Aujourd’hui sur Cyberpresse, doutes touchants d’Anabelle Nicoud sur son époque :

Quelques mètres seulement séparent ces deux bars du boulevard Saint-Laurent. Quelques mètres seulement, qui suffisent à illustrer le contraste entre le style des jeunes hommes d’aujourd’hui et celui des hommes plus âgés, élevés avant l’avénement du jean pour tout, pour tous et pour toutes les occasions.

Samedi soir, le Sparrow, restaurant prisé du Mile-End devenu il y a peu débit de boisson le soir, affichait complet. Pris d’assaut par une faune jeune -la trentaine-, anglophone, en pleine maîtrise des codes des tendances du jour. Jean pour tout le monde, donc, mais barbe naissante aussi, chapeaux, chemise du bûcheron et tee-shirt pour ces messieurs, robes courtes, trenchs, collants bariolés et bijoux vintage pour les dames. Produit d’une époque, la nôtre, les clients du Sparrow portaient grosso modo ce qu’ils pourraient porter pour aller travailler, faire du shopping ou dîner entre amis.

Quelques portes plus loin, l’ambiance feutrée du Snack’n Blues était toute autre. Je n’avais jamais mis un pied dans ce bar dont la devanture me rappelait vaguement celle de la Petite Idée Fixe, l’une des tavernes mi-hipster mi-trash de l’avenue du Parc. J’ai eu tort car à l’intérieur, c’est tout un autre monde, voire même une autre époque.

Point de iPod ici: les disques que l’on passe sont des vinyls. Point de jeans ici du côté du barman et des clients qui, dans la majorité des habitués, portent sans empotement le vestons, cravates et chemise blanche.

Loin de moi l’idée de regretter le temps de Papi-Mamie où de seriner que “c’était mieux avant”. Mais en terme de style, et d’allure, je me demande vraiment ce que pensent ces hommes d’antan des caleçons qui dépassent et autres raies des fesses exhibées en position assise. Les hommes d’aujourd’hui manquent-ils d’élégance? Quand ils sortent, sans aucun doute.

Je n’ai malheureusement pas de photos pour illustrer tout cela, mais je crois que le film La mémoire des anges, de Luc Bourdon (ici), est l’un des films où l’on retrouve le meilleur concentré de Montréalais sur leur 31, dans les années 50 et 60, qui les hommes du Snack’n Blues m’ont fait penser.

À rapprocher des soupirs de Nathalie Collard, habilement dissimulés sous le vernis de l’analyse sociologique, dans son éditorial du 9 octobre sur la télésérie Madmen (un portrait léché des années soixante à New York) :

Comment expliquer la popularité de Don Draper aujourd’hui, en 2009, à notre époque marquée par le post-féministe, les congés de paternité et les revendications pour l’équité salariale? Sommes-nous face à un engouement passager pour les tailleurs bien coupés, la musique de crooner et les martinis ou s’agit-il de quelque chose de plus sérieux? Assisterait-on à une vague de nostalgie masculine? Nostalgie d’une époque insouciante où les hommes se conduisaient parfois comme des gamins? À moins qu’il ne s’agisse d’un désir plus profond encore, on pourrait même dire atavique, de retourner à ces années où les rôles sexuels étaient beaucoup plus clairs et déterminés. La femme était mère de famille et gardienne de la domesticité alors que l’homme, lui, était le pourvoyeur, l’incarnation de la stabilité et de la sécurité. Il y a sans doute un peu de cela dans la soudaine popularité de Don Draper.

Sans vouloir tomber dans les analyses trop faciles (surtout que la série Mad Men ne le fait pas puisqu’elle dépeint plutôt des hommes et des femmes complexes, aux attitudes plus nuancées, loin des stéréotypes), on pourrait dire que Don Draper est une valeur refuge comme l’est le lingot d’or en temps de crise économique. Un phare dans la tourmente. Au fond, aux yeux des hommes aujourd’hui âgés entre 30 et 50 ans, à qui les femmes ont parfois demandé de réinventer le sexe masculin, Don Draper rappelle le père, le grand-père, bref, les modèles masculins qui ont marqué certaines balises. Don Draper est à la fois l’homme à qui on aimerait ressembler tout en étant l’homme à qui il ne faut plus ressembler.

Quitte à passer pour un ringard, je rappelle à A. Nicoud et N. Collard que l’élégance vestimentaire est forcément tributaire d’une différenciation marquée entre les sexes. Le mauvais goût de notre époque, que déplore avec raison A. Nicoud, va de pair avec le triomphe de l’adulescence égalitaire (produit du féminisme, bien sûr, mais pas seulement). Il y a actuellement chez les bobos une nostalgie intense pour la version sophistiquée des années soixante, période qui précéda de peu la révolution contre-culturelle. Cette fascination se retrouve aussi dans le design contemporain. Un retour du refoulé, pourrait-on dire, puisque la « nostalgie » des bobos pour les années soixante n’a aucun sens : ils n’ont pas connu cette époque.  Ce qu’ils « regrettent », à travers la reproduction léchée de ces années, ou ce qu’ils cherchent à ressusciter inconsciemment, c’est bien sûr la différenciation entre les sexes. Il y aurait tout un essai à écrire là-dessus ; j’y reviendrai sans aucun doute.