Dans son éditorial du 8 octobre, Mario Roy dénonçait avec raison les intentions du gouvernement conservateur de modifier la loi de façon à permettre aux policiers de procéder à des alcootests aléatoires, sans égard aux droits fondamentaux des citoyens. En vertu de cet amendement juridique, les policiers auraient la possibilité d’intercepter n’importe quel automobiliste, même en l’absence d’indications claires sur son état (conduite erratique, haleine éthylique, etc.). “Même à un barrage routier érigé pendant la période des Fêtes, écrit Le Devoir, le policier doit remarquer ces indices avant d’exiger du chauffeur qu’il ’souffle dans la balloune’“. Heureuses limites, qui avaient l’avantage de tenir en respect le pouvoir policier, et qu’il serait suicidaire de lever au nom d’un idéal sécuritaire, si vertueux soit-il. Comme quoi on ne cesse jamais d’être progressiste même lorsqu’on est conservateur, on a même prévu une option, pour éviter toute forme de “profilage”, qui amènerait les policiers à intercepter les automobilistes par “blocs” plutôt qu’individuellement.

Mario Roy situe le nouvel amendement dans la perspective d’un renforcement du “désir de répression”, qui s’observerait dans la société en général, à travers les cas les plus médiatisés de spoliation financière (Earl Jones, Vincent Lacroix, etc.) et d’agression contre les catégories les plus vulnérables de la population (femmes, enfants et vieillards). “La hargne à l’endroit des criminels violents a monté d’un cran“, note-t-il, après avoir souligné le même phénomène à propos des criminels non-violents, qu’il était jadis considéré comme progressiste de ne pas emprisonner. Un sentiment populaire, voire populiste, se serait généralisé à toute la société et inciterait les gouvernements à adopter des mesures de plus en plus répressives. Roy semble comprendre cette tendance selon une grille sociopolitique qui opposerait les partisans “conservateurs” de la “loi et l’ordre” et les partisans “progressistes” de la “prévention et du dialogue”. “Le précédent étant créé, note-t-il au sujet de l’amendement, ne serait-on pas tenté d’étendre ce passe-droit à d’autres infractions, en d’autres lieux, en d’autres circonstances ? Même le plus chaud partisan de la loi et l’ordre devrait y réfléchir“. On le voit, Roy assimile à une certaine doctrine de la “loi et l’ordre” la volonté gouvernementale de brimer les libertés fondamentales au nom de l’idéal sécuritaire. Ce raisonnement souffre pourtant de quelques carences ; il suffit de relire attentivement l’éditorial de Roy pour le comprendre. Plus tôt dans son texte, Roy ne se demande-t-il pas pourquoi le Bloc québécois, réputé plus “à gauche” que le Parti conservateur, c’est-à-dire plus rétif à la doctrine de “la loi et l’ordre”, ne s’est pas manifesté pour contester cette offense aux droits fondamentaux ? La réponse est simple : l’alcool au volant, tout comme le tabac, ne relève pas d’une dichotomie idéologique gauche/droite, mais d’un idéal sécuritaire étroitement lié au programme de l’État thérapeutique. Le management humanitaire par lequel l’État thérapeutique s’immisce dans les pans les plus intimes de nos vies ne doit rien aux oppositions classiques de l’espace politique. “L’État policier” et ”la société de surveillance” que dénonce la gauche n’est pas plus le fait de la droite. Les deux courants modernitaires se rejoignent au confluent d’un même idéal : la sécurité thérapeutique.

Le ressentiment populaire contre les Earl Jones et Vincent Lacroix de ce monde doit être soigneusement distingué des présentes intentions du gouvernement conservateur. La révolte des classes populaires (et surtout des classes moyennes, mais les deux catégories n’en forment maintenant peut-être plus qu’une) contre les gangsters sans scrupule découle d’un rapport plus indirect que direct avec l’idéal de sécurité thérapeutique — du moins pour le moment. Elle tient surtout à un profond sentiment d’injustice. Les gens simples passent leur vie à respecter les lois, à payer taxes et impôts, à se sacrifier pour leur famille. Bien sûr, leur comportement est loin d’être infaillible, la nature humaine restant la nature humaine, et le désir d’améliorer son sort n’étant pas toujours compatible avec les textes de loi. Disons donc, pour être plus juste, que les gens simples, d’une manière générale, respectent les lois fondamentales tout en se permettant parfois des entorses aux lois secondaires. Le sentiment d’injustice provient de ce que les punitions imposées aux criminels qui trahissent les lois fondamentales ne soient pas à la mesure des crimes commis. Parallèlement, depuis une quinzaine d’années, les citoyens ordinaires ont dû subir de nombreuses attaques, la plupart du temps présentées comme des bienfaits, contre leurs libertés individuelles. La vie, en Occident, en 2009, est de plus en plus minutieusement réglée, au nom d’un programme de bienfaisance humanitaire qui touche tous les aspects de la vie sociale et domestique. Or, l’État thérapeutique n’oeuvre pas tant sur le terrain des lois fondamentales (ne pas tuer, ne pas voler, etc.) que sur celui des lois secondaires (ne pas boire, ne pas fumer, se faire vacciner, dialoguer avec la différence, etc.). Sa répression se manifeste par le principe de précaution, vertu sécuritaire qui tente de conjurer, par tous les moyens légaux et bureaucratiques imaginables, ces curiosités inacceptables de la vie que sont le hasard, le tempérament, le drame et la liberté. ”Il vaut mieux prévenir que guérir“, dit-on. Mais  le principe de précaution, une fois recupéré par la machine bureaucratique et policière, n’est que très médiocrement lié à la déontologie médicale. De médical, il devient carcéral : à travers la chasse théorique à “l’irresponsabilité”, c’est la liberté humaine elle-même qui pourrait se voir traquée dans les faits.

À la base de nos démocraties, se trouvent la présomption d’innocence et la liberté de circuler. La liberté politique est aussi une liberté de mouvement : est-il nécessaire de rappeler que c’est par l’absence de toute liberté de mouvement que se définit l’emprisonnement ? Lorsqu’on touche à la présomption d’innocence, c’est aussi à la liberté de circuler que l’on touche. Un homme appréhendé par un policier, suite à un comportement dit “suspect”, a toujours la liberté de parler et de s’expliquer : de conscience à conscience, sauf mauvaise foi majeure, deux hommes peuvent arriver à s’entendre. Mais que dire d’un homme qui se fait intercepter pour aucune raison en particulier ? Qui n’affiche aucune hostilité, aucun comportement suspect ? On ne parle plus du pistage d’un crime effectif et visible ici, mais du dépistage d’un crime théorique supposé. L’interpellé ne peut pas parler, ne peut pas s’expliquer : ce n’est pas un homme que le policier intercepte, mais un membre du cheptel. Le vétérinaire remplace le policier, l’instrument de mesure remplace la parole ; l’ambiguïté humaine se dissipe, et seule demeure l’objectivité incontestable et transparente de la science. “S’il n’est pas coupable, il n’a donc rien à cacher“, s’empresse-t-on de dire, en oubliant de préciser que la culpabilité est conditionnelle à l’existence du crime. “Oui, mais si le conducteur était ivre et qu’il l’avait bien caché ? Si un accident était imminent ? S’il était coupable ? Si…“. Les tyrannies sont l’expression politique de la paranoïa ; elles se construisent sur des “si”, sans solliciter l’avis du premier concerné, tandis que les démocraties se construisent sur des “pourquoi ?”. Encore faudrait-il, pour que le “pourquoi ?” se perpétue, que les citoyens aient la liberté de poser la question aux policiers, de la même façon qu’il serait important, pour éviter que l’application de la loi ne se machinise, que les policiers aient la liberté de répondre selon leur intelligence plutôt que d’en appeler à une obscure fatalité scientiste. Pousser les policiers à faire des contrôles aussi arbitraires et aussi irrespectueux des libertés ne peut que rogner l’espace vital, au demeurant fort restreint, que nos démocraties gestionnaires réservent aux citoyens ordinaires. Moins les citoyens auront d’espace vital, plus ils mépriseront le système, sentiment qu’ils peuvent trahir de deux façons : en adoptant des comportements de défiance systématique, ou en se résignant, abrutis de travail, dans leur solitude de contribuables floués. Dans les deux cas, ils se convainquent de ne “rouler que pour eux”, après avoir discerné, au travers leur expérience en société, le gouffre infranchissable que l’État sécuritaire thérapeutique avait fini par creuser entre l’individu et le groupe, entre l’intérêt individuel et l’intérêt général. Le zèle de l’État thérapeutique, comme c’est le cas avec l’amendement sur les alcootests, mais aussi avec bien d’autres exemples, menace de brouiller “l’esprit des lois”, en abolissant la dissymétrie anthropologique entre les lois fondamentales et les lois secondaires. Les hommes ne sont pas faits pour être dirigés comme des bêtes ou gérés comme des numéros de cheptel. S’ils sont prêts à adhérer à certaines lois générales, moralement incontestables, ils ne sont pas pour autant disposés à accepter toutes les lois, fussent-elles adoptées au nom du “bien commun”. Que vaut, en effet, un bien-être général qui ne peut être atteint que par la violation systématique des libertés individuelles ?  À peu près autant, sans doute, qu’une vie passée au CHLSD sous surveillance médicale.

En un sens, les intentions du gouvernement conservateur ne sont pas bien différentes du gouvernement libéral de Jean Charest, qui a approuvé récemment l’installation de radars-photos sur les routes du Québec. Encore une fois, l’instrument de mesure prend le contrôle total de la réalité, rejetant la parole humaine dans les limbes de la non-science. Comment un homme libre, qui a la moindre estime de sa personne, pourrait-il accepter de se faire délivrer des contraventions par des machines ? Au Québec, paradis de la social-démocratie, quartier général de la résistance progressiste, l’initiative a été chaudement applaudie. Il est vrai que plusieurs accidents d’une rare violence, dus à l’excès de vitesse, s’étaient produits au fil des ans, entraînant dans leur sillage un nombre important de victimes, parfois des enfants ou des familles entières. Mais si, pour une raison ou pour une autre, en excédant quantitativement la limite de vitesse, vous n’étiez pas en train d’enfreindre vraiment la loi ? Et si c’était plus compliqué qu’une simple mesure, un simple chiffre sur un tableau ? Et si vous étiez en train de conduire votre femme enceinte à l’hôpital, ou de répondre à je ne sais quelle urgence ? “On vous envoie la contravention par la poste“, dit-on au ministère des Transports avec une fierté toute technicienne. Fort aimable. Or, leur est-il venu à l’esprit qu’en soumettant l’application de la loi à un système automatique, à une machine, ils transformaient aussi, par la même occasion, la façon dont la loi serait reçue par les citoyens ? Les hommes peuvent répondre à la justice, mais pas à la gestion unilatérale ; ils sont réceptifs aux justifications rationnelles, nullement à l’arbitraire de la gestion scientiste et managériale. Ce que vous gagnez en efficacité managériale, dans la “gestion du risque” sur les routes, vous le perdrez à long terme sur la qualité du tissu social. Le lien politique fondamental, qui ne peut vivre sans une réciprocité de parole avec les institutions, s’effritera pour faire place à un “lien” purement technique entre les citoyens et l’État. La société, transformée en un assemblage technicien, sous la gouverne d’un gigantesque “management du chaos”, deviendra alors un simple “système” à entretenir. L’instinct de survie à fleur de peau, la parole niée, les comportements standardisés, la circulation régulée, la violence des individus sera décuplée et le lien politique impossible. Voilà un type de violence guère sensationnaliste, qu’on ne risque pas de voir à la une du Journal de Montréal ou de La Presse, mais qui est pourtant infiniment plus dommageable pour l’avenir de la société que les accidents par ailleurs tragiques où des malheureux perdent la vie.

La colère de l’homme moyen face “aux élites qui se permettent tout”, ou face aux “criminels qui échappent au châtiment”, doit être contextualisée. Le raisonnement habituel sur le “ressentiment démocratique” est trop partiel. D’autres facteurs sont en jeu. L’un de ceux-là tient à la “répression thérapeutique”, sous le joug de laquelle nous vivons tous, que nous soyons de “gauche” ou de “droite”. Elle contribue à parasiter le rapport aux lois, aux institutions, à la justice, en piétinant au quotidien, dans la vie des citoyens ordinaires, les principes constitutifs de la vie démocratique. Certaines personnes semblent jouir d’une liberté de mouvement étonnante, même après avoir accumulé les fraudes et les crimes, alors que la majorité de la population croule sous une masse de réglementations et de lois toujours plus minutieuses, plus irritantes. Pression carcérale qui finit par aplanir les volontés et le sens commun. Qui parle désormais de la démocratie comme du rempart de la liberté ? Partout, à gauche et à droite, on ne parle que de thérapie préventive et de quadrillages sécuritaires. La démocratie radicale n’est pas le rempart de la liberté, mais un barbelé asilaire.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 17 octobre 2009.