mourir à 35. Le monde qui s’annonce est un monde épuré de toutes les contradictions, de toutes les différences, que traverseront en jogguant, le sourire aux lèvres, des armées de citadins libérés de l’histoire et de la culture. Pour tout blason, ils porteront la fierté de continuer à vivre dans un corps fonctionnel, en santé, malgré un esprit complètement pourri à l’intérieur. Dans une forme athlétique, on les imagine survivre sans problème à deux, ou même à trois cancers, à l’aide des moyens quasi-militaires de la médecine. Leur vocabulaire sera réduit à des mots-téflons, leurs émotions à des stimulis programmés, leurs pensées à des sentences-types. Expropriés de leur terre intérieure, ils livreront leur existence sans protester aux gangsters de l’heure. De fait, il devient évident, pour les hommes non-expropriés, que la vie quotidienne à Expérience Montréal équivaut à une confrontation avec un peuple ennemi. Bien que n’ayant rien à voir avec nous, ce peuple spectrifié dispose de moyens de coercition considérables — étatiques et médiatiques, essentiellement — pour forcer une conversion de masse à son destin funeste. Il va de soi que ce destin ne saurait être le nôtre. Comme stratégie de guerre, il nous reste à cultiver les principales qualités qui distinguent l’homme libre de l’homme spectrifié : la capacité de nommer le réel, la force de caractère, l’indépendance d’esprit et l’optimisme tranquille. L’optimisme tranquille dont je parle est un pessimisme surmonté, qui sait la nature humaine immuable et les constructions politiques transitoires. Le Moloch qui nous écrase, qui nous fait ramper, aussi gigantesque soit-il, s’effondrera tôt ou tard sous la pression d’une force immuable : celle du refus humain. À l’inverse de la machine, l’intelligence humaine peut refuser ce qui se présente sous la forme de l’injonction et de l’inéluctable. Cela s’appelle la liberté, le plus royal des privilèges démocratiques. Cette belle faculté a été exercée par des villageois d’Hérouxville, il y a quelque temps, lors d’une crise politique importante de notre pays, avec les résultats que l’on sait. La liberté a alors été humiliée, bafouée et démontée par le système. Elle a été battue en brèche. Showbiz et politique furent convoqués dans la mise en scène d’une “intolérance” fascisante du Québec profond, contre l’imparable réussite cosmopolite d’Expérience Montréal. Présentés comme des “arriérés”, les gens d’Hérouxville avaient pourtant exprimé un sentiment légitime, d’ailleurs partagé par de nombreux Québécois restés étrangers aux injonctions de la société manufaculturelle. En s’exprimant ainsi, ils avaient surtout contredit les dogmes du régime, en particulier celui qui refuse aux individus une quelconque mainmise sur leur destin.
La self-reliance, ou la capacité de ne dépendre que de soi et de sa parole, est la vertu cardinale de la démocratie américaine ; je dirais même de toute cité. Elle est au coeur du substrat culturel qui sert désormais de matière première aux prospecteurs-idéateurs du spectacle manufaculturel. C’est pourquoi elle attise tant de haine lorsqu’elle se manifeste sans complexe. Présenter les gens d’Hérouxville, ou les opposants de l’Île-des-Soeurs, comme des “arriérés sans culture” est évidemment mesquin. Attaques sauvages sans doute difficiles à vivre, d’ailleurs, pour ces gens ordinaires peu habitués aux saloperies médiatiques. Ceux qui, un peu par accident, mais beaucoup par indignation, se sont engagés dans le combat anti-spectrification sur tous les fronts, ne doivent pas oublier que convaincre le riche de sa pauvreté est encore le meilleur moyen de le voler. À travers leurs mises en scène diabolisantes pour ridiculiser l’homme non-exproprié, le peuple d’Expérience Montréal convoite surtout quelque chose de fondamental en lui, qu’il sait avoir perdu depuis longtemps. Ne le laissons donc pas nous enlever notre première ressource naturelle, le substrat anthropologique et culturel sans lequel nous ne sommes plus des hommes libres, mais des hommes spectrifiés.
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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 26 septembre.